Chavez-Obs-AFP : quatre ans plus tard, la scandaleuse désinformation continue !

Alors que la campagne gouvernementale On te manipule bat son plein, et que la traque aux désinformateurs sur le Net semble être à la mode, j’ai décidé de me mettre au service de mon gouvernement et de dénoncer « vidéos truquées » et « fausses informations » qui « abondent« , nous dit-on, « sur internet« . Voici donc les résultats de ma première journée de chasse sur la Toile.

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Romain Pigenel et Thomas Huchon

Tout a commencé par le visionnage d’une récente vidéo de Public Sénat, datée du 12 février, où l’on entend le « traqueur en chef » Thomas Huchon tirer les leçons de l’expérience anti-complotistes qu’il a menée ; une phrase m’a interpellé :

« On a réussi à démontrer que, ce que ces gens prétendaient être, à savoir des réinformateurs, des parangons de la vertu et de la vérité, eh ben en fait c’était faux : à aucun moment ils n’ont cherché à vérifier, ni même à prendre contact pour voir si ce qu’on disait était vrai.« 

Tel était donc le portrait-robot du désinformateur, prétendument réinformateur, qui sévissait en ligne : il ne vérifiait pas les informations qu’il diffusait, et ne cherchait même pas à contacter la source de ses informations pour les valider. Armé de ces quelques indications, je pouvais enfin entamer ma traque. Et je n’allais pas tarder, dans ce marécage à rumeurs et autres hoax qu’est le Net, à mettre la main sur du gros gibier…

Voici d’abord quelques éléments contextuels afin de bien saisir l’importance de ma prise.

Jour de gloire pour les journalistes citoyens

Le 9 janvier 2012 éclatait l’une des plus retentissantes affaires de désinformation dont le web citoyen ait eu à s’emparer, et avec succès. Il suffit de taper les mots clés « chavez afp ahmadinejad 2012 » dans votre moteur de recherche pour vous apercevoir de ce qui fut produit en ce temps-là.

C’était à l’occasion de la rencontre entre Chavez et Ahmadinejad à Caracas. L’AFP avait fait tenir au président vénézuélien des propos belliqueux parfaitement imaginaires ; il menaçait, ni plus ni moins, les États-Unis de les attaquer, aidé de son compère iranien, avec des canons et des missiles ! Une quasi déclaration de guerre.

Il s’agissait en fait d’une énorme erreur de traduction de l’AFP, si ce n’est (tant l’erreur semblait incompréhensible) d’une manipulation, dénoncée par Vincent Lapierre (aujourd’hui membre d’E&R, mais qui ne l’était pas encore), qui traduisait alors tous les discours de Chavez sur Dailymotion afin de parer justement contre la désinformation occidentale qui frappait, selon lui, son champion politique.

En fait, Chavez ironisait sur les journalistes – « perroquets » et « laquais » de l’Empire – qui lui prêtaient ce genre d’intention absurde. Jamais il n’avait menacé les États-Unis, ni même ironisé sur une possible attaque qu’il aurait pu porter contre eux. Son ironie portait exclusivement, répétons-le, sur les journalistes qui lui prêtaient ces intentions.

Pour ceux qui n’ont pas suivi l’affaire à l’époque, le mieux est que vous regardiez la vidéo qui suit, qui permet en 9 minutes de tout comprendre. Elle est le fait de Vincent Lapierre et fut (parmi d’autres du même auteur, qui furent, elles, censurées) à l’origine de la dénonciation massive en ligne de cette désinformation. Elle avait conduit l’AFP à corriger par deux fois sa vidéo, d’abord en ne rectifiant que le titre, avec maladresse d’ailleurs, puis en s’alignant sur le travail de traduction du militant.

Deux grands médias s’étaient fait duper lorsque l’AFP avait fait paraître sa première vidéo : Libération, puis le Nouvel Observateur.

Libération avait repris l’information, pourtant d’une extrême gravité, sans la moindre vérification. Le jour même, l’intox avait été retirée du site suite aux protestations des internautes dans les commentaires.

