Robert Kennedy Jr. dénonce le conflit en Syrie : une «guerre par proxys» pour un pipeline

Robert Francis Kennedy Jr., fils de Bob Kennedy, neveu de John F. Kennedy et de Ted Kennedy, avocat spécialisé dans le droit de l’environnement et président de Waterkeeper Alliance, a publié, le 23 février 2016 dans Politico, un article important pour comprendre le monde actuel. Il nous livre un éclairage dérangeant sur la situation dramatique du Moyen-Orient, l’origine de Daech et de la guerre en Syrie, le jeu américain, mais aussi des autres grandes puissances, dans la région, le tout dans une perspective historique longue de 65 ans. Il ne fait que confirmer, au fond, ce que nombre d’observateurs pensent depuis un moment, à savoir que la « guerre au terrorisme » est le paravent d’une guerre pour le pétrole, et que les groupes jihadistes sont comme des « proxys », qui permettent une guerre par procuration entre grandes puissances.

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Robert F. Kennedy, Jr.

« Alors que nous nous intéressons à la montée de l’État islamique et cherchons la source de la sauvagerie qui a pris tant de vies innocentes à Paris et San Bernardino, nous devrions vouloir regarder au-delà des explications commodes en termes de religion et d’idéologie. Plutôt, nous devrions examiner les logiques plus complexes de l’histoire et du pétrole – et comment elles ramènent souvent le problème sur nos propres rivages. »

65 ans de complots pour des pipelines

Robert F. Kennedy Jr. (RFK Jr.) rappelle à bon escient les opérations clandestines de la CIA au Moyen-Orient (« complots de coups d’État » en Jordanie, en Syrie, en Iran, en Irak et en Égypte), décrites dans un rapport dont son grand-père, Joseph P. Kennedy, était signataire : le rapport « Bruce-Lovett ». Il précise que ces opérations, si elles sont largement connues par la rue arabe, sont généralement ignorées par le peuple américain, qui a tendance à croire la parole de son gouvernement.

Afin précisément que les Américains puissent comprendre ce qui se trame de nos jours, il faut commencer, nous dit RFK Jr., par revenir sur « cette histoire sordide mais dont on se souvient peu », qui commence durant les années 1950. A cette époque, le président Eisenhower et les frères Dulles (le directeur de la CIA Allen Dulles et le Secrétaire d’État John Foster Dulles) repoussent les propositions soviétiques de traité pour faire du Moyen-Orient une zone neutre de la Guerre froide et pour laisser les Arabes contrôler l’Arabie. Au lieu de cela, ils ont monté une guerre clandestine contre le nationalisme arabe, qu’Allen Dulles assimilait au communisme, particulièrement lorsque l’autonomie des Arabes menaçait les concessions pétrolières.

C’est ainsi qu’ils ont fourni une aide militaire secrète à des tyrans en Arabie saoudite, en Jordanie, en Irak et au Liban, favorisant des marionnettes, animées d’une idéologie conservatrice et jihadiste, qu’ils estimaient pouvoir constituer un antidote fiable au marxisme soviétique. Lors d’une rencontre à la Maison Blanche entre le directeur de la planification de la CIA, Frank Wisner, et John Foster Dulles, en septembre 1957, Eisenhower fit cette recommandation à l’Agence, selon une note enregistrée par son secrétaire, le général Andrew J. Goodpaster : « Nous devrions faire tout notre possible pour insister sur l’aspect « guerre sainte ». » Comme l’écrit RFK Jr., « la CIA a entretenu un violent jihadisme comme arme de la Guerre froide ».

La CIA commença son ingérence active en Syrie en 1949. En mars, le président élu démocratiquement, Choukri al-Kouatli, hésita à approuver le pipeline trans-arabe, un projet américain conçu pour relier les champs pétrolifères d’Arabie saoudite aux ports du Liban via la Syrie. Dans son livre Legacy of Ashes, le journaliste Tim Weiner raconte qu’en représailles du manque d’enthousiasme d’al-Kouatli pour le pipeline américain, la CIA manigança un coup d’État pour le remplacer par un dictateur qu’elle avait sélectionné, Husni al-Zaim. L’homme eut à peine le temps de dissoudre le parlement et d’approuver le pipeline américain avant que ses compatriotes ne le destituent quatre mois et demi après son arrivée au pouvoir. Le coup d’État d’al-Zaim est le premier qu’ait connu le monde arabe.

RFK Jr. passe ensuite en revue d’autres opérations clandestines de la CIA. En Iran d’abord, avec le coup d’État contre Mossadegh en 1953, après que celui-ci essaya de renégocier les termes des contrats entre son pays et l’Anglo-Iranian Oil Company. Ensuite, en Syrie, lorsqu’en 1957 la CIA tenta d’organiser un second coup d’État dans ce pays en armant des militants islamistes, à commencer par les Frères musulmans. Enfin, en Irak, où la CIA réussit à installer le parti Baas et Saddam Hussein. Tim Weiner écrit d’ailleurs que James Critchfield, chef de la CIA au Proche-Orient, reconnut plus tard que l’Agence, en substance, « créa Saddam Hussein ». Ronald Reagan et son directeur de la CIA Bill Casey regardaient Saddam Hussein comme un ami potentiel de l’industrie pétrolière américaine et une barrière solide contre la propagation de la révolution islamique iranienne. Son prédécesseur avait nationalisé l’Iraq Petroleum Company.

