Moscou 1999 : le 11-Septembre russe

Garry Kasparov a pointé une possible responsabilité de Vladimir Poutine dans l’attentat qui a frappé Saint-Péterbourg le 3 avril 2017. Nous avons vu que son argumentation ressemblait en tout point à celle de nombreuses personnalités, que les médias ont coutume de qualifier de « conspirationnistes » ; or, Kasparov n’a pas été affublé de ce qualificatif, et son discours a même été complaisamment relayé par CNN et Newsweek. D’où l’idée d’un « complotisme bon teint« . Ses soupçons se fondent sur une série d’attentats qui ont émaillé le règne de Poutine, et qui auraient servi ses intérêts. Ils se fondent surtout sur les attentats qui ont ensanglanté Moscou en 1999, et qui ont précédé de peu l’arrivée au pouvoir de Poutine. 18 ans plus tard, des chercheurs tentent péniblement, au milieu des gravats d’une histoire officielle en partie dynamitée, de faire surgir une « vérité » que très peu semblent disposés à entendre. Leur combat, comme leur objet d’étude, peuvent nous renvoyer, sur bien des points, à la quête de vérité concernant les attentats du 11 septembre 2001.

Cet article est la suite de Attentat de Saint-Pétersbourg : Kasparov accuse Poutine [un complotisme bon teint ?], paru le 19 avril 2017 sur AgoraVox.

Kashira Highway

Kashira Highway, Moscou, 14/09/1999

Il serait facile de railler le « complotisme » de Kasparov en ayant recours à une analyse d’ordre psychologique, du type de celle que l’on a pu lire récemment sous la plume du sociologue Gérald Bronner dans Pour la Science d’avril 2017 :

« Aux États-Unis, trois chercheurs en science politique – Christina Farhart, Joanne Miller et Kyle Saunders – ont fait récemment une curieuse constatation. Alors que dans ce pays, les partisans du Parti républicain sont statistiquement plus enclins à endosser des théories du complot que les Démocrates, la tendance paraît s’inverser ces derniers mois.

 

Immédiatement après les élections de novembre, une enquête sur un échantillon représentatif a en effet montré que la disposition à croire des énoncés conspirationnistes classiques a augmenté chez les Démocrates, alors qu’elle a baissé chez les Républicains, passant de 28 % à 19 % ! L’enquête portant sur l’adhésion aux mêmes énoncés, comment expliquer cette curiosité sociologique ?

 

Ceux qui se sont penchés sur les mythologies du complot ont parfois expliqué que le sentiment de perte de contrôle, de vivre dans un environnement sur lequel on ne pouvait plus agir, favorise les propositions intellectuelles de type conspirationniste, lesquelles visent à expliquer les phénomènes du monde comme étant dus à des volontés puissantes et occultes.

 

En ce sens, les interprétations conspirationnistes permettent d’évacuer le caractère arbitraire des événements en les rapportant à des intentions. Depuis la victoire de Donald Trump, les électeurs démocrates, conscients de ne plus être dans le camp des vainqueurs, développeraient donc un peu plus cette appétence pour des modes d’explication donnant un sens à ce sentiment de dépossession. »

Kasparov appartient, dans la Russie de Poutine, au camp des perdants (il a, en outre, essayé de s’opposer à lui et a échoué) ; il peut donc être plus enclin qu’un autre à imaginer de sombres conspirations rendant compte de son échec face à un ennemi tout-puissant. Pourtant, le possible biais psychologique de Kasparov ne nous dit rien de la véracité ou de la fausseté de ses croyances. C’est pourquoi il faut se pencher sur ces attentats de 1999, sur l’examen des faits. Un examen qui reste, à ce jour, extrêmement sensible…

JPEG - 49.2 ko
David Satter

En effet, pas plus tard que le 19 janvier 2017, une conférence du journaliste américain David Satter (par ailleurs chercheur à l’Hudson Institute), qui devait se tenir au Centre de recherches internationales (CERI), à Sciences Po, a été annulée en dernière minute, sans explication. Elle devait porter sur les ressorts terroristes du régime de Vladimir Poutine. Selon Le Monde, « la direction du CERI aurait préféré appliquer un principe de précaution, étant donné le risque de rétorsion du régime russe envers Sciences Po et ses étudiants engagés en programmes d’échanges. L’un des chercheurs du CERI, inquiet, aurait plaidé avec succès auprès de la direction contre la venue du journaliste, arguant que l’image critique du laboratoire qui en aurait découlé pouvait être préjudiciable aux doctorants qui travaillent sur la Russie au CERI« .

Un épisode fondateur entouré de mystères

Revenons donc sur les tragiques événements de 1999 en Russie. Entre le 31 août et le 16 septembre 1999, une série de cinq attentats, dont quatre contre des immeubles d’habitation, a eu lieu dans plusieurs villes de Russie, qui ont fait 293 morts et un millier de blessés. Le 31 août, à Moscou, une bombe explose sur une place tuant une personne et en blessant une quarantaine. Le 4 septembre à 9h40, à Bouïnaksk (Daghestan), une voiture piégée explose près d’un immeuble de cinq étages logeant des militaires russes et leurs familles : 64 personnes sont tuées et 133 blessées. Le 9 septembre, peu après minuit, 300 à 400 kg d’explosifs détonnent au rez-de-chaussée d’un immeuble du sud-est de Moscou. Le bâtiment de neuf étages et 108 appartements est détruit : 94 personnes périssent et 249 autres sont blessées. Le 13 septembre, une puissante bombe éclate à 5h dans un sous-sol d’un immeuble sur la route de Kachirskoïé dans le sud de Moscou. Le bâtiment de huit étages s’effondre : 118 personnes meurent et 200 sont blessées. Le 16 septembre à 5h, un camion piégé explose près d’un complexe d’appartements de neuf étages dans la ville de Volgodonsk au sud de la Russie, tuant 17 personnes et en blessant 69.

Le 22 septembre au matin, à Riazan, à environ 200 km au sud-est de Moscou, survient un incroyable incident, que nous décrit la spécialiste de la Russie Amy Knight :

« Les habitants d’un immeuble avaient signalé un insolite remue-ménage dans la cave et vu trois personnes dans une voiture aux plaques d’immatriculation partiellement camouflées décharger des sacs dont ils n’avaient pu distinguer le contenu. À son arrivée, la brigade anti-bombe découvrit que lesdits sacs ne contenaient pas seulement du sucre mais aussi des explosifs, notamment de l’hexogène, reliés à un détonateur.

 

Après avoir été examiné, l’ensemble fut expédié à Moscou par la section locale du FSB. L’immeuble fut totalement évacué. Les autorités locales retrouvèrent la voiture utilisée par les trois hommes, une Lada blanche, dans un parking situé à proximité. À leur grand étonnement, la piste des plaques d’immatriculation remontait au FSB. Et quand ils appréhendèrent deux des suspects, il s’avéra rapidement qu’ils étaient membres de l’agence. On les libéra presto, sur ordre de Moscou.

 

Après un jour et demi de silence, Patrouchev [directeur du FSB] annonça à la télévision qu’il s’agissait d’une fausse bombe, utilisée au cours d’un « exercice », et que les sacs ne contenaient que du sucre. La branche du FSB de Riazan et la police régulière, qui avaient ratissé la ville à la recherche d’autres explosifs, s’indignèrent. Comme l’expliqua un responsable de la police, « nos tests préliminaires ont montré la présence d’explosifs… Pour autant que nous sachions, le danger était réel. »« 

La Douma a rejeté en 2000 deux motions demandant une enquête parlementaire sur cet incident et mit au secret les documents relatifs à celle-ci pour les 75 prochaines années. Lors d’une conférence en 2016, le journaliste David Satter affirma que la plupart des personnes qui avaient enquêté sur l’incident de Riazan avaient été assassinées.

Le 24 mars 2000, l’émission Independent Investigation, sur la chaîne russe NTV, traita de l’incident, mettant face à face des habitants de l’immeuble de Riazan visé par le soi-disant exercice et des représentants du FSB. On constate que les habitants ne sont pas du tout convaincus par l’explication officielle, pas plus d’ailleurs que d’anciens chefs locaux du FSB présents sur le plateau. Des extraits de cette émission sont visibles dans le documentaire Assassination of Russia, réalisé à partir du livre Blowing Up Russia : Terror from Within.

Dans ce film, on voit que les autorités russes elles-mêmes se sont emmêlées les pinceaux pour expliquer l’incident de Riazan. Le 24 septembre 1999, Vladimir Rushailo, le ministre de l’Intérieur, déclare qu’un véritable attentat terroriste a été déjoué à Riazan. Vladimir Poutine, alors Premier ministre de Boris Eltsine (après avoir dirigé le FSB entre le 25 juillet 1998 et le 9 août 1999), donne la même version et en profite pour saluer la vigilance des habitants de Riazan. Le même jour, Nikolai Patrushev, le directeur du FSB, rectifie et affirme qu’il s’agissait en réalité d’un exercice, et qu’en lieu et place des explosifs, il n’y avait que du sucre. Ce changement de version tient au fait que les poseurs de bombe venaient tout juste d’être arrêtés et identifiés comme des agents du FSB.

Les attentats de 1999 ont été officiellement attribués à des indépendantistes tchétchènes : « Immédiatement après l’explosion du 13 septembre, rapporte Amy Knight, Poutine affirma que les responsables des attentats commis dans la ville daghestanaise de Bouïnaksk et à Moscou étaient très probablement des terroristes liés à Oussama Ben Laden qui avaient suivi un entraînement en Tchétchénie. » Comme le souligne John B. Dunlop, chercheur à la Hoover Institution, dans The Moscow Bombings of September 1999, ces attaques furent « le 11 Septembre des Russes » ; elles suscitèrent, écrit Knight, « une phobie du terrorisme – assortie d’un désir de vengeance contre les Tchétchènes« . La journaliste Sophie Shihab qualifiera les attentats de 1999 d’« épisode fondateur du nouveau régime russe » dans Le Monde du 17 novembre 2002 ; en effet, ils participèrent à l’accession triomphale de Vladimir Poutine à la présidence le 7 mai 2000.

Sophie Shihab note que ces attentats recèlent « tant de mystères et de contradictions que la question n’en finit pas de se poser : et si cette série d’attentats n’était qu’une machination ? » Pour BiblioObs, le 13 octobre 2013, la question ne se pose même pas : ces attentats « ont été commis par les services de sécurité russes sous l’égide d’un certain Vladimir Poutine. (…) L’accablante énumération des faits rapportée par le spécialiste de la Russie John B. Dunlop dans un livre paru aux Etats-Unis en 2012 ne laisse plus de place au doute : déclarer la guerre à la Tchétchénie sous un prétexte mensonger a permis à un premier ministre fraîchement nommé par le clan Eltsine de se hisser au pouvoir. »

Selon David Satter, ce « coup d’État«  organisé par le FSB aurait eu pour but de protéger Boris Eltsine et sa famille de possibles poursuites criminelles, en plaçant à la tête du pays un homme de son clan, qui lui garantirait l’immunité. Compte tenu de l’impopularité d’Eltsine à la fin de son mandat (2 % d’opinions favorables), son candidat n’avait aucune chance de l’emporter… à moins d’une provocation. Les attentats détournèrent la colère populaire de l’oligarchie corrompue pour la rediriger vers les Tchétchènes. Poutine lança la guerre contre les supposés terroristes et devint le « sauveur de la Russie« .

La théorie de l’opération sous faux drapeau ne fait certes pas l’unanimité parmi les chercheurs, comme on peut le voir sur Wikipédia ; il est néanmoins possible de l’émettre, au moins aux États-Unis, et, dans une moindre mesure, en France (l’annulation de la conférence de Satter à Sciences Po nous montre bien que l’on marche là sur des œufs).