Le Nouvel Observateur avait aussi repris, sans aucune vérification, cette information majeure et mensongère.

La rectification sur ce média n’avait pas été faite dans l’immédiat… Au bout de longues semaines, la vidéo se trouvait encore sur son compte Dailymotion, puis elle avait fini par être supprimée ; c’est du moins l’impression qu’on avait.

AFP-Obs : un refus obstiné de se corriger

Impression fautive. Voilà que je découvre, stupéfait, aujourd’hui même, que cette vidéo de pure désinformation est toujours en ligne, à la fois sur le compte YouTube de l’AFP, sur le compte Dailymotion de l’Obs, et dans deux articles de l’Obs ! La vidéo de l’Obs est inaccessible au public sur Dailymotion (d’où l’impression qu’elle avait été retirée), mais nous la retrouvons sur les deux articles.

Commençons par la vidéo de l’AFP. Publiée le 12 janvier 2012, et intitulée « Chavez ironise en disant qu’il va attaquer les USA », il s’agit de la deuxième mouture de la vidéo de l’AFP, suite aux plaintes des internautes, dont seul le titre a été changé (la première vidéo publiée ne parlait pas d’une quelconque ironie). Dans cette vidéo, visible via YouTube, le journaliste prétend citer Chavez, mais déforme en réalité complètement ses propos :

« Ahmadinejad et moi, depuis le perron du palais présidentiel, viseront Washington avec des canons et des missiles, parce que nous allons attaquer Washington.« 

Une pluie de commentaires, datant d’il y a quatre ans, dénoncent encore aujourd’hui la désinformation que constitue cette vidéo. Sans résultat. Elle est toujours en ligne.

L’étonnant est que l’on trouve sur le compte de l’AFP une autre vidéo relatant l’événement, datant du 13 janvier 2012, qui reprend presque mot à mot la traduction de Vincent Lapierre, et qui, pour le coup, constitue un travail honnête (il s’agit en fait de la troisième mouture de la vidéo de l’AFP, après une seconde correction plus substantielle). Elle est sobrement intitulée « Ahmadinejad vient compter ses soutiens en Amérique latine » (et visible, encore une fois, uniquement en allant sur YouTube).

Dans les commentaires, datant aussi d’il y a quatre ans, tantôt on insulte les journalistes de l’AFP, tantôt on remercie le journaliste citoyen qui a permis de rétablir la vérité.

On s’étonne que seule cette dernière vidéo n’ait pas été maintenue en ligne.

En outre, deux articles de l’Obs propagent aujourd’hui encore la désinformation. Ils sont tous deux parus à la mort de Chavez, le 6 mars 2013, soit plus d’un an après que la désinformation a été repérée, disséquée, dénoncée. Les deux articles, sensationnalistes, sont signés Elena Brunet et s’intitulent : « VIDEOS. Hugo Chavez, entre coup d’États et provocations » et « EN VIDEOS. Les 5 phrases choc de l’agitateur Chavez« .

Voici ce qu’on peut lire dans les deux :

« Les deux chefs d’État se rencontrent en janvier 2012 pour louer leur alliance anti-impérialiste, plaisantant même sur une éventuelle attaque de Washington « avec des canons et des missiles », en pleine crise avec l’Occident sur le programme nucléaire iranien. »

Et voici la vidéo de l’AFP qui illustre l’épisode, hébergée par l’Obs, dont le commentaire est absolument fautif, et ce plus de quatre ans après que la désinformation a été dénoncée sur AgoraVox TV et d’autres sites alternatifs :

par LeNouvelObservateur

On ne peut que s’étonner de cette obstination dans l’erreur et de ce refus entêté d’accepter l’aide bienveillante des citoyens vigilants.

Une désinformation peut en cacher une autre

Ma besace était déjà bien pleine pour cette première journée de traque, mais, comme si cela ne suffisait pas, la sérendipité allait me mettre sur la piste d’une autre désinformation durable sur la Toile.