2009 : Assad refuse le pipeline du Qatar

Après ces rappels historiques, résumés ici, RFK Jr. en vient à la situation présente en Syrie. Il commence par mettre en scène deux visions du conflit qui s’opposent :

« Tandis que la presse américaine docile répète comme un perroquet le récit selon lequel notre support militaire pour l’insurrection syrienne est purement humanitaire, de nombreux Arabes voient la crise actuelle simplement comme une nouvelle guerre de pipelines par procuration…  »

RFK Jr. considère qu’il existe une abondance de faits qui soutiennent cette manière de voir les choses. Si, de notre point de vue, notre guerre contre Bachar el-Assad débuta avec les manifestations civiles et pacifiques du Printemps arabe en 2011, pour eux, elle débuta en 2009, quand le Qatar proposa de construire un pipeline de 1500 kilomètres et de 10 milliards de dollars à travers l’Arabie saoudite, la Jordanie, la Syrie et la Turquie.

Ce pipeline devait relier directement le Qatar aux marchés de l’énergie européens via des terminaux de distribution en Turquie ; cette dernière aurait empoché d’importantes taxes de transit. Le pipeline Qatar/Turquie aurait donné aux royaumes sunnites du Golfe persique une domination décisive sur les marchés mondiaux du gaz naturel et renforcé le Qatar, le plus proche allié des États-Unis dans le monde arabe. L’Union européenne, dont 30 % du gaz provient de Russie, était également désireuse de ce pipeline, qui aurait offert à ses membres de l’énergie bon marché et un soulagement vis-à-vis de l’influence politique et économique étouffante de Vladimir Poutine. Le pipeline aurait bénéficié aussi à l’Arabie saoudite sunnite en lui donnant un point d’appui dans la Syrie dominée par un régime alaouite assimilé au chiisme.

Évidemment, les Russes, qui vendent 70 % de leurs exportations de gaz en Europe, voyaient le pipeline Qatar/Turquie comme une menace existentielle. Du point de vue de Poutine, le pipeline du Qatar était un « complot de l’OTAN » pour changer le statu quo, priver la Russie de son seul point d’appui au Moyen-Orient, étrangler l’économie russe et mettre un terme à l’influence russe dans le marché européen de l’énergie. En 2009, Assad annonça qu’il refuserait de signer l’accord pour permettre au pipeline de traverser la Syrie, et ce afin de protéger les intérêts de son allié russe.

Assad mis une nouvelle fois en rage les monarques sunnites du Golfe en donnant son aval, en juillet 2011, à un « pipeline islamique » approuvé par la Russie, courant des champs de gaz iraniens à travers la Syrie et jusqu’aux ports du Liban. Ce pipeline aurait fait de l’Iran chiite, et non plus du Qatar sunnite, le principal fournisseur du marché de l’énergie européen, et aurait de façon spectaculaire accru l’influence de l’Iran au Moyen-Orient et dans le monde. Israël était aussi déterminé à faire dérailler le « pipeline islamique », qui aurait enrichi l’Iran et la Syrie et probablement leurs « proxys », le Hezbollah et le Hamas.

La CIA, la Turquie, le Qatar et l’Arabie saoudite derrière l’insurrection jihadiste

RFK Jr. en vient alors au cœur de son propos, sur l’origine de la guerre en Syrie :

« Des câbles secrets et des rapports des services de renseignement américains, saoudiens et israéliens indiquent qu’au moment où Assad rejeta le pipeline du Qatar, des planificateurs arrivèrent rapidement au consensus que fomenter une insurrection sunnite en Syrie pour renverser le peu coopérant Bachar el-Assad serait une voie praticable pour réaliser l’objectif partagé de l’achèvement du pipeline Qatar/Turquie. En 2009, d’après WikiLeaks, peu après que Bachar el-Assad rejeta le pipeline du Qatar, la CIA commença à financer les groupes d’opposition en Syrie. Il est important de noter que c’était bien avant le soulèvement contre Assad engendré par le Printemps arabe. »

Au printemps 2011, il n’y avait encore à Damas que de petites manifestations pacifiques contre la répression du régime d’Assad. Pourtant, comme l’indiquent des câbles de WikiLeaks, la CIA était déjà présente sur le terrain en Syrie. Les royaumes sunnites voulaient une implication plus forte des États-Unis. Le 4 septembre 2013, le Secrétaire d’État John Kerry déclara lors d’une audience au Congrès que les royaumes sunnites avaient offert de « payer la note » pour une invasion américaine en Syrie afin d’évincer Bachar el-Assad. Mais, en dépit de la pression des Républicains, Barack Obama rechigna à envoyer de jeunes Américains mourir en tant que mercenaires pour un conglomérat de pipeline.

En 2011, les États-Unis rejoignirent la France, le Qatar, l’Arabie saoudite, la Turquie et le Royaume-Uni pour former la Coalition des amis de la Syrie, qui demanda formellement le départ d’Assad. La CIA fournit 6 millions de dollars à Barada TV, une chaîne de télévision britannique, pour produire des programmes en faveur du renversement du président syrien. Des documents du renseignement saoudien, publié par WikiLeaks, montrent qu’avant 2012, la Turquie, le Qatar et l’Arabie saoudite armaient, entraînaient et finançaient des combattants jihadistes sunnites venus de Syrie, d’Irak et d’ailleurs pour renverser le régime d’Assad. Le Qatar, qui avait le plus à gagner, investit 3 milliards de dollars pour renforcer l’insurrection et invita le Pentagone à entraîner des insurgés sur des bases américaines au Qatar. « L’idée de fomenter une guerre civile entre sunnites et chiites pour affaiblir les régimes syriens et iraniens, dans le but de maintenir le contrôle des produits pétrochimiques de la région, n’était pas une nouvelle notion dans le lexique du Pentagone », affirme RFK Jr.

