Désintox sur Fabius et le Front Al-Nosra : les vérificateurs ne font pas du « bon boulot »

La vérification des faits est à la mode chez nos journalistes, qui redécouvrent le b.a.-ba de leur métier. Tant mieux. A condition, cependant, que cette pratique ne serve pas de paravent ultime à la manipulation politique. Étude d’un cas exemplaire.

Maxime Darquier

Laurent Fabius a-t-il vraiment dit que le Front Al-Nosra faisait du « bon boulot » ? C’est la question que nous pose, le 1er mars 2017, le site Conspiracy Watch.

Pour ce faire, l’Observatoire du conspirationnisme et des théories du complot remet dans la lumière un extrait de l’émission « C Politique », diffusée sur France 5 le 24 octobre 2016. Dans cette séquence, le présentateur Karim Rissouli accueille son « vérificateur » Maxime Darquier, qui, d’après les termes de Conspiracy Watch, nous « montre comment une intox complotiste née sur le Réseau Voltaire de Thierry Meyssan s’est retrouvée dans la bouche de Marine Le Pen puis dans celle de Jean-Luc Mélenchon ».

La mise en avant de cette séquence télévisée vieille de plus de quatre mois, sur un site de veille (donc généralement très réactif), s’inscrit sans doute dans le cadre de la bataille des présidentielles. Rudy Reichstadt, l’animateur du site, est en effet membre de la Fondation Jean Jaurès, proche du Parti socialiste, et farouche opposant tant de l’extrême gauche que de l’extrême droite, réputées disposer d’un tropisme conspirationniste assez marqué.

« Démontage d’une intox », acte I

D’emblée, le « vérificateur » Maxime Darquier annonce la couleur : il va nous révéler les dessous d’une « énorme intox« . Si l’on se fie au lexique fourni par les Décodeurs du Monde, mis en ligne le 25 janvier 2017, le terme «  intox » sert à désigner « des informations volontairement erronées ou trompeuses ». Il ne s’agit donc pas de simples erreurs, qui auraient pu être commises de bonne foi. Nous sommes avec l’intox dans l’ordre de la manipulation volontaire.

L’intox, véhiculée par Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon (mais aussi par Nicolas Dupont-Aignan), consisterait à dire que Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères, aurait déclaré que le Front al-Nosra, un groupe jihadiste proche d’Al Qaïda, faisait du « bon boulot » en Syrie, dans le cadre de la guerre contre le régime de Bachar el-Assad.

La vérité, selon Maxime Darquier, serait très différente :

« Tout a commencé lors d’un sommet sur la Syrie en décembre 2012 à Marrakech. Laurent Fabius est là, en tant que ministre des Affaires étrangères. Un problème se pose alors : faut-il, oui ou non, accepter les jihadistes du Front al-Nosra autour de la table ? Les Américains sont contre, les pays arabes sont pour, et Laurent Fabius, lui, il compte les points. Le lendemain, dans le journal Le Monde, on lisait ça : « M. Fabius a (…) estimé que « tous les pays arabes étaient vent debout » contre la position américaine, « parce que, sur le terrain, ils [c’est-à-dire le Front al-Nosra] font du bon boulot ». » »

Et Karim Rissouli de nous livrer la claire interprétation qu’il convient, selon lui, d’avoir de la déclaration litigieuse :

« En clair, Laurent Fabius, on le voit, ne fait que citer la position, entre guillemets, des pays arabes. »

Plus loin dans la séquence, Maxime Darquier nous dit avoir retrouvé l’enregistrement des propos de Laurent Fabius lors de ce sommet de Marrakech, long de 7 minutes. Et de nous citer l’extrait qui, selon lui, « résume la pensée de Laurent Fabius » :

« Le président de la coalition a dit que, lorsqu’un groupe menait une action qui était efficace et utile au service des Syriens et contre Bachar el-Assad, c’était très difficile de le récuser en tant que tel. »

Cette citation est censée accréditer l’idée que Laurent Fabius ne fait que rapporter une opinion qui n’est pas la sienne.

« Démontage d’une intox », acte II

Pour clore sa démonstration, Maxime Darquier diffuse l’extrait d’un entretien donné par Laurent Fabius quatre jours plus tard, sur TV5 Monde. Voici ce que le ministre y déclare (je cite un extrait plus long et plus éclairant que celui donné par l’émission de France 5, en me basant sur la vidéo ci-dessous) :

– Xavier Lambrechts : A côté de la coalition se bat par exemple ce Front al-Nosra, qui sont des radicaux on va dire, des milices radicales…

– Laurent Fabius : C’est des radicaux, oui…

– Xavier Lambrechts : … des salafistes radicaux…

– Laurent Fabius : Ça pose un gros problème, vous avez vu…

– Xavier Lambrechts : Les Américains les considèrent depuis quelques jours comme organisation terroriste. Est-ce que la France pourrait suivre l’exemple américain ?

– Laurent Fabius : Écoutez, je suis en train de réfléchir à cela, parce que les Américains ont pris cette décision ; par ailleurs, la coalition nationale syrienne, les collègues arabes qui étaient là-bas, à Marrakech, eux étaient très hostiles à cette position, en disant : « Ce sont des gens qui se battent contre Bachar », donc c’est très difficile de les désavouer, mais il faut faire extrêmement attention, je suis en train d’étudier tout cela, parce que des rapports nous indiquent qu’ils ont un lien avec Al Qaïda. Et le problème, ce n’est pas seulement aujourd’hui, c’est aussi demain, il faut toujours avoir le regard prospectif : si, admettons, comme nous le souhaitons, que Monsieur Bachar tombe, que deviennent ces combattants et que deviennent leurs armes ? Est-ce qu’on va les retrouver, où ? au Mali, ailleurs ? Donc il faut faire très attention à cela… Et, d’ailleurs, vous avez noté que, autant la coalition nationale syrienne a désavoué la position américaine, autant elle n’a pas pris dans sa propre représentation les jihadistes. Car les principes qui sont ceux de la coalition nationale syrienne sont de respecter toutes les communautés, qu’elles soient minoritaires ou majoritaires, et de respecter les droits de l’homme et la démocratie. C’est donc tout à fait autre chose que la position d’Al Qaïda.

Je me permets d’ajouter une quatrième source, qui contextualise l’enregistrement audio diffusé par Maxime Darquier, une transcription de la conférence de presse donnée par Fabius le 12 décembre 2012 à la « 4e réunion des amis du peuple syrien » à Marrakech :

Q – Est-ce que vous… (inaudible), Monsieur le Ministre, à une clarification de la coalition sur ses rapports avec le groupe terroriste… comme les Américains l’ont…

R – Il y a eu une discussion sur ce sujet, vous avez raison. Parce qu’il y a des groupes divers. Et il y a en particulier un groupe qui a des positions militaires qui sont importantes, mais les Américains ont estimé que ce groupe, compte tenu de ses orientations, devait être mis sur la liste des terroristes. D’autres pays, je pense à un certain nombre de pays arabes, ont dit que cela ne leur paraissait pas pertinent. Et le président de la coalition a dit que, bien évidemment, on pouvait avoir des visions différentes sur ce sujet mais que, lorsqu’un groupe menait une action qui était efficace et utile au service des Syriens et contre Bachar Al-Assad, c’était très difficile de le récuser en tant que tel.

En ce qui concerne la France, nous allons examiner cette question de manière approfondie parce que c’est une question que l’on ne peut pas éluder. (…)./.

Une place pour l’interprétation

Si l’on a un minimum d’honnêteté intellectuelle, on doit admettre que les deux premières sources citées, l’article du Monde à l’origine de toute l’affaire, en date du 13 décembre 2012, et les quelques secondes d’enregistrement du sommet de Marrakech diffusées par Maxime Darquier, restent fort ambiguës, trop lapidaires sans doute, et ne permettent pas, avec certitude, de déterminer si Laurent Fabius ne fait que citer une position, sans la faire sienne, ou s’il la fait sienne.

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L’article du Monde, versions web et papier

On peut même légitimement être porté à croire que le ministre adhère à l’idée que le Front al-Nosra fait du « bon boulot », dans la mesure où la proposition est si choquante (le groupe terroriste a déjà alors commis 600 attaques, dont 40 attentats-suicides), qu’on serait en droit d’attendre de sa part une prise de distance ferme vis-à-vis d’un tel jugement. Or, cette prise de distance est inexistante dans ces deux premières sources.

En outre, il n’est pas insensé de penser qu’un homme qui a, un jour, déclaré que Bachar el-Assad « ne mériterait pas d’être sur la Terre » acquiesce à l’idée qu’un groupe qui lutte efficacement contre lui soit « difficile » à « récuser en tant que tel ».

Une page de discussion sur Wikipédia montre d’ailleurs bien qu’en se référant au seul article du Monde, les Wikipédiens ne parviennent pas à tomber d’accord sur la façon d’interpréter les propos de Laurent Fabius : deux avis s’opposent.

Pour être parfaitement clairs, les journalistes du Monde Isabelle Mandraud et Gilles Paris auraient sans doute dû écrire :

« M. Fabius a ainsi rapporté, mercredi, que « tous les Arabes [présents à Marrakech] étaient vent debout » contre la position américaine, car ils estiment « que, sur le terrain, ils [le Front al-Nosra] font un bon boulot ». »

Seules la troisième source, l’entretien sur TV5 Monde, ainsi que la quatrième, nous montrent assez clairement un Fabius impartial, mentionnant les positions des uns et des autres, et encore hésitant sur celle que la France se doit d’adopter. Seules ces dernières sources peuvent nous permettre de penser que Fabius n’exprimait pas sa propre opinion lorsqu’il disait que le Front al-Nosra faisait du « bon boulot ».

On peut néanmoins, si la citation du Monde est fidèle, continuer de s’étonner qu’un ministre français, attaché aux droits de l’homme, emploie, même pour rapporter la position d’un tiers, cette expression si inappropriée, « bon boulot », qui ne peut qu’horrifier lorsqu’on sait quels actes barbares se cachent derrière. On peut bien dire d’un plombier qui a réparé une fuite d’eau qu’il a fait du « bon boulot », mais pas d’un terroriste qui a causé un carnage dans un attentat-suicide, même si c’est contre le « régime de Bachar ».

Biais d’intentionnalité : « personne n’est à l’abri » du conspirationnisme…

Mais venons-en à l’essentiel, qui est la malhonnêteté de la présentation de cette pseudo « intox ». Car Darquier et Rissouli nous disent que nous avons affaire à « une grosse opération d’intox », « une intox sans fondement lancée par des sites complotistes » (en l’occurrence le Réseau Voltaire, Égalité & Réconciliation et La Gauche m’a tuer, mais aussi Michel Collon et Olivier Berruyer), autrement dit une énorme manipulation volontaire.

Or, nous venons de voir qu’à moins de tomber sur la troisième ou la quatrième source (mais combien les ont vues ?), l’interprétation des propos lapidaires de Fabius restait très peu claire. Alors, pourquoi présupposer que les sites qui ont cru que Fabius avait bel et bien dit qu’Al-Nosra faisait du « bon boulot » ne l’ont pas cru de bonne foi ? Face à une déclaration qui prêtait à interprétation, qui pouvait se lire de deux façons, les sites a priori hostiles à Fabius, à sa politique ou à ce qu’il représente, ont tout naturellement opté pour l’interprétation qui leur convenait le mieux (si tant est qu’ils en aient perçu une autre).

De la même manière, lorsque le philosophe Michel Onfray ne cesse de répéter, lors de ses passages à la télé (comme dans cette vidéo à 14’30), que Mahmoud Ahmadinejad, l’ancien président iranien, a déclaré vouloir « rayer Israël de la carte », alors même que, dès 2012, le ministre israélien du Renseignement avait admis que ces mots n’avaient jamais été prononcés, est-il plus juste de présupposer une malveillance de la part d’Onfray, ou une simple ignorance ? Le plus probable est qu’il n’a pas lu la mise au point parue dans Le Point le 26 avril 2012, et qu’en revanche il a bien enregistré dans son cerveau une désinformation qui a si souvent été répétée sur un si grand nombre de médias.

En présupposant une (mauvaise) intention là où il n’y en a probablement pas, nos journalistes « anti-conspirationnistes » succombent en vérité au biais d’intentionnalité, qui est typique, nous dit-on, de la pensée conspirationniste. Écoutons à ce propos le politologue Pierre-André Taguieff  :

« Dans les raisonnements complotistes, on retrouve un mécanisme cognitif général : l’attribution d’intentionnalité. On appelle « biais d’intentionnalité » la tendance qu’ont les individus à voir le comportement des autres comme intentionnel. C’est ainsi qu’une simple maladresse est interprétée comme une conduite agressive, révélatrice de dispositions hostiles. Autrement dit, le biais d’intentionnalité consiste à percevoir l’action d’une volonté ou une décision derrière ce qui est fortuit ou accidentel. »

Décidément, comme le notait la sociologue Marina Maestrutti dans Le Monde diplomatique en juin 2015, « personne n’est à l’abri » du conspirationnisme… pas même, on le voit, Karim Rissouli et son « vérificateur », si prompts à imaginer de sombres opérations de manipulation à grande échelle sur le web.

D’habiles omissions pour la démonstration : presse, livres…

La malhonnêteté du décryptage de « C Politique » tient aussi au fait que l’on laisse entendre que seuls des « sites complotistes » ont relayé les propos attribués abusivement à Laurent Fabius. Or, une simple recherche sur Google, qui ne réclame même pas l’aide d’un documentaliste professionnel (ce dont a eu besoin, comme il nous le dit, Maxime Darquier), nous montre que plusieurs grands médias ont repris l’information :

Le Figaro, le 10 décembre 2014 :

« Laurent Fabius s’est montré en pointe dans le dossier syrien, au côté de la rébellion à qui la France a livré des armes, et il est visé pour plusieurs déclarations publiques. Le chef de la diplomatie avait ainsi estimé, en août 2012, que « Bachar el-Assad ne mériterait pas d’être sur terre » et, en décembre 2012, que « le Front al-Nosra fait du bon boulot », alors même que cette organisation djihadiste syrienne venait d’être classée terroriste par les États-Unis. »

RTL, le 6 septembre 2015 :

« Proches de victimes de rebelles jihadistes, ces Syriens estiment que plusieurs déclarations publiques du chef de la diplomatie française ont contribué à aggraver la situation dans leur pays en encourageant notamment une faction rebelle au régime du président syrien Bachar al-Assad, le Front al-Nosra. Parmi ses déclarations, celle d’août 2012 dans laquelle le ministre affirmait que « Bachar al-Assad ne mériterait pas d’être sur terre ». Des propos rapportés par Le Monde en décembre 2012, où il estimait que « le Front al-Nosra fait du bon boulot », alors même que cette branche syrienne d’Al-Qaïda venait d’être classée parmi les organisations terroristes par les États-Unis, sont également en cause. »

La Tribune de Genève, le 7 septembre 2015 :

« Le chef de la diplomatie avait ainsi estimé, en août 2012, que « Bachar el-Assad ne mériterait pas d’être sur terre ». Dans des propos rapportés par Le Monde en décembre 2012, il aurait affirmé que « le Front al-Nosra fait du bon boulot », alors même que cette branche syrienne d’Al-Qaïda venait d’être classée parmi les organisations terroristes par les États-Unis. »

Le Monde diplomatique, en décembre 2015 :

« Fin août 2013, Paris se retrouve seul à vouloir bombarder les troupes de M. Al-Assad. Pendant trois ans, le ministre des affaires étrangères Laurent Fabius a défendu une position extrême, allant jusqu’à critiquer la décision américaine de placer le Front Al-Nosra sur la liste des organisations terroristes : «  Parce que, sur le terrain, ils font du bon boulot  » (13 décembre 2012). »

Mais, mieux encore que quelques articles de presse, il y a les livres, écrits généralement avec plus de recul et de scrupules, et qui doivent aussi passer par le filtre d’un éditeur. Et nous allons voir justement que de nombreux livres ont rapporté les propos de Laurent Fabius exactement de la même manière que ne l’ont fait les « sites complotistes » incriminés sur France 5. Petit florilège :

– Régis Le Sommier, Daech, l’histoire, Éditions de La Martinière, 2016 :


– Frédéric Pons, Le Martyre des chrétiens d’Orient, Calmann-Lévy, 2017 :


Jean-Pierre Martin, Christophe Lamfalussy, Molenbeek-sur-djihad, Grasset, 2017 :


Jean-Loup Izambert, 56 – Tome 1 : L’État français complice de groupes criminels, IS Édition, 2015 :


Geneviève et Jean-Claude Antakli, Syrie, une guerre sans nom ! Cris et châtiments, François-Xavier de Guibert, 2014 :


Je ne cite même pas Philippe de Villiers, peut-être trop partisan, qui, dans Les Cloches sonneront-elles encore demain ?, paru chez Albin Michel en 2016, attribue à Fabius la fameuse citation.

Et même chez un journaliste britannique « spécialisé dans les réseaux de contre-espionnage », dixit Le Monde diplomatique, on la retrouve encore…

– Roger T. Howard, Power and Glory : France’s Secret Wars with Britain and America, 1945-2016, Biteback Publishing, 2016 :


J’ai cependant trouvé deux livres, qui manient la citation avec un peu plus de réserve.