Des ressemblances avec les attentats du 11 septembre 2001


Les tenants de cette théorie font d’ailleurs souvent la comparaison entre les attentats de 1999 et ceux du 11-Septembre, essentiellement pour dire que là où les autorités russes se sont montrées réfractaires à toute enquête, les autorités américaines se sont montrées ouvertes et, avec bonne volonté, ont fait toute la lumière sur les événements de 2001 ; c’est ce qu’écrit par exemple Amy Knight :

« Mais, à la différence du gouvernement américain, les autorités russes ont contrecarré toutes les tentatives d’investigation sur les commanditaires et les causes de ces violences. Ce que la journaliste Ioulia Kalinina a formulé ainsi : « Les Américains, quelques mois après le 11 septembre 2001, savaient déjà tout – qui étaient les terroristes et d’où ils venaient… Nous, en général, nous ne savons rien. » »

On rappellera ici à Amy Knight que l’administration Bush ne voulait pas, de prime abord, d’une commission d’enquête, et que ce n’est que sous la pression des familles de victimes qu’elle a finalement cédé. On lui rappellera aussi que la Commission fit l’objet d’obstructions répétées de la part de la Maison Blanche et des services gouvernementaux, compromettant (aux yeux mêmes de l’ancien directeur du FBI Louis Freeh) la crédibilité du rapport final, au point que le vice-président de la Commission, Lee Hamilton, affirma qu’elle avait été «  mise en place pour échouer  ». Le journaliste d’investigation Fabrizio Calvi m’avait d’ailleurs confié en 2011 que la commission d’enquête était, à ses yeux, « la Commission des omissions« . Il paraît donc plus juste de dire que l’opacité est évidente en Russie, assumée, tandis qu’elle est plus subtile aux États-Unis, où elle se drape dans les oripeaux de la transparence.

Le 11-Septembre russe et le 11-Septembre américain peuvent cependant être comparés sur de nombreux autres points. Si les deux événements n’ont pas laissé la même emprunte dans la mémoire collective, leurs similitudes, tant de leur réalité objective que dans l’interprétation que leur ont donnée des « chercheurs de vérité », sautent aux yeux. La comparaison entre les deux événements n’a pas pour fonction de suggérer que nous aurions affaire à deux opérations sous faux drapeau (dans le cas américain, du fait de l’implication avérée de terroristes d’Al Qaïda, une éventuelle manipulation interne ne pourrait pas être une simple opération sous faux drapeau, où le coupable désigné est en vérité totalement innocent), mais de mettre en évidence que certaines des questions, très légitimes, que l’on peut se poser sur les attentats de 1999 devraient pouvoir se poser, avec la même assurance (car fondées sur des bases assez semblables), sur ceux de 2001. D’autres questions, en revanche, ne sauraient, si l’on fait preuve de rigueur, être transposées d’un événement à l’autre.

Dans les deux cas, nous avons affaire à des attaques multiples (cinq, étalées sur deux semaines, dans le premier cas, quatre, étalées sur deux heures, dans le second), où des immeubles se sont effondrés. Dans les deux cas, les attentats ont servi de prétextes pour déclencher des guerres : la seconde guerre de Tchétchénie et la seconde guerre d’Irak (après celle d’Afghanistan). A chaque fois, ce sont des jihadistes liés à Oussama Ben Laden qui ont été désignés comme responsables. En Russie, comme aux États-Unis, les attentats ont été perçus comme des événements fondateurs d’une nouvelle ère (la « guerre contre le terrorisme ») et d’un nouveau régime : d’un côté, celui de Poutine (qui s’apprêtait à prendre le pouvoir), de l’autre, celui de Bush et des néoconservateurs (qui venaient de prendre le pouvoir).

Dans les deux cas, des avertissements ont été reçus par les autorités, qui n’en ont pas tenu compte. Amy Knight note ainsi, au sujet des attentats en Russie :

« En juin 1999, deux journalistes occidentaux, Jan Blomgren du quotidien suédois « Svenska Dagbladet », et Giulietto Chiesa, correspondant de longue date du quotidien italien « La Stampa », annoncèrent qu’un acte de « terrorisme d’État » était sur le point de se produire en Russie. (…) En juillet, le journaliste russe Alexandre Jilin prévenait à son tour dans le quotidien « Moskovskaïa Pravda » que des attentats allaient avoir lieu à Moscou. Citant un document du Kremlin auquel il avait eu accès, Jilin écrivait que le but en serait de neutraliser les opposants à Eltsine, en particulier Iouri Loujkov, le maire de Moscou, et l’ancien Premier ministre Evgueni Primakov. Publié sous le titre « Tempête sur Moscou », l’article fut ignoré. La chose paraissait impensable. (…)

 

En tout état de cause, « The Moscow Bombings » fait clairement apparaître que le FSB était au courant des projets d’attentats. Comme nous l’avons dit, la rumeur d’actes terroristes imminents courait depuis juin 1999. Mais il y a plus significatif encore : le 9 septembre, jour de la première explosion à Moscou, un député respecté et influent de la Douma, Constantin Borovoï, était informé que la ville allait être victime d’un acte terroriste. Sa source ? Un officier du renseignement militaire. Borovoï a transmis cette information à des agents du FSB membres du Conseil de sécurité d’Eltsine, mais on l’ignora. Au moins un autre avertissement crédible fut signalé à l’appareil de sécurité ce jour-là sans provoquer la moindre réaction. »

Inutile ici de rappeler les nombreux avertissements reçus par la CIA et le FBI dans les mois précédant le 11-Septembre, l’inaction de l’exécutif qui avait pourtant été alerté, ses dénégations et ses mensonges suite aux attentats (nous en avons déjà parlé ici ou ). En Russie, le député Constantin Borovoï a été alerté d’une attaque imminente à Moscou ; aux États-Unis, ce sont de hauts-gradés du Pentagone qui avaient reçu une alerte la nuit précédant l’attaque, les poussant à annuler leur vol, de même que le maire de Washington Willie Brown, ou encore l’écrivain Salman Rushdie (mis en garde le 3 septembre 2001 par la FAA).

En Russie, les autorités prétendirent que l’incident de Riazan était un exercice de sécurité mené par le FSB. Aux États-Unis, des exercices avaient bel et bien lieu au moment même des attentats (parmi lesquels une simulation de détournements d’avions, et la simulation par le NRO d’un crash d’avion). Dans les deux cas, les exercices, ou prétendus « exercices », ressemblaient comme deux gouttes d’eau aux véritables attentats.

JPEG - 35.2 ko
Daniele Ganser

L’incident de Riazan a certainement le même statut, aux yeux des sceptiques, que la chute du WTC 7 le 11 septembre 2001, annoncée prématurément par une journaliste de la BBC : celui d’une anomalie qui met la puce à l’oreille, et pousse ensuite à tout remettre en doute (tel est le cas pour l’historien Daniele Ganser). D’ailleurs, si Vladimir Rushailo et Vladimir Poutine ont tenu des propos contradictoires avec la version officielle, affirmant qu’un attentat avait été déjoué à Riazan, John Kerry a estimé, de manière tout aussi problématique, alors qu’il était candidat à l’élection présidentielle de 2004, que le WTC 7 avait été démoli de façon contrôlée pour des raisons de sécurité.

Cela dit, la chute du WTC 7 apparaît comme une « anomalie » troublante essentiellement à ceux qui ignorent que bien d’autres médias que la BBC l’avaient annoncée à l’avance (CNN, NY1, ABC, MSNBC, WPIX), tout simplement parce que les pompiers l’avaient eux-mêmes prévue, au point que le chef des pompiers de New York, Daniel Nigro, avait mis en place une « collapse zone » environ trois heures avant qu’elle ne se produise ; ceux que la chute du WTC 7 trouble encore ont pu aussi ne pas s’être donné la peine de prendre connaissance de l’étude du NIST, évoquant un effondrement intérieur précédant celui de la façade extérieure, qui nous éloigne de l’idée fautive selon laquelle le bâtiment serait tombé d’un coup, de manière parfaitement symétrique, et à la vitesse de la chute libre. En outre, il paraît difficile (c’est un euphémisme) d’imaginer une démolition contrôlée silencieuse, accompagnée d’aucun bruit d’explosions. Il suffit, pour s’en convaincre, d’écouter à ce sujet l’expertise de Mark Loizeaux, président de Controlled Demolition, Inc.

A Riazan, on l’a dit, « les habitants d’un immeuble avaient signalé un insolite remue-ménage dans la cave et vu trois personnes dans une voiture (…) décharger des sacs (…). À son arrivée, la brigade anti-bombe découvrit que lesdits sacs (…) contenaient (…) des explosifs (…). Les autorités locales retrouvèrent la voiture utilisée par les trois hommes, une Lada blanche, dans un parking situé à proximité. À leur grand étonnement, la piste des plaques d’immatriculation remontait au FSB. Et quand ils appréhendèrent deux des suspects, il s’avéra rapidement qu’ils étaient membres de l’agence. On les libéra presto, sur ordre de Moscou« . Cet épisode rappelle l’arrestation par la police de New York, le matin du 11-Septembre, de cinq jeunes Israéliens, après que des habitants d’un immeuble situé face aux Twin Towers ont signalé leur étrange comportement sur un parking. Lorsque la police examina leur van blanc, les chiens renifleurs d’explosifs réagirent positivement (même si le van n’en contenait pas). Le FBI affirma plus tard que deux de ces hommes étaient des agents du Mossad. Détenus durant 71 jours, il furent finalement libérés et renvoyés dans leur pays. La comparaison s’arrête cependant là, car, si ces probables agents israéliens avaient certainement eu vent, dans le cadre de leur activité de surveillance des réseaux islamistes du New Jersey, qu’une attaque se préparait (tel est l’avis de l’ancien agent de la CIA Vince Cannistraro), rien n’indique qu’ils en avaient une préconnaissance précise, et encore moins qu’ils aient pu y être eux-mêmes impliqués.

Les observateurs sceptiques des attentats en Russie expliquent, à l’instar de David Satter dans un texte intitulé The Shadow of Ryazan : Who Was Behind the Strange Russian Apartment Bombings in September 1999 ?, que les prouesses techniques réalisées par les terroristes mis en cause dépassaient de loin leurs capacités et nécessitaient à coup sûr l’aide d’un service de renseignement :

« L’organisation des attentats à la bombe, notamment la vitesse et l’efficacité avec lesquelles ils ont été menés, suggère la participation d’un service de renseignement. (…)

 

Pour faire ce qu’on les accuse d’avoir fait sans l’assistance d’experts, les terroristes tchétchènes auraient dû être capables d’organiser neuf explosions (les quatre qui ont eu lieu et les cinq que les autorités russes prétendent avoir déjouées) dans des villes très distantes en l’espace de deux semaines. Ils auraient aussi dû avoir la capacité de pénétrer dans des usines militaires russes top secrètes ou dans des unités militaires pour obtenir l’hexogène.

 

Enfin, les terroristes tchétchènes auraient eu besoin de virtuosité technique. Dans le cas des immeubles d’habitation à Moscou, les bombes étaient placées pour détruire les éléments structurels critiques les plus faibles, de telle sorte que chacun des immeubles s’écroule « comme un château de cartes ». De tels calculs minutieux sont la marque de spécialistes expérimentés, et les seuls endroits en Russie où de tels spécialistes étaient entraînés étaient les forces Spetsnaz, le renseignement militaire (GRU), et le FSB. »

De même, on entendit de nombreux sceptiques, parmi lesquels des pilotes de ligne, considérer que les manœuvres réalisées par les pirates de l’air du 11-Septembre dépassaient de loin leurs capacités, démontrées dans les écoles de pilotage qu’ils fréquentèrent aux États-Unis (un avis qui ne fait certes pas l’unanimité parmi les pilotes). Le Washington Post du 12 septembre 2001 nota ainsi, au sujet du vol 77, qui devait frapper le Pentagone : « Des sources de l’aviation dirent que l’avion était piloté avec une habileté extraordinaire, de sorte qu’il était hautement probable qu’un pilote entraîné était aux commandes« . Or, le New York Times rapporta de son côté qu’un instructeur de vol, qui connut Hani Hanjour (le pilote présumé) sept mois auparavant, le considérait comme « un très mauvais pilote« , allant jusqu’à dire : « Il ne pouvait pas voler du tout« . Le 30 septembre 2001, le Washington Post renchérit :

« Sans aucun doute, les qualités de pilote d’Hanjour étaient faibles. […] Il y a à peine un mois, des instructeurs du Freeway Airport à Bowie volèrent avec lui et le jugèrent inapte à piloter un avion par lui-même. Mais le matin du 11-Septembre, alors que le vol 77 se détournait de sa route vers Los Angeles pour foncer sur Washington et le Pentagone, Hanjour est censé avoir exécuté ce qu’une haute source de l’aviation a qualifié de « virage soigné et coordonné ». »

Même type de réflexion chez l’ancien sénateur de Floride Bob Graham, répété presque dans les mêmes termes en 2003 et en 2016 : selon lui, il est invraisemblable que 19 individus, dont la plupart ne parlaient pas anglais, n’étaient jamais venus aux États-Unis et n’avaient pas une grande éducation, aient réussi par leurs propres moyens à se cacher pendant au moins 18 mois, à s’entraîner et ensuite à exécuter une attaque très compliquée, sans être démasqués. On sait que l’homme met en accusation l’Arabie saoudite et ses services secrets.