En effet, un rapport « accablant » de la RAND Corporation, financé par le Pentagone, datant de 2008, proposait « un plan précis pour ce qui était sur le point d’arriver ». Le rapport, intitulé « Unfolding the Future and the Long War », affirme que, dans la mesure où les économies des pays industrialisés continueront dans un futur prévisible à dépendre fortement du pétrole, et que la plus grande part du pétrole est produite au Moyen-Orient, les États-Unis ont un motif pour y maintenir la stabilité. Or, il observe que l’aire géographique où se situent les réserves de pétrole prouvées coïncide avec la zone d’influence d’une grande partie du réseau jihadiste et salafiste. Ceci crée « un lien entre les provisions pétrolières et la longue guerre ». Le rapport explique ainsi que le contrôle des dépôts de pétrole et de gaz du Golfe persique restera, pour les États-Unis, une « priorité stratégique » qui « interagira fortement avec celle de la poursuite de la longue guerre ».

Dans ce contexte, le rapport identifie plusieurs trajectoires potentielles pour la politique régionale concentrée sur la protection de l’accès aux réserves de pétrole du Golfe, parmi lesquelles la suivante est la plus saillante : exploiter « les lignes de faille entre les différents groupes jihadistes et salafistes pour les retourner les uns contre les autres et gaspiller leur énergie dans des conflits internes ». RAND recommande d’user d’« actions secrètes, d’opérations d’information, de guerre non conventionnelle » pour mettre en application une stratégie « diviser pour régner ». Le rapport poursuit :

« Les États-Unis et leurs alliés locaux pourraient utiliser les jihadistes nationalistes [voir définition en fin d’article] pour lancer une campagne par procuration pour discréditer les jihadistes transnationaux aux yeux de la population locale. […] Les dirigeants américains pourraient aussi choisir de profiter du conflit durable entre sunnites et chiites, en prenant le parti des régimes sunnites conservateurs contre les mouvements d’autonomisation chiites dans le monde musulman […] éventuellement soutenir les gouvernements sunnites autoritaires contre un Iran continuellement hostile ».

Comme prévu, la réaction exagérée d’Assad à la crise fabriquée à l’étranger – envoyant des bombes-barils sur des bastions sunnites et tuant des civils – polarisa la fracture entre sunnites et chiites en Syrie et permit aux responsables politiques de vendre aux Américains l’idée que la lutte pour le pipeline était une guerre humanitaire. Le portrait fait par la presse de l’Armée syrienne libre, composée de bataillons unis de Syriens modérés était, nous dit RFK Jr., « délirant  ». Les unités éparses, regroupées dans des centaines de milices indépendantes, étaient pour la plupart commandées par (ou alliées à) des militants jihadistes, qui étaient les plus engagés et les plus efficaces des combattants.

Un pipeline vaut bien un califat

En dépit de la couverture médiatique dominante, les planificateurs du renseignement américain savaient depuis le début que leurs « pipelines proxies » étaient des jihadistes radicaux qui se tailleraient probablement un tout nouveau califat islamique dans les régions sunnites de Syrie et d’Irak. Deux ans avant que les coupeurs de gorges de l’État islamique en Irak et au Levant n’apparaissent sur la scène internationale, une étude de sept pages de la Defense Intelligence Agency (qui fonctionne sous la juridiction du Département de la Défense), datée du 12 août 2012, obtenue par le groupe Judicial Watch, avertissait que, grâce au soutien des États-Unis et de la coalition sunnite aux jihadistes sunnites radicaux, « les salafistes, les Frères musulmans et Al Qaïda en Irak (aujourd’hui EIIL), sont les forces majeures conduisant l’insurrection en Syrie ».

Utilisant les financements des États-Unis et des États du Golfe, ces groupes avaient fait évoluer les manifestations pacifiques contre Bachar el-Assad dans « une direction clairement sectaire  » (sunnites contre chiites). Le rapport note que le conflit s’est transformé en une guerre civile sectaire, appuyée par « les pouvoirs religieux et politiques » sunnites. Il dépeint le conflit syrien comme une guerre globale pour le contrôle des ressources de la région, avec « l’Occident, les pays du Golfe et la Turquie supportant l’opposition [à Assad], tandis que la Russie, la Chine et l’Iran soutiennent le régime ».

Les auteurs du rapport du Pentagone « semblent approuver l’apparition prévisible du califat de l’État islamique », écrit RFK Jr., qui les cite : « Si la situation se démêle, il y a une possibilité d’établir une principauté salafiste déclarée ou non déclarée dans l’est de la Syrie (Hasaka et Der Zor) et c’est précisément ce que les puissances qui soutiennent l’opposition veulent dans le but d’isoler le régime syrien.  » Le rapport du Pentagone avertit que cette nouvelle principauté pourrait s’étendre au-delà de la frontière irakienne, jusqu’à Mossoul et Ramadi et « déclarer un État islamique par l’entremise de son alliance avec d’autres organisations terroristes en Irak et en Syrie ».