Xavier Baron, Histoire de la Syrie. 1918 à nos jours, Éditions Tallandier, 2014 :


Jacques Baud, Terrorisme : Mensonges politiques et stratégies fatales de l’Occident, Éditions du Rocher, 2016 :


Cette dernière référence, dans une note de bas de page, est la seule qui marque une réelle prudence, tout en laissant le lecteur juge : « En l’absence du verbatim de la déclaration du ministre, en raison du manque de clarté des citations évoquées dans la presse, nous laisserons le lecteur juge. »

Précisons que Jacques Baud, l’auteur de cette réflexion sur l’absence de clarté de la citation du Monde, est colonel d’état-major général, ancien analyste des services de renseignement stratégique suisses. Engagé auprès des Nations unies dans de nombreux conflits, il est l’auteur de nombreux ouvrages de référence (Encyclopédie du Renseignement et des services secrets, Lavauzelle, 2002 ; La Guerre asymétrique ou la défaite du vainqueur, Rocher, 2003 ; Encyclopédie des terrorismes et des violences politiques, Lavauzelle, 2009). Son jugement est donc vraisemblablement capable de quelque finesse, et, s’il ne trouve pas claire une citation, c’est peut-être bien qu’elle ne l’est réellement pas.

Mais, pour Karim Rissouli et son « vérificateur » patenté, tout était absolument clair, évident, dans la micro-citation du Monde, et il fallait nécessairement être très mal intentionné pour mal la comprendre. Ainsi, RTL, Le Figaro, Le Monde diplomatique, Calmann-Lévy et Grasset, tous, feraient-ils partie, avec le Réseau Voltaire et E&R, de la « grosse opération d’intox » mis au jour par Le bureau de vérif’ de « C Politique » ?

Manipulation au carré

On le voit par cet exemple, la dénonciation d’intox dans les médias n’est pas toujours sans arrière-pensées politiques ; cet exercice, apparemment neutre, peut être mis au service de luttes peu avouables contre des adversaires idéologiques. En effet, en laissant croire que Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon ont repris une intox créée de toutes pièces par la « complosphère », on les discrédite à peu de frais. Or, nous avons vu :

– que rien ne permettait d’affirmer qu’il y avait eu « intox », autrement dit manipulation volontaire,

– que la citation des propos de Laurent Fabius dans le journal Le Monde était interprétable, compte tenu de sa concision et de son manque de clarté, dans deux directions différentes,

– qu’il fallait avoir recours à d’autres sources, moins connues, pour pencher vers l’interprétation qui « disculpe » le ministre,

– qu’une multitude de médias mainstream et de livres, publiés chez de grands éditeurs, avaient repris à leur compte la citation litigieuse de Fabius (ce que France 5 occulte),

– et que, par conséquent, il était parfaitement mensonger d’affirmer que seuls des « sites complotistes » et deux candidats aux deux extrémités de l’échiquier politique la diffusaient.

En voulant dénoncer une pseudo manipulation, Le bureau de vérif’ a réussi la prouesse de nous manipuler. Volontairement ? Difficile d’arriver à une autre conclusion, sinon cela signifierait tout bonnement que nos pros de la « désintox » n’ont pas fait les vérifications élémentaires présentées dans cet article. Je laisse le lecteur juge…

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29 pages déclassifiées sur le 11-Septembre : entre « gaslighting » et « false flag operation »

Les fameuses 28 pages classifiées — durant presque quatorze ans — du rapport du Congrès sur les attentats du 11 septembre 2001 étaient donc 29. Elles ont été rendues publiques, certes entachées de nombreux caviardages, vendredi 15 juillet 2016. La plupart des médias se sont contentés de souligner que ces pages ne contenaient aucune preuve de l’implication de l’Arabie saoudite dans les attentats. Quelques-uns ont soutenu exactement le contraire. Il faut dire que le conditionnel, utilisé à outrance dans ces pages, permet de conclure aussi bien à « des liens » entre l’Arabie saoudite et les terroristes du 11-Septembre qu’à « l’absence de preuve » impliquant formellement le gouvernement saoudien.

Parmi tous les articles parus ces derniers jours, l’un d’eux mérite une attention particulière : celui de Kristen Breitweiser, l’une des Jersey Girls. Elle nous met en garde contre un traitement politique et médiatique expéditif de ces 29 pages, qu’elle assimile à une forme de manipulation mentale : le gaslighting. Comme pour lui donner raison, Richard Clarke vient de livrer son hypothèse sur les mystères que recèlent encore ces pages restées si longtemps secrètes ; selon l’ancien « tsar » du contre-terrorisme, la CIA aurait pu se livrer avec les Saoudiens à une opération sous faux drapeaux à l’égard de deux des futurs pirates de l’air d’Al Qaïda, une opération qui aurait mal tourné et qu’elle s’échinerait depuis à dissimuler.

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Charles Boyer et Ingrid Bergman dans « Gaslight »

Le 16 juillet, Kristen Breitweiser, l’une des Jersey Girls (ces veuves du 11-Septembre qui ont fait pression sur le gouvernement américain pour qu’une enquête ait lieu sur ces attentats), a publié un article sur son blog hébergé par le Huffington Post. J’en ai traduit l’essentiel. Selon elle, les 29 pages sont loin d’être aussi inoffensives que l’on voudrait bien nous le faire croire :


« Tout d’abord, voici ce que vous devez savoir quand vous écoutez un membre de notre gouvernement affirmer que les 29 pages nouvellement rendues publiques ne sont pas un « pistolet fumant » [une preuve irréfutable] — ILS MENTENT.

 

La relation de notre gouvernement avec le royaume d’Arabie saoudite n’est pas différente de celle d’un toxicomane avec l’héroïne. Tout comme un drogué à l’héroïne qui mentira, trompera et volera pour nourrir son vice, certains membres de notre gouvernement mentiront, tromperont et voleront pour continuer leur relation dysfonctionnelle et mortelle avec le royaume d’Arabie saoudite — une relation qui pourrit cette nation et ses dirigeants de fond en comble.

 

[…] Lisez les 29 pages et vous connaîtrez les faits. Ne laissez personne de notre gouvernement nier la réalité accablante de ces 29 pages.

 

Et, quand vous lisez les 29 pages, souvenez-vous qu’elles ont été écrites en 2002 et 2003.

 

Le président Bush ne voulait pas que l’on enquête sur le royaume d’Arabie saoudite. Le président Bush entretient des relations profondes avec le royaume d’Arabie saoudite et sa famille royale et voulait seulement protéger le royaume. Le président Bush voulait aller en guerre en Irak — pas en Arabie saoudite. Alors, 29 pleines pages qui disaient « Saoudien » et « Bandar » à la place de « Hussein » et « Irak » constituaient un énorme problème pour le président Bush.

 

[…] Il y a eu un effort concerté du FBI et de l’administration Bush pour maintenir les preuves incriminant les Saoudiens à l’écart de l’enquête de la Congressionnal Joint Inquiry.

 

En dépit du manque de coopération du FBI et de la pression de l’administration Bush pour contrecarrer toute enquête sur les Saoudiens, la Joint Inquiry a été pourtant capable d’écrire 29 pleines pages concernant la complicité saoudienne dans les attaques du 11/9. Aucun autre pays n’a reçu une telle attention dans le rapport final de la Congressionnal Joint Inquiry. Pas l’Irak. Pas l’Iran. Pas la Syrie. Pas le Soudan. Pas même l’Afghanistan ou le Pakistan.

 

Les 29 pages ont été gardées secrètes […] pendant quinze ans — non pas pour des questions de sécurité nationale — mais pour des questions de commodité, d’embarras et de dissimulation. Le décret exécutif 13526 fait de cela un crime. […]

 

Pour être clair, la Commission sur le 11/9 n’a PAS entièrement enquêté sur le royaume d’Arabie saoudite. Le directeur exécutif Philip Zelikow bloqua toute enquête sur les Saoudiens. […] Zelikow a ré-écrit entièrement la section du rapport de la Commission du 11/9 concernant les Saoudiens et leur connexion avec les attaques du 11/9. […]

 

Pour une administration cherchant à se débarrasser de preuves incroyablement compromettantes sans que personne ne le remarque — le faire hier, quand le Congrès fermait ses portes pour ses vacances estivales de deux mois, était probablement le meilleur jour que l’on puisse imaginer. […]

 

Pendant quinze ans, je me suis battue pour obtenir des informations concernant le meurtre de mon mari de la part du gouvernement américain. […] Et notre gouvernement n’a rien fait d’autre que de bloquer, contrarier, entraver et obstruer le chemin de la vérité, de la transparence, de la responsabilité et de la justice. Allant même jusqu’à commettre un gaslighting sur nous aujourd’hui même en niant la vérité simple écrite sur le papier des 29 pages.

 

S’il vous plaît, lisez les 29 pages. Regardez les faits et les preuves. Et alors, regardez la façon vénale dont différents membres de notre gouvernement et les médias jouent les propagandistes sur ces faits — vous disant de nier la très dure et consternante réalité trouvée dans ces 29 pages. J’espère que leur gaslighting vous dégoûte autant qu’il me dégoûte.

 

Remarquez que ces 29 pages détaillent principalement la connexion saoudienne aux attaques du 11/9 à San Diego. Elles abordent brièvement les informations sur Phoenix, également. Fait important, les 29 pages ne comprennent pas les informations trouvées dans les plus de 80.000 documents qui sont actuellement passés en revue par un juge fédéral en Floride — 80.000 documents que ni la Commission sur le 11/9, ni le Joint Inquiry, ni les Clinton, Bush, ou la Maison Blanche d’Obama, ni le royaume d’Arabie saoudite ne veulent que nous connaissions.

 

Plus que tout, s’il vous plaît, sachez ceci : le royaume d’Arabie saoudite a fourni un support opérationnel et financier aux pirates de l’air du 11/9. C’est un fait. Et le gouvernement américain a dissimulé ce fait pendant quinze ans — encore aujourd’hui. Et cela est un crime. »

Ingrid Bergman et les Jersey Girls : une rencontre éclairante

Dans ce texte, co-signé par les veuves du 11-Septembre Monica Gabrielle, Mindy Kleinberg, Lorie Van Auken, et Patty Casazza, un mot étrange retient l’attention : « gaslighting ». Voici la définition qu’en donne Wikipédia :

« Gaslighting ou gas-lighting est une forme d’abus mental dans lequel l’information est déformée ou spinée, omise sélectivement pour favoriser l’abuseur, ou faussée dans le but de faire douter la victime de sa mémoire, de sa perception et de sa santé mentale. Les exemples vont du simple déni par un abuseur que de précédents incidents se soient passés, jusqu’à la mise en scène d’événements bizarres par l’abuseur dans l’intention de désorienter la victime.

 

Le terme prend son origine dans la pièce Gas Light et dans son adaptation cinématographique. Depuis, le terme a été utilisé dans le domaine clinique et la littérature spécialisée. »

Dans son livre Le mauvais traitement psychologique. Comment se protéger du mobbing et des autres formes de harcèlement, Luis de Rivera donne la définition suivante :

« Commettre un gaslighting est faire en sorte que quelqu’un doute de ses sens, de son raisonnement et même de la réalité de ses actes. »


L’expression a été popularisée par le film Gaslight, thriller psychologique de George Cukor, sorti en 1944 et inspiré de la pièce de théâtre Angel street de Patrick Hamilton. Dans les rôles principaux : Ingrid Bergman (qui remportera à cette occasion l’Oscar de la meilleure actrice), Charles Boyer et Joseph Cotten.

Pour résumer le propos du film : Gregory Anton (Charles Boyer) séduit Paula Alquist (Ingrid Bergman) en Italie, l’épouse et suggère qu’ils s’installent à Londres, dans l’ancienne maison de sa tante, Alice Alquist, une cantatrice célèbre dont le meurtre n’a jamais été élucidé. Paula a vécu dans cette maison avec sa tante et l’a quittée voilà dix ans. Par amour, elle accepte de revenir y vivre. A peine installé à Londres, Gregory commence à se montrer de plus en plus distant avec sa femme. Il l’empêche par divers stratagèmes de voir du monde et l’accuse de perdre la tête. Peu à peu, Paula se laisse convaincre de douter de sa propre santé mentale. Elle croit entendre des bruits de pas, le soir, à l’étage supérieur de sa maison, pourtant condamné. Elle voit, ou croit voir la luminosité des lampes à gaz diminuer, ce qui semble impossible car on lui assure que le gaz n’a été allumé nulle part ailleurs dans la maison. Elle ne devra son salut qu’à l’intervention d’un inspecteur de Scotland Yard (Joseph Cotten), ancien fervent admirateur d’Alice Alquist. Celui-ci devine les manœuvres de Gregory, qui, tous les soirs, prétextant une sortie, se rend en réalité dans le grenier de sa propre maison par un chemin détourné, qui renferme les affaires de scène d’Alice ; il y cherche des bijoux royaux que possédait la cantatrice et qui n’ont jamais été retrouvés depuis son meurtre… dont Gregory se révélera être l’auteur.


Sur le blog de Rudy Andria, on trouve synthétisée la séquence du harcèlement par le gaslighting, qui correspond à la stratégie que Charles Boyer suit pour rendre folle Ingrid Bergman :

1 – séduction dans une relation privilégiée.
2 – isolement des autres influences.
3 – manipulation de la réalité.
4 – neutraliser les perceptions et les raisonnements.
5 – faire douter de sa propre santé mentale.
6 – profiter de la crise de nerfs comme si c’était une preuve.
7 – se débarrasser de la victime.

Dans le film, la séquence est interrompue avant d’arriver à la septième étape, grâce à l’intervention du détective de Scotland Yard. Ce détail du scénario témoigne du fait qu’une fois la situation de harcèlement installée, il est très difficile pour la victime de s’en sortir par elle-même ; une intervention énergique venant de l’extérieur est nécessaire pour la sauver.

29 pages et un choc de perceptions

Mais revenons dans la réalité. Où pourrait bien se situer le gaslighting dans le traitement médiatique de la déclassification des 29 pages ? Une recherche sur Google Actualités nous donne un aperçu des titres de la presse française suite à cet événement (l’activiste Jon Gold a réalisé une copie d’écran similaire avec la presse anglophone).



Le moins que l’on puisse dire est qu’il règne une belle unanimité ; le message à retenir, quant à lui, est clair : l’Arabie saoudite est innocente, circulez, y a rien à voir… On est loin de l’effet « sismique » que laissait craindre à Arthur MacMillan, correspondant en chef de l’AFP à Téhéran, la déclassification annoncée des fameuses pages en avril dernier :

macmillan

A ce moment-là, les députés et sénateurs américains qui les avaient consultées n’hésitaient pas à dire qu’elles étaient véritablement choquantes. Ainsi, le représentant du Kentucky Thomas Massie avait lancé que ces pages l’avaient forcé à reconsidérer sa compréhension de l’histoire récente :

« C’est un vrai choc quand vous les lisez. […] J’ai dû m’arrêter toutes les deux pages afin de simplement absorber, et essayer de réorganiser ma compréhension de l’histoire des 13 dernières années et des années qui ont mené à cela. Cela vous oblige à tout repenser.  »

Stephen Lynch, député démocrate du Massachusetts, déclarait pour sa part que les pages donnaient «  les noms de personnes et d’organismes […] complices des attaques du 11-Septembre. » Walter Jones, député républicain du Kentucky, confiait : « Il y avait 28 pages, et il m’a probablement fallu une bonne heure et demie pour les lire, parce que j’ai dû en relire certaines parties que je n’arrivais pas à croire » Walter Jones, député républicain de la Caroline du Nord : « J’ai été absolument choqué par ce que j’ai lu. […] Si les pirates de l’air du 11-Septembre ont reçu une aide extérieure – en particulier d’un ou plusieurs gouvernements étrangersla presse et le public ont le droit de savoir ce que notre gouvernement a fait ou n’a pas fait pour traduire les responsables en justice. » Quant à Rick Nolan, député démocrate du Minnesota, il disait : « [Les 28 pages] détaillent qui a en réalité financé les attaques du World Trade Center et du Pentagone, et qui est responsable du financement des attaquants. […] La lecture en a vraiment été dérangeante. Je peux dire qu’il y a une description très détaillée de qui a financé la plupart des attaquants […]. Ce ne sont pas des hypothèses. »

A lire les titres de la presse, on a l’impression qu’on ne nous parle pas du même texte : les journalistes ne semblent pas avoir ressenti le même choc en le parcourant, n’ont pas dû s’arrêter toutes les deux pages pour digérer… Tout semble en ordre. Thomas Massie et consorts auraient-ils eu des troubles de la perception ?

Pourtant, en fouillant un peu, on trouve quelques sources mainstream qui nous présentent ces 29 pages sous un angle bien différent. Pour se rendre compte du contraste, il n’est qu’à comparer deux titres, celui du « journal de référence » français, Le Monde, dans son édition du 16 juillet, et celui du célèbre magazine américain Vanity Fair, dans son édition du 15 juillet.

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Le Monde, 16 juillet 2016
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Vanity Fair, 15 juillet 2016

D’un côté, Le Monde nous annonce, en reprenant à son compte les propos du ministre saoudien des affaires étrangères Adel Al-Jubeir, que « le dossier est clos » ; de l’autre, Vanity Fair évoque un rapport « explosif  ». Voici son article, traduit pour l’essentiel :

« Les 28 pages nouvellement déclassifiées, dont on a longtemps pensé qu’elles contenaient des informations impliquant la Maison des Saoud, sont fortement expurgées et ne prennent pas une position définitive sur l’implication du pays dans le 11/9. Cependant, le rapport affirme que “tandis qu’ils étaient aux États-Unis, certains des pirates de l’air du 11-Septembre étaient en contact et ont reçu aide ou assistance de la part d’individus qui pourraient être liés au gouvernement saoudien.”