Le 20 septembre 2011, Agathe Logeart publiait dans le Nouvel Obs, un article « exclusif », où elle se moquait de Gilbert Collard, qui aurait enregistré une chanson ridicule à l’occasion des élections municipales de 2008, dans la ville de Vichy. J’avais démontré à l’époque que le chanteur était en réalité Gérard Berliner, et non pas Gilbert Collard.

Dans les jours qui avaient suivi, deux journaux qui s’étaient fait berner, La Montagne et Sud Ouest, avaient reconnu leur erreur et fait leur devoir en retirant leurs articles erronés. Mais pas le Nouvel Obs.

Ce 15 février 2016, soit près de quatre ans et demi plus tard, l’article mensonger est toujours en ligne, et ce en dépit de plusieurs signalements déjà anciens.

Un commentaire, datant du 4 mai 2012, signale l’erreur. En vain.

J’avais moi-même signalé l’erreur via un commentaire sur le compte Dailymotion du Nouvel Obs, avant d’être censuré. Désormais, les commentaires sont désactivés pour cette vidéo.

« Rectifier toute information publiée qui se révèle inexacte. » Il paraît que c’est le sixième devoir du journaliste, parmi les dix que compte la Charte de Munich.

Amateurs et pros dos-à-dos ?

Au terme de cette chasse, pourrions-nous reprendre à notre compte les mots à peine modifiés de Thomas Huchon pour les appliquer à l’Obs et – dans une certaine mesure – à l’AFP ?

« On a réussi à démontrer que, ce que ces gens prétendaient être, à savoir des journalistes, des parangons de la vertu et de la vérité, eh ben en fait c’était faux : à aucun moment ils n’ont cherché à vérifier, et même ils ont refusé le contact que nous avons cherché pour leur montrer que ce qu’ils disaient était faux.« 

Comparons en effet les deux expériences.

Huchon a piégé, il le dit dans son film, deux sites, qui ont repris son faux documentaire : Réseau international et Wikistrike. Le premier de ces sites y a consacré un article, le second n’a fait que reprendre (copier-coller) cet article. Dans mon expérience (sur l’affaire Chavez), un média a produit la fausse information (l’AFP), et deux médias ont été piégés : Libération et le Nouvel Obs. Dans les deux cas, nous avons donc une source trompeuse et deux médias piégés.

Dans la première expérience, une fois que l’auteur du hoax a révélé le pot aux roses, l’un des deux sites (RI) a publié cette précision en tête de son article :

« Vidéo envoyée par Thomas Huchon alias Lionel Perrottin qui affirme avoir passé beaucoup de temps à faire ce travail, pour, dit-il, piéger ceux qu’il appelle les « complotistes ». Si ce qu’il dit est faux, ce n’est, ni plus ni moins, que de la fausse information délibérée de la part de Thomas Huchon, surtout s’il insiste pour qu’elle soit publiée. »

L’autre site (WS) n’a rien fait, il a laissé l’article en ligne, sans ajout ni modification. Dans la seconde expérience, l’AFP a corrigé sa vidéo, mais a aussi laissé en ligne la vidéo fautive ; Libération a supprimé sa fausse information ; le Nouvel Obs n’a rien corrigé, n’a pas tenu compte des alertes dans les commentaires, et a même reproduit l’intox dans deux articles parus un an plus tard.

Au final, dans cette confrontation, les médias traditionnels ne peuvent sérieusement prétendre faire la leçon aux médias alternatifs. En gros, le Nouvel Obs s’est conduit comme Wikistrike, en ne corrigeant rien, voire pire, en démultipliant l’intox. L’AFP n’a fait qu’une demi-correction, en maintenant en ligne une vidéo trompeuse en compagnie d’une vidéo véridique, de même que Réseau international, qui a maintenu en ligne la fausse information, mais en l’assortissant d’un avertissement au lecteur. Enfin, l’article de Libération et le film de Thomas Huchon se sont tous deux auto-détruits, le premier le jour même, le second au bout de plusieurs semaines.