RFK Jr. ne peut qu’aboutir au constat suivant :

« Bien sûr, c’est précisément ce qui s’est produit. Non par coïncidence, les régions de Syrie occupées par l’État islamique englobent exactement la route proposée pour le pipeline du Qatar.  »

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Source images : « Syrie : le grand aveuglement », documentaire diffusé le 18 février 2016 sur France 2
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En bas, le pipeline du Qatar, en haut celui de l’Iran

Remarque un brin suspicieuse, qui en rappelle une autre. Le 14 février 2002, le journaliste israélien Uri Avnery écrivait malicieusement dans Maariv :

« Si l’on regarde la carte des grandes bases militaires américaines créées [durant la guerre en Afghanistan], on est frappé par le fait qu’elles sont situées exactement sur la route de l’oléoduc prévu vers l’océan Indien. […] Oussama Ben Laden n’avait pas perçu que son action servirait les intérêts américains… Si j’étais un adepte de la théorie du complot, je penserais que Ben Laden est un agent américain. Ne l’étant pas, je ne peux que m’émerveiller de la coïncidence. »

Comme l’écrivait encore Salim Muwakkil dans le Chicago Tribune le 18 mars 2002 : «  Les actes terroristes du 11-Septembre, bien que tragiques, fournirent à l’administration Bush une raison légitime d’envahir l’Afghanistan, de chasser les Talibans récalcitrants et, par coïncidence, d’ouvrir la voie pour le pipeline.  » Rappelons que le gouvernement américain voyait initialement dans les Talibans une source de stabilité qui permettrait la construction d’un oléoduc à travers l’Asie centrale. Ce n’est que lorsque les Talibans, après six mois de négociations, le 2 août 2001, ont refusé d’accepter les conditions des États-Unis, que la guerre est devenue inévitable. A la mi-juillet 2001, lors d’une réunion secrète tenue à Berlin, de hauts fonctionnaires américains avaient fait part de plans pour mener des actions militaires contre le régime taliban s’il refusait le pipeline. L’opération se déroulerait, disait-on, avant les premières neiges en Afghanistan, soit à la mi-octobre au plus tard. Le 7 octobre commença effectivement la guerre. Entre temps était survenu le 11-Septembre. Le pipeline « Turkménistan–Afghanistan–Pakistan–Inde » a finalement commencé à être construit le 13 décembre 2015, et devrait être opérationnel d’ici 2019.

Selon Tim Clemente, qui présida au FBI le Joint Terrorism Task Force entre 2004 et 2008, les Américains ont refait en Syrie la même erreur que lorsqu’ils avaient entraîné les moudjahidines en Afghanistan. Au moment où les Russes avaient quitté le pays, les supposés alliés des États-Unis s’étaient mis à détruire des antiquités, à asservir les femmes, à mutiler des corps et à tirer sur les Américains. De son côté, le vice-président Joe Biden expliqua, le 3 octobre 2014, devant des étudiants de Harvard, que la Turquie, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis étaient «  si déterminés à faire tomber Assad » qu’ils ont lancé une « guerre par procuration entre sunnites et chiites », et déversé « des centaines de millions de dollars et des dizaines de milliers de tonnes d’armes à quiconque voudrait se battre contre Assad. Sauf que les gens qui ont été approvisionnés, c’était al-Nosra et Al Qaïda », les deux groupes qui fusionnèrent en 2014 pour former l’État islamique. Biden semblait en colère que les prétendus « amis » des États-Unis ne soient pas dignes de confiance pour suivre l’agenda américain.

RFK Jr. rappelle une nouvelle fois la double lecture que l’on peut avoir des conflits au Moyen-Orient et semble se ranger derrière celle que l’on a ordinairement dans le monde arabe :

« A travers le Moyen-Orient, les dirigeants arabes accusent habituellement les États-Unis d’avoir créé l’État islamique. Pour la plupart des Américains, de telles accusations paraissent folles. Pourtant, pour beaucoup d’Arabes, les preuves de l’implication américaine sont si abondantes qu’ils concluent que notre rôle pour favoriser l’État islamique a dû être délibéré.

 

En fait, beaucoup des combattants de l’État islamique et leurs commandants sont des successeurs idéologiques et organisationnels des jihadistes que la CIA a entretenus durant plus de 30 ans de la Syrie et de l’Égypte à l’Afghanistan et à l’Irak. »

Il revient alors sur l’invasion américaine de l’Irak menée par George W. Bush, dans un pays laïque où Al Qaïda n’existait pas, et où son « vice-roi  » Paul Bremer, « dans un monumental acte de mauvaise gestion, créa effectivement l’Armée sunnite, appelée aujourd’hui État islamique ». Début 2011, les alliés des États-Unis financèrent l’invasion des combattants d’AQI en Syrie. En avril 2013, entré en Syrie, AQI changea son nom en EIIL. Une organisation dirigée, comme le dit Dexter Filkins, journaliste au New Yorker, par un conseil d’anciens généraux irakiens, dont beaucoup étaient membres du parti laïque Baas de Saddam Hussein, et qui se sont convertis à l’islam radical dans les prisons américaines. « Les 500 millions de dollars de l’aide militaire qu’Obama envoya en Syrie, écrit RFK Jr., ont presque certainement fini par bénéficier à ces jihadistes militants. » Il en va de même, notons-le, de l’aide française.

Mourir pour un pipeline, d’accord, mais de mort lente…

Tim Clemente, avec lequel RFR Jr. s’est entretenu, souligne la différence entre le conflit en Irak et celui en Syrie : dans ce dernier, des millions d’hommes en âge de combattre ont quitté le champ de bataille pour l’Europe, au lieu de défendre leurs communautés. L’explication évidente, c’est que les modérés fuient une guerre qui n’est pas la leur. Ils veulent simplement éviter d’être pris entre l’enclume de la tyrannie d’Assad soutenue par les Russes et le marteau jihadiste et sunnite que les Américains ont eu en main en participant à une bataille mondiale entre pipelines concurrents. On ne saurait, selon RFK Jr., blâmer le peuple syrien de ne pas largement embrasser un plan pour leur nation qui a été concocté à Washington ou à Moscou. Les superpuissances n’ont laissé aucune option pour un avenir désirable pour lequel les Syriens modérés auraient pu envisager de se battre. Et RFK Jr. de faire remarquer que « personne ne veut mourir pour un pipeline ».