 

Voici certains des éléments les plus intéressants à retenir de ce rapport récemment publié.

 

Des membres de la famille royale saoudienne ont envoyé de l’argent à une femme en relation avec les pirates de l’air du 11/9

 

Le Prince Bandar, qui a servi d’ambassadeur saoudien aux Etats-Unis entre 1983 et 2005, et sa femme auraient envoyé de l’argent à la femme d’Osama Bassnan. Bassnan est suspecté d’avoir apporté de l’assistance à Nawaf al-Hazmi et Khalid al-Mihdhar, deux des terroristes impliqués dans les détournements d’avions. La femme de Bassnan aurait reçu de la part de la femme de Bandar une allocation mensuelle de 2000 dollars, et le FBI a trouvé des chèques de banque pour un total de 74.000 dollars dans la résidence du couple. Selon ce document, Bassnan a aussi encaissé un chèque de 15.000 dollars venant de Bandar.

 

Un homme suspecté d’être un agent saoudien a apporté de l’aide à deux pirates de l’air

 

Omar al-Bayoumi, un homme suspecté d’être un agent saoudien, a cosigné un bail et fourni le premier mois de loyer et de dépôt de garantie pour les pirates de l’air al-Hazmi et al-Mihdhar, et a aidé le duo à trouver des écoles de pilotage, selon le rapport. Al-Bayoumi recevait aussi un salaire mensuel d’une entreprise appelée “Erean,” dont le rapport prétend qu’elle a des liens avec l’Arabie saoudite et Oussama Ben Laden, alors même qu’il s’est montré pour le travail à une seule occasion et était “connu pour avoir accès à de grandes quantités d’argent d’Arabie saoudite, en dépit du fait qu’il ne semblait pas avoir de travail.”

 

Deux hommes ont réalisé une “répétition” sur un vol vers D.C., avec des tickets payés par le gouvernement saoudien

 

En 1999, Mohammed al-Qudhaeein et Hamdan al-Shalawi auraient posé au personnel de vol une poignée de questions suspectes et essayèrent d’entrer dans le cockpit de l’avion à deux reprises. Al-Qudhaeein et al-Shalawi volaient vers Washington, D.C., où ils avaient planifié d’assister à une soirée à l’ambassade saoudienne. Les deux prétendirent que l’ambassade avait aussi payé leurs tickets à bord du vol.

 

Le numéro de téléphone aux États-Unis de l’ambassadeur saoudien été trouvé en possession d’un agent d’Al Qaïda

 

Abu Zubaida, un important agent d’Al Qaïda qui a été arrêté au Pakistan en 2002, avait un numéro de téléphone dans son répertoire téléphonique qui pouvait être lié à celui de la résidence du Colorado du Prince Bandar. Le numéro de téléphone d’un garde du corps à l’ambassade saoudienne à Washington, D.C. a aussi été trouvé dans les affaires de Zubaida.

 

Un homme placé sur une liste de surveillance du gouvernement américain s’est introduit dans le pays avec le Prince Bandar

 

Un suspect non nommé, qui était sur la liste de surveillance du Département d’État, aurait été “capable de contourner le Service des douanes et le Service de l’immigration et des naturalisations. »

Lorsque Vanity Fair insiste sur le fait que les 29 pages « sont fortement expurgées et ne prennent pas une position définitive sur l’implication du pays dans le 11/9 », prenant ensuite le soin d’énumérer les points les plus saillants qui peuvent encore nourrir la suspicion à l’égard de l’Arabie saoudite, Le Monde emploie deux fois le terme « rumeurs » pour désigner ces soupçons, et affirme que « l’Arabie saoudite appelait depuis longtemps à cette publication », omettant le chantage à 750 milliards de dollars récemment pratiqué par elle, dont on peut se demander s’il n’a pas eu un impact notable sur le caviardage final des 29 pages.

Les lecteurs des articles minimalistes de la presse française, qui sont essentiellement des reprises d’une dépêche de l’AFP — Le Figaro gagnant sans doute la palme de la concision avec un articulet de huit lignes — n’auront aucune connaissance des informations qui, sans être conclusives, interrogent néanmoins sérieusement le rôle de l’Arabie saoudite, et que la presse américaine évoque tout de même quelque peu.

C’est le cas du New York Times, qui s’efforce certes de dégonfler la baudruche que constituaient selon lui les 29 pages :

« Des enquêtes ultérieures sur les attaques terroristes ont suivi les pistes décrites dans le document et découvrirent que beaucoup n’avaient aucune base factuelle. Mais la mythologie entourant le document grandit au rythme des années où il demeura classifié. »

Il indique que ces enquêtes ultérieures ont été conduites par la Commission sur le 11-Septembre, en précisant — en passant — les limites de ces investigations :

« Mais certains anciens membres de la Commission sur le 11-Septembre ont indiqué que la formulation dans le rapport final n’avait pas exclu la possibilité que des officiels saoudiens d’un rang inférieur aient assisté les pirates de l’air et ont dit que la Commission avait opéré sous une extrême pression de temps et n’avait pas pu suivre toutes les pistes. »

Comme le rapporte le Daily Beast, l’un de ces anciens membres de la Commission, Bob Kerrey, déclara même : « Les éléments de preuve relatifs à l’implication plausible d’agents du gouvernement saoudien dans les attaques du 11-Septembre n’ont jamais été pleinement recherchés.  » Un autre ancien membre, John Lehman, tint le même langage à CNN en mai dernier, ajoutant que la piste saoudienne devrait être maintenant « vigoureusement suivie ».

Preuve introuvable sous un amoncellement d’indices

Il est certain que, si l’on ne cherche pas, on ne trouve pas… et que, en dépit d’une masse énorme d’indices concordants (voir à ce propos l’article monumental de Larisa Alexandrovna Horton «  The “28 Pages” Explained »), on peut conclure à l’absence de preuve… et voir ensuite toute la presse mondiale, quasi unanime, faire ses gros titres sur ces preuves manquantes, que personne n’a eu ni le temps ni les moyens de chercher. Sans aller jusqu’à dire avec Paul Sperry du New York Post — dans ce qui pourrait apparaître comme un excès contraire — que « Oui, le gouvernement saoudien a aidé les terroristes du 11/9 », le moins que l’on puisse dire est que le dossier est loin d’être clos.

D’autant qu’un résumé d’une page d’un rapport conjoint de la CIA et du FBI, daté de 2005, évaluant la nature et l’ampleur du support du gouvernement saoudien au terrorisme a été déclassifié en même temps que les 29 pages, où l’on peut lire que, s’il n’existe pas de preuve de l’implication du gouvernement saoudien ou de la famille royale dans le 11-Septembre, il en existe concernant l’aide d’entités officielles saoudiennes et d’ONG saoudiennes à des individus ayant des activités terroristes ; de plus, il est dit que le gouvernement saoudien et beaucoup de ses agences ont été infiltrés et utilisés par des individus associés ou sympathisants d’Al Qaïda.


Le résumé ajoute que le gouvernement saoudien soutient la propagation du wahhabo-salafisme aux États-Unis, une croyance qui sert aux jihadistes pour justifier leurs actions.

Face à la difficulté inouïe d’établir la moindre preuve de l’implication saoudienne dans le 11-Septembre, on en arrive à se demander ce qu’est au juste une « preuve », et si cela ne s’apparente pas à une chimère inaccessible. Dans la conclusion de son article, paru le 20 juillet sur Facebook et repris le 21 juillet sur Antiwar (que le site 28pages.org a identifié comme l’analyse la plus détaillée à ce jour des 29 pages), Larisa Alexandrovna Horton écrit à ce propos :

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Larisa Alexandrovna Horton

« Beaucoup dans les médias ont dit qu’il n’y avait pas de « pistolet fumant » [preuve irréfutable] dans les 28 pages. Si par « pistolet fumant » nous voulons un type de preuve qui mettrait Bandar et Atta ensemble dans la même pièce, alors aucun « pistolet fumant » de ce genre ne sera découvert. Ce n’est pas ainsi que des agents de renseignement travaillent. Il y a des intermédiaires et le gouvernement américain a identifié cinq d’entre eux par leurs noms : Bayoumi, Bassnan, Hussayen, Thumiary, et al-Qudhaeein. Quatre sur les cinq ont des emplois du gouvernement saoudien, de même que des liens avec les pirates de l’air du 11/9. Quatre d’entre eux apparaissent aussi comme étant des agents du renseignement saoudien avec des emplois du gouvernement saoudien leur servant de couverture. Deux d’entre eux ont été directement financés par le Prince Bandar et la Princesse Haifa, aussi bien que par le ministère de la Défense et de l’Aviation saoudien (dirigé par le père du Prince Bandar). En tant qu’agents du renseignement du gouvernement saoudien, ils ont probablement obtenu le financement du GID [le service de renseignement extérieur saoudien] (dirigé par le beau-frère/demi-cousin du Prince Bandar). L’un d’entre eux a reçu un financement supplémentaire d’un prince saoudien non-identifié à l’intérieur du cercle du roi. L’un d’entre eux rendait directement des comptes à Bandar en sa qualité d’employé du Consulat saoudien. Trois d’entre eux sont liés par des appels téléphoniques à l’ambassade saoudienne et à d’autres départements du gouvernement saoudien. Tous ont été protégés par le gouvernement saoudien. Ajoutez à cela les nombreux individus anonymes qui sont liés à la fois à l’ambassade saoudienne et aux pirates de l’air. En outre, des connexions à Bandar apparaissent dans les répertoires téléphoniques suspects de plusieurs terroristes.

 

Enfin, la promotion de Bandar à la tête du GID dans les trois ans suivant les attaques du 11/9 ajoute aussi au contexte. Tout cela mis ensemble constitue un « pistolet fumant » qui lie l’un des officiels clés du gouvernement saoudien et l’un des membres de la famille royale saoudienne les plus hauts placés à des activités terroristes. Bien que ces données ne prouvent pas que Bandar était impliqué dans le complot du 11/9 ou même en avait connaissance, c’est suffisant pour affirmer qu’il s’agit d’un suspect. »

Pour la journaliste, la masse d’informations pertinentes est telle que, mise en contexte, elle fait preuve : « Les 28 pages établissent clairement que les pirates de l’air avaient des officiers traitants qui relevaient de, étaient financés par et prenaient leurs ordres de figures aux plus hauts niveaux du gouvernement saoudien. »

On ne sait si le sociologue Gérald Bronner irait jusqu’à qualifier de « millefeuille argumentatif » l’article de Larisa Alexandrovna Horton… Rappelons qu’il désigne sous ce terme une construction théorique faite d’une multitude d’arguments, dont chacun est très faible, voire faux, mais dont l’ensemble, par sa masse, impressionne et paraît véridique comme un faisceau d’indices peut l’être. En le voyant, on se dit : « Tout ne peut pas être faux. » Ici, la conviction de la journaliste se fonde sur une multitude d’informations, tantôt avérées, tantôt douteuses, dont la mise en relation contextualisée semble faire sens.

La théorie du « tsar » Clarke

Reste pour Larisa Alexandrovna Horton la question (qu’elle laisse en suspens) du pourquoi de la dissimulation américaine et de la protection du gouvernement saoudien, protection que l’ancien sénateur Bob Graham, fer de lance de la déclassification des 29 pages, fait remonter jusqu’à la Maison-Blanche.

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Richard Clarke

A cette question, Richard Clarke, coordinateur national pour la sécurité, la protection des infrastructures et le contre-terrorisme dans le Conseil de sécurité nationale des États-Unis de 1998 à 2003, apporte un élément de réponse, son hypothèse. Le 19 juillet, il a publié un article sur le site de ABC News, intitulé « Derrière les 28 pages : Questions sur un présumé espion saoudien et la CIA ». En voici l’essentiel, traduit :


« Ces pages et beaucoup d’autres précédemment publiées posent des questions pour une enquête plus approfondie […]. La Commission du 11/9 a pris le témoin et a poursuivi l’examen de la plupart d’entre elles, mais pas toutes.

 

Parmi ces reliures pendantes de l’enquête, deux se distinguent. La première, le sujet de ces 28 pages, est quel rôle des officiels du gouvernement saoudien ont joué dans le support d’Al Qaïda et du complot du 11/9.

 

La seconde question, avec laquelle a lutté la Commission du 11/9, mais sans être capable d’y répondre, est pourquoi la CIA a échoué à dire au FBI et à la Maison-Blanche quand l’agence a eu connaissance des terroristes d’Al Qaïda aux États-Unis.

 

Je crois que les deux questions pourraient être liées et qu’un élément majeur de la tragédie du 11/9 pourrait rester dissimulé : un possible échec d’une mission d’espionnage de la CIA et des Saoudiens sur le sol américain qui a mal tourné et qui a finalement permis au 11/9 de se dérouler sans obstacle. […]

 

[Le directeur de la CIA] n’a jamais signalé la présence des pirates de l’air du 11/9 — même lorsque la CIA savait que deux d’entre eux étaient dans le pays et les avaient suivis autour du monde pendant des mois.

 

Selon une enquête de l’Inspecteur général de la CIA, personne au sein de l’agence n’alerta le FBI ou la Maison-Blanche avec cette information durant plus d’un an, même si 50 à 60 membres de la CIA le savaient. Bien au contraire : les responsables de la CIA ont donné des instructions pour que l’information ne soit pas partagée. Pourquoi ? […]

 

Deux pirates de l’air saoudiens, nommés Khalid al-Mihdhar et Nawaf al-Hamzi, sont arrivés à Los Angeles en 2000. Peu après leur arrivée, un autre citoyen saoudien, Omar al-Bayoumi, se présenta à eux, leur trouva un logement, leur fournit de l’argent et les amena jusqu’à Anwar al-Awlaki, un imam qui allait devenir une figure majeure d’Al Qaïda, à San Diego.

 

L’histoire officielle, telle qu’on la trouve dans le rapport de la Commission du 11/9, est que al-Bayoumi était juste un bon Samaritain qui rencontra al-Mihdhar and al-Hamzi par hasard dans un restaurant après les avoir entendus parler arabe avec l’accent du Golfe.

 

Mais les 28 pages récemment publiées mettent en lumière la suspicion générale au sujet d’al-Bayoumi et soulèvent une question importante à laquelle on n’a jamais vraiment répondu : qui était-il, vraiment ?

 

Selon les 28 pages, les agents du FBI agents impliqués dans l’affaire ont reçu plusieurs rapports qui leur ont laissé penser qu’al-Bayoumi était un officier du renseignement saoudien, vivant et travaillant secrètement aux États-Unis. Sa couverture était qu’il travaillait pour une entreprise de logistique d’aviation appartenant au gouvernement saoudien, mais les enquêteurs ont découvert qu’il n’avait jamais fait le moindre travail pour l’entreprise.

 

Même al-Hamzi suspectait al-Bayoumi d’être un espion saoudien, selon le rapport de la Commission du 11/9.

 

On ne sait pas encore si al-Bayoumi était totalement innocent, s’il supportait délibérément des agents d’Al Qaïda, pour le compte du gouvernement saoudien ou s’il était un sympathisant d’Al Qaïda. […]

 

Mais il y a une autre théorie que les 28 pages et le rapport de la Commission du 11/9 n’explorent pas : et si al-Bayoumi était un espion saoudien qui enquêtait sur Al Qaïda à la demande de la CIA ?

 

Je crois que cela pourrait être la réponse […].

 

La CIA n’est pas autorisée à conduire des opérations de renseignement à l’intérieur des États-Unis. Même si elle le pouvait, la plupart des employés de la CIA auraient beaucoup de mal à devenir amis avec al-Mihdhar et al-Hamzi.

 

Mais un collègue saoudien comme al-Bayoumi aurait une bien meilleure chance, en particulier s’il prétendait être un sympathisant d’Al Qaïda connaissant des gens comme l’imam radical al-Alwaki. Dans le langage du monde du renseignement, de telles approches de sources potentielles d’informations, utilisant de faux prétextes, sont connues sous le nom d’opérations sous faux drapeaux [« false flag operations »].

 

Si la CIA demandait au service de renseignement saoudien d’approcher al-Mihdhar et al-Hamzi aux États-Unis, alors cela se serait produit au même moment où le Counterterrorism Center (CTC) de la CIA essayait de développer des sources humaines à l’intérieur d’Al Qaïda.

 

Cela aurait été parfaitement logique pour le CTC d’essayer d’apprendre des choses sur Al Qaïda en ayant quelqu’un issu d’un service de renseignement ami qui exécute une opération sous faux drapeaux sur deux agents connus d’Al Qaïda. Parce que ces deux hommes étaient aux États-Unis, cependant, la CIA aurait eu besoin de coordonner sa démarche avec le FBI.

 

Le FBI aurait-il été informé, toutefois, il aurait très probablement mis un veto à l’idée et bougé rapidement pour arrêter les deux hommes. Je connaissais très bien le personnel du FBI en charge du contre-terrorisme à l’époque, et ils n’auraient pas hésité pour procéder à une telle arrestation. […]

 

Si la CIA a enfreint les règles de demande d’approbation du FBI et, en coopération avec les services de renseignement saoudiens, a mené une opération sous faux drapeaux aux États-Unis contre les terroristes d’Al Qaïda, cela expliquerait pourquoi les responsables de la CIA ont pris des décisions de manière répétée et ont donné des instructions claires de ne transmettre à personne en dehors de la CIA les nouvelles plutôt ahurissantes et sans précédent selon lesquelles des agents d’Al Qaïda étaient dans notre pays.

 

Il est possible que l’opération clandestine ne produisit aucune information de valeur et que la CIA perdit son intérêt pour elle.