JPEG - 26.8 ko
Richard Clarke

En Russie, il est avéré que le FSB s’est invité dans la campagne d’attentats de septembre 1999, à Riazan ; reste à savoir si c’était pour tester la vigilance de la population, dans le cadre d’un exercice qui n’avait pas été annoncé (telle est la version officielle), ou si c’était pour poser une bombe et faire sauter un immeuble, la veille du premier bombardement aérien sur Grozny, la capitale tchétchène. Aux États-Unis, l’ancien « tsar » du contre-terrorisme Richard Clarke soupçonne la CIA d’avoir mené une opération clandestine (sous faux drapeau), par l’intermédiaire des services de renseignement saoudiens, pour « retourner » Khalid al-Mihdhar et Nawaf al-Hamzi, les deux fers de lance de l’opération du 11-Septembre selon son « cerveau » présumé Khalid Sheikh Mohammed. La clandestinité de cette mission aurait empêché l’Agence de transmettre ses renseignements au FBI. Selon Clarke, c’est son échec qui aurait permis à l’opération terroriste de se dérouler sans obstacle.

Dernière ressemblance (ou presque) entre les attentats russes et américains : comme le note Sophie Shihab, dans Le Monde du 17 novembre 2002, « les Tchétchènes n’ont jamais cessé de nier leur culpabilité dans les attentats de 1999« , à commencer par Ibn al-Khattab et Chamil Bassaïev. Quant à Oussama Ben Laden, il a nié à plusieurs reprises sa responsabilité dans les attentats du 11-Septembre, avant que des cassettes ne le montrent tenir un langage différent ; cet apparent revirement, qui a pu troubler certains observateurs, n’en est pas un en réalité, Ben Laden préférant se présenter comme un incitateur des hommes qui ont pris part aux attentats, plutôt que comme un responsable direct. Il est important d’ailleurs de préciser que les dénégations ne concernent que le seul Ben Laden ; Ayman al-Zawahiri a clairement revendiqué les attentats, de même que Khalid Sheikh Mohammed et Ramzi bin al-Shaibah, qui l’avaient fait en avril 2002, dans un entretien avec le journaliste égyptien Yosri Fouda, alors qu’ils étaient encore en liberté.

On le voit, certaines ressemblances entre les attentats russes et américains sont bien réelles (comme les avertissements reçus par les autorités, qui ne suscitèrent aucune réaction), alors que d’autres ne sont qu’apparentes (« dénégation » des responsables, « anomalie » dans le déroulement normal des attentats…) et n’apparaissent ainsi qu’aux yeux de ceux qui disposent d’informations partielles ou tronquées. Dans le cas du 11-Septembre, les organisateurs et les exécutants sont connus, et nul ne peut sérieusement défendre l’hypothèse d’une opération sous faux drapeau. Les zones d’ombre se situent essentiellement dans l’inaction de l’exécutif, l’opération que la CIA menait peut-être vis-à-vis de certains des terroristes, en relation avec les services saoudiens, et l’aide éventuelle que des agents de renseignement (saoudiens et pakistanais) ont pu leur apporter. Dans le cas des attentats de Moscou, l’incident de Riazan peut laisser envisager une implication plus grande des services de renseignement russes.

Une recherche menacée par l’autocensure, les biais d’experts et l’indifférence

D’aucuns pourront peut-être dire que le sujet abordé est si grave que, faute de preuve absolue, il ne faut pas insinuer, même avec la plus grande prudence, que des attentats (attribués à des ennemis bien réels : des terroristes islamistes) pourraient être (au moins en partie) des opérations sous faux drapeau. C’est la position que semble adopter Conspiracy Watch, par exemple, qui condamne (certes très discrètement) les accusations de Kasparov contre Poutine. Je dis « semble adopter », car, parfois, comme dans le cas de l’attaque chimique de Khan Cheikhoun, en Syrie, on lit qu’un simple « faisceau d’indices concordants laisse peu de doute« , et semble donc faire office de preuve, quant à la responsabilité du régime de Bachar el-Assad.

Sur ce dilemme, une réflexion de David Satter mérite d’être entendue :

« Beaucoup de gens me disent : « Vous ne l’avez pas prouvé et vous ne pouvez pas le prouver« , mais c’est un peu une perversion du vénérable principe de la doctrine anglo-saxonne de la présomption d’innocence. La présomption d’innocence est conçue pour protéger les individus contre le gouvernement. Cela ne s’applique pas à un gouvernement suspecté d’un crime de masse contre sa propre population. »

Dans une autre conférence à l’Hudson Institute, en 2016, David Satter déclare encore :

« Pourquoi suis-je à ce point convaincu qu’il s’agit d’un acte de terrorisme accompli par le gouvernement russe contre son propre peuple ? En fait, ce n’est pas une théorie du complot, ce n’est pas une folle supposition, (…) mais plutôt une conclusion basée sur une abondance de preuves. Aux États-Unis, aujourd’hui, des gens sont en prison sur la base de preuves circonstancielles. (…) Et la plupart de ces preuves circonstancielles sont impossibles à contrefaire. »

La preuve circonstancielle concerne les circonstances ou le contexte dans lequel un crime est survenu. Elle ne prouve pas que l’accusé a bel et bien commis le crime, mais suggère qu’il est possible d’établir un rapport entre le crime et l’accusé. Par exemple, si un détective trouve l’empreinte digitale de l’accusé sur le coffre-fort d’où des bijoux ont été volés, cette preuve lie l’accusé au coffre-fort car elle démontre que ce dernier a touché le coffre, mais elle ne prouve pas que l’accusé l’a ouvert et volé les bijoux.


Daniele Ganser reconnaît, lui aussi, qu’il n’a pas la preuve formelle de la démolition contrôlée du WTC 7, mais estime que sa probabilité est « haute« , et qu’il se doit donc d’en parler dans ses conférences, prudemment. Son goût pour la vérité, quoi qu’elle lui coûte, lui vaut l’opprobre de ceux qui subordonnent la recherche de la vérité au souci de leur réputation (nous verrons cependant bientôt que ce « goût de la vérité » est largement biaisé). C’est ainsi que, lors d’une conférence à l’université de Tübingen, en Allemagne, il révéla qu’un professeur de cette université, apprenant son invitation, s’était empressé d’écrire à l’organisateur de la rencontre, le professeur Rainer Rothfuß, pour lui dire que la venue de ce « théoricien du complot suisse » faisait courir un grave danger pour la réputation de l’université. Rainer Rothfuß tint bon, il ne plia pas sous la pression. A l’inverse de la direction de Sciences Po, qui désinvita, en vertu du principe de précaution, David Satter, lequel s’était pourtant exprimé précédemment dans de nombreuses universités, comme à Columbia et à Chicago, et dont le dernier livre, The Less You Know, the Better You Sleep, a été publié par les éditions de Yale University.

Il ne s’agit pas ici d’être pro-russe ou pro-américain (ce que semblent être certains des « chercheurs de vérité » mentionnés dans cet article), mais de défendre le droit à la recherche sur des sujets capitaux, sur lesquels les gouvernements rêvent de poser un lourd couvercle. John B. Dunlop voit ainsi dans son livre, The Moscow Bombings of September 1999, le « travail préliminaire » à une enquête russe officielle, si elle devait jamais voir le jour. Il s’appuie, nous dit-on, « sur les articles de fond de la presse russe, les propos de responsables des services de sécurité, les témoignages oculaires et les analyses de journalistes et chercheurs occidentaux« . Cette tâche ressemble, au moins dans l’esprit affiché, au travail monumental réalisé sur le 11-Septembre par le chercheur indépendant Paul Thompson, dont l’ouvrage The Terror Timeline aurait dû, idéalement, constituer la base d’une enquête indépendante.


Comme le dit à raison Mathias Girel, maître de conférences en philosophie à l’ENS Ulm, qui a participé à dénoncer « la conspiration des industriels du tabac » : « Quelqu’un qui fait l’hypothèse d’un complot n’est pas irrationnel, il le devient s’il n’accepte pas la charge de la preuve et tout le patient travail empirique qui en est le corollaire. » Néanmoins, il convient d’admettre que la lenteur du travail de recherche sérieux, couplée à l’obstruction des enquêtes officielles par les autorités, voire leur totale absence, ne peuvent que susciter spéculations et croyances au sein du public, l’homme ordinaire n’étant pas, qu’on le déplore ou non, un disciple de Pyrrhon… Des spéculations qui peuvent d’ailleurs être nourries par la parole a priori crédible, mais parfois fort légère, de certains chercheurs qui, en dépit de leur prudence affichée, se laissent quelque peu emporter sur la pente de leurs croyances ou de leurs désirs.

Citons le cas de Daniele Ganser, engagé dans un combat pour la paix, et porté de ce fait à charger la barque des faiseurs de guerres américains. C’est ainsi qu’il se base, pour forger son opinion sur le WTC 7, sur l’avis du Pr. Jörg Schneider, émis en 2006, soit deux ans avant la parution du rapport du NIST en novembre 2008 ; il y a manifestement là un problème de méthode, car on ne saurait sérieusement mettre en cause une étude scientifique en ayant recours à l’avis d’un expert qui n’avait pas encore pu en prendre connaissance. Ganser se base aussi sur les avis unanimes des « Architectes & Ingénieurs » du 9/11 Truth Movement, dont nombre des membres n’ont pourtant pas les qualifications requises pour juger de ce sujet, et il omet de mentionner les avis autorisés contraires. Il reprend aussi l’idée fausse d’une chute à la vitesse de la chute libre, prétend que les médias n’ont pas rapporté la chute du WTC 7, hormis BBC World, ce qui est faux, explique à son auditoire crédule que Larry Silverstein, le propriétaire du complexe, a commandé la démolition contrôlée du WTC 7, ce qui est encore faux ; la signification de l’expression « pull it«  (évacuer l’immeuble des hommes qui s’y trouvent, non pas le démolir) a été depuis longtemps tirée au clair par le recoupement de nombreuses sources et de témoignages de pompiers. L’historien affirme encore que le passeport de Satam al Suqami a été miraculeusement retrouvé dans les débris du WTC, ce qui, une fois de plus, est faux ; il a été retrouvé dans la rue avant les effondrements, tout comme des cartes de crédit et d’autres effets personnels appartenant aux passagers des avions. Ganser n’est probablement pas un menteur, un manipulateur, il se trompe sûrement de bonne foi ; il n’en reste pas moins que son analyse du 11-Septembre est entachée d’une multitude d’erreurs et qu’elle participe à l’intoxication du public, qui, effet de halo oblige (l’homme est agréable à regarder et sympathique), a tendance à lui faire confiance.

Outre les intimidations, l’autocensure et les analyses biaisées d’experts, le dernier danger qui guette face à ces lourds problèmes, c’est l’indifférence du public, voire même sa complaisance. Comme le remarquait l’ancien dissident soviétique Sergueï Kovalev fin 2007 : « J’ai rencontré des gens persuadés que les accusations étaient vraies, et qui n’en ont pas moins voté Poutine avec la même conviction. Leur logique est simple : les vrais chefs exercent le genre de pouvoir qui est capable de tout, y compris commettre des crimes. » Un point de vue que n’aurait pas contredit l’ancien parlementaire britannique Michael Meacher, qui, tout en admettant la responsabilité d’Al Qaïda, avait affiché ses soupçons quant à l’attitude étonnamment passive des autorités américaines dans les mois précédant les attentats du 11-Septembre : « Les gens n’aiment pas y penser, mais les gouvernements peuvent être impitoyables… » On le voit, soit que l’on détourne le regard, soit que l’on trouve le moyen de justifier l’injustifiable, on est généralement peu porté à affronter des questions par trop effrayantes touchant les agissements de ses dirigeants. La recherche sur les attentats de 1999, comme sur ceux de 2001, aurait pourtant besoin du soutien de citoyens qui, sans sombrer dans la paranoïa, ne s’empresseraient pas davantage de se mettre la tête dans le sable.

Publicités

Manifestation anti-Dupont-Aignan à Yerres : intox de BFM TV et France 2 ?