Alors que faire ? Commencer par utiliser les bons mots, par sortir de la propagande, afin que le peuple américain puisse enfin comprendre la situation :

« En utilisant les mêmes images et le même langage qui ont appuyé notre guerre de 2003 contre Saddam Hussein, nos dirigeants politiques laissent les Américains croire que notre intervention en Syrie est une guerre idéaliste contre la tyrannie, le terrorisme et le fanatisme religieux. Nous avons tendance à écarter, comme s’il s’agissait de simple cynisme, l’avis de ces Arabes qui voient la crise actuelle comme une reprise des mêmes vieux complots au sujet des pipelines et de la géopolitique. Mais, si nous devons avoir une politique étrangère efficace, nous devons reconnaître que le conflit syrien est une guerre pour le contrôle des ressources indiscernable de la myriade des guerres du pétrole, clandestines et non déclarées, que nous avons menées au Moyen-Orient depuis 65 ans. Et c’est seulement lorsque nous voyons ce conflit comme une guerre par procuration pour un pipeline que les événements deviennent compréhensibles. »

Tim Clemente compare l’État islamique aux Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), un cartel de la drogue doté d’une idéologie révolutionnaire pour inspirer ses fantassins : « Vous devez penser à l’État islamique comme à un cartel pétrolier. A la fin, l’argent dirige le raisonnement. L’idéologie religieuse est un instrument qui motive ses soldats à donner leurs vies pour un cartel pétrolier. » Dépourvus de ce fanatisme qui les aveugle, les Syriens fuyant pour l’Europe, pas plus que les Américains, ne sauraient envoyer leurs enfants mourir pour un pipeline.

RFK Jr. nous enjoint donc à regarder la réalité en face :

« Ce que nous appelons « guerre au terrorisme » n’est rien d’autre qu’une autre guerre du pétrole. Nous avons gaspillé 6 milliards de dollars dans trois guerres à l’étranger et en construisant un état de guerre sécuritaire sur notre propre sol depuis que le pétrolier Dick Cheney déclara la « Longue Guerre » en 2001. Les seuls gagnants ont été les entrepreneurs militaires et les compagnies pétrolières qui ont empoché des profits historiques, les agences de renseignement qui ont gagné en puissance de manière exponentielle au détriment de nos libertés, et les jihadistes qui invariablement se servent de nos interventions comme de leur plus efficace moyen de recrutement.

 

[…] Au cours des sept dernières décennies, les frères Dulles, la bande à Cheney, les néocons et consorts ont détourné ce principe fondamental de l’idéalisme américain [selon lequel chaque nation devrait avoir le droit à l’auto-détermination] et déployé notre appareil militaire et de renseignement au service des intérêts mercantiles de grandes sociétés et, particulièrement, des compagnies pétrolières et des entrepreneurs militaires, qui ont littéralement réussi un beau coup dans ces conflits. »

Robert F. Kennedy Jr. recommande finalement à l’Amérique de se détourner de ce nouvel impérialisme et de revenir sur le chemin de l’idéalisme et de la démocratie. Il préconise de laisser les Arabes se gouverner eux-mêmes, de ne surtout pas envahir la Syrie, et d’en finir avec la ruineuse dépendance au pétrole du Moyen-Orient qui a déformé la politique étrangère américaine depuis un demi siècle, en visant une plus grande indépendance énergétique.

***

De cet article décoiffant, émanant d’un membre du clan Kennedy, je retiendrai deux points : la notion de guerre par procuration et la faillite des grands médias.

La guerre par procuration et les 36 stratagèmes

Commençons, concernant le premier point, par lire la définition que nous en donne Wikipédia :

« Une guerre par procuration est une guerre où deux pouvoirs s’affrontent, mais indirectement, en soutenant financièrement ou matériellement d’autres puissances ou groupes militaires qui, eux, sont en conflit direct sur le terrain.

 

La formule en anglais war by proxy a été créée par Zbigniew Brzeziński, conseiller du président Jimmy Carter. Ce concept s’applique pour de nombreux conflits de la guerre froide.

 

Si les superpuissances ont parfois utilisé des gouvernements comme proxies, des groupes terroristes ou autres tierces parties sont plus souvent employés. »

Précisément, nous avions rapporté en août 2009 les révélations de Sibel Edmonds, ancienne traductrice au FBI, selon lesquelles les États-Unis avaient utilisé Ben Laden jusqu’au 11-Septembre, dans le cadre d’opérations de déstabilisation en Asie centrale. Cette « utilisation » se faisait via des intermédiaires, la Turquie, mais aussi d’autres acteurs provenant du Pakistan, d’Afghanistan et d’Arabie saoudite. « Ben Laden, les Talibans et d’autres groupes servaient ainsi d’armée terroriste par procuration, écrivions-nous. Les États-Unis avaient besoin de cette discrétion afin d’éviter tout risque de révolte populaire en Asie centrale (Ouzbékistan, Azerbaïdjan, Kazakhstan et Turkménistan), mais aussi de fâcheuses répercussions en Chine et en Russie. » Comme le dit bien Wikipédia, « les groupes qui se battent pour un certain superpouvoir ont normalement leurs propres intérêts, qui diffèrent de ceux de la puissance tutélaire » ; cela vaut aussi bien pour les combattants de Ben Laden à l’époque que pour ceux de l’État islamique aujourd’hui, qui ont leurs propres motivations, et se trouvent utilisés à leur insu.