 

Finalement, 18 mois après l’arrivée des deux hommes d’Al Qaïda aux États-Unis, la CIA, de manière fort discrète, transmit un rapport au FBI au sujet d’al-Mihdhar et al-Hamzi. C’était trop tard. La piste s’était arrêtée nette. Ils étaient entrés dans la phase finale des préparations du 11/9. […]

 

Quiconque est impliqué dans une telle opérations clandestine aurait de bonnes raisons de la cacher. Si la présence des deux terroristes aux États-Unis avait mené à leur arrestation et à leur interrogatoire par le FBI, d’autres pirates de l’air du 11/9 auraient aussi pu être attrapés.

 

C’était il y a 15 ans que la tragédie du 11/9 se produisit, mais il n’est pas trop tard pour finir l’enquête, pour répondre aux questions qui ont été laissées ouvertes il y a plus d’une décennie. […]

 

Nous avons tous le droit de savoir. »

Ce n’est là qu’une hypothèse, qui n’est pas obligée de convaincre. La conclusion, elle, peut faire consensus.

Mettre fin au gaslighting

L’importance de cette intervention de Richard Clarke réside finalement, comme celle de Kristen Breitweiser, comme d’ailleurs celle de Larisa Alexandrovna Horton, dans le contre-pied qu’elle constitue vis-à-vis du discours général, nous disant en gros que, faute de preuve formelle, on peut enfin penser et passer à autre chose, que le dossier est clos ; ces trois interventions, aussi différentes soient-elles, court-circuitent l’entreprise de gaslighting en marche, consistant à nous dire que, finalement, ces 29 pages, ce n’était pas grand-chose, ce n’était rien (et, plus généralement, que les questions sur le 11-Septembre sont épuisées). Un peu comme l’intervention du détective de Scotland Yard à la fin du film Gaslight, qui vient rompre le mensonge de Gregory (ici la propagande médiatique) et redonner confiance en son jugement à Paula (oui, ces 29 pages sont accablantes et ne sont qu’un avant-goût des 80.000 documents sur le même sujet encore classifiés).

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Fin de partie pour le manipulateur…

Le 4 mai 2016, Elise Lucet était interviewée par Thinkerview. La présentatrice du magazine Cash investigation sur France 2 n’était pas au courant de l’existence des 29 pages et de leur déclassification annoncée, qui faisait pourtant grand bruit dans la presse américaine. Elle faisait remarquer que les médias avaient leurs obsessions, et que l’obsession du moment, c’était Daech. Il se trouve que l’Arabie saoudite (et ses relations troubles avec les services secrets américains) fait le lien entre les deux sujets… ça tombe bien. Jugeant qu’il n’y avait aucun tabou dans les médias français pour aborder le 11-Septembre (quelle belle nouvelle !), la journaliste avait fini par déclarer : « Je suis pour qu’on revienne sur le 11-Septembre. » Richard Clarke est pour, les Jersey Girls aussi… bref, tout le monde est d’accord. Qu’attendons-nous ? Ce serait la fin du naufrage médiatique qui avait notamment consisté à assimiler — cas typique de gaslighting — scepticisme et conspirationnisme, esprit critique et trouble psychique.

11-Septembre : 28 pages embarrassantes pour Riyad et un chantage à 750 milliards de dollars

Le 11-Septembre revient subitement sur le devant de la scène médiatique, du moins outre-Atlantique, des familles de victimes et des politiques n’ayant pas renoncé à faire toute la lumière sur cette sordide affaire. Mise en cause, l’Arabie saoudite tremble et menace dans le seul langage qu’elle connaît : celui des pétrodollars. Du coup, les États-Unis tremblent aussi, et semblent prêts à se coucher, comme à l’accoutumée, pour une poignée de dollars. La vérité sacrifiée sur l’autel du dieu Argent. Voyage au bout de la nuit, l’arrivée à New York, on s’y croirait… Face à ces âmes mortes, en vente permanente, des hommes et des femmes se dressent pour que justice soit faite. Bob Graham leur a peut-être fait faire un grand pas. De quoi renverser des montagnes ?

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Adel al-Joubeir / Bob Graham

Le président américain Barack Obama a entamé mercredi 20 avril ce qui devrait être sa dernière visite en Arabie saoudite, un allié historique des États-Unis. A Riyad, il s’est entretenu avec le roi Salman, dans un contexte très tendu. Depuis quelques jours, en effet, un débat fait rage autour d’un projet de loi relatif aux attentats du 11 septembre 2001.

Le texte vise à permettre aux familles de victimes de terrorisme sur le sol américain de poursuivre en justice des États étrangers, pour des dédommagements. Depuis 1976, la législation américaine donne une immunité juridique aux États étrangers à l’intérieur du système judiciaire américain. Si donc une responsabilité de l’Arabie saoudite dans le 11-Septembre était établie, la loi pourrait permettre aux familles de victimes de poursuivre le royaume pour réclamer des dédommagements considérables.

Riyad a déjà prévenu que si cette loi était votée, il prendrait des mesures de représailles économiques, comme l’annonçait le New York Times du 15 avril 2016. Lors de sa récente visite à Washington, le ministre saoudien des Affaires étrangères Adel al-Joubeir a transmis personnellement un message royal annonçant que les Saoudiens seraient obligés de vendre leurs titres du Trésor ainsi que d’autres actifs aux États-Unis d’une valeur totale de 750 milliards de dollars avant que ces derniers ne soient gelés par la justice américaine.

Washington et Riyad ensemble pour étouffer la vérité

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Barack Obama sur CBS, 18 avril 2016

Selon le quotidien américain, l’administration de Barack Obama fait pression sur le Congrès afin de bloquer le passage du projet de loi. Le président américain a même déclaré qu’il apposerait son veto si la loi devait être votée. En effet, ce texte pourrait exposer à leur tour les États-Unis à des poursuites par des citoyens d’autres pays, comme l’a expliqué Obama dans une interview à CBS News :

« Si nous ouvrons la possibilité que des individus aux États-Unis puissent régulièrement lancer des poursuites contre d’autres gouvernements, alors nous ouvrons aussi (la possibilité) que les États-Unis soient continuellement poursuivis par des individus d’autres pays. »

Josh Earnest, porte-parole du président démocrate, a déclaré à ce propos : « Je suis certain que les Saoudiens reconnaissent, tout comme nous, notre intérêt commun à la préservation de la stabilité du système financier mondial. »

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« Racaille royale »

Les efforts intenses déployés par la Maison Blanche en vue de suspendre la loi ont profondément heurté les familles des victimes du 11-Septembre, à l’image de Lorie Van Auken, l’une des fameuses Jersey Girls. D’après elles, l’administration Obama cherche à les empêcher d’apprendre la vérité sur le rôle de certains responsables saoudiens dans les attentats. De quoi mettre littéralement en rage le New York Daily News qui, dans son édition du dimanche 17 avril, barre sa « Une » d’un titre peu diplomatique — « Racaille royale » — avec l’image du roi Salmane !

Certains experts cités par le New York Times notent que l’ultimatum de l’Arabie saoudite sera difficile à tenir, dans la mesure où le retrait des actifs pourrait « paralyser » l’économie du royaume. Cependant, ils estiment que cette menace témoigne d’une escalade des tensions entre Riyad et Washington.

Trump, Clinton, Sanders : tous contre Obama

Sur CNN, le 16 avril, l’ancien sénateur démocrate de Floride Bob Graham a réagi à la menace saoudienne en disant qu’il était « indigné mais pas étonné ». Il a ajouté, offensif : « Les Saoudiens savent ce qu’ils ont fait le 11/9, et ils savent que nous savons ce qu’ils ont fait, du moins aux plus hauts niveaux du gouvernement américain. » Hésitant sur le mot à utiliser, il parla finalement de « complicité » de l’Arabie saoudite dans le meurtre de près de 3000 Américains le 11 septembre 2001. Un mot fort, mais assumé, que releva le journaliste Michael Smerconish. Bob Graham, rappelons-le, fut coprésident de l’enquête du Congrès sur le 11-Septembre, à l’origine d’un rapport publié en juillet 2003, mais amputé de 28 pages qui ont été classifiées, et qui se trouvent aujourd’hui au cœur de tous les débats.

La semaine dernière, l’ancien sénateur avait annoncé que, d’ici 60 jours, le président Obama déciderait de la publication de la partie classifiée du rapport, qui, selon lui, contient des preuves accablantes de l’implication de l’Arabie saoudite. Il précise néanmoins que ces 28 pages ne constituent qu’un élément de preuve, qu’il en existe encore bien d’autres.

Parmi les candidats aux primaires américaines, les favoris ont pris leurs distances avec Barack Obama. Côté démocrate, l’ancienne secrétaire d’État Hillary Clinton a dit qu’elle soutenait le texte. Son adversaire Bernie Sanders a déclaré qu’il partageait les craintes d’Obama quant aux conséquences d’une telle loi sur les États-Unis, mais qu’il était important de rechercher une éventuelle implication saoudienne dans les attentats.

Chez les républicains, Donald Trump a minimisé la menace de l’Arabie saoudite sur les ventes d’actifs américains. « C’est bon », a-t-il lancé le 18 avril lors du Joe Piscopo Show sur une radio new-yorkaise. « Qu’ils vendent tout. Et nous rachèterons tout […] c’est bon. » Il a aussi confié sur Fox News qu’il y a bien longtemps que les 28 pages classifiées auraient dues être rendues publiques.

Le 17 février 2016, lors d’un meeting, Trump avait déjà mis en cause la responsabilité de l’Arabie saoudite dans les attentats du 11-Septembre, en faisait précisément allusion aux 28 pages censurées. Ses propos lui avaient alors valu d’être qualifié de « théoricien du complot » par Le Point.

Des médias à la traîne, sous anesthésie générale

Cette histoire des 28 pages classifiées du rapport du Congrès est un serpent de mer, qui revient régulièrement dans l’actualité depuis environ deux ans, après un long silence médiatique. Nous l’avions, pour notre part, évoquée sur AgoraVox dès 2007, avant de demander leurs avis autorisés, d’abord à l’expert en renseignement Éric Denécé en 2009, puis au journaliste d’investigation Fabrizio Calvi en 2011.

Le premier n’avait pas jugé l’implication du gouvernement saoudien plausible :

« Qu’il y ait eu des liens très étroits, avant le 11-Septembre, entre les Pakistanais et Al-Qaïda, entre l’Arabie Saoudite et Al-Qaïda, par différents moyens, c’est une réalité. Maintenant, jamais ni les Saoudiens ni les Pakistanais, les membres du gouvernement, n’auraient donné leur feu vert à un attentat de cette ampleur aux États-Unis. »

Le second, qui avait enquêté spécifiquement sur les questions brûlantes soulevées par Bob Graham, tout en reconnaissant de nombreuses coïncidences troublantes, avait tenu à rester prudent :

« Il me semble qu’il est vraisemblable que la CIA avait engagé une opération de contrôle, de surveillance et peut-être d’infiltration d’Al Qaïda, autour de ces deux pirates de l’air [Nawaf Al-Hazmi et Khalid Al Mihdhar], que c’est pour ça qu’elle n’a pas voulu en informer le FBI […].

 

Quand ils arrivent aux États-Unis à Los Angeles, ils sont pris en charge par un agent secret saoudien. Les Saoudiens savent que ce sont des terroristes, le prince Turki, qui était le responsable des services secrets, dit avoir informé les Américains de leur existence et du fait que c’était des terroristes. […] Ensuite ils déménagent et il y en a un des deux qui va vivre chez un curieux professeur universitaire, qui est à ses heures informateur du FBI, qui est lié à un ancien trafiquant d’armes proche du Chah d’Iran, enfin bref, c’est un personnage assez bizarre, assez mystérieux.

 

Et puis autour d’eux, il y a d’autres personnages qui vont et qui viennent, et qui donnent l’impression qu’ils sont contrôlés. Par exemple, à San Diego, ils vont dans une mosquée où il y a un imam intégriste, très intégriste, qui opère, et quand l’un des deux pirates va déménager et aller sur la côte Est, à Falls Church, de l’autre côté des États-Unis, l’imam va le suivre, et va, comme par hasard, exercer dans la mosquée de Falls Church, où le terroriste Nawaf al-Hazmi va se rendre.

 

La veille des attaques du 11-Septembre, le 10 septembre, dans l’hôtel où les deux terroristes passent leur dernière nuit sur terre, il y a aussi un des responsables du culte saoudien, qui, au dernier moment, a réservé et s’est installé dans cet hôtel, alors qu’il était dans un autre hôtel. Alors tout ça, c’est peut-être un faisceau de coïncidences, mais ce sont des coïncidences très inquiétantes, et qui font qu’au moins quelqu’un devrait s’y pencher de manière sérieuse […].

 

Il est certain que tout autour de ces pirates de l’air, il y a beaucoup de complicités saoudiennes. Alors, est-ce que ça veut dire qu’il y a une complicité directe ou pas ? C’est très difficile à dire, et je veux surtout éviter de tirer des conclusions trop hâtives, alors qu’on n’a pas encore tous les éléments entre les mains. »

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« Des paroles et des actes », France 2, 12 avril 2012

En France, les grands médias tarderont à se pencher sur ce dossier, dans une indifférence déroutante. Le 12 avril 2012, lors du grand oral des candidats à l’élection présidentielle, dans « Des paroles et des actes » sur France 2, le sujet est abordé avec Jacques Cheminade, mais les journalistes Nathalie Saint-Cricq, Fabien Namias et David Pujadas ne semblent pas franchement intéressés. Saint-Cricq ira même jusqu’à dire que ces informations sont déjà connues, qu’il n’y a rien de secret dans cette affaire, que les États-Unis et Israël sont innocents (hors-sujet complet, puisque son interlocuteur ne lui a parlé que de l’Arabie saoudite) :

J. Cheminade  : Hormis en France où l’on ne fait pas de recherches de façon rigoureuse, on sait que dans le rapport Shelby, fait par des parlementaires américains, il y a 28 pages qui n’ont jamais été rendues publiques sur le 11/9. Obama avait promis aux victimes de les rendre publiques, il ne l’a jamais fait. […]

 

Ce qui m’étonne le plus, c’est que le prince Bandar, ambassadeur de l’Arabie saoudite aux États-Unis, avait deux agents officiels qui ont entretenu certains des pirates qui ont procédé à l’attentat. Chose curieuse quand même, l’Arabie saoudite a toujours été mêlée à ces affaires là. Pourquoi on ne poursuit pas l’enquête sur l’Arabie saoudite ? Pourquoi on ne va pas plus loin ?

 

 N. Saint-Cricq : Mais cela a été dit aux États-Unis, dans le rapport Shelby. Les 28 pages dont vous parlez sont des pages qui ont effectivement été classées secret défense, et dont les journalistes américains ont expliqué et mis le point sur la relation entre l’Arabie saoudite et certains pirates de l’air. Donc ce n’est plus un secret.

 

J. Cheminade : On continue a avoir d’excellentes relations avec l’Arabie Saoudite et même dans l’affaire de Syrie ce qui est un désastre.

 

N. Saint-Cricq : Pour la Syrie, c’est une autres histoire. Sur le 11/9, la presse américaine a enquêté. Personne ne pense que les États-Unis et Israël ont organisé le 11/9.

 

J. Cheminade : Moi non plus.

Fabien Namias ira, quant à lui, jusqu’à poser cette question ahurissante, face à un invité qui n’avait jamais rien suggéré de tel : « La thèse de l’attentat, « des avions dans les tours », reste donc encore à démontrer ?  » No comment.

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Bush Jr. et « Bandar Bush », Texas, 2002

Même type de réaction chez Caroline Fourest face au même Cheminade dans son documentaire Les Obsédés du complot, diffusé le 5 février 2013 sur France 5. Alors que le politicien évoque le prince Bandar, le possible ou probable agent du renseignement saoudien Omar al-Bayoumi et l’aide logistique et financière apportée à plusieurs terroristes, la journaliste blasée rétorque : « Qu’il y ait eu des mécènes de terroristes du 11-Septembre liés à l’Arabie saoudite, non mais, ça c’est établi ! » Peut-être Caroline Fourest, trop peu informée, n’avait-elle pas percuté sur les fonctions éminentes de Bandar pour réagir de la sorte. On ne parle pas ici, en effet, du financement d’obscurs mécènes anonymes… Une simple visite sur Wikipédia aurait pu lui permettre de se renseigner un peu :

« Bandar […] est un membre de la famille royale saoudienne, fils de l’ancien prince héritier Sultan. Ambassadeur aux États-Unis de 1983 à 2005, il est secrétaire général du Conseil de Sécurité National d’Arabie saoudite et, depuis juillet 2012, responsable des services de renseignement, succédant au prince Miqrin ben Abdel, le demi-frère du roi, avant d’en démissionner le 6 mars 2014. Bandar ben Sultan et ses proches sont considérés avoir eu une influence décisive sur la politique étrangère et sécuritaire de l’Arabie Saoudite pendant des décennies.

 

[…] Il a, lors de ses missions aux États-Unis, établi des liens personnels avec George Bush père puis Bush fils, ainsi qu’avec Dick Cheney. Il est surnommé Bandar-Bush, pour ses liens avec le président des États-Unis.