« L’appel au rassemblement avait été lancé dès vendredi soir sur les réseaux sociaux par de simples citoyens non encartés. Ce samedi matin, près de 300 personnes se sont rassemblées devant la mairie de Yerres pour protester contre le ralliement à Marine Le Pen (FN) de Nicolas Dupont-Aignan, leur maire et ex-candidat à la présidentielle (Debout La France). Au cri de « Dupont la haine » ou « Dupont démission », un cortège s’est formé et a défilé dans les rues de la ville. » C’est ainsi que Nicolas Goinard, journaliste au Parisien, a présenté l’événement. Tous les médias en ont fait de même. Pourtant, comme nous allons le montrer, la manifestation n’a pas été organisée par de « simples citoyens non encartés« , mais par des militants politiques pro-Macron et des adversaires de longue date de Nicolas Dupont-Aignan.

Dupont-Aignan_Manifestation_Yerres

Samedi 29 avril 2017, dans le journal de 20h de France 2, un reportage a été diffusé sur la manifestation qui a eu lieu à Yerres, dans l’Essonne, pour protester contre le ralliement de Nicolas Dupont-Aignan, maire de la ville, à Marine Le Pen dans le cadre de la campagne de second tour de l’élection présidentielle. Voici la vidéo du reportage, précédée par le texte qui l’accompagne sur le site de France TV Info :

« Des sifflets sous les fenêtres de l’hôtel de ville : à Yerres (Essonne) près de 200 habitants se sont rassemblés pour crier leur colère contre leur maire. Pour eux le ralliement de Nicolas Dupont-Aignan à Marine Le Pen est incompréhensible. « On va mettre des lits de camp devant la mairie pour lui signifier notre colère et notre dégoût », lance une habitante. Dans la commune le sujet est de toutes les conversations. Mais les avis sont partagés. La décision de Nicolas Dupont-Aignan est critiquée au sein même son parti. Les démissions se succèdent comme celle de Dominique Jamet, vice-président du parti Debout la France.

 

Les électeurs ne suivront pas

 

Selon Dominique Jamet, bon nombre d’électeurs ne suivront pas leur candidat. Dans la classe politique, les réactions se multiplient. Sur les réseaux sociaux, Manuel Valls parle de la trahison de Dupont-Aignan. Les mots les plus durs sont portés par la droite. « En quelque sorte il est passé de la résistance à la collaboration », estime Christian Estrosi, président de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur. Nicolas Dupont-Aignan fait un pari risqué sur l’avenir. À Yerres certains réclament déjà sa démission. »

France2

Le reportage de France 2 nous présente donc une manifestation de simples citoyens, dont on peut imaginer que beaucoup ont voté pour Nicolas Dupont-Aignan aux élections municipales (en 2014, il avait en effet été élu avec 77,14 % des suffrages), et qui sont aujourd’hui déçus de son choix.

Or, la première personne interviewée, très remontée, qui veut installer des lits de camp devant la mairie, n’est pas une simple citoyenne ; il s’agit d’Isabelle Herfeld, une ancienne élue de gauche à Montgeron, une commune limitrophe de Yerres. Lors des élections municipales de 2008, elle figurait sur la liste du socialiste Gérard Herault.


Elle a été maire adjointe chargée de l’éducation.



Dans une vidéo postée en 2011 par le PS de Montgeron, on la voit lors d’une mobilisation dans une école. La couleur des cheveux a changé, mais c’est bien elle (ici une autre photo avec les cheveux blancs).

Par ailleurs, son compte Twitter, de même que son profil sur le site des Colibris, laissent penser qu’elle n’habite pas à Yerres, mais à Montgeron.

Le troisième interviewé du reportage de France 2, qui dit avoir voté pour Nicolas Dupont-Aignan aux municipales, n’est pas non plus un simple citoyen. Il s’agit de Dinesh Khoosy, qui se trouve travailler dans la banque, qui est aussi photographe, mais qui est surtout membre du « comité Montgeron En Marche avec & pour Macron« , comme son compte Twitter l’indique.

On y trouve de nombreuses photos de ses activités de militant pour le mouvement d’Emmanuel Macron, comme celles-ci :




Dinesh Khoosy a d’ailleurs adressé, le 29 avril, plusieurs tweets à de nombreux médias (BFM TV, CNews, RTL, France Info, Le Parisien), pour annoncer une nouvelle manifestation, le 30 avril à 15h, devant la mairie de Yerres :

Dinesh_2

Dans le reportage de France 2, on aperçoit aussi parmi les manifestants Alain Bétant, ancien secrétaire de la section PS de Yerres, qui avait affronté Nicolas Dupont-Aignan lors des municipales de 2014 (il avait récolté 11,31 % des voix).



Sur le site du PS de Yerres, on lit ceci :

« Il a adhéré au PS en 1985 à Paris, puis a rejoint la section de Yerres en 1994. Ancien membre du conseil fédéral et du bureau fédéral du PS de l’Essonne, Alain a également été Président pour l’Essonne du courant « Nouveau Monde », aile gauche du PS co-présidée alors par Henri Emmanuelli et Jean-luc Mélenchon.

 

Sur le plan local, il a été secrétaire de la section PS de Yerres et a conduit une liste d’union de la gauche lors des Municipales de 2001 puis de 2014 contre M. Dupont-Aignan.

 

[Il a été] conseiller municipal entre 2001 à 2008 et depuis 2013, et conseiller communautaire depuis 2014 (…).

 

En octobre 2014, il démissionne de ses mandats locaux, laissant la place à Jérôme Rittling au poste de conseiller municipal et communautaire. »

BFM TV a également couvert la manifestation. Voici son reportage, précédé du texte qui l’accompagne :


« J’ai la nausée », « j’ai honte »… Le ralliement de Dupont-Aignan à Le Pen irrite des habitants de Yerres

 

« Monsieur le maire, c’est la guerre ! » Près de 200 habitants de Yerres se sont rassemblés ce samedi pour protester contre l’alliance de leur édile avec Marine Le Pen pour le second tour de la présidentielle. « J’ai la nausée (…) Je pense que certains se sont réveillés avec la gueule de bois ce matin en se rappelant les nombreuses fois où ils ont mis leur bulletin de vote en sa faveur », confie une habitante. « J’ai honte, c’est un homme indigne », témoigne une autre riveraine.

L’habitante qui dit avoir « la nausée« , c’est Isabelle Herfeld, déjà présente dans le reportage de France 2, et qui, nous l’avons vu, n’est pas une habitante de Yerres, mais de Montgeron, et se trouve être une militante socialiste.

La première personne interviewée n’est pas davantage une simple citoyenne ; il s’agit de Véronique Temel, militante socialiste, membre de la liste « Yerres avant tout ! », dirigée par Alain Bétant, qui s’était opposée à Nicolas Dupont-Aignan lors des municipales de 2014.

BFMTV.JPG

Le 12.45 de M6 a consacré, lui aussi, un reportage à la manifestation, censée regrouper de simples « habitants » en colère :

M6

Ici on reconnaît le sénateur socialiste Michel Berson, qui, comme l’indique Le Parisien, « roule pour Emmanuel Macron« .

On y reconnaît aussi Élodie Jauneau, dont un bandeau nous précise durant 5 secondes qu’elle est conseillère municipale PS à Yerres ; c’est elle qui harangue la foule.

« Depuis le mois d’août 2014, elle est la collaboratrice parlementaire de Romain Colas, député de la 9ème circonscription de l’Essonne. (…)

 

En 2011, libérée de sa charge de travail de chercheuse, elle a activement participé à la webcampagne de François Hollande et a adhéré au Parti Socialiste après la victoire du 6 mai 2012. (…)

 

Elle a intégré le Bureau de la Section PS de Yerres en 2013. Elle y est responsable du web et des réseaux sociaux. En 2015, elle rejoint le Secrétariat Fédéral de la Fédération de l’Essonne, aux côtés du Premier Secrétaire fédéral, Carlos Da Silva. Elle y est en charge de la communication.

 

(…) Depuis mars 2014, elle est conseillère municipale à Yerres. »

Élodie Jauneau est par ailleurs spécialiste de la « théorie du genre » (plusieurs interventions vidéo ici).

D’autres élus socialistes ou MRC (Mouvement Républicain et Citoyen) étaient présents lors de la manifestation, comme Aude Bristot, conseillère municipale PS à Montgeron, qui avait lancé sur Twitter un appel à manifester devant la mairie, le 29 avril à 11h.

On retrouve aussi Christophe Joseph, conseiller municipal et communautaire MRC à Montgeron, qui a publié sur Twitter une photo de sa participation à la manifestation.

Une vidéo amateure de la manifestation à Yerres a été, en outre, publiée sur le compte Twitter d’un sympathisant d’Emmanuel Macron :

Montgeron3

Si l’on récapitule, nous avons donc une manifestation d’environ 200 personnes (les uns habitant à Yerres, les autres venant de Montgeron), dans une ville qui compte environ 30.000 habitants, et dont la plupart des animateurs semblent être des élus socialistes et MRC, ainsi que des militants d’Emmanuel Macron, qui se trouve être en compétition contre le tandem formé par Marine Le Pen et Nicolas Dupont-Aignan pour le second tour de l’élection présidentielle.

Pourtant, aucun média ne semble avoir fait ces précisions ; tous nous ont simplement dit que des habitants de Yerres avaient manifesté spontanément devant la mairie. Au vu de ce que l’on vient de montrer, il est permis de douter du caractère spontané de cette manifestation.

D’ailleurs, de nombreux internautes ont mis en doute la présentation médiatique de l’événement, comme Seb (par ailleurs favorable à cette manifestation), qui, sur Twitter, a bien perçu que le PS et le MRC (il écrit le « MRG« , mais peut-être est-ce là une confusion) de Montgeron et de Yerres étaient à la manœuvre :

Montgeron15

Lors d’un échange qu’il a eu, le 29 avril, avec Aude Bristot et Christophe Joseph, les deux élus ont reconnu qu’il y avait bien eu « tromperie« , mais assurent qu’elle ne serait pas de leur fait, mais plutôt de celui des médias :

Montgeron14Montgeron13Montgeron12

Dans cette affaire, nous sommes une nouvelle fois face à cette alternative : soit les journalistes qui ont couvert l’événement sont nuls, et n’ont pas su distinguer des opposants politiques de simples habitants, soit ils ont sciemment biaisé leur présentation pour manipuler l’opinion et enfoncer encore un peu plus Nicolas Dupont-Aignan. Je vous laisse tirer vos propres conclusions.

Macron président, ou comment l’effet de halo a fait triompher un « golem aware »

Emmanuel Macron va très probablement devenir le prochain président de la République française. Longtemps, on a pu croire qu’il constituait une simple bulle médiatique, qui allait éclater au soir du premier tour ; pourtant, c’est bien l’ancien secrétaire général adjoint de l’Élysée qui a passé la ligne en tête, avec 24 % des suffrages. Pour un observateur de la vie politique sur le Net, le choix des Français peut apparaître complètement déconcertant ; mais, précisément, était-ce à proprement parler un « choix », fruit de leur réflexion éclairée ? Ou bien autre chose, qui aurait davantage à voir avec un acquiescement, à peine conscient, à une forme de conditionnement ?

Emmanuel Macron

Dans les milieux « dissidents » sur Internet, ce fut la stupeur ce 23 avril 2017 à 20h, comme sur Meta TV, où Tepa et Adrien Abauzit, commentant en direct les résultats, n’en revenaient pas ; Alain Soral, de son côté, prophète de son état, avait annoncé l’élimination prématurée de Macron, censé finir quatrième ; quant aux militants de l’UPR, certains d’entre eux, abasourdis, estimèrent de prime abord que les résultats devaient être truqués.

Un candidat de synthèse

On comprend ces réactions, venant de gens réfléchis : Macron apparaissait clairement à leurs yeux comme le candidat de l’oligarchie, du « système », allant de Robert Hue à Alain Madelin, en passant par la plupart des caciques du Parti socialiste, François Bayrou, ou encore Pierre Bergé, Bernard-Henri Lévy, Alain Minc, Jacques Attali, Daniel Cohn-Bendit, et une bonne partie du show-biz. Pire : son discours était vide, flou, souvent incohérent, aussi creux et obscur que la fosse des Mariannes… c’est dire. L’humoriste Nicolas Canteloup n’hésitait pas à comparer à Jean-Claude Van Damme le candidat qui nous enjoignait à « penser printemps« .