La guerre par procuration est un concept militaire ancien ; on en trouve trace dans Les 36 stratagèmes, un traité chinois de stratégie qui décrit les ruses et les méthodes qui peuvent être utilisées pour l’emporter sur un adversaire, et qui a probablement été écrit au cours de la dynastie Ming. Le troisième des 36 stratagèmes a pour titre : « Assassiner avec une épée d’emprunt ». Voici la traduction qu’on en trouve sur Wikipédia :

« Si tu veux réaliser quelque chose, fais en sorte que d’autres le fassent pour toi. Plutôt que de faire le travail en s’exposant à des contres de la part des autres, user des logiques d’autres acteurs et les orienter (les composer) pour qu’elles travaillent pour soi sans qu’ils le sachent. »

Sur un autre site, voici la traduction de « Doc Mac Jr » :

« Assassiner avec une épée d’emprunt »

 

Utilise les ressources d’un autre pour faire ton travail.

 

Quand les intentions de l’ennemi sont évidentes et que l’attitude de l’allié est hésitante, amenez vos alliés à attaquer vos ennemis pendant que vous préservez vos propres forces.

Et le commentaire qu’il en donne :

« Pour éviter d’être incriminé dans une affaire de meurtre, certains peuvent mener leurs actions avec une « épée d’emprunt » qui fait référence à quelqu’un d’autre qui en veut à la victime. En conduisant un troisième élément à commettre le meurtre, vous pouvez atteindre votre but sans avoir à en assumer la responsabilité. Dans un contexte martial, cette maxime conseille au dirigeant d’exploiter le conflit des divers pouvoirs. Pour combattre un ennemi fort, il faut découvrir une puissance en désaccord avec cet ennemi et l’amener à le combattre à votre place. De cette façon on obtient un résultat double avec un demi effort. »

Cette stratégie n’est pas sans nous rappeler les préconisations de la RAND Corporation en 2008, qui, nous l’avons vu, recommandait aux dirigeants américains d’user d’« actions secrètes, d’opérations d’information, de guerre non conventionnelle » pour imposer une stratégie « diviser pour régner », et qui incitait les États-Unis et leurs alliés locaux à « utiliser les jihadistes nationalistes pour lancer une campagne par procuration ».

RAND connaît certainement ses classiques, ce qui ne semble pas être le cas des communicants du gouvernement français, qui, sur le site On te manipule, ont osé écrire : « même si les événements ont une cause intentionnelle et des acteurs évidents (attentat, assassinat, révolution, guerre, coup d’État…), la théorie du complot va chercher à démontrer que cela a en réalité profité à un AUTRE groupe caché. C’est la méthode du bouc émissaire. » L’article de Robert F. Kennedy Jr. n’a cessé de démontrer que, derrière les acteurs évidents des attentats, des guerres, des coups d’État (les jihadistes par exemple), il y avait bel et bien, au moins parfois, d’autres groupes cachés qui en tiraient profit (entrepreneurs militaires, compagnies pétrolières, agences de renseignement…). Ce n’est pas la méthode du bouc émissaire ; c’est le troisième des 36 stratagèmes.

L’article de RFK Jr. montre aussi que les complots, lorsqu’ils sont réels, ne sont pas nécessairement découverts au bout de « deux jours », contrairement à ce que prétendait un peu nonchalamment Umberto Eco en mars 2011. Il a fallu par exemple attendre 60 ans pour que la CIA reconnaisse avoir orchestré le coup d’État en Iran contre Mossadegh. Et certains d’entre nous ne découvrent que maintenant le complot du Qatar et du Pentagone pour fomenter, il y a quelques années de cela, une guerre civile entre sunnites et chiites en Syrie. Une telle découverte était hautement improbable, s’il avait fallu compter sur les seuls grands médias.

Cette forme de « sténographie » qui produit les légendes…

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Stephen Kinzer

Nous en arrivons à notre second point. Il pourrait nous suffire ici de citer un article détonant de Stephen Kinzer, ancien journaliste au New York Times, actuellement Senior Fellow à l’Institut Watson pour les Études internationales à l’Université Brown, qui fait comme un écho fracassant à celui de Robert F. Kennedy Jr. Son article, paru le 18 février 2016 dans le Boston Globe, porte un titre explicite : « Les médias induisent le public en erreur sur la Syrie ». Le reste l’est tout autant.

Kinzer décrit ce qui se passe dans et autour de la ville d’Alep : les militants des groupes armés antigouvernementaux sèment la dévastation en ville, tandis que l’armée syrienne et l’aviation russe les repoussent hors d’Alep. Le journaliste mentionne le témoignage d’un habitant de la ville apparu sur les réseaux sociaux : « Les rebelles “modérés” protégés par la Turquie et l’Arabie saoudite attaquent la périphérie de la ville avec des roquettes et des bombonnes de gaz. » La politologue libanaise Marwa Osma affirme, de son côté, que les troupes de Damas constituent avec leurs alliés l’unique force qui combat vraiment l’État islamique sur le terrain. Pourtant, remarque Kinzer :

« Cela ne correspond pas à la narration donnée par Washington. Le fait est qu’une grande partie de la presse américaine rapporte le contraire de ce qui se passe en réalité. Beaucoup d’articles suggèrent qu’Alep était une “zone libérée” depuis trois ans, et qu’elle est aujourd’hui réduite à la misère. »