 

Lors de la guerre civile syrienne, il est un appui important des extrémistes sunnites. »

« Bandar-Bush » était d’ailleurs un fervent partisan d’une action militaire contre l’Irak en 2003, comme le rapporte le journaliste au Washinton Post David Ottaway dans son livre The King’s Messenger : Prince Bandar bin Sultan and America’s Tangled Relationship With Saudi Arabia (p. 258). Selon Bob Woodward, en janvier 2003, il était informé des plans de guerre américains avant même le secrétaire d’État de l’époque, Colin Powell. Il apporta son soutien au projet de Dick Cheney, l’ancien vice-président des États-Unis, pour un « Nouveau Moyen-Orient », qui appelait à des « programmes pro-démocratiques » tant en Syrie qu’en Iran.

Leurs guerres, nos morts… Mieux : Notre indifférence, nos morts

En 2014, la presse hexagonale commence à se réveiller tout doucement. Atlantico consacre un article à l’affaire, de même qu’en 2015 Paris-Match, Mediapart, Le Figaro et L’Express.

C’est justement dans Le Figaro que l’on peut lire Bob Graham retourner l’argument officiel consistant à prétendre que la mise au secret des 28 pages est un enjeu de sécurité nationale ; en réalité, c’est tout le contraire, et les attentats de Paris en 2015 peuvent même être vus comme une conséquence de la réponse, ou plutôt de l’absence de réponse apportée suite aux attentats du 11-Septembre :

« Publier est important précisément pour notre sécurité nationale. Les Saoudiens savent ce qu’ils ont fait, ils savent que nous savons. La vraie question est la manière dont ils interprètent notre réponse. Pour moi, nous avons montré que quoi qu’ils fassent, il y aurait impunité. Ils ont donc continué à soutenir al-Qaida, puis plus récemment dans l’appui économique et idéologique à l’État islamique. C’est notre refus de regarder en face la vérité qui a créé la nouvelle vague d’extrémisme qui a frappé Paris. »

Graham, peut-être faussement ingénu, oublie de préciser qu’Al Qaïda n’a pas été seulement soutenu et utilisé par l’Arabie saoudite (les États-Unis et le Pakistan, notamment, ne s’en sont pas privés), de même que les jihadistes en Syrie, dont Daech, n’ont pas reçu l’aide que d’un seul pays, même si l’Arabie saoudite joue effectivement un rôle majeur, en particulier sur le plan idéologique. D’ailleurs, le 11 décembre 2002, sur PBS, il faisait lui-même allusion à plusieurs gouvernements étrangers impliqués dans le 11-Septembre, sans que l’on puisse cependant être sûr de la précision de son expression : «  I was surprised at the evidence that there were foreign governments involved in facilitating the activities of at least some of the terrorists in the United States. »

Si l’on assiste quelque peu au réveil de la presse française, celui-ci n’est certes pas encore complet, comme en témoignent de grossières erreurs d’inattention dans des articles parus ces derniers jours. Ainsi, Le Monde, RFI, France24, Les Échos, Métronews, ou encore Géopolis (un site de France Télévisions) affirment tous que les 28 pages classifiées sont issues du rapport de la Commission d’enquête (paru le 22 juillet 2004). Le Monde évoque « une partie encore classée du rapport de la commission d’enquête américaine sur le 11-Septembre. » RFI écrit pour sa part : « Dans le rapport de la Commission d’enquête américaine, 28 pages sont restée confidentielles. » Quant à France24 : « Une partie encore classée du rapport de la commission d’enquête américaine sur le 11-Septembre, publié en 2003… » Les 28 pages émanent, en réalité, d’un rapport du Congrès, achevé en décembre 2002 et publié le 24 juillet 2003, fruit du travail d’un panel regroupant les comités de surveillance du Sénat et de la Chambre des Représentants américains. Rien à voir avec le rapport de la Commission d’enquête.

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Rapport du Congrès (2003) / Rapport de la Commission (2004)

En outre, Les Échos et Géopolis ne craignent pas de nous « apprendre » que «  le 11 Septembre est le seul attentat terroriste à avoir été commis sur le sol américain »… oubliant fort étonnamment l’attentat contre le World Trade Center en 1993.

Le 11 septembre 2012, le Huffington Post avait créé la surprise en publiant dans le désert (médiatique) une tribune de Bob Graham, où il livrait quelques-unes des pièces du puzzle :

« Agissant souvent contre l’avis du FBI, la Congressional Joint Inquiry a permis d’en savoir beaucoup sur un réseau de soutien basé à San Diego, en Californie. Là-bas, un homme nommé Omar Al-Bayoumi, que le FBI avait identifié comme un agent saoudien avant même le 11 septembre, a aidé directement les deux futurs pirates de l’air Nawaf Al-Hazmi et Khalid Al Mihdhar. Ces deux citoyens saoudiens, qui arrivèrent aux États-Unis à peine dix jours après avoir participé à une réunion de terroristes, furent en première ligne de l’opération sur le territoire américain. Bayoumi, un « employé fantôme », était soi-disant payé par une entreprise saoudienne. Son salaire fictif fut multiplié par huit une fois que les deux terroristes arrivèrent à San Diego. Bayoumi et sa famille quittèrent le pays sept semaines avant le 11 septembre.

 

Le FBI cacha à la Congressional Inquiry, ainsi qu’à la Commission sur le 11-Septembre qui lui succéda, le fait qu’il avait enquêté sur une autre cellule de soutien pour les pirates de l’air à Sarasota, en Floride. Cette information devint publique lors du dixième anniversaire des évènements l’an dernier […].

 

Dans le cas de Sarasota, les enquêteurs de police soupçonnèrent plusieurs des terroristes, y compris leur chef Mohamed Atta, d’avoir régulièrement rendu visite à un couple saoudien, dans un quartier protégé de la banlieue. Selon des témoins de l’époque, leurs visites étaient consignées, les plaques des véhicules qu’ils utilisaient pour entrer dans la communauté étant automatiquement photographiées. Le couple saoudien quitta brutalement sa demeure cossue pour l’Arabie saoudite deux semaines avant le 11-Septembre. Le mari et le beau-père étaient en effet apparemment sur une liste de surveillance du FBI, tandis qu’une autre agence américaine chargée de pister les fonds terroristes s’intéressait également aux deux hommes. »

En avril 2015, l’ancien sénateur racontera sur WhoWhatWhy avoir été dissuadé de poursuivre ses investigations sur Sarasota par une personnalité très haut placée au FBI. C’était, lui avait-on dit, une mauvaise piste…

L’attitude de ce couple de Sarasota, quittant brutalement son domicile pour filer en Arabie saoudite, n’est pas sans évoquer un autre épisode trouble du 11-Septembre, celui des « Israéliens dansants ». Après l’arrestation de cinq jeunes Israéliens à New York, le 11 septembre 2001, en raison de leur comportement choquant face aux Tours en flammes, le FBI, qui les suspectera plus tard d’être des agents du Mossad, était allé interroger le propriétaire de l’entreprise pour laquelle ils travaillaient : Urban Moving. Revenant quelques jours plus tard pour le réinterroger, les agents du FBI avaient trouvé les locaux désertés, comme s’ils avaient été quittés à la hâte. On apprit que l’homme, après avoir quitté aussi sa maison du New Jersey et l’avoir mis en vente, était retourné avec sa famille en Israël.

Bush & Bandar sur le balcon Truman : cigares fumés, enquêtes gelées

L’affaire des 28 pages a donc rebondi et pris de l’ampleur ces derniers jours du fait de l’émission « 60 Minutes », diffusée le 10 avril sur CBS, où l’on a pu entendre Bob Graham, véritable fer de lance dans le combat pour leur déclassification depuis 13 ans, affirmer que les terroristes avaient été « considérablement » soutenus par l’Arabie saoudite. Alors qu’on lui demandait si l’aide provenait du gouvernement, de riches personnalités ou bien d’organisations caritatives, Graham répondit : « Toutes ces réponses. » Le gouvernement lui-même est donc clairement mis en accusation.

Dans un article paru dans le New York Post du 17 avril, le journaliste d’investigation Paul Sperry n’hésite pas, quant à lui, à écrire que « l’implication du royaume a été délibérément dissimulée aux plus hauts niveaux [du] gouvernement » américain. Il ajoute que la dissimulation va d’ailleurs bien au-delà des 28 pages censurées : « On a étranglé des enquêtes. Les co-conspirateurs ont été épargnés. »

Voici la traduction d’une partie de son article :

« Les agents chargés du dossier que j’ai pu interviewer aux Joint Terrorism Task Forces à Washington et San Diego, la base opérationnelle avancée pour certains des pirates de l’air saoudiens, aussi bien que les détectives du département de police du comté de Fairfax, qui a aussi enquêté sur plusieurs pistes du 11-Septembre, disent que pratiquement chaque route ramenait à l’ambassade saoudienne à Washington, aussi bien qu’au consulat saoudien à Los Angeles.

 

Pourtant, maintes fois, ils ont été dissuadés de poursuivre leurs enquêtes. Une excuse commune était « l’immunité diplomatique. »

 

Ces sources disent que les pages manquantes du rapport d’enquête du Congrès sur le 11-Septembre — qui comprennent la totalité du chapitre final traitant du « support étranger pour les pirates de l’air du 11-Septembre » — détaille les « preuves irréfutables » réunies à la fois par les dossiers de la CIA et du FBI de l’aide d’officiels saoudiens pour au moins deux des pirates de l’air qui s’installèrent à San Diego. »

Paul Sperry évoque notamment un transfert de 130 000 dollars en provenance du compte familial courant de l’ambassadeur saoudien de l’époque, le Prince Bandar, vers l’un des officiers traitants des pirates de l’air à San Diego. Il poursuit :

« Un enquêteur qui travaillait avec les Joint Terrorism Task Forces à Washington s’est plaint qu’au lieu d’enquêter sur Bandar, le gouvernement américain le protégeait — littéralement. […] L’ancien agent du FBI John Guandolo, qui a travaillé sur le 11-Septembre et des dossiers liés à Al Qaida […] dit que Bandar aurait dû être un suspect clé dans l’enquête du 11-Septembre. « L’ambassadeur saoudien finança deux des pirates de l’air du 11/9 à travers un tiers« , dit Guandolo. “Il devrait être traité comme un suspect terroriste, comme le devraient d’autres membres de l’élite saoudienne dont le gouvernement américain sait qu’ils financent actuellement le jihad mondial.”

 

Mais Bandar a eu de l’emprise sur le FBI.

 

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Dick Cheney, Prince Bandar, Condoleeza Rice, George W. Bush sur le balcon Truman de la Maison Blanche, 13 septembre 2001

Après qu’il rencontra le 13 septembre 2001 le président Bush à la Maison Blanche, où les deux vieux amis de famille partagèrent des cigares sur le balcon Truman, le FBI retira des douzaines d’officiels saoudiens de nombreuses villes, notamment au moins un membre de la famille d’Oussama Ben Laden, de la liste des terroristes. […] “Le FBI a été empêché d’interroger les Saoudiens qu’il voulait interroger par la Maison Blanche”, dit un ancien agent du FBI Mark Rossini, qui était engagé dans l’enquête sur Al Qaïda et les pirates de l’air. La Maison Blanche « les a épargnés« .

 

De plus, Rossini dit qu’il fut dit au Bureau qu’aucune citation à comparaître ne pourrait être utilisée pour produire des preuves reliant les Saoudiens en partance au 11/9. Le FBI, à son tour, gela les enquêtes locales qui ramenaient aux Saoudiens.

Le FBI se boucha les oreilles chaque fois que nous mentionnions les Saoudiens”, dit l’ancien Lieutenant de police du comté de Fairfax County, Roger Kelly. “C’était trop politique pour y toucher.” »

Sperry cite encore le cas de John Lehman, membre de la Commission d’enquête, qui s’intéressait aux relations entre les pirates de l’air, Bandar, sa femme et le bureau des affaires islamiques à l’ambassade. A chaque fois qu’il essaya d’obtenir des informations à ce sujet, la Maison Blanche fit obstruction.

Le rapport de la Commission d’enquête, note Sperry, ne mentionne le nom de Bandar qu’en passant, dans des notes de bas de page. Nous avions déjà noté en 2007 une telle discrétion concernant deux autres suspects importants : « Le nom de Omar Saeed Sheikh n’apparaît pas une fois [dans le rapport], celui de Mahmoud Ahmad est mentionné deux fois ». Au moment où Bandar fumait le cigare avec Bush Jr., le directeur de l’ISI terminait sa visite officielle à Washington, lors de laquelle il rencontra longuement des officiels de la Maison-Blanche et du Pentagone. Longue de dix jours (du 4 au 13 septembre 2001), cette visite aura néanmoins réussi à passer inaperçue aux yeux de Condoleeza Rice, alors conseillère à la sécurité nationale, selon un aveu peu crédible fait lors d’une conférence de presse à la Maison Blanche le 16 mai 2002. Même CNN, dans la retranscription qu’il en fit, n’entendit pas, ou fit mine de… le nom que personne décidément n’avait envie d’entendre.

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Rice & journaliste indien, 16 mai 2002 / Transcription de CNN

Pour conclure son article, Sperry donne le dernier mot à Ali al-Ahmed, membre de l’Institut pour les Affaires du Golfe, basé à Washington : « Nous avons fait notre allié un régime qui a aidé à sponsoriser les attaques. Je veux dire, regardons les choses en face. »

Le temps des questions

Le soleil ni la mort ne peuvent se regarder en face… La vérité non plus, semble-t-il. Car, en dépit des articles qui se multiplient ces derniers jours, on reste stupéfait par une absence. Une absence de questionnement élémentaire. Car si Graham dit la vérité, si le gouvernement saoudien lui-même est impliqué, deux questions se posent à tout esprit normalement constitué, du moins s’il n’est pas totalement pétrifié par l’enjeu.

Premièrement : pourquoi l’Arabie saoudite aurait-elle agi ainsi ? Quels auraient été ses objectifs en permettant à Al Qaïda de frapper l’Amérique en plein cœur ?

Deuxièmement : pourquoi, depuis plus de 13 ans, les gouvernements américains successifs n’ont-ils pas sanctionné l’Arabie saoudite, si celle-ci est bel et bien impliquée ? Pourquoi même l’auraient-ils protégée ?

Question subsidiaire : quid de Bandar, à la fois ami intime des Bush et possible financier des attentats ?

Le président George W. Bush avait pourtant déclaré le 1er mai 2003 sur le pont d’envol du porte-avions Abraham Lincoln :

« Toute personne impliquée dans la perpétration ou la planification des attaques terroristes contre le peuple américain devient un ennemi de ce pays et une cible de la justice américaine. Toute personne, organisation ou gouvernement qui soutient, protège ou héberge des terroristes est complice du meurtre de l’innocent et également coupable des crimes terroristes. Tout régime hors-la-loi qui entretient des liens avec des groupes terroristes et cherche ou possède des armes de destruction massive constitue un grave danger pour le monde civilisé et sera affronté. »

13 ans plus tard, officiellement pour des histoires de gros sous, de stabilité financière, on renonce à toute poursuite en justice contre un État qui sponsorise le terrorisme, sans même parler de lui faire la guerre, comme en a pourtant subi l’Irak, faussement accusé de lien avec Al Qaïda. Souvenons-nous de la stratégie alors employée, du lavage de cerveau pratiqué :

« Le vice-président américain, Dick Cheney, lance la rumeur. Mohammed Atta, chef du commando du 11-Septembre, aurait rencontré un espion irakien à Prague, peu avant les attentats qui ont frappé la ville de New York. Le président Bush martèlera de nombreuses fois cette histoire pour justifier le renversement du président irakien. […]

 

Selon les sondages publiés dans la semaine précédent la guerre, la moitié ou plus des Américains croit que Saddam a été directement impliqué dans les attaques. Un sondage effectué en septembre 2003, six mois après notre invasion de l’Irak, a révélé que près de 70 % des Américains croyaient que Saddam Hussein était personnellement impliqué dans les attentats du 11-Septembre. »

Bizarrement, le fait que deux des principaux pirates de l’air, Nawaf Al-Hazmi et Khalid Al Mihdhar, aient, eux, réellement rencontré un espion saoudien à San Diego, et même qu’ils aient logé chez un informateur du FBI, n’a pas provoqué le même effet. Mais c’est normal : dans le premier cas, nous avons eu une stratégie bien pensée au sommet de l’État et le relais enthousiaste de tous les médias serviles ; dans le second cas, l’apathie des journalistes, le silence médiatique, et toutes les Nathalie Saint-Cricq de la terre balayant d’un revers de main une information pourtant capitale.

Aujourd’hui encore, il est à remarquer qu’à l’exception de Direct Matin et de France24, aucun grand média français n’a rendu compte des propos de l’ancien sénateur de Floride dans « 60 Minutes »…

Comme un chien avec un os…

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Bob Graham, le regard tourné vers l’espoir

Bob Graham a creusé son sillon, inlassablement, sans en dire trop, sans s’étaler, sans se perdre sur d’infinies pistes qui, parfois, ne mènent nulle part. Il en a choisi une, celle qui lui paraissait la plus fermement étayée. Quoi de plus solide, en effet, de plus irréprochable aux yeux du plus grand nombre, qu’un rapport officiel émanant de représentants et de sénateurs ? Il n’a pas abordé toutes les questions, bien sûr, mais précisément, en se concentrant sur l’angle d’attaque le plus solide, et en tapant sans jamais faiblir, comme un forcené, avec son ciseau à pierre, dans la faille la mieux formée de la muraille, c’est lui qui est peut-être sur le point de faire sauter le couvercle, jusqu’ici inamovible, de la vérité officielle, voulant qu’Al Qaïda ait agi seule, en toute autonomie, avec ses « Dumb and Dumber » et ses cutters. Si ce couvercle saute, c’est peut-être la boîte de Pandore qui sera grande ouverte… Les autres questions ne pourront plus être évitées.