A dire vrai, personne n’a peut-être mieux analysé, comme par anticipation, les prestations d’Emmanuel Macron que Franck Lepage dans ses sketchs sur la langue de bois, où il s’agit d’aligner les uns à la suite des autres, dans un ordre ou dans un autre, une liste de mots-clés pour former un semblant de discours sensé, qui ne dit en vérité strictement rien :

Julien Rochedy, quant à lui, fit cette analyse dans un entretien avec Christopher Lannes publié sur TV Libertés le 22 avril, soit la veille du premier tour :

« Macron, en ce moment, est en train de régresser, je le crois fortement, parce qu’on est en train de s’apercevoir qu’il dit absolument tout et son contraire, et ce que je suis en train de te dire, tout le monde s’en rend compte.

Dernièrement il nous a fait un coup formidable : il a fait un discours à Marseille où il appelle tous les Français d’après leur nationalité première, « je vois des Algériens, je vois des Comoriens, je vois… » et ainsi de suite, pour après faire, dans la minute qui suit, un entretien avec Causeur d’Elisabeth Lévy pour dire que la France n’est pas multiculturelle et qu’elle ne le sera jamais. C’est vraiment du grand n’importe quoi.

Et là, la polémique qui vient de sortir dernièrement, sur un de ses soutiens qui serait un radical islamiste, il dit sur Beur FM « c’est vrai qu’il est radical », et puis dans la minute qui suit « mais en même temps c’est quelqu’un de bien », donc pour lui tout le monde il est gentil, tout le monde il est beau, il n’y a aucun fond. (…)

Je fais le pari que Macron ne fera pas du tout le score qui lui est prédit dans les instituts de sondages et qu’il y a des chances pour qu’il ne soit pas au deuxième tour. »

Grossière erreur que de penser que tout le monde se rendait compte de ses contradictions, ou en prenait ombrage… Seul un homme attentif et rationnel peut y trouver à redire, ce que le consommateur moyen (et superficiel) d’informations n’est pas.

JPEG - 26.1 ko
Madelin et Philippot

On entendit son soutien Alain Madelin dire, en off, que Macron n’avait pas d’épaisseur politique et historique, et des professionnels de la communication lui tailler un costard, sur lequel n’aurait pas craché François Fillon, tant il était richement décoré. Petit florilège de ces piques, lancées sur LCI :

« Il a pastellisé la campagne (…). C’est plus de la télé réalité, on est revenu à Hélène et les Garçons (…), c’est la cantine de la fac. Lui, il est au milieu de tout ça comme un évangéliste en train de hurler comme un gourou, il est effrayant… »

« C’est du marketing politique de très bas étage… »

« Quand on regarde sa gestuelle, il imite Nicolas Sarkozy… Il a le programme de Hollande et la gestuelle de Sarkozy… C’est un produit qui a été fabriqué. Il est probablement le jouet ou la marionnette de quelqu’un qui aurait aimé pouvoir se présenter mais qui malheureusement ne l’a pas pu… »

« C’est un trou noir… c’est une espèce de force, mais il n’y a rien… c’est un candidat de synthèse, voire un artefact pur et dur… c’est le Triangle de Bermudes… »

« Ce type est dangereux, son programme est dangereux… »

« Il est le garant de la continuité du programme de François Hollande… »

« Macron est coaché par… une folle… On lui a appris à parler marseillais en 48h… Quand il parle du groupe de rap IAM, il ne comprend pas ce qu’il dit… »

« Dans les meetings de Macron, on se fait chier… »

« Quand il reprend IAM, soit c’est un neuneu (qui n’a pas compris le sens de la chanson), soit c’est du cynisme, beaucoup plus grave et indigne… »

« Il est dans la superficialité totale… »

« On sent que ce sont des phrases préparées, et qu’il ne se les est pas appropriées… Il interprète un rôle, qui lui a probablement été écrit par d’autres, dont on peut supposer qu’ils sont François Hollande, son épouse et je ne sais qui encore… Finalement, il n’est peut-être pas autre chose qu’un comédien de planches qui interprète un rôle que d’autres veulent écrire pour lui… »

« Macron nourrit l’abstention… car c’est du foutage de gueule…« 

Certains ont pu synthétiser toutes ces observations en qualifiant Macron de « golem aware« . « Le Golem est, dans la mystique puis la mythologie juive, un être artificiel, généralement humanoïde, fait d’argile, incapable de parole et dépourvu de libre-arbitre façonné afin d’assister ou défendre son créateur. » On devine l’identité du créateur en lisant dernièrement sur AgoraVox la journaliste Aude Lancelin, qui voit dans la victoire annoncée de Macron un « putsch du CAC 40« . Quant au terme « aware« , il renvoie au style oral jusqu’ici inimitable de l’interprète belge de Full Contact.

Des électeurs en marche… de zombies

Différents micros-trottoirs, dont celui de Vincent Lapierre sur E&R, ont pu montrer la superficialité ahurissante de nombre des futurs électeurs de Macron, ne sachant pas dire pourquoi ils allaient voter pour lui, incapables de citer une seule de ses idées ou de ses mesures. A vrai dire, l’argument qui revient le plus souvent, y compris dans les reportages diffusés à la télévision, c’est que Macron est jeune, que c’est un nouveau visage ; parfois, on ajoute qu’il est beau.

Il est à préciser que ce sont des personnes d’âge mûr qui tiennent ce langage, même s’il rappelle étrangement celui de Théo, 10 ans, interrogé par BFM TV le 11 avril 2017 : « Je voterais plutôt pour Emmanuel Macron parce qu’il a les yeux bleus, comme moi, il a l’air sympa. » Théo, malgré son jeune âge, a donc le même niveau de réflexion que l’électeur moyen d’Emmanuel Macron. Le candidat d’En marche ! incarne physiquement le slogan de campagne de François Hollande en 2012, à savoir « Le changement, c’est maintenant ! »

Michel Onfray a pu estimer, non sans quelque raison, que le leader d’En marche ! avait « séduit tous les incultes » et que « ça [faisait] du monde« .

Ce que nous en sommes en train de vivre avec l’élection programmée d’Emmanuel Macron à l’Élysée, et qui peut être assimilée à une expérience de psychologie sociale grandeur nature, nous rappelle une vérité fondamentale, difficile à accepter pour cet animal présomptueux et arrogant qu’est l’être humain : nos jugements et nos décisions ne sont pas, principalement, le fait de notre raison, le résultat du travail raisonné de notre intellect, mais la résultante, quasi automatique, d’influences plus profondes, en partie inconscientes, qui passent par nos émotions, en particulier la peur, mais aussi l’enthousiasme.

L’hypothèse que je propose est que le succès d’Emmanuel Macron repose essentiellement sur un double effet de halo, qui porte, d’une part, sur sa propre personne, et, d’autre part, sur celle de Marine Le Pen. D’abord, rappelons la définition de l’effet de halo :

« L’effet de halo, effet de notoriété ou encore effet de contamination, est un biais cognitif qui affecte la perception des gens ou de marques. C’est une interprétation et une perception sélective d’informations allant dans le sens d’une première impression (…). Une caractéristique jugée positive à propos d’une personne ou d’une collectivité a tendance à rendre plus positives les autres caractéristiques de cette personne, même sans les connaître (et inversement pour une caractéristique négative). (…) Ainsi Clifford (1975) a pu montrer que des personnes étaient jugées plus intelligentes que d’autres uniquement sur la base de leur attrait physique« .

On se rend ici compte de la portée des réponses données dans les micros-trottoirs par les sympathisants de Macron : « il est jeune, il est nouveau, il est beau » (dynamique, optimiste…), autant de caractéristiques positives (dans un contexte où les électeurs en ont ras-le-bol de leur classe politique vermoulue), qui tendent à rendre plus positives ses autres caractéristiques, son programme par exemple, même si on ne le connaît pas (et, de fait, en général, on ne le connaît pas).


On se retrouve ainsi avec des foules affluant vers les meetings de Macron, un peu comme des hordes de zombies convergeant vers les supermarchés dans les films de genre, ne sachant pas trop pourquoi elles sont là, et qui, lorsqu’elles se réveillent parfois, se rendent subitement compte du vide du discours et font marche arrière.

On se souvient de ce reportage de France 5, où l’on voyait le public de Macron quitter ses meetings au bout de quelques minutes, tant le vide était sidéral ; chose que les reporters reconnaissaient n’avoir jamais vu, ni chez Fillon, ni chez Le Pen, ni chez Mélenchon, ni chez Hamon…

La prestidigitation pour les nuls

Mais ces éveillés de la dernière heure ne sont pas légion. Chez la plupart, le charme macronien opère encore. Le charme très particulier du banquier d’affaires, qui comparait lui-même son métier, dans un entretien au Wall Street Journal du 8 mars 2015, à celui d’une prostituée : « On est comme une sorte de prostituée. Le job, c’est de séduire ». Et, pour séduire, le jeune homme sait y faire, qui multiplie les clins d’oeil à son auditoire lorsqu’il monte à la tribune, comme il l’a encore fait le soir du premier tour.

Voici comment François Henrot, directeur de la banque Rothschild, décrivait sur France 3 les compétences acquises chez lui par le jeune Emmanuel Macron :

« Ça, on apprend l’art de la négociation. On est aussi amené beaucoup (et ça c’est, j’allais dire, heureusement ou malheureusement, utile en politique) à communiquer, c’est-à-dire à raconter des his… une histoire. Donc on y apprend, d’une certaine façon aussi, des techniques de, comment j’allais dire, pas de manipulation de l’opinion, mais de… un petit peu. »

Les techniques de manipulation mentale utilisées par Macron ont été rapidement identifiées par les observateurs attentifs (ce que ne sont pas, répétons-le, la majorité des électeurs) : dire tout et son contraire, parfois d’une phrase à l’autre, via son célèbre « en même temps », ce qui est un moyen habile de harponner tous les électorats, de droite comme de gauche, qui peuvent avoir le sentiment que l’on répond à leurs attentes.

Si Marine Le Pen se prétend ni de droite, ni de gauche, Macron se revendique, lui, de droite et de gauche. Une manière d’être « anti-système » (en refusant le clivage traditionnel), tout en attirant dans son sillage la quasi totalité des acteurs du « système ». Ainsi, lors de son grand meeting parisien à Bercy, le 17 avril, il proclamait sous les acclamations de ses fans :

« Je continuerai à utiliser « en même temps ». Car je choisis la croissance et la solidarité, la liberté et l’égalité, les entreprises et les salariés, le meilleur de la droite, de la gauche et du centre ».

Rarement aura-t-on atteint pareil sommet dans la démagogie.

Comme l’explique Clément Viktorovitch, docteur en science politique et spécialiste de rhétorique, sur CNews, nous avons, nous autres êtres humains, la caractéristique cognitive de disposer d’une attention sélective, qui nous rend plus sensibles, dans un discours, à ce qui conforte nos opinions ; ainsi, en écoutant un discours d’Emmanuel Macron, une personne favorable à la prolongation de l’état d’urgence croira comprendre qu’il y est, lui aussi, favorable, de même qu’une personne qui y est défavorable… car Macron exprime consécutivement, plus ou moins clairement, les deux positions.

Raisonnement contre conditionnement, ou le combat de David contre Goliath

Macron bénéficie aussi d’un concours de circonstances extraordinaire. Sans l’éclatement des affaires touchant Fillon, celui-ci l’aurait probablement emporté haut la main. Si Valls avait remporté la primaire de la gauche, il aurait siphonné une bonne partie des voix de Macron et sans doute contrarié son accession au second tour. Si Hamon s’était retiré, Mélenchon lui serait certainement passé devant. Mais l’obstination de Fillon (plombé par les affaires), comme celle de Hamon (le plus mauvais candidat de l’histoire du Parti socialiste) lui ont tracé un boulevard. Macron apparaît clairement comme un choix par défaut, non de forte adhésion, comme en témoigne d’ailleurs son score relativement faible (Sarkozy avait atteint 31,18 % en 2007 et Hollande 28,63 % en 2012).

Parmi les « petits candidats », certains étaient de bon niveau, comme Nicolas Dupont-Aignan et François Asselineau, autrement plus structurés qu’Emmanuel Macron, mais ils ne pouvaient séduire qu’une part restreinte de l’électorat, qui s’intéresse de près à la politique, y consacre du temps, notamment sur Internet. Cet intérêt fort n’est pas le fait de la grande majorité de la population, qui fait son choix parmi les têtes d’affiche bénéficiant d’une très large exposition médiatique tout au long de l’année. Pour le public peu politisé, davantage influencé par les apparences que par le fond d’un projet, il importe de percevoir derrière le candidat la puissance d’un grand parti, un nombre conséquent de soutiens connus, de figures médiatiques de premier plan. Le grand public se rallie avant tout à la puissance, pas à la finesse des arguments d’un candidat isolé. On comprend que Dupont-Aignan et Asselineau, étant les seules figures connues de leurs (petits) mouvements, n’avaient aucune chance de séduire les masses.