On dit ainsi aux Américains que le mieux est de combattre le gouvernement de Bachar el-Assad et ses alliés russes et iraniens, et qu’il convient de souhaiter qu’une coalition vertueuse rassemblant Américains, Turcs, Saoudiens, Kurdes et l’« opposition modérée » l’emportera. Aussi absurde que cela soit de le croire, Kinzer refuse de blâmer le peuple américain, car il ne dispose de « presque aucune vraie information sur les combattants, leurs buts, ou leur tactique  ». La responsabilité incombe aux médias. Stephen Kinzer se montre impitoyable à leur endroit :

« On se rappellera de la couverture de la guerre en Syrie comme l’un des épisodes les plus honteux de l’histoire de la presse américaine. Et les récits sur les carnages dans l’ancienne cité d’Alep en sont l’illustration la plus récente. […]

 

Sous intense pression financière, la plupart des journaux américains, des magazines et des télévisions ont drastiquement réduit le nombre de leur correspondants à l’étranger. Les actualités internationales les plus importantes viennent maintenant de reporters basés à Washington. Dans cet environnement, l’accès aux informations et à la crédibilité dépendent de l’acceptation de la parole officielle. Les journalistes qui couvrent la Syrie authentifient leurs informations avec le Pentagone, le Département d’État, la Maison Blanche et les « experts » de think tank. Après avoir fait le tour de ce sale manège, ils ont l’impression d’avoir toutes les facettes de l’histoire. Cette forme de sténographie produit les légendes qui passent pour de l’information sur la Syrie. […]

 

Inévitablement, cette forme de désinformation a débordé sur la campagne présidentielle américaine. Au dernier débat dans le Milwaukee, Hillary Clinton a prétendu que les efforts de paix de l’ONU en Syrie étaient basés sur « un accord que j’ai négocié en Juin 2012 à Genève ». C’est l’exact contraire qui est vrai. En 2012, la Secrétaire d’État Clinton s’est joint à la Turquie, à l’Arabie Saoudite et à Israël dans un effort couronné de succès, pour tuer le plan de paix de Kofi Annan car il ménageait l’Iran et aurait conservé Assad au pouvoir au moins temporairement. Pas un journaliste sur cette scène du Milwaukee n’en savait assez sur le sujet pour corriger cela.

 

On peut pardonner aux hommes politiques quand ils déforment le sens de leurs actions passées. Les gouvernements peuvent aussi être excusés lorsqu’ils utilisent un discours qu’ils estiment utile pour eux. Mais le journalisme se doit de rester en dehors des cercles des élites au pouvoir et de leur fausseté intrinsèque. La crise actuelle a mis en lumière un échec total sur ce plan.

 

On dit que les Américains sont ignorants du monde qui les entoure. Nous le sommes effectivement, de même que les peuples des autres pays. Si les Boliviens, ou les habitants du Bhoutan ne comprennent pas ce qui se passe en Syrie, après tout, cela n’a aucun effet réel sur les événements. Notre ignorance, en revanche, est bien plus dangereuse, car nous [les Américains – NdT] avons une influence sur ce qui se passe. Les États-Unis ont le pouvoir de décréter la mort de nations entières. Et ils peuvent le faire avec l’appui du consensus populaire, car la plupart des Américains – et parmi eux, les journalistes – se contentent de l’histoire qui leur est servie sur un plateau par les autorités. En Syrie, la “version officielle” dit : “Il faut combattre Bachar el-Assad, la Russie et l’Iran ! Unissons-nous avec nos amis turcs, saoudiens, kurdes pour avancer vers la paix !“. Tout ceci est incroyablement éloigné de la réalité. Et il est très probable que cela a au contraire pour effet de prolonger la guerre et de condamner de nombreux Syriens à la souffrance et à la mort. »

Le journalisme sténographique, cet autre nom de la propagande… qui justifie pleinement un journalisme citoyen, comme ici ou sur le dossier syrien, qui ne se contente précisément pas de l’histoire qui nous est servie sur un plateau par les autorités.

Diffusé le 18 février 2016 par France 2 dans son émission « Un Œil sur la planète », le documentaire Syrie : le grand aveuglement a certes commencé à reconnaître les errances des médias occidentaux dans ce conflit qui dure depuis cinq ans.

Mais la thèse du « grand aveuglement », défendue ici, paraît encore dictée par une frilosité trop habituelle. On se souvient d’ailleurs que c’est à la même thèse de l’aveuglement que s’étaient rangés les animateurs de l’émission de France Inter « Rendez-vous avec X » lorsque, en 2009, ils avaient égratigné la version officielle des attentats du 11-Septembre, lançant à l’antenne, d’une part, que des membres de la famille royale saoudienne et des services secrets pakistanais avaient participé à l’organisation des attentats et que, d’autre part, l’administration Bush avait couvert ces responsables par intérêt. Selon Monsieur X, l’administration Bush avait été aveuglée par son obsession de l’Irak, dont l’invasion était déjà programmée, et n’avait pas prêté suffisamment attention aux avertissements nombreux qu’elle avait reçus d’une attaque à venir d’Al Qaïda sur le sol américain. En Syrie, trop obnubilés par on ne sait quel souci, les dirigeants des pays engagés dans le conflit n’auraient pas vu non plus Daech venir.