Comme il l’expliquait au New York Times le 13 avril 2015, sa motivation est on ne peut plus simple, elle tient en une seule question à affronter :

« Pour moi, la question la plus simple, sans réponse, concernant le 11-Septembre, est « est-ce que les pirates de l’air ont agi seuls ou étaient-ils assistés par quelqu’un aux États-Unis ? » La position officielle du gouvernement des États-Unis est qu’ils ont agi seuls. Ma motivation est d’essayer de répondre à cette question. »

Une question qui fait comme un écho à celle que pose Paul Thompson à la fin du documentaire 9/11 : Press for Truth

En 2014, Éric Laurent, fatigué, était convaincu qu’on ne pourrait plus jamais parler du 11-Septembre dans les grands médias, que tout était définitivement verrouillé. Bob Graham, bientôt 80 printemps, est peut-être en train de lui donner tort. L’ancien sénateur démocrate Tom Daschle dit de lui : « Bob est plutôt calme, mais une fois qu’il est sur quelque chose, il est comme un chien avec un os. » Nous non plus, ne lâchons pas notre os. Et, sur les conseils de Bob, aboyons sans relâche sur nos chers représentants !

Billard à trois bandes en Syrie: la stratégie d’Israël révélée par les e-mails d’Hillary

Dans son article paru le 23 février 2016 dans Politico, Robert Kennedy Jr. avait dépeint le conflit en Syrie comme une guerre globale pour le contrôle des ressources énergétiques de la région, avec, d’un côté, les États-Unis, l’Union européenne, Israël, les pays du Golfe et la Turquie, supportant l’opposition à Bachar el-Assad, de l’autre, la Russie, la Chine et l’Iran, soutenant le régime. RFK Jr. insistait surtout sur l’action des États-Unis, du Qatar et de l’Arabie saoudite dans le soutien à l’insurrection. Certes, il avait bien souligné qu’Israël était également déterminé à faire dérailler le « pipeline islamique », choisi par Assad en juillet 2011, qui aurait enrichi l’Iran et la Syrie, ainsi que leurs « proxys », le Hezbollah et le Hamas ; cependant, certains lecteurs ont pu estimer que la place d’Israël dans ce conflit méritait une analyse un peu plus poussée. La messagerie électronique d’Hillary Clinton, dont WikiLeaks a récemment mis en ligne de très nombreux e-mails, nous renseigne justement sur les intérêts et la stratégie d’Israël dans cette guerre.

Les intérêts de chacun des belligérants connus, nous nous demanderons si le mythe des rebelles « modérés », en passe d’être enterré, n’était précisément pas une ruse des anti-Assad visant à focaliser l’attention publique sur le seul État islamique et à laisser les mains libres aux principales forces qui, de fait, durant cinq ans, ont sapé l’État syrien. L’occasion, une nouvelle fois, de mettre en garde contre la désinformation galopante dans cette guerre – comme dans toute guerre.

Assad tombé, Iran isolé, Israël sécurisé

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James Rubin

Le 16 mars 2016, WikiLeaks a lancé un moteur de recherche pour explorer des archives contenant 30.322 e-mails et pièces jointes, envoyés vers ou par le serveur de courrier électronique privé d’Hillary Clinton, à l’époque où celle-ci était secrétaire d’État, du 30 juin 2010 au 12 août 2014. Dans cette masse d’échanges, se trouve un courrier envoyé le 30 avril 2012 par James P. Rubin à Hillary Clinton. Pour information, James Rubin était secrétaire d’État adjoint pour les relations publiques et porte-parole en chef du Département d’État entre 1997 et mai 2000. Dans l’administration Clinton, il était considéré comme le bras droit de la secrétaire d’État Madeleine Albright (une femme qui déclarait, en 1996, que la mort de 500.000 enfants irakiens, victimes de l’embargo décidé par le Conseil de sécurité de l’ONU, valait la peine). Rubin a également été membre de l’équipe de campagne d’Hillary Clinton pour sa nomination par le Parti démocrate dans l’optique de l’élection présidentielle de 2008.

Voici l’essentiel de son message « BEST OF LUCK ON CHINA TRIP » traduit :

« J’ai voulu transmettre quelque chose que j’ai l’intention de publier sur la Syrie et l’Iran, parce que je pense qu’il vaut la peine d’essayer de presser le Président et ses conseillers politiques à agir. […] Comme vous verrez dans la pièce jointe, je crois qu‘une action en Syrie préviendra le plus grand danger à l’horizon, à savoir qu’Israël lance une attaque surprise sur les installations nucléaires iraniennes. Bien que la pression ait maintenant baissé pour de multiples raisons, elle reviendra. D’autre part, l’action de Washington sur la Syrie éliminera pour une bonne part, je pense, le caractère d’urgence de l’action israélienne. Autrement dit, une politique plus agressive en Syrie […] atténuera considérablement la pression sur Israël pouvant le conduire à attaquer l’Iran et à déclencher peut-être une guerre plus large au Moyen-Orient […]. Je sais que vous pouvez ne pas être d’accord, mais j’ai pensé qu’il était mieux de partager cela avec vous comme au moins une façon nouvelle d’aborder le problème. »

L’e-mail se conclut ainsi : « All best, your friend, Jamie », montrant la grande familiarité entre les deux protagonistes.

On découvre le titre de la pièce jointe dans un autre e-mail adressé quelques heures plus tard par Hillary Clinton à Robert Russo, lui demandant d’imprimer ce texte : « Please print ».

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Robert Russo

Robert Russo est au service de la réussite d’Hillary Clinton depuis dix ans, comme nous l’apprend son profil sur Linkedin. Actuellement directeur de la correspondance et des briefings pour le site de campagne Hillary for America, il a notamment été adjoint spécial auprès de la secrétaire d’État entre janvier 2009 et février 2013.

Voici la substantifique moelle de ce texte de James Rubin, « NEW IRAN AND SYRIA 2.DOC » :

« La meilleure manière d’aider Israël à traiter la capacité nucléaire croissante de l’Iran, c’est d’aider le peuple de Syrie à renverser le régime de Bachar el-Assad. Les négociations pour limiter le programme nucléaire iranien ne résoudront pas le dilemme de sécurité d’Israël. […] Au mieux, les pourparlers […] permettront à Israël de reporter de quelques mois sa décision de lancer une attaque contre l’Iran, qui pourrait provoquer une guerre majeure au Moyen-Orient.

 

Le programme nucléaire iranien et la guerre civile en Syrie pourraient sembler sans rapport, mais ils sont liés. Pour les chefs israéliens, la réelle menace d’un Iran doté de l’arme nucléaire n’est pas la perspective d’un chef iranien fou lançant une attaque nucléaire délibérée sur Israël, qui conduirait à l’annihilation des deux pays. Ce que les militaires israéliens redoutent vraiment — mais sans pouvoir le dire — c’est de perdre leur monopole nucléaire. Une capacité iranienne en matière d’armes nucléaires […] pourrait aussi inciter d’autres adversaires, comme l’Arabie saoudite et l’Égypte, à se nucléariser de la même façon. Le résultat serait un équilibre nucléaire précaire, dans lequel Israël ne pourrait pas répondre aux provocations avec des frappes militaires conventionnelles en Syrie et au Liban, comme il le peut aujourd’hui. Si l’Iran acquerrait le statut d’État doté de l’arme nucléaire, Téhéran trouverait plus aisé d’appeler ses alliés en Syrie et au Hezbollah à frapper Israël, sachant que ses armes nucléaires lui serviraient de force de dissuasion pour empêcher Israël de répondre contre l’Iran lui-même.

 

Revenons à la Syrie. C’est la relation stratégique entre l’Iran et le régime de Bachar el-Assad en Syrie qui permet à l’Iran de saper la sécurité d’Israël — non à travers une attaque directe qui, en trente ans d’hostilité entre l’Iran et Israël, ne s’est jamais produite, mais à travers ses proxies au Liban, comme le Hezbollah, qui sont soutenus, armés et entraînés par l’Iran via la Syrie. La fin du régime d’Assad mettrait fin à cette dangereuse alliance. Le pouvoir en Israël comprend bien pourquoi vaincre Assad est maintenant dans ses intérêts [Rubin cite une déclaration du ministre de la Défense israélien, Ehud Barak, faite sur CNN la semaine précédente, allant dans ce sens].

 

Avec Assad parti, et un Iran devenu incapable de menacer Israël à travers ses proxies, il deviendrait possible pour les États-Unis et Israël de se mettre d’accord sur la ligne rouge qui indiquerait à quel moment le programme de l’Iran aurait atteint un seuil inacceptable.

 

Washington devrait commencer par exprimer sa volonté de coopérer avec des alliés régionaux, comme la Turquie, l’Arabie saoudite et le Qatar, pour organiser, entraîner et armer les forces rebelles syriennes. L’annonce d’une telle décision pourrait probablement causer, par elle-même, des défections substantielles au sein de l’armée syrienne. Ensuite, utilisant des territoires en Turquie et peut-être en Jordanie, des diplomates américains et des officiels du Pentagone pourront commencer à renforcer l’opposition. Cela prendra du temps. Mais la rébellion est partie pour durer un long moment, avec ou sans l’implication des États-Unis.

 

La seconde étape consiste à développer un soutien international pour une coalition menant des opérations aériennes. […] Armer les rebelles syriens et utiliser la force aérienne occidentale pour empêcher les hélicoptères et les avions syriens de voler est une approche peu coûteuse et à forte valeur ajoutée. […] La victoire ne viendra pas rapidement ou facilement, mais elle viendra. Et la récompense sera importante. L’Iran sera isolé stratégiquement, incapable d’exercer son influence au Moyen-Orient. Le nouveau régime en Syrie verra les États-Unis comme un ami, pas un ennemi. Washington remporterait une reconnaissance importante en se battant pour le peuple dans le monde arabe, et pas pour des régimes corrompus. »

James Rubin, comme il y fait référence dans son e-mail à Hillary Clinton, fera par la suite publier ce texte, à peine remanié, dans Foreign Policy, le 4 juin 2012. L’article s’intitule « The Real Reason to Intervene in Syria ».

En résumé, Rubin considère que, pour parer au plus grand danger qui guette le Moyen-Orient, à savoir une attaque d’Israël contre les installations nucléaires iraniennes, il faut œuvrer pour dissuader Israël de passer à l’action. En effet, son intervention pourrait constituer les prémices à une guerre de très grande ampleur. Pour atteindre cet objectif, il faut parvenir à faire baisser la pression que ressent Israël, en affaiblissant les organisations terroristes qui le menacent directement (Hezbollah au Liban, Hamas et Jihad islamique palestinien à Gaza), et qui se trouvent être des proxies de l’Iran, qu’il soutient via la Syrie. En rompant le lien entre l’Iran et la Syrie, ces proxies deviendraient inopérants. Et, pour rompre ce lien, il faut briser son maillon le plus faible : le régime de Bachar el-Assad. Il faut donc soutenir la rébellion contre lui, jusqu’à ce qu’il tombe. Assad tombé, les proxies iraniens rendus quasi inoffensifs, Israël pourrait suspendre son intention de bombarder l’Iran. Et des négociations plus apaisées sur le programme nucléaire iranien pourraient reprendre avec le soutien des États-Unis.

Pour contextualiser ces propos, rappelons qu’à cette époque le conflit en Syrie a commencé depuis plus d’un an, et que Mahmoud Ahmadinejad, bête noire des États-Unis et d’Israël, est encore au pouvoir en Iran. Il y restera jusqu’au 3 août 2013. James Rubin a anticipé le refus russe d’une telle opération, ce qui interdit de passer par le Conseil de sécurité des Nations unies, ainsi que la réticence de certains États européens, ce qui rend également difficile le recours à l’OTAN. L’opération ne pourra résulter, selon lui, que de l’accord de pays occidentaux et du Moyen-Orient, en particulier l’Arabie saoudite et la Turquie. Rubin semble ignorer qu’au moment où il fait ses préconisations, la CIA soutient déjà l’opposition syrienne depuis 2006, et que la Turquie, le Qatar et l’Arabie saoudite arment, entraînent et financent déjà des combattants jihadistes sunnites venus de Syrie, d’Irak et d’ailleurs pour renverser le régime d’Assad. Son texte nous éclaire donc essentiellement sur l’intérêt d’Israël dans la tentative en cours du renversement du régime syrien.

Israël et l’art de la guerre

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Sidney Blumenthal

Un autre e-mail intéressant a été envoyé à Hillary Clinton par Sidney Blumenthal le 23 juillet 2012. Ancien assistant et conseiller spécial du président Bill Clinton, journaliste spécialisé en politique américaine et internationale, Blumenthal est un ami et confident de longue date d’Hillary Clinton. En novembre 2007, il était devenu le « conseiller principal » de sa campagne présidentielle. The Daily Caller du 7 mars 2016 nous rappelle que, sur les dizaines de notes des Renseignements qu’il a envoyées à Hillary Clinton alors qu’elle était secrétaire d’État, 23 contenaient de l’information classifiée comme «  confidentielle » ou « secrète ». Ceci fait de Blumenthal l’un des partageurs les plus prolifiques d’informations classifiées avec Clinton. Ses notes sont « particulièrement intrigantes », dans la mesure où l’homme n’a pas travaillé pour le gouvernement. Pendant la période où il envoyait ses notes à Clinton, il travaillait pour la Fondation Clinton, aussi bien que pour diverses organisations à but non lucratif entretenant des liens étroits avec Hillary Clinton. Il a aussi travaillé, durant une partie de cette période, comme rédacteur pour The Daily Beast.

Dans son e-mail, non classifié, Sidney Blumenthal établit un rapport d’informations émanant de plusieurs sources proches de différents services de renseignement (il n’émet pas d’avis personnel). Voici la substantifique moelle de ce texte, « SYRIA, TURKEY, ISRAEL, IRAN » :

« 1. Selon un individu ayant accès aux plus hauts niveaux des gouvernements européens, les services de renseignement de ces pays rapportent à leurs directeurs que les chefs de l’armée israélienne et de la communauté du renseignement pensent que la guerre civile en Syrie est en train de s’étendre aux pays voisins, notamment le Liban, la Jordanie et la Turquie. Ces officiels européens sont inquiets que le conflit en cours en Syrie puisse mener à des soulèvements dans ces pays qui amèneront au pouvoir des régimes islamiques de plus en plus conservateurs, remplaçant les régimes laïcs ou modérés actuels. Ces individus ajoutent que les responsables de la sécurité israélienne pensent que le Premier ministre Benjamin Netanyahu est convaincu que ces développements les rendront plus vulnérables, avec uniquement des ennemis à leurs frontières.

 

2. Dans des conversations privées, de hauts représentants du renseignement et de l’armée israélienne déclarent à leurs associés européens qu’ils ont longtemps vu le régime du président syrien Bashar el-Assad, bien qu’hostile, comme une valeur sûre et un amortisseur entre Israël et les pays musulmans plus militants, une situation qui est menacée par les succès croissants des forces rebelles de l’Armée syrienne libre. Cette source est convaincue que ces chefs israéliens sont maintenant en train d’élaborer des plans d’urgence pour traiter avec une structure régionale où les nouveaux régimes révolutionnaires qui reprennent ces différents pays seront contrôlés par les Frères musulmans et peut-être des groupes plus problématiques comme Al Qaïda, ce qui ne présage rien de bon pour les Israéliens.

 

3. […] ces chefs d’État européens reçoivent des rapports indiquant que si Israël devait attaquer les installations nucléaires iraniennes en ce moment, cela ne ferait qu’aggraver ses relations avec ses voisins. […]

 

4. Selon une source ayant un accès direct, les chefs de l’armée turque ont déclaré dans des discussions privées avec les plus hautes autorités de leur gouvernement qu’une attaque d’Israël sur l’Iran déclenchera sûrement une guerre régionale « avant que la première attaque aérienne d’Israël ne soit retournée à sa base« . Les évaluations du renseignement turc, supportées par leurs agents de liaison dans les services de renseignement d’Europe de l’Ouest, informent que des milliers de missiles et de roquettes tomberont sur Israël lancées d’Iran, du Liban, de Syrie et de Gaza. […]

 

7. Une source particulière déclare que les services de renseignement britanniques et français pensent que leurs homologues israéliens sont convaincus qu’il y a un aspect positif à la guerre civile en Syrie ; si le régime d’Assad tombe, l’Iran perdrait son unique allié au Moyen-Orient et serait isolé. En même temps, la chute de la Maison Assad pourrait bien provoquer une guerre sectaire entre les chiites et la majorité sunnite de la région, s’étirant jusqu’en Iran, qui, du point de vue des chefs israéliens, ne serait pas une mauvaise chose pour Israël et ses alliés occidentaux. D’après cet individu, un tel scénario distrairait l’Iran de ses activités nucléaires et pourrait les entraver pendant beaucoup de temps. De plus, certains analystes supérieurs du renseignement israéliens pensent que cette tournure des événements pourrait même s’avérer être un facteur dans la chute finale du gouvernement actuel d’Iran. […]

 

9. En même temps, une source sensible distincte a ajouté que les services de sécurité européens sont inquiets que cette stratégie de la corde raide puisse mener à des fautes qui pourraient, à leur tour, conduire à une guerre régionale. A cet égard, ces services européens restent en rapport étroit avec leurs homologues israéliens, qui tentent de manipuler les événements tout en évitant un conflit général en ce moment. Cet individu déclare qu’un officier supérieur de l’armée israélienne a décrit la situation actuelle dans la perspective israélienne en citant Sun Tzu dans L’ART DE LA GUERRE : « Il gagnera celui qui sait quand combattre et quand ne pas combattre.«  »

En résumé, nous voyons s’exprimer deux appréciations opposées concernant la guerre en Syrie, du point de vue israélien. La première consiste à craindre que cette guerre civile ne s’étende aux pays alentours, conduisant ainsi à une prise de pouvoir de forces islamiques radicales, qui constitueraient autant d’ennemis mortels pour Israël. En outre, il est précisé que Bachar el-Assad, bien qu’hostile à Israël, représente un moindre mal, une force modératrice dans la région. La seconde appréciation voit dans la guerre en Syrie l’opportunité de renverser l’unique soutien de l’Iran au Moyen-Orient. Cette fois, la guerre régionale entre sunnites et chiites, que la chute d’Assad pourrait provoquer, est vue positivement, car elle détournerait pour un long moment l’Iran de ses activités nucléaires ; elle pourrait même conduire à la chute du gouvernement d’Ahmadinejad.