La danse des œillères

Thomas Huchon, sur Public Sénat, a prononcé une autre phrase qui a retenu mon attention, lorsqu’il évoquait l’intérêt que l’on diffuse son documentaire dans les écoles :

« … les jeunes comprennent qu’on leur ment aussi sur Internet et que, du coup, la méfiance qu’ils ont par rapport à ce qu’ils appellent les « médias officiels », que nous allons qualifier de « médias professionnels », eh bien il faut porter cette défiance ailleurs que sur leur télé ou dans les journaux, il faut aussi la porter devant leur smartphone et devant leur écran d’ordinateur. »

Heureux aveu, peut-être involontaire : effectivement, on nous ment aussi sur Internet, aussi bien que dans les médias traditionnels. Et la raison principale de ce mensonge généralisé, ou, plutôt, de cette tromperie qui n’est pas nécessairement volontaire, c’est Romain Pigenel, directeur adjoint chargé du numérique du Service d’information du gouvernement (SIG), et autre invité de l’émission, qui va nous la donner, peut-être là encore à son insu :

« Les théories du complot partent plutôt d’un bon fond, d’une bonne volonté, une volonté d’avoir un sens critique et de ne pas croire tout ce qu’on dit ; jusque-là, tout le monde est d’accord. Après, là où ça déraille, c’est que les adeptes de ces théories (…), ils pratiquent un doute à la fois obsessionnel, c’est-à-dire que c’est un doute qui se focalise sur certains sujets [11-Septembre, problématiques médicamenteuses, les Juifs…], et puis un doute obsessionnel à sens unique, c’est-à-dire que ceux qui relaient ce genre de discours doutent de tout, sauf des thèses qu’ils relaient, et c’est là qu’on sort du cadre de ce qui serait un exercice bien compris de raison critique, parce qu’on est avec des personnes qui ont des œillères et qui, tout d’un coup, s’accrochent à une vérité, tout en rejetant tout le reste. »

Si l’on décontextualise ses propos, en dehors du cadre restreint du « complotisme », Pigenel remarque que certaines personnes ont des obsessions, et qu’à leurs sujets elles ne doutent pas, mais affichent leurs certitudes, et qu’elles ne peuvent s’en émanciper parce qu’elles ont des œillères, qui leur interdisent de regarder ces fameuses obsessions sous un autre angle. Tout cela est bien vrai.

Mais qu’avons-nous vu, de notre côté, dans nos deux exemples de désinformation ? Que des journalistes avaient commis d’incompréhensibles erreurs (une traduction aberrante et la non reconnaissance d’une voix pourtant très reconnaissable), concernant des sujets de défiance et d’obsession pour eux (Chavez et Ahmadinejad, d’une part, le Front national, d’autre part), et qu’avec leurs œillères ils avaient parfois refusé de reconsidérer leur point de vue, s’accrochant à leur vérité. Leurs œillères leur ont permis de croire, en dépit du bon sens, que Chavez et Ahmadinejad menaçaient de lancer des missiles sur les États-Unis, ou que Gilbert Collard avait chanté pour Vichy, la ville de la collaboration avec les nazis. C’était tellement tentant d’y croire. Nos journalistes adhéraient dur comme fer à la thèse selon laquelle ces acteurs politiques étaient du côté du Mal, et ils l’ont étayée avec les fausses informations qu’ils ont eux-mêmes fabriquées (sans qu’on puisse savoir s’ils étaient pleinement conscients de leur manipulation ou pas).

Les humains portent tous des œillères, et c’est précisément pourquoi nous avons besoin les uns des autres. Sans le regard irritant de l’autre, nous ne trouvons pas la force de soulever l’œillère qui pèse sur notre lourde paupière. Vouloir se débarrasser de cette irritation, c’est se préparer un avenir totalitaire. Mais si l’Internet intensifie l’irritation, et l’agitation, on ne peut pas attendre du pouvoir autre chose qu’un effort pour contenir ce mouvement. Car, à la vérité, lui préfère l’ordre et sa sauvegarde. Le pouvoir joue son rôle en commençant à traquer sur le Net les empêcheurs de penser en rond ; il ne nous reste qu’à continuer à jouer le nôtre. Par la conversation, faisons voleter nos œillères !

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