GIF - 46 ko
Errico Malatesta

En outre, leur objectif, clair pour l’un, un peu moins pour l’autre, de sortir de l’Union européenne ne pouvait que susciter une forte réticence, non pas fondée sur la raison le plus souvent, mais sur une forme d’habitude, de conditionnement, que nous aide à saisir l’anarchiste italien Errico Malatesta dans un texte intitulé L’anarchie :

« Comme tous les êtres vivants, l’homme s’adapte et s’habitue aux conditions dans lesquelles il vit, et il transmet, par hérédité, les habitudes qu’il a acquises. C’est ainsi qu’étant né et ayant vécu dans les chaînes, et étant l’héritier d’une longue série d’esclaves, l’homme a cru, quand il a commencé à penser, que l’esclavage était la caractéristique même de la vie, et la liberté lui est apparue comme quelque chose d’impossible. De la même façon, contraint depuis des siècles et donc habitué à attendre le travail, c’est-à-dire le pain, du bon vouloir du patron, ainsi qu’à voir sa propre vie perpétuellement à la merci de celui qui possède la terre et le capital, le travailleur a fini par croire que c’est le patron qui lui permet de manger et il se demande naïvement comment on ferait pour vivre si les maîtres n’étaient pas là.

Imaginez quelqu’un qui aurait eu les deux jambes attachées depuis sa naissance, et qui aurait cependant trouvé le moyen de marcher tant bien que mal : il pourrait très bien attribuer cette faculté de se déplacer à ces liens, précisément – qui ne font au contraire que diminuer et paralyser l’énergie musculaire de ses jambes.

Et si aux effets naturels de l’habitude s’ajoute l’éducation donnée par le patron, par le prêtre, par le professeur, etc., qui sont tous intéressés à prêcher que les maîtres et le gouvernement sont nécessaires, s’il s’y ajoute le juge et le policier qui font tout pour réduire au silence quiconque penserait différemment et serait tenté de propager ce qu’il pense, on comprendra comment a pu s’enraciner dans le cerveau peu cultivé de la masse laborieuse le préjugé selon lequel le patron et le gouvernement sont utiles et nécessaires.

Imaginez qu’à cet homme qui a les deux jambes attachées, dont nous parlions, le médecin fasse toute une théorie et expose mille exemples habilement inventés pour le persuader qu’il ne pourrait ni marcher ni vivre si ses deux jambes étaient libres : cet homme défendrait farouchement ses liens et verrait un ennemi en quiconque voudrait les lui détacher.« 

De même, Asselineau a beau essayé d’expliquer que les traités européens constituent une entrave, ils sont perçus par la population comme les conditions même de notre survie et de notre liberté, car c’est ce que nos prêtres à nous, les médiacrates, répètent à longueur de journées (à tort ou à raison, là n’est pas la question ici). L’idée que « nous sommes plus forts ensemble » paraît, en outre, frappée au coin du bon sens. Et l’homme qui veut détacher la France de ses liens est perçu, en toute logique, comme un ennemi ou, du moins, un danger, ou encore comme un candidat farfelu, dixit Hervé Gattegno, directeur de la rédaction du Journal du dimanche et éditorialiste à RMC et BFM TV.

La raison impuissante face à la peur 

Reste le cas de Marine Le Pen. Son score décevant du premier tour (21,3 %), qui ne lui laisse entrevoir aucune chance de l’emporter au second (un score entre 35 et 40 % serait un maximum, sauf circonstances imprévues), témoigne de ce que l’entreprise de dédiabolisation n’aura pas modifié en profondeur la perception que la grande majorité de la population a encore du Front national. Cette perception a été conditionnée par plusieurs décennies de messages anxiogènes et même terrorisants de la part de la quasi totalité des leaders d’opinion qui ont l’occasion de s’exprimer dans les médias de masse. La reductio ad Hitlerum a notamment eu un effet inhibiteur ravageur : associer régulièrement Jean-Marie puis Marine Le Pen à Adolf Hitler a produit un effet de halo négatif, qui a contaminé tout leur programme politique, quand bien même on ne le connaît pas (ou quand bien même il émane aujourd’hui largement d’un ancien chevènementiste, Florian Philippot).

On se souvient que Lionel Jospin avait déclaré en 2007 sur France Culture que le Front national de Jean-Marie Le Pen, durant les années de présidence de François Mitterrand, n’avait jamais été « un parti fasciste » et que, par conséquent, « tout anti-fascisme n’était que du théâtre » ; dix ans plus tard, rares sont les Français qui, à l’instar d’Henri Guaino (qui s’est exprimé à ce sujet le 25 avril 2017 sur LCI), semblent partager les vues de l’ancien Premier ministre socialiste.

Il n’est ainsi pas rare de rencontrer des personnes qui se disent très défavorables à l’immigration, notamment extra-européenne, à l’insécurité ou à l’islamisation qui en découleraient, et qui pourtant seraient terrorisées à l’idée de voter pour Marine Le Pen, et qui préfèrent encore voter pour Emmanuel Macron, selon lequel pourtant « l’immigration se révèle une chance d’un point économique, culturel, social« . On voit bien, dans ce cas de figure, que ce n’est pas la raison qui les commande, car, sur le fond, elles ont les mêmes idées que celles que l’on défend au Front national. Ce qui les retient, c’est une émotion, en l’occurrence la peur, qui leur est transmise continuellement (comme un bruit de fond) par les médias, la télévision en tête. Ces personnes peuvent ainsi invoquer, pour justifier leur crainte, Adolf Hitler et les chambres à gaz, craignant sincèrement que l’histoire ne recommence. Il est vrai que la présence persistante, au sein du FN, d’admirateurs du nazisme, même s’ils sont régulièrement mis à la porte par la patronne du parti, n’est pas là pour rassurer, même les électeurs plus rationnels.


Les émotions et la raison sont constamment en lutte en nous, et c’est presque toujours l’émotion qui l’emporte, et contraint la raison de la suivre. On ne peut ainsi qu’éprouver une forme de dissonance cognitive lorsque l’on entend tous les tenants du « front républicain » affirmer que Marine Le Pen est une ennemie de la République, alors même qu’on entend cette dernière nous dire qu’elle instaurera la proportionnelle à l’Assemblée nationale, le référendum d’initiative populaire, et ne prendra aucune grande décision, comme la sortie de l’euro ou de l’Union européenne, sans passer par un référendum. Si l’on se fie à la seule raison, en examinant les propositions faites (dont rien ne nous garantit, il est vrai, qu’elles seront respectées), on se dit que Marine Le Pen nous propose plus de démocratie que la plupart de ses concurrents (qui ont, en outre, trahi le peuple après le référendum de 2005). Pourtant, on ne peut s’empêcher de penser, en même temps, qu’elle constitue le plus grand des dangers pour la démocratie, car c’est ce que l’on entend dire continuellement de la part de nombreuses personnalités dotées d’un fort capital d’autorité, sans qu’il soit d’ailleurs nécessaire pour elles d’y adjoindre le moindre argument.

Avec des si…

Peut-on sortir de cette situation apparemment désespérante, où l’intelligence semble devoir toujours capituler devant le recours aux émotions et à leur manipulation par les puissances de l’argent, qui tiennent le pouvoir médiatique ? Il est permis d’en douter. Suite au Brexit, le producteur de télévision Xavier Couture, totalement désemparé, avait proposé d’instaurer un permis de voter, qui serait délivré après un examen de culture générale. Son hypothèse était que seule l’ignorance avait pu faire triompher les tenants du Brexit. La proposition avait pu choquer (notamment sur AgoraVox), tant elle semblait témoigner d’une haine de la démocratie, de ce droit à décider accordé à tous ceux qui n’ont précisément aucun titre pour gouverner. Mais aujourd’hui, c’est à une semblable ignorance, ou à un déficit de rationalité, que, sur le web citoyen, on impute la probable victoire d’Emmanuel Macron, ce candidat si falot qu’il nous ferait presque regretter les déjà calamiteux Sarkozy et Hollande, et dont nombre des supporters semblent confondre l’élection à la présidence de la République avec le concours de Mister France.

D’aucuns pourront bien voir dans l’élection de ce « golem aware » un signe supplémentaire de la décadence de notre civilisation… Pour autant, les électeurs ne sont pas les seuls à blâmer. On a vu que des comportements politiciens, des ambitions personnelles, des logiques de partis avaient leur part de responsabilité dans l’ascension au sommet de Macron. Du côté de Marine Le Pen elle-même, certains gestes forts auraient peut-être aussi dû venir plus tôt, comme sa mise en congé de la présidence du Front national, et une ouverture beaucoup plus marquée vers des personnalités d’autres partis, qui auraient pu apposer leur marque sur le projet présidentiel, l’adoucir. A cette condition peut-être, son élection aurait pu être acceptée par une majorité de Français, qui n’auraient pas craint un accaparement du pouvoir par le Front national, un parti peu démocratique en interne, et dont les arrière-boutiques ne sont pas toujours aussi rassurantes que le très efficace tandem médiatique formé par sa présidente et son vice-président Philippot. A cette condition, il eût été possible de stopper l’ascension de Macron jusqu’à l’Élysée. Mais avec des si, on mettrait Paris en bouteille.

Attentat sur les Champs-Élysées : le maire PS du 4e arrondissement de Paris accuse Poutine

Jeudi 20 avril 2017, vers 21h, alors que, sur France 2, les onze candidats à l’élection présidentielle passaient leur dernier « grand oral », une fusillade a éclaté sur les Champs-Élysées. Un policier est mort, deux autres ont été blessés, dont un grièvement, ainsi qu’une passante. Immédiatement, sur Twitter, Christophe Girard, maire du quatrième arrondissement de la capitale, a mis en cause Vladimir Poutine, en insinuant qu’il aurait pu avoir commandité l’attaque, au profit de Marine Le Pen. En fin de soirée, le groupe État islamique a revendiqué l’attentat.

Christophe Girard_5

21h47 : Christophe Girard, conseiller régional d’Île-de-France, maire du 4e arrondissement de Paris, par ailleurs membre du Parti socialiste et chargé du projet Culture dans la campagne de Vincent Peillon pour la primaire citoyenne de 2017, réagit à la fusillade qui vient d’ébranler les Champs-Élysées. Il s’étonne du timing de l’attaque, à trois jours seulement du premier tour de l’élection présidentielle, et tourne d’emblée son regard vers le président russe :

Voici une copie du tweet polémique, qui a été effacé au bout de quelques heures :

Christophe Girard

Christophe Girard retweete ensuite un message affirmant que les terroristes veulent fausser l’élection, et la faire pencher en faveur de la présidente du Front national :

Christophe Girard_2

A 21h53, il précise sa pensée, exprimée dans son premier tweet, insinuant que le « maître du Kremlin » pourrait être le commanditaire de l’attentat :

A 22h04, l’économiste Jacques Sapir, qui lutte à sa façon contre la « russophobie » ambiante en collaborant avec divers médias russes, dont Sputnik, réagit fermement aux allégations « complotistes » de Christophe Girard :

De nombreux internautes se montrent tout aussi outrés par les propos du cacique socialiste :

Christophe Girard_7

Comme le mentionne l’une des internautes, la Russie a été frappée par le terrorisme, le 3 avril, à Saint-Pétersbourg. A cette occasion, c’est Garry Kasparov qui avait immédiatement mis en cause Vladimir Poutine, qui aurait, selon lui, organisé ou laissé sciemment se produire l’attentat, afin de détourner l’attention des manifestations populaires dénonçant la corruption du régime. L’ancien champion d’échecs a lancé ses accusations sur CNN, sans rencontrer de contradiction ; il a aussi été complaisamment relayé par Newsweek.

Malgré les protestations sur Twitter, Christophe Girard ne plie pas ; il assume ses propos :

Alors qu’un internaute lui affirme que Poutine lutte contre le terrorisme en Russie, l’homme politique marque une vive réserve :

Un autre internaute lui demande de ne pas supprimer son tweet litigieux ; c’est alors que le politicien prétend que les services de renseignement américains avaient prévu l’attentat à Paris :

Puis, interpellé vertement par le journaliste Pierre Jovanovic, qui lui demande des preuves de ce qu’il avance, Christophe Girard lui répond qu’il a été « alerté comme beaucoup de manipulations possibles venues de pays proches pour perturber notre élection« .