Depuis le 14 juin 2013, rappelons-le, c’est le modéré Hassan Rohani qui est au pouvoir en Iran. On pourrait ainsi penser que la seconde appréciation a dès lors perdu de sa pertinence (ces propos datant de l’été 2012) ; pour autant, Hassan Rohani n’est pas éternel et un gouvernement plus radical et plus farouchement hostile à Israël reviendra vraisemblablement un jour aux affaires. Au fond, le rapport de Sidney Blumenthal ne nous permet pas de connaître à coup sûr la stratégie d’Israël ; mais on peut deviner que l’État hébreu joue avec le feu, en espérant que la guerre fera tomber Assad et isolera durablement l’Iran, son principal ennemi, tout en priant pour que l’opération n’aboutisse pas à l’accession au pouvoir partout autour de ses frontières de régimes islamistes, bien plus hostiles encore que ne peut l’être celui actuellement en place à Damas. Comme nous le fait saisir la citation de Sun Tzu, la guerre en Syrie permet à Israël de ne pas combattre pour le moment directement l’Iran, un tel affrontement lui faisant présager de graves représailles. En laissant la situation pourrir en Syrie et dans toute la région, Israël, dans une situation d’attente, combat indirectement son ennemi.

Nous rejoignons la notion de « guerre par procuration », développée par Robert Kennedy Jr., et reprise à son compte par l’économiste Jeffrey Sachs, consultant spécial de Ban Ki-moon à l’ONU. D’ailleurs, de même qu’à travers la Syrie, c’est en fait l’Iran et la Russie, ses puissants alliés, que visaient les États-Unis, à travers la Syrie, c’est l’Iran que vise essentiellement Israël. Rappelons ce que déclarait Sachs :

« C’est précisément la dépendance du régime d’Assad à ses soutiens russes et iraniens qui a déterminé l’intérêt des États-Unis à son départ. Le renversement d’Assad, pensaient les responsables américains de la sécurité, affaiblirait l’Iran, discréditerait le Hezbollah et restreindrait le champ d’action géopolitique de la Russie.  »

Quant à la Turquie, à l’Arabie saoudite et au Qatar, ils pariaient sur le remplacement du régime alaouite en Syrie par une direction sunnite. Un tel renversement aurait affaibli leur concurrent régional, l’Iran, et, plus largement, réduit l’influence chiite au Moyen-Orient.

Du malheur d’être le maillon faible

L’e-mail de Sidney Blumenthal a fait l’objet de quelques recensions dans la presse alternative, comme dans Sputnik le 18 mars, mais en n’en mentionnant que les informations contenues dans son point 7, qui sont certes les plus dérangeantes. Idem avec Waqar Rizvi, journaliste sur la chaîne de télévision iranienne Press TV, repris et commenté par Jean Bricmont sur Facebook.

En revanche, Gilad Atzmon a bien noté la double option israélienne dans Global Research le 19 mars :

« Cet e-mail nous permet d’observer un vif débat politique qui a eu lieu en 2012. L’État juif avait à décider d’il fallait détruire le peuple syrien juste pour affaiblir l’Iran ou bien détruire l’Iran pour la destruction de l’Iran. L’Histoire suggère qu’une décision a été prise pour détruire les Syriens d’abord. Et le résultat doit être décevant pour Israël — l’Iran est maintenant plus fort que jamais. »

Pour autant, Atzmon se trompe lorsqu’il attribue l’e-mail de James Rubin, que nous avons relevé plus haut, à Hillary Clinton elle-même ; son erreur concerne également sa date :

« De manière choquante, à la fin 2015, après trois ans de guerre civile syrienne désastreuse, avec des centaines de milliers de morts et des millions de personnes déplacées, Clinton semble toujours cramponnée à la formule selon laquelle l’inquiétude d’Israël vis-à-vis de l’Iran devrait être traitée aux dépens du peuple syrien. Dans un courrier électronique que la candidate à la présidence des États-Unis, Hillary Clinton, a envoyé à un compte inconnu le 30 novembre 2015, celle-ci écrit :

 

« La meilleure manière d’aider Israël à traiter la capacité nucléaire croissante de l’Iran, c’est d’aider le peuple de Syrie à renverser le régime de Bachar el-Assad. » »

L’erreur a été commise par d’autres sites assez orientés, comme Fort Russ. Simple erreur ou manipulation ? Impossible à dire. La date du 30 novembre 2015 est en réalité celle à laquelle le Département d’État a rendu public cet e-mail, envoyé le 30 avril 2012.

Quoi qu’il en soit, Hillary Clinton n’avait pas besoin des conseils de James Rubin ou des rapports de Sidney Blumenthal pour déclarer, dès le 18 août 2011, qu’Assad devait quitter le pouvoir en Syrie. Sous la pression d’Israël ? La question peut se poser. En effet, un autre e-mail de Sidney Blumenthal, daté du 28 mars 2010, nous apprend que le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu avait tenu des propos fort irrespectueux à l’endroit de la secrétaire d’État américaine lors d’une réunion à huis-clos de l’APAIC, ce puissant lobby visant à soutenir Israël aux États-Unis : il aurait déclaré, comme le rapportent Ynet et Forward le 1er mars 2016 : «  Si nous ne pouvons pas dormir, Hillary ne dormira pas », alors même qu’il demandait aux participants à cette réunion de faire pression sur les États-Unis afin qu’ils soient plus agressifs envers l’Iran et son programme nucléaire. La source de cette information, un ancien employé du Département d’État, qui y a travaillé durant 30 ans, trouva, nous dit-on, « tout cela très inquiétant ».

Ce 21 mars 2016, Hillary Clinton a donné tous les gages nécessaires à l’occasion de la conférence annuelle de l’AIPAC, réaffirmant, bien entendu, que la sécurité d’Israël n’était « pas négociable », mais surtout qu’elle n’hésiterait pas à recourir à la force contre l’Iran si nécessaire. « Le prochain président devra être capable […] d’imposer de vraies conséquences à la moindre violation de (l’)accord  » sur la politique nucléaire de l’Iran entré en vigueur en janvier. « Nous emploierons la force si besoin  », a-t-elle promis devant un public conquis. Face à Trump, dont elle a stigmatisé la tiédeur, la volonté de rester neutre dans le conflit israélo-palestinien, Clinton a lancé à son auditoire qu’il y avait « une grande différence entre dire que Téhéran doit rendre des comptes et le faire vraiment  ».

Au final, dans ce conflit syrien, on observe donc une double motivation chez les opposants à Bachar el-Assad : certains des belligérants par procuration, tels l’Arabie saoudite et le Qatar, agissent pour maintenir leur domination sur l’Iran en tant qu’exportateurs d’énergies en direction du marché européen ; d’autres visent à contenir l’Iran principalement pour assurer la sécurité d’Israël. Dans le premier cas de figure, la Syrie paie son refus du pipeline qatari en 2009 et son choix du pipeline iranien en 2011 ; dans le second, elle paie son alliance, unique au Moyen-Orient, avec l’Iran, plus puissant qu’elle et dangereux à attaquer de front. « Tu es le maillon faible, au revoir  », ou quand la géopolitique du Moyen-Orient pourrait pratiquement s’expliquer avec la seule formule cynique et sadique de Laurence Boccolini.

Le « mythe » des rebelles modérés et le « leurre » de Daech

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Caroline Galactéros

Dans ce jeu de dupes, on est en droit de se demander, avec Caroline Galactéros, docteur en sciences politiques, colonel de la réserve opérationnelle, administratrice de l’ASAF et journaliste au Point, si la focalisation médiatique sur le groupe État islamique n’a pas pour fonction de nous faire oublier les autres groupes, tout aussi terroristes, qui œuvrent inlassablement au démembrement de l’État syrien. Dans un article du 6 mars 2016, publié sur le site de l’ASAF, elle enterrait profondément, en s’appuyant sur les propos du général Castres, « le mythe des rebelles modérés ». Un article décoiffant qui mérite d’être largement cité :

« La vérité finit toujours par être dévoilée. Ce sont au départ de simples “signaux faibles” […] et autres “bas bruits” qui deviennent peu à peu visibles jusqu’à irriguer entièrement le débat public et atteindre enfin le noyau dur des thèses officielles.

 

S’agissant des rebelles syriens, aimablement qualifiés depuis quelques années de “modérés”, nous en sommes encore au stade des “signaux faibles”, mais la situation évolue dans le bon sens. On ne peut que se réjouir du reportage “Un œil sur la Syrie” ([…] diffusé sur France 2 le 18 février) qui présente enfin un regard neuf sur le conflit syrien… cinq ans après son commencement. […]

 

Ainsi, le général Didier Castres, Sous-chef opérations de l’État major des Armées, a-t-il été auditionné le 16 décembre 2015 par la Commission des Affaires étrangères, de la Défense et des Forces armées du Sénat. Voici ce que l’officier français révèle au grand jour :

 

Les forces combattantes de Daech sont estimées à un effectif de 30.000 en Syrie et en Irak, dont 40 % de combattants étrangers. Ils sont opposés à 140.000 Kurdes du nord de l’Irak, 7.000 Kurdes syriens et 130.000 membres des forces de sécurité irakiennes. En outre, il existe en Syrie une constellation de combattants très divers de l’ordre de 100 000 personnes, dont la France estime que 80.000 d’entre eux appartiennent soit à des groupes terroristes désignés comme tels par les Nations unies, soit à des groupes salafistes extrémistes.

 

[…] Première information : la puissance de Daesh est largement surestimée dans nos médias. Avec seulement 30.000 hommes (d’autres sources parlent de 50.000) en Irak et en Syrie, l’Etat islamique n’est pas d’un poids considérable sur un plan militaire. Son expansion territoriale depuis trois ans montre ce que plusieurs observateurs syriens (dont l’archevêque d’Alep) ont déjà amèrement dénoncé : les Occidentaux ont beaucoup parlé, mais étrangement peu agi pour détruire cette hydre vert foncé.

 

Seconde information : si les membres de l’EI sont répartis de façon à peu près équilibrée entre l’Irak et la Syrie, on peut considérer qu’il y a entre 15 et 20 000 combattants de Daech présents principalement autour de Raqqa. C’est donc bien moins que les autres terroristes islamistes présents en Syrie, dont le général Castres nous dit qu’ils sont probablement autour de 80.000 dans les zones que nos médias et nos représentants politiques qualifient facilement de “rebelles”. On a donc un rapport de 1 à 4 entre les islamistes de l’État islamique et les “autres” (dont une écrasante majorité, autour du Front al-Nosrah, sont affiliés officiellement ou officieusement à al-Qaïda, berceau originel… de Daech). Les chancelleries occidentales, si elles tenaient compte des chiffres que leur fournit le renseignement notamment militaire, devraient en conséquence tenir des propos beaucoup plus proches de ceux tenus par Sergeï Lavrov ou… Bachar el-Assad lui-même. […]

 

Troisième information : il reste donc à peu près 20.000 rebelles dits “modérés” d’après le renseignement militaire français. C’est peu… d’autant qu’ils combattent dans les mêmes zones que les 80.000 “terroristes”, dont ils sont de facto les alliés sur le terrain. […]

 

La veille de cette édifiante audition du Général Castres, le 15 décembre 2015, le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian était lui-même auditionné devant cette même Commission du Sénat. Si l’on croise leurs deux déclarations, et compte tenu du fait que notre ministre ne pouvait ignorer ces informations du renseignement militaire, le grand écart devient inquiétant.

 

[…] comment croiser […] la déclaration du ministre de la Défense sur le renforcement de l’aide aux “insurgés” et celle du général Castres sur les 80.000 terroristes parmi les 100.000 “rebelles” sans conclure à l’impossibilité manifeste d’un tel croisement… sauf à comprendre que la France et les pays occidentaux soutiennent directement ou indirectement le terrorisme islamiste.

 

[…] Comment ne pas s’interroger sur la fonction de “leurre” de l’État islamique ? Daech et ses modes d’actions terrifiants et spectaculaires ne sont-ils pas au moins partiellement le paravent horrifiant qui cristallise l’attention populaire, médiatique et politique, la détournant ainsi d’une entreprise bien plus grave de déstabilisation profonde de la région et du monde. Daech fait oublier al-Qaïda qui agit en deuxième (et performant rideau), de manière rhizomique. Ses multiples avatars désormais labellisés “rebelles”, “insurgés”, ou “islamistes modérés” en sont par contraste, redevenus fréquentables et poursuivent leur démembrement méthodique de l’État. »

En focalisant l’attention publique sur le combat (assez mou) des forces occidentales contre Daech, et en entretenant le mythe de rebelles « modérés » (certes existants, mais très minoritaires et collaborant de fait avec les islamistes), on a habilement fait oublier le gros des « insurgés » que l’on soutient, et qui sont affiliés à Al-Qaïda. Daech a ainsi permis d’occulter le travail de sape mené en Syrie par les soi-disant « rebelles », composés en vérité à 80 % de terroristes reconnus comme tels.

D’autres articles ont récemment paru, qui tordent le cou à cette propagande. Le 15 mars 2016, Jamal Maarouf, ancien membre de l’Armée syrienne libre, déclarait dans Le Monde, que celle-ci était désormais « sous la coupe d’Al-Nosra » :

« Les chefs actuels de l’ASL sont obligés de composer avec Nosra, qui prélève une partie de l’aide humanitaire et militaire qui leur est envoyée. Les leaders de Nosra leur laissent les missiles TOW car ils ne sont pas bêtes. Ils savent que s’ils les saisissent, les livraisons cesseront aussitôt. Et ils ont besoin de ces missiles pour détruire les tanks du régime. En gros, Nosra dit à l’ASL où et comment les utiliser. »

RFK Jr. avait aussi, de son côté, dénoncé le portrait « délirant » fait par la presse de l’Armée syrienne libre, composée de bataillons unis de Syriens soi-disant modérés.

Le 21 décembre 2015, on apprenait en Belgique, dans Le Vif, qu’« une majorité des rebelles syriens [étaient] favorables à l’idéologie de l’EI ». L’information émanait d’un rapport du think tank Centre on Religion and Geopolitics, et avait été relayée par plusieurs médias britanniques, comme le Guardian le 20 décembre 2015. Extrait :

« Au moins 15 milices, représentant environ 65.000 combattants, pourraient combler un vide laissé par l’État Islamique. « L’Occident risque de réaliser une erreur stratégique en ne se focalisant que sur la lutte contre l’EI. Défaire l’organisation militairement ne mettrait pas un terme au jihadisme global […]« , estime le think tank, qui fait partie de la Faith Foundation de l’ancien Premier ministre Tony Blair.

 

« Le plus grand danger pour la communauté internationale ce sont les groupes qui partagent l’idéologie de l’EI, mais sont ignorés dans la bataille pour défaire l’organisation terroriste« , ajoute le Centre on Religion and Geopolitics. »

Mais, plus tôt encore, dès le 29 octobre 2015, c’est la députée non-inscrite de Vendée Véronique Besse, qui, à son retour de Syrie, où elle avait rencontré avec deux autres députés Bachar el-Assad, avait osé déclarer : « La France soutient des groupes modérés soi-disant modérés mais qui sont proches d’Al-Qaïda et donc proches de l’État islamique ». « La France soutient notamment Al-Nosra », avait-elle ajouté. Des propos qui lui avaient attiré les foudres de la présidente de la Commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale, Elisabeth Guigou. Cette dernière avait en effet « condamné avec force [d]es allégations scandaleuses », « indignes », qui étaient « la preuve directe [d’une] instrumentalisation par le chef du régime syrien, co-responsable de la poursuite de la guerre et de son cortège d’atrocités ».

Une rhétorique usée jusqu’à la corde, que déplorait également Caroline Galactéros dans son article, en notant que « le déni de réalité est un pêché fort répandu et [qu’]il reste plus facile d’accuser les journalistes de France 2 de reprendre la propagande du régime syrien que d’admettre un biais politique ou un déficit d’intelligence de situation (comme il fut d’ailleurs plus facile il y a quelques semaines d’accuser les journalistes de Canal + de reprendre la propagande du Kremlin dans leur reportage sur la révolution du Maïdan et la guerre civile ukrainienne dans le Donbass.  »

De la propagande organisée à la satire déguisée : une désinformation multiforme

La première victime de la guerre, entend-on parfois, c’est la vérité. En effet, chaque camp y va de sa désinformation pour tromper l’ennemi, et de sa propagande pour mettre les opinions publiques de son côté. Celui qui dit la vérité pourra ainsi facilement être discrédité en arguant qu’il reprend à son compte la propagande de l’ennemi. Salir le messager pour éviter d’avoir à considérer son message : la technique est connue.