Ainsi, au moment d’aborder (durant 8 minutes) le coeur du problème, la guerre énergétique, la prudence la plus extrême reste de rigueur. Voici comment la journaliste Samah Soula lance le sujet traitant des « dessous du conflit » :

« Il y a bien sûr la lutte contre Daech, qui mobilise une large coalition, mais il y a aussi peut-être des raisons cachées, moins avouables. On l’évoque rarement, mais la Syrie occupe une place stratégique sur la route de l’énergie, et quand il y a du gaz et du pétrole, les enjeux et les appétits sont colossaux. »

Puis, après avoir rappelé le choix de Bachar el-Assad pour le pipeline iranien (en juillet 2011) et son refus de celui du Qatar (en 2009), Alain Juillet, président de l’Académie d’intelligence économique, évoque le très fort mécontentement de l’Arabie saoudite et du Qatar, qui virent ce nouveau projet comme une concurrence inacceptable pour leurs propres livraisons de pétrole, et qui auraient par voie de conséquence considéré qu’il fallait renverser Bachar el-Assad. La voix-off nous dit alors :

« Coïncidence ou pas, c’est à partir de l’été 2011, après le choix du pipeline iranien, que la rébellion syrienne voit l’aide étrangère s’accroître. […] A se demander pour certains si la guerre en Syrie n’est pas aussi une guerre de l’énergie. »

Quelle infinie précaution ! Rien n’est affirmé, la guerre de l’énergie reste ici une simple hypothèse. Pourtant, Robert F. Kennedy Jr. nous l’a bien dit : « C’est seulement lorsque nous voyons ce conflit comme une guerre par procuration pour un pipeline que les événements deviennent compréhensibles. »

Le documentaire de France 2 aurait pu ainsi faire référence, comme le fait RFK Jr., aux câbles de WikiLeaks qui montrent que, dès 2009 (et non pas seulement à partir de l’été 2011), la CIA commença à financer les groupes d’opposition en Syrie. C’était deux ans avant les premières manifestations. Un autre câble, « Influencing the SARG in the End of 2006 », émanant de William Roebuck, alors chargé d’affaires à l’Ambassade américaine de Damas, révèle même une volonté américaine de déstabilier la Syrie dès 2006 (soit cinq ans avant le Printemps arabe), comme l’a expliqué Julian Assange en septembre 2015 sur RT. Il s’agissait de créer dans le gouvernement syrien un climat de paranoïa, lui faisant envisager la possibilité d’un coup d’État, et qui l’aurait fait surréagir. La partie la plus sérieuse du plan devait consister à alimenter, avec l’aide de l’Égypte et de l’Arabie saoudite, « des tensions sectaires entre sunnites et chiites », avec notamment la promotion de rumeurs, fausses ou exagérées, selon lesquelles l’Iran essaierait de convertir au chiisme des sunnites pauvres. Roebuck espérait ainsi faire d’une pierre deux coups : enrayer l’influence de l’Iran en Syrie et réduire l’influence du gouvernement syrien sur sa population.

Un colosse qui pèse 170 000 milliards de dollars

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Wesley Clark

Nous n’aborderons pas ici en détail le troisième problème que l’article de Robert F. Kennedy Jr. soulève, à savoir notre cruelle dépendance au pétrole et les manières possibles de s’en défaire. Promouvoir des sources d’énergie alternatives, bien sûr, comme y incite d’ailleurs le général Wesley Clark dans une vidéo postée le 20 septembre 2012. Mais, comme il le dit justement, c’est un combat de géants qu’il va falloir mener, car face à soi, on va rencontrer des forces redoutables, prévient-il, celles des grandes sociétés pétrolières, qui représentent les forces économiques les plus puissantes du monde. Il rappelle que la valeur des réserves pétrolières dans le sous-sol représentent 170 000 milliards de dollars. L’enjeu, dit-il, c’est de renverser la structure du marché de l’énergie ; et, pour ce faire, il va falloir s’affronter à des hommes qui contrôlent ces réserves énergétiques si lucratives. Seul un mouvement de masse peut mener à bien ce combat, qu’il convient de nourrir par une prise de parole publique sur ces questions. Clark nous avertit : « Cela ne pourra pas se faire dans une transition en douceur. »

———————————————-

Note :

[ Concernant la notion de « jihadistes nationalistes », on peut se reporter à l’ouvrage de John Arquilla et Douglas A. Borer, Information Strategy and Warfare : A Guide to Theoryand Practice, Routledge, 2007, p. 94-95 : « Nationalist jihadi groups ». En résumé, ces jihadistes ne visent qu’à récupérer des territoires perdus à un occupant étranger, généralement « infidèle ». Du fait de leur nationalisme, ils tendent à bénéficier d’un support populaire plus important que les autres jihadistes. Les plus connus de ces groupes sont le Hamas (combattant l’occupation israélienne), le Hezbollah (combattant l’occupation israélienne et, dans une moindre mesure, combattant politiquement contre toute reprise de la domination chrétienne au Liban), et le groupe Bassaïev en Tchétchénie (qui combattait l’occupation russe). ]

Ressources :

Robert F. Kennedy, Jr., « Why the Arabs don’t want us in Syria », Politico, 23 février 2016.

Stephen Kinzer, « The media are misleading the public on Syria », Boston Globe, 18 février 2016.

Robert Naiman, « WikiLeaks Reveals How the US Aggressively Pursued Regime Change in Syria, Igniting a Bloodbath », Truth-out, 9 octobre 2015.

Mnar Muhawesh, « Migrant Crisis & Syria War Fueled By Competing Gas Pipelines », Mint Press News, 9 septembre 2015 [Attention : cet article affirme en préambule qu’un câble de WikiLeaks de 2006 a révélé qu’Israël était à l’origine d’un plan de déstabilisation de la Syrie ; or, ce câble, comme deux commentateurs – ici et – l’ont remarqué, n’affirme rien de tel.].

« Assange on ‘US Empire,’ Assad govt overthrow plans & new book ‘The WikiLeaks Files’ », RT, 9 septembre 2015.

Nafeez Ahmed, « Syria intervention plan fueled by oil interests, not chemical weapon concern », The Guardian, 30 août 2013.

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