Les insinuations de l’élu socialiste sont si graves qu’il ne peut plus se réfugier derrière ses quelques tweets sibyllins ; il doit révéler les avertissements qu’il prétend avoir reçus (en provenance du renseignement américain), comme d’ailleurs beaucoup d’autres personnes, selon ses dires.

Le conspirationnisme, ce n’est pas émettre des soupçons de machination sur la base d’informations nombreuses et sérieuses, et en discuter avec prudence ; non, le conspirationnisme, c’est accuser d’une machination, sans aucune preuve, ni même le moindre début d’indice, celui à qui semble profiter le crime (en l’occurrence Marine Le Pen, que Vladimir Poutine voudrait faire élire à tout prix, y compris en semant la terreur à Paris). En ce sens, on peut dire que les propos de Christophe Girard (en l’état, sans plus de précisions) relèvent, stricto sensu, du conspirationnisme.

Si l’on se réfère à la page du site du ministère de l’Éducation nationale consacrée à la Journée d’étude « Réagir face aux théories du complot », organisée le 9 février 2016 par Najat Valaud-Belkacem, on lit ceci :

À qui profite le crime ?

Il s’agit d’un topos caractéristique qui permet de reconstruire les événements a posteriori en démontrant qu’ils ont finalement atteint le but qui est censé être celui du complot. Ainsi, certaines théories du complot autour du 11 septembre partent du principe que le gouvernement américain souhaitait mener une guerre en Irak pour s’approprier son pétrole et considèrent donc que ce dernier est celui qui profite le plus du 11 septembre.

 

Une intention derrière chaque événement

Les théories du complot suivent une forme d’hypothèse intentionnaliste qui part du principe qu’il n’existe aucun événement sans qu’il n’y ait derrière un acteur caché qui en profite.

Christophe Girard n’a manifestement pas été très sensible à l’effort pédagogique du ministère de l’Éducation nationale.

Il est d’ailleurs à noter qu’au moment même où Christophe Girard proférait en toute impunité ses allégations sur Twitter, David Pujadas demandait presque à Jacques Cheminade de s’excuser pour ses propos sceptiques sur le 11-Septembre. Le candidat a répondu factuellement, en rappelant les informations compromettantes pour l’Arabie saoudite contenues dans les 29 pages du rapport du Congrès, qui ont été rendues publiques (avec de nombreux caviardages) le 15 juillet 2016, et qui suffisent à montrer clairement que toute la lumière n’a pas été faite sur cette affaire.

Il ne reste plus à Christophe Girard qu’à en faire autant : documenter a minima ses soupçons, et même ses accusations.

———————————

Addendum :

A 0h59, Catherine Clément, normalienne, philosophe, romancière, Commandeur de la Légion d’honneur, Grand officier de l’ordre national du Mérite (et soutien d’Emmanuel Macron), jette à son tour la suspicion sur le président russe via un tweet : « Impossible de ne pas soupçonner Vladimir Poutine d’avoir actionné l’attentat sur les Champs-Élysées. Confer élection de Trump. »

Dix minutes plus tard, elle en rajoute une couche :

Réaction caustique de Jacques Sapir :

Attentat de Saint-Pétersbourg : Kasparov accuse Poutine [un complotisme bon teint ?]

Le 3 avril 2017, un attentat-suicide a frappé le métro de Saint-Pétersbourg, en Russie, tuant 14 personnes et en blessant une quarantaine d’autres. Selon les autorités moscovites, le kamikaze est un Russe d’origine kirghize de 22 ans, Akbarzhon Djalilov. Le jour même de l’attaque, l’ancien champion du monde d’échecs et opposant politique Garry Kasparov a fortement insinué une responsabilité directe des services secrets russes et de Vladimir Poutine. Trois points nous intéressent dans cette affaire : d’abord, l’argumentation « conspirationniste » de Kasparov, qui en rappelle d’autres du même type ; ensuite, l’absence de réaction des médias spécialisés dans la dénonciation du « conspirationnisme », qui montre que celui-ci n’est stigmatisé que lorsqu’il pointe dans une seule direction, celle du bloc atlantiste ; enfin, l’événement fondateur qui rend possible la suspicion de Kasparov, ce que certains ont appelé le « 11-Septembre russe », une série d’attentats qui s’est déroulée en 1999, et qui comporte d’étonnantes ressemblances avec les attentats de 2001 aux États-Unis.

L’article qui suit traite des deux premiers points. Un second article traitera du troisième.

Gary Kasparov

Une rhétorique « complotiste » très classique

Dès le 3 avril, Garry Kasparov réagit à l’attentat qui vient de toucher Saint-Pétersbourg, à travers une série de tweets (dont je donne une traduction) ; selon lui, cet attentat tombe à point nommé pour le Kremlin, alors que, depuis le 26 mars, d’importantes manifestations anti-corruption mobilisent des dizaines de milliers de citoyens, dont beaucoup de jeunes, à travers tout le pays.

L’ancien joueur d’échecs, devenu par la suite l’un des chefs du mouvement L’Autre Russie, une coalition d’opposants à Vladimir Poutine, ne se contente pas de prévoir que le président russe va se servir du prétexte terroriste pour réprimer les manifestations en cours ; il laisse clairement entendre que, si l’attentat a eu lieu, et ce quel que soit son auteur, c’est que Poutine l’a voulu.

« Tragédie à Saint-Pétersbourg. Une fois encore, des « terroristes inconnus » parfaitement synchronisés pour servir l’agenda politique de Poutine. Oubliez les protestations, retour à la peur. »

Cette première réflexion évoque celle qui a parfois été faite suite aux attentats du 11 septembre 2001, qui auraient permis de servir l’agenda politique et militaire des néoconservateurs du Project For The New American Century entourant George W. Bush. Par exemple, Paul Craig Roberts avait déclaré : « Les « attaques terroristes » du 11/9 ont été manipulées pour servir un agenda hégémonique au Moyen-Orient. »

« De telles sombres suspicions sont fondées sur 18 ans d’attaques tout aussi opportunes dans la Russie de Poutine, comme je l’ai documenté dans Winter is Coming. Mécanique. »

De la même manière, c’est sur l’observation de la « longue tradition de mensonges d’État [ayant servi à déclencher des guerres] qui jalonne l’histoire des États-Unis« , rappelée en juillet 2003 par Ignacio Ramonet dans Le Monde diplomatique, qu’ont pu fleurir sur le Net de sombres suspicions à l’endroit de l’État profond américain depuis une bonne décennie.

« La sécurité est un autel sur lequel beaucoup sacrifient volontairement leur liberté. Poutine utilise régulièrement la terreur comme prétexte pour réprimer une dissidence pacifique. »

Des critiques assez proches ont suivi la promulgation de l’USA PATRIOT Act, loi antiterroriste votée par le Congrès des États-Unis et signée par George W. Bush le 26 octobre 2001. Les organisations de défense des droits de l’homme et des juristes la considèrent liberticide, pointant notamment la diminution des droits de la défense, la violation de la vie privée, et la diminution du droit à la liberté d’expression.

« L’islam radical est une menace en Russie, spécialement dans le Caucase, où beaucoup sont tués chaque année. Mais les seigneurs de guerre sont les alliés de Poutine et sont sous ses ordres. »

« Oui, beaucoup ignorent que la Tchétchénie est la Russie et sous le contrôle de Poutine et son seigneur de guerre Kadyrov, et finance, entraîne, et exporte la terreur jihadiste. »

Ces deux dernières déclarations, selon lesquelles les jihadistes du Caucase seraient sous le contrôle de Poutine, peuvent trouver un prolongement dans un long article publié en 2015 par le journaliste Michael Weiss dans le Daily Beast, « Russia’s Double Game with Islamic Terror« . Mais surtout, elles en évoquent d’autres, du même tonneau, sur les liens très étroits qu’auraient entretenus les services secrets américains et Al Qaïda. Le géopolitologue Aymeric Chauprade avait ainsi estimé, en septembre 2011 :

« Al Qaïda, comme le disait [Webster] Tarpley, c’est la légion arabe de la CIA, c’est l’infiltration dans les milieux islamistes canalisée au profit des intérêts américains. Al Qaïda, c’est la liste des types qui travaillaient pour les services américains dans ce cadre-là, et en particulier au moment de la guerre d’Afghanistan, et ensuite ça a continué. Al Qaïda, c’est, j’insiste sur ce point, à la fois des gens qui peuvent être sincèrement des islamistes croyant se battre contre les États-Unis, contre cet « impérialisme américain » ou le sionisme, et en même temps ce sont des gens qui ne sont pas commandés par leurs propres idées, mais qui sont pilotés à distance par des gens qui se marrent bien d’ailleurs, je pense, parce qu’ils doivent se dire « quelle bande de crétins qu’on arrive à amener à se faire exploser avec des ceintures en pensant lutter contre nous, alors qu’ils servent directement nos intérêts« . »

L’ancienne traductrice au FBI Sibel Edmonds avait affirmé, dans la même veine, que les États-Unis avaient utilisé indirectement, jusqu’au 11-Septembre, les jihadistes dirigés par Oussama Ben Laden dans le cadre d’opérations de déstabilisation en Asie centrale.

« Poutine peut vous emprisonner pour un tweet, mais ne peut pas contrôler des flux de milliers de combattants armés ? Rien n’arrive en Russie sans son approbation. »

Avec cette réflexion, Garry Kasparov n’est pas très éloigné des thèses du philosophe marxiste radical Francis Cousin, qui généralise ce que l’ancien joueur d’échecs circonscrit à la seule Russie. Ainsi, lorsqu’il déclare : « Tout acte terroriste d’intensité stratégique est étatique« , ou encore : « Aujourd’hui, il n’y a pas un groupe jihadiste qui n’est pas sous contrôle et sous infiltration« , ou, dit de manière plus développée :

« De la mouvance terroriste anarchiste en France au début du [XXe] siècle, à l’époque d’un contrôle policier, administratif, artisanal et rudimentaire, le ministère de l’Intérieur et Clemenceau étaient dans les 48h renseignés sur tout projet ou agissement à venir. Aujourd’hui, à un niveau de contrôle électronique, systématique, universel, où les portables, où les messageries, où tout est sous contrôle, effectivement un acte terroriste d’envergure ne peut pas avoir lieu autrement que directement programmé ou directement soutenu par l’appareil étatique. »

Au sujet des attentats anarchistes, manipulés d’après lui par le pouvoir, Francis Cousin précise, rejoignant encore certains des propos de Kasparov : « On avait absolument besoin de faire passer les lois scélérates pour casser la radicalité ouvrière, donc on a fait péter plein de bombes, qui ont permis la mise en marche des lois scélérates. »

« Poutine a bombardé Grozny et l’a réduit en poussière. Ses opposants sont assassinés régulièrement avec son autorisation. Pourquoi serait-il allergique au fait de répandre d’autre sang russe ? »

L’inhumanité de Poutine, censée accréditer l’idée qu’il serait capable de sacrifier sa propre population, a également été reprochée à certains responsables américains, par exemple Madeleine Albright lorsque, en 1996, elle déclara (alors qu’elle était qu’ambassadrice américaine aux Nations unies) que la mort d’un demi-million d’enfants irakiens, à cause de l’embargo, avait été « un choix très dur« , mais que « le prix en valait la peine« . Ce type de déclaration glaçante nourrira, quelques années plus tard, à partir des attentats de 2001, des suspicions sur le pouvoir américain, analogues à celles qui visent Poutine.

« Dans les mots de l’ennemi juré de Bond, Goldfinger, « Une fois c’est le hasard, deux fois c’est une coïncidence, la troisième fois c’est une opération ennemie ». Bien au-delà de la troisième fois. »

Souvenons-nous que, dans le cas du 11-Septembre, c’est aussi l’amoncellement de coïncidences qui avait porté à suspecter une « opération ennemie » de l’intérieur : possibles délits d’initiés la veille des attentats, exercices de simulation de détournements d’avions, mais aussi d’un crash, durant les attentats, morts étranges de trois princes saoudiens et d’un maréchal pakistanais après qu’il a été révélé qu’ils étaient au courant de la préparation des attentats, présence au Capitole, au moment des attentats, du directeur de l’ISI accusé d’avoir financé Mohamed Atta, rencontre deux jours plus tard à la Maison-Blanche de Bush et Cheney avec le Prince Bandar, financeur d’un agent saoudien suspecté d’avoir apporté de l’assistance à deux des terroristes, etc. Le journaliste Eric Margolis publia même en 2010 un article intitulé : « Le 11-Septembre, mère de toutes les coïncidences« .

Le 8 mars 2017, dans l’émission « Meet The Press » sur MSNBC, Kasparov avait déjà déclaré : « Je crois aux coïncidences. Mais je crois aussi au KGB« . Il était alors interrogé sur la série de huit morts mystérieuses de hautes personnalités russes (dont cinq diplomates) survenues en cinq mois, après l’élection de Donald Trump. CNN avait noté à ce sujet, le 25 mars :

« Des détectives auto-proclamés sur le Net et des théoriciens du complot ont spéculé sur le fait que les morts seraient d’une manière ou d’une autre liées à l’ingérence de la Russie dans l’élection présidentielle de 2016. Aucune preuve n’a émergé pour opérer une telle connexion.« 

Le politologue Ian Bremmer a déploré la prise de position « conspirationniste » de Kasparov :

« Triste de voir Garry insinuer que ce pourrait être un complot intérieur. Comme si ces manifestations étaient une menace ou que l’élection de Poutine était en jeu. Ces arguments ne me convainquent pas. »

Ce à quoi Kasparov a répondu :

« Je parie que Poutine pense qu’il est un meilleur juge de ce qui est une menace pour lui que vous ne l’êtes. C’est pourquoi il est au pouvoir depuis 17 ans. »

Garry Kasparov a également retweeté (et donc approuvé) des messages du journaliste Mig Greengard, qui est l’un de ses proches, notamment au sein du mouvement L’Autre Russie ; eux aussi suggèrent une implication directe du Kremlin dans l’attentat de Saint-Pétersbourg :

« Poutine a tué un gars à Londres avec du poison radioactif et arrosa de bombes une ville russe de la taille de Minneapolis, mais un engin explosif improvisé dans un train, jamais ! »

« Comme si les plus grandes manifestations anti-régime depuis six ans n’étaient pas une menace suffisante pour pousser Poutine à tuer. Il a tué exagérément, pour beaucoup moins. »

Invité dès le 3 avril, jour de l’attentat, à s’exprimer sur CNN, Garry Kasparov a réitéré ses accusations envers Vladimir Poutine :

« Les Russes vivent sous une dictature et les 18 années du règne de Poutine ont été marquées par des attaques terroristes constantes, du tout début de l’arrivée du pouvoir de Poutine en 1999, avec ces mystérieux attentats contre des immeubles d’habitation. Beaucoup ont pointé le KGB, et, même s’il n’en est pas l’auteur, il a joué un rôle dans ces attaques. Vous savez, ce n’est pas de la paranoïa, c’est juste une tentative pour analyser, dans les archives du régime de Poutine, qu’à chaque fois que nous avons affronté une horrible attaque, d’une manière ou d’une autre, cela a servi politiquement à Poutine pour accaparer le pouvoir.« 

Nous reviendrons dans le second article sur les attentats de 1999 et la possible implication du FSB (successeur du KGB). Notons simplement ici que les propos de Kasparov pourraient être rapprochés de ceux du géopolitologue Aymeric Chauprade, qui avait une analyse très similaire, en septembre 2011, sur l’instrumentalisation du terrorisme par l’oligarchie, non pas russe, mais américaine, dans le but de conserver le pouvoir.

Alors que la journaliste de CNN lui demande s’il a la moindre idée sur l’identité du groupe terroriste qui a perpétré cet attentat, Kasparov répond :

« Même si c’était un groupe terroriste, (…) je parie que, comme auparavant, le KGB avait suffisamment d’informations sur les activités de ce groupe, parce que, pendant de nombreuses années, alors que Poutine était confiant sur sa mainmise sur le pouvoir, rien ne s’est produit en Russie, et soudainement maintenant, alors que sa confiance est ébranlée, nous avons cette terrible tragédie à Saint-Pétersbourg. (…)

J’ai peur qu’aussi longtemps que Poutine reste au pouvoir, nous verrons d’autres attaques terroristes, et n’oubliez pas qu’il est l’homme dont l’armée a commis des crimes génocidaires en Syrie, il ne s’arrête pas au coût humain s’il croit que cela l’aide à se maintenir au pouvoir.« 

Là encore, l’argument selon lequel les services de renseignement russes avaient suffisamment d’informations sur le groupe terroriste qui a commis l’attentat, et l’ont donc laissé faire sciemment dans une stratégie de conservation du pouvoir, fait écho à ce qui a pu être dit au sujet du 11-Septembre, dans la mesure où de nombreux renseignements avaient été reçus sur l’opération à venir par la CIA, le FBI et Able Danger… Ici, Garry Kasparov parle dans des termes assez proches de ceux de l’ancien parlementaire britannique Michael Meacher, qui envisageait un « laisser-faire » américain le 11-Septembre pour pouvoir mettre en œuvre le plan d’hégémonie mondiale du PNAC visant notamment à s’accaparer les ressources énergétiques du Moyen-Orient.

Un complotisme « socialement acceptable » et des médias complaisants

Il ne s’agit pas ici de décréter si Kasparov a raison ou tort dans ses accusations. Car nous n’en savons rien. Mais de relever que son argumentation est très similaire à celle de nombreuses personnalités, que d’aucuns peuvent bien percevoir comme des esprits libres, mais que les médias qualifient assurément de « conspirationnistes ». Or, Kasparov a-t-il été qualifié ainsi ? Non. La journaliste de CNN ne l’a pas repris, ni personne d’autre, depuis maintenant plus de deux semaines. Le Washington Post a certes évoqué très rapidement ses propos, le 4 avril, puis le 6 avril, mais sans réelle condamnation.

Newsweek a même intégré, le 3 avril, les propos suspicieux de Kasparov dans une vidéo à la musique angoissante, retraçant la chronologie des attentats en Russie sous le règne de Vladimir Poutine. Dans la vidéo, on peut lire ces mots, qui semblent donner crédit à la thèse du complot intérieur : « Vladimir Poutine dit que l’attaque à la bombe de Saint-Pétersbourg pourrait être un acte terroriste. (…) L’ancien champion du monde d’échecs Garry Kasparov a suggéré que le moment choisi n’était pas une coïncidence. » Le magazine américain note que les attaques terroristes qui ont frappé la Russie depuis 1999 ont toujours permis à Poutine de gagner en popularité, et qu’il y a souvent répondu « en étendant les pouvoirs de la présidence et les capacités des services de renseignement« .

Newsweek_Kasparov

On a également pu entendre, dans le même style, la correspondante de la BBC à Moscou relayer de rapides commentaires faits sur des « médias libéraux« , disant que l’attentat de Saint-Pétersbourg pourrait être « une tentative de détourner l’attention des appels à une enquête sur la corruption du régime et des appels à la démission de Poutine« .

En France, ni les Décodeurs du Monde, ni Conspiracy Watch et consorts n’ont daigné consacrer une brève à Kasparov, qui n’est pourtant pas une personnalité de seconde zone. On a connu nos médias plus réactifs face à Marion Cotillard, Jean-Marie Bigard ou Mathieu Kassovitz… Conspiracy Watch a pourtant bien vu les déclarations de Kasparov, comme en atteste ce tweet :

Ce tweet apparaissant comme ambigu, une discrète condamnation suivra…

… mais sans que l’information ne remonte sur le site, qui préfère se focaliser sur le complotisme russo-syrien dans l’affaire du bombardement chimique de la ville de Khan Cheikhoun, ou encore sur le lien qui aurait été tissé à tort par Jean-Luc Mélenchon entre le conflit en Syrie et les intérêts énergétiques.

On a ainsi la fâcheuse impression que la dénonciation du « complotisme » n’est pas générale, mais plutôt instrumentalisée à des fins politiques. Le « complotisme » sera dénoncé s’il vise les États-Unis, Israël, l’Union européenne, s’il provient de Russie, d’Iran ou du Venezuela, s’il émane encore de l’UPR, de Mélenchon ou du FN… mais sera passé sous silence s’il se produit dans l’autre sens, s’il vise par exemple Poutine et émane d’un opposant politique qui vit à New York, et qui se trouve être proche des milieux néoconservateurs.

Le journaliste Glenn Greenwald résume bien la situation :

« Forte suggestion ici que l’attaque terroriste à Saint-Péterbourg est une opération sous faux drapeau par Poutine. Les conspirations comme celle-là discréditent seulement quand elles concernent les États-Unis. »

Un individu répondant à Greenwald dira pour sa part : « Il est socialement acceptable de suggérer qu’une attaque terroriste est le contrecoup de la politique étrangère ou une opération sous faux drapeau si et seulement si l’attaque n’est pas à l’Ouest. »

C’est ainsi sans crainte de stigmatisation que, le 25 janvier 2011 sur Radio France, Hélène Blanc, politologue et spécialiste de la Russie au CNRS, commentant le récent attentat à l’aéroport Domodiedovo, put affirmer qu’était établie la responsabilité du FSB, et non des jihadistes tchétchènes, dans les attentats de 1999 :

« Je crois qu’il faut se garder d’interpréter rapidement les attentats, par exemple de 1999, qui ont servi d’alibi à déclencher la seconde guerre de Tchétchénie. Eh bien il est aujourd’hui clair, ça ne l’était pas à l’époque bien entendu, mais maintenant nous savons que ces attentats n’étaient pas du tout l’œuvre des Tchétchènes auxquels on les a attribués, mais l’œuvre du FSB. D’ailleurs, il y a eu trois attentats au total dans différentes villes, mais la quatrième ville, Riazan, là le FSB a été pris la main dans le sac. Par la suite, on a su que non seulement le modus operandi n’était pas du tout dans l’habitude tchétchène, mais qu’en plus les explosifs n’étaient pas des explosifs tchétchènes mais bien des explosifs russes. Le FSB est capable de beaucoup de choses, y compris contre son peuple. »

Si cette vision des choses est accréditée par Eric Margolis, mais aussi par le journaliste David Satter dans son livre Darkness at Dawn : The Rise of the Russian Criminal State, par l’historien Yuri Felshtinsky et l’ancien agent du FSB Alexander Litvinenko dans l’ouvrage Blowing up Russia : Terror from Within, par l’universitaire John B. Dunlop dans The Moscow Bombings of September 1999: Examinations of Russian Terrorist Attacks at the Onset of Vladimir Putin’s Rule, ou encore par l’historienne Amy Knight (voir son article dans The New York Review of Books, traduit sur Books et repris sur BiblioObs), le Washington Post du 4 avril 2017 la qualifie cependant de « théorie du complot bien connue« 

On le voit, il y a, pour les médias, des « théories du complot » acceptables et d’autres intolérables, alors que rien pourtant ne les différencie sur le plan formel. Ce qui les distingue, c’est uniquement l’identité de l’émetteur et celle de l’accusé. Ce n’est donc pas, pour nos « chiens de garde« , le mode de pensée « complotiste » qui pose problème en soi, mais un certain usage de ce mode de pensée, suspicieux envers un certain camp. C’est un peu comme avec le bon et le mauvais chasseur : la bonne « théorie du complot », c’est celle qui vise l’ennemi désigné par le pouvoir, la mauvaise, celle qui vise le pouvoir (sous l’influence duquel on se trouve). Garry Kasparov aurait du souci à se faire s’il tenait ses propos en Russie (où il est préférable d’échafauder des théories sur le camp d’en face) ; aux États-Unis, les médias « anti-conspirationnistes » n’y trouvent rien à redire.

Après avoir étudié le traitement médiatique des accusations de Kasparov, qui révèle une certaine hypocrisie de nos journalistes et autres fact-checkers, nous verrons dans le second article sur quoi elles se fondent ; nous nous plongerons dans l’histoire du « 11-Septembre russe », quelque peu oubliée, et rencontrerons des « chercheurs de vérité » dont les motifs d’interrogation nous renverront directement à ceux qui meuvent les « chercheurs de vérité » du 11-Septembre américain. Étonnamment, le détour par le travail de ces enquêteurs, certes controversé mais néanmoins admis dans nos contrées occidentales, peut permettre de légitimer le travail tout aussi nécessaire qu’il s’agit de mener sur les attentats de 2001.