Nous avons aussi vu, avec les e-mails mis en ligne par WikiLeaks, que des erreurs d’interprétation (de l’auteur du message ou de sa date) étaient possibles, qui constituaient un motif supplémentaire de désinformation (chacun reprenant à son compte l’interprétation erronée). Et c’est sans compter sur les sites spécifiquement dédiés à la propagande, que l’on ne détecte pas toujours au premier coup d’œil, comme nous l’avons vu dans un précédent article avec le cas d’AWD News.

Il est si facile de se faire piéger que c’est ce qui est arrivé au célèbre philosophe slovène Slavoj Žižek, dans un article paru le 9 décembre 2015 dans News Statesman, et intitulé « We need to talk about Turkey ». Voici ce qu’écrivait Žižek :

« En octobre 2015, Hakan Fidan, le chef de l’Organisation nationale du renseignement et l’allié le plus loyal du président turc, a condamné l’intervention russe en Syrie, accusant Moscou d’essayer de « réprimer » la révolution islamiste syrienne. « L’EIIL est une réalité et nous devons accepter que nous ne pouvons pas anéantir une création bien organisée et populaire telle que l’État islamique ; donc je recommande vivement à mes collègues occidentaux de revoir leur mentalité au sujet des courants politiques islamiques, mettre de côté leur mentalité cynique et contrecarrer les plans de Vladimir Poutine d’écraser les révolutionnaires islamistes syriens”, a déclaré Fidan dimanche, selon Anadolu News Agency. »

En fait, si l’on clique sur le lien censé renvoyer à l’Anadolu News Agency, on tombe sur un article de l’inévitable AWD News du 18 octobre 2015, qui, comme à l’accoutumée, ne renvoie pas vers la supposée source initiale. En l’espèce, cette source première n’existe pas : la déclaration d’Hakan Fidan est une pure invention de la part d’AWD News. Le site News Statesman a rapidement corrigé l’erreur, de manière transparente, avec une note au bas de l’article. L’agence de presse turque a également tenu à dénoncer cette désinformation.

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« Disclaimer » – World News Daily Report

Plus comique, on pouvait récemment lire au détour d’un site dissident, se présentant comme « un groupe de réflexion stratégique au profit de toutes les organisations patriotiques », qui « se donne pour objectif de faire émerger de nouvelles élites  », un article au titre aguicheur : « Edward Snowden affirme que Ben Laden serait toujours en vie », et dont la source était, cela ne s’invente pas, AWD News en date du 18 mars. La source originale, qu’une rapide recherche sur Google permet de retrouver, est en fait un article du site World News Daily Report, daté du 25 août 2015 et signé Barbara Johnson. La présentation de la journaliste, lanceuse de scoops, ne manque pas de saveur :

« Barbara Johnson est une jeune journaliste qui s’est fait un nom grâce à ses recherches minutieuses et son style d’écriture soutenu. Ancienne pornstar, elle a rapidement atteint le sommet dans sa nouvelle profession grâce à sa beauté et à ses compétences « sociales ». »

Vous l’aurez peut-être compris, Barbara Johnson, l’ancienne pornstar reconvertie avec succès dans le journalisme grâce à ses talents relationnels, n’existe pas… et World News Daily Report s’avère être un site 100 % satirique. Il faut certes fouiller un peu dans un recoin du site pour dénicher la vérité cachée ; c’est un court paragraphe dans la rubrique « Démenti » qui nous avertit :

« WNDR assume […] toute la responsabilité de la nature satirique de ses articles et de la nature fictive de leur contenu. Tous les personnages apparaissant dans les articles de ce site – même ceux basés sur des personnes réelles – sont entièrement fictifs et toute ressemblance entre eux et toute personne, vivante, morte, ou morte-vivante, serait purement miraculeuse. »

Ce site, discrètement loufoque, est régulièrement repris comme une source fiable, comme l’a fait le site alternatif Le Nouvel Ordre Mondial le 26 août 2015, en diffusant la pseudo révélation de Snowden sur Ben Laden. A en croire les statistiques affichés au-dessus de l’article, celui-ci aurait été « liké » 31.000 fois et partagé 93.800 fois sur Facebook (des chiffres colossaux), et retweeté 644 fois, ce qui fait suspecter une absence totale de vérification de la part de ces internautes, qui n’ont pas encore acquis les bons réflexes. Parmi les personnes qui ont fait circuler l’intox sur Twitter, on retrouve étrangement, non plus un philosophe star, mais un écrivain renommé : Régis Jauffret.

Au milieu des révélations qui abondent sur la Toile, entachées d’autant de désinformations, la morale du funambule s’affirme invariablement comme notre boussole la plus sûre. De l’audace face au conformisme, certes, mais de la réserve aussi face à toute information qui ne nous convient que trop bien, parce que sensationnelle, révélatrice d’un noir secret, ou que sais-je… Rien ne remplace la pratique, qui assouplit petit à petit l’esprit et le rend de plus en plus apte à affronter les périls. Sur le chemin, se forme – à son rythme – le citoyen vigilant, cauchemar des pouvoirs et pilier de la démocratie.

Trump veut « jeter Nicolas Sarkozy en prison » : décryptage d’une manipulation

Une déclaration tonitruante a rencontré un grand succès sur les réseaux sociaux depuis le début de la semaine. Pourtant, c’est une pure intox. Nous allons ici la décrypter et rappeler quelques règles simples pour ne jamais tomber dans ce genre de piège. Nous allons aussi faire connaissance avec un site assez particulier, à l’origine de la désinformation : AWD News. Un site si déroutant que même un journaliste qui s’était donné pour tâche de le comprendre s’y est cassé les dents. Plongée dans un univers où les propagandistes ne se reposent jamais.

Lundi 14 mars 2016, le site AWD News publie la première occurrence de la désinformation ; il s’agit d’un article intitulé « Donald Trump : il faut jeter Nicolas Sarkozy en prison pour avoir contribué à « l’expansion du terrorisme » ». L’article, comme l’a remarqué Buzz Feed ce mardi, a été supprimé, mais on le retrouve dans le cache de Google. En revanche, ce que Buzz Feed n’a pas vu, c’est que ledit article a réapparu le jour même sur AWD News, et se trouve donc toujours en ligne.

Voici ce que nous dit cet article :

« Donald Trump est un personnage étonnant. Le milliardaire, qui distille les déclarations provocantes, souvent taxées de racisme et de misogynie, a eu un mot négatif pour François Hollande.Interviewé cette semaine par un journaliste de Chicago Tribune lors d’une séance de dédicaces dans la Trump Tower à New York,Donald Trump fustige Nicolas Sarkozy.

 

A la question : « Que pensez-vous de Nicolas Sarkozy, Le millionnaire réplique:Je vais être très clair : je n’apprécie guère l’ancien président de la République.Je n’éprouve pas de compassion pour cet homme qui se pose aujourd’hui en victime.Si la France a aujourd’hui un problème avec sa classe politique elle a résolument un problème avec la place qu’occupe la prison dans son arsenal punitif.il doit être condamné pour aider les terroristes à s’installer en Lybie et pour avoir déstabilisé le monde. »

Fact checking : les règles d’or

La défiance face à ce genre d’article devrait être immédiate. Pourquoi ? D’abord, pour une simple question de forme : la mise en page est en effet défectueuse ; il n’y pas d’espace après les points et les virgules, on note l’oubli d’une majuscule («  .il doit  »), et une faute d’orthographe dans le mot « Lybie », qui s’écrit correctement ainsi : Libye. Cela ne fait pas très professionnel, ou simplement soigné même pour un amateur. Nous sommes, en outre, sur un site à peu près inconnu, et l’article n’est attribué à aucun auteur.

Ensuite, et surtout, l’article ne comporte aucun lien, qui pourrait renvoyer à la source de la déclaration supposée de Trump, en l’occurrence l’article du Chicago Tribune. Un article sensationnel, sans aucun lien, qui permettrait pourtant au lecteur de vérifier par lui-même très rapidement la fiabilité de l’information, c’est très mauvais signe.

Comme l’article nous donne deux indications précises, la source (le Chicago Tribune) et la date approximative de sa publication (« cette semaine  »), il est normalement très facile d’y remonter par soi-même. Il suffit d’une recherche sur Google ; par exemple avec les mots clés suivants : « Trump Sarkozy jail Chicago Tribune Libya » (en traduisant de préférence certains mots dans la langue originale, ici en anglais). On peut, en outre, limiter sa recherche aux résultats de moins d’une semaine, ou, pour être sûr de ne rien manquer, de moins d’un mois. Si notre recherche ne donne rien, c’est vraiment très mauvais signe. On est même à peu près certain d’avoir affaire à une intox.

Remarquez que l’opération de vérification décrite ici ne prend guère plus d’une minute (ou à peine plus si on prend vraiment son temps).

Il peut aussi facilement sauter aux yeux que, dans la déclaration attribuée à Trump, deux sujets se juxtaposent, qui n’ont pourtant aucun rapport : d’une part, la place occupée par la prison dans l’arsenal punitif français, et, d’autre part, l’aide de Sarkozy aux terroristes en Libye. On passe du coq à l’âne, d’une phrase à l’autre.

L’aspect très sensationnel et étonnant de la déclaration attribuée à Trump doit nous mettre en garde. Bien sûr, rien n’est impossible, mais ce genre de propos doit provoquer un réflexe en nous, celui de vérifier.

Pour essayer d’aller plus loin, on peut ensuite s’amuser à rechercher dans Google une phrase de l’article, par exemple : « Je n’éprouve pas de compassion pour cet homme qui se pose aujourd’hui en victime ». Et là, quelle surprise lorsque vous découvrez la même phrase dans un article de Rue89, datant du 5 juillet 2014, et intitulé : « Ne jetez pas Nicolas Sarkozy en prison ! ». L’article est signé Samuel Gautier, ancien chargé d’enquêtes à l’Observatoire international des prisons (OIP).

En lisant cet article, on découvre d’autres passages communs avec l’article de AWD News :

« Je vais être très clair : je n’apprécie guère l’ancien président de la République. […] Je n’éprouve pas de compassion pour cet homme qui se pose aujourd’hui en victime […]. Si la France a aujourd’hui un problème avec sa classe politique […], elle a résolument […] un problème avec la place qu’occupe la prison dans son arsenal punitif. »

On retrouve là, au mot près, la supposée déclaration de Donald Trump. AWD News a donc fait un simple copié-collé, en supprimant, au milieu de ces phrases, quelques passages trop contextualisés, qui ne pouvaient pas être exploités dans l’intox. Seul ce passage a été ajouté, dans un français approximatif d’ailleurs : « il doit être condamné pour aider les terroristes à s’installer en Lybie et pour avoir déstabilisé le monde ». En effet, il eut été plus juste d’écrire : « il doit être condamné pour avoir aidé… ».

Bref, nous sommes là en présence d’un cas d’intox particulièrement grossier et qu’un œil un minimum exercé doit repérer presque instantanément.

Tombés sous le charme de la propagande

Pourtant, combien de sites et d’internautes sont tombés dans le panneau ! Selon Buzz Feed, la phrase attribuée à Donald Trump aurait été partagée plus de 5000 fois sur Facebook. Nous n’avons pas pu vérifier ce nombre, mais, comme l’exemple ci-dessous le montre, la fausse information a de toute façon été beaucoup partagée. Sara Kiani, nous y reviendrons plus loin, est l’une des ambassadrices de charme d’AWD News sur les réseaux sociaux.

Sur Facebook, un relais d’information pourtant généralement pertinent comme Jean Bricmont a ici relayé l’intox. Il a un peu vite partagé la publication d’un autre utilisateur, qui, dans un second temps, alerté par un commentateur, a rectifié son post en signalant qu’il s’agissait d’un « fake ».

Sur Twitter, l’intox apparaît pour la toute première fois, le 14 mars, dans un tweet d’une certaine Maria Luis, qui œuvre clairement pour le compte d’AWD News. La jeune femme se présente comme « journaliste indépendante/un vrai journaliste est un chômeur  ». On reconnaît là la pensée d’Alain Soral, selon laquelle « un journaliste français c’est soit une pute, soit un chômeur » ; ce clin d’œil est vraisemblablement fait pour séduire le public de Soral (le propagandiste cherche en effet à créer une complicité avec sa cible). Durant cette journée du 14 mars, le même tweet sera envoyé à différents destinataires, choisis selon leurs profils (contestataires, anti-système), à 74 reprises ! Vérifiez, j’ai compté !

Un matraquage qui porte forcément un peu ses fruits. Parmi les relais de la fausse information, on remarque de nombreux sympathisants du Front national (comme ici), qui cumulent un fort rejet de Nicolas Sarkozy et un goût de plus en plus marqué pour Trump, depuis que Jean-Marie Le Pen a déclaré, le 27 février, que, s’il était Américain, il voterait pour lui. Mais on note tout aussi bien le manque de vigilance d’une journaliste de la radio Africa n°1. Ailleurs, sur la Toile, l’intox est notamment diffusée par Press TV, un média iranien, News360X, Les moutons enragés, ou encore des médias africains : Abidjan TV, Africa Voice, Free Congo, Afropages… ce dernier site semblant avoir un partenariat avec AWD News.

On comprend aisément pourquoi tant d’internautes se sont laissés avoir : ils avaient tellement envie de croire à cette information, c’était si beau, qu’un homme puissant comme Trump, peut-être le futur président des États-Unis, dise ses quatre vérités à Sarkozy et se fasse le porte-voix de millions d’individus qui pensent, sans pouvoir le dire face à un large public, que l’ancien président de la République mériterait la prison pour avoir déstabilisé la Libye et engendré le chaos que l’on connaît aujourd’hui. Mais, en l’occurrence, c’était trop beau pour être vrai. C’est le piège du web et des réseaux sociaux, de nous permettre de relayer à toute vitesse les informations qui nous plaisent… mais qui ne sont pas toujours vraies.

Pourquoi les désinformateurs ont-ils lancé cette intox à ce moment-là ? Peut-être parce que plusieurs articles venaient de paraître, peu de temps auparavant, qui rapprochaient les deux protagonistes. Dans ces articles, on apprenait que Nicolas Sarkozy cherchait à s’inspirer de Donald Trump. Ainsi, Le Monde du 5 mars titrait sur Trump, le « nouveau modèle » de Sarkozy. Quant au Plus du 6 mars, il titrait : « Sarkozy se rêve en candidat anti-système, comme Trump. Pas crédible une seconde ». Les lanceurs d’intox escomptaient peut-être que, l’intérêt des lecteurs étant déjà éveillé par cette actualité, ils allaient, en tapant les noms « Trump Sarkozy » dans leurs moteurs de recherche, tomber avec une plus forte probabilité sur leur article malveillant.

Qui se cache derrière AWD News ?

On ignore tout de l’identité de ceux qui ont monté cette intoxication médiatique. Le site AWD News ressemble en effet à une énigme. On ne sait pas qui l’anime. Vous y trouvez bien cette mention en bas de page : « About AWDNEWS », mais elle n’est pas cliquable. Aucune information n’est donnée sur la nature de ce média, ses fondateurs, ses journalistes, si tant est qu’il y en ait. En effet, la plupart des articles semblent être de simples reprises d’autres sites, du pur plagiat, comme ce copié-collé d’un entretien de Julian Assange avec Ignacio Ramonet (dont la source n’est même pas mentionnée).

Il serait fastidieux de passer chaque article en revue, mais aucun ne paraît être original. On vous propose même un article intitulé « La Turquie menace la France de sa colère », daté du 17 février 2016, qui s’avère être la reprise pure et simple d’un article du Monde intitulé « Coup de froid entre la France et la Turquie » (seul le titre change) et daté… du 12 décembre 2011 ! Ou encore, AWD News publie le 23 janvier 2016 un article intitulé : « Israël menace de bombarder les cargaisons d’armes russes vers la Syrie » ; c’est, au mot près, le même texte qui a été publié sur un autre site… le 30 mai 2013. Et, plus récemment encore, le 9 mars, on nous apportait la preuve que Sarkozy avait touché de l’argent de Khadafi pour sa campagne de 2007… en nous ressortant, mine de rien, un article paru le 13 novembre 2015 dans L’Obs. On pourrait multiplier les exemples. Pour s’en rendre compte, il suffit de prendre n’importe quelle phrase d’un article d‘AWD News et de le rentrer dans votre moteur de recherche. Les plagiats apparaissent alors au grand jour.

Tel semble donc être le fonctionnement général de ce site, qui a tous les traits d’un agrégateur d’informations, même s’il le cache à ses lecteurs : dupliquer des articles, ou des débuts d’articles, parus ailleurs, sur une myriades de sites plus ou moins fiables, sans aucun lien, aucune source, et en ne tenant aucunement compte de leur date de première parution. On peut ainsi vous raconter, comme si elle s’était passée hier, une histoire qui date en réalité de plusieurs années. Parfois on prend la peine de changer le titre de l’article d’origine, parfois non. La seule restriction à cette duplication effrénée, c’est que tous les articles doivent s’inscrire dans la ligne éditoriale d’AWD News. Quelle est cette ligne ? Un passage en revue des articles révèle une ligne clairement anti-américaine, anti-israélienne, anti-saoudienne, anti-qatarie, anti-turque, anti-Daech, anti-allemande, anti-Hollande et anti-Sarkozy, pro-russe, pro-iranienne, pro-Hezbollah, pro-Assad. La désinformation que nous avons analysée apparaît étrangement comme une exception, du moins après une première approche des contenus. Le site, en dépit de son indigence, possède suffisamment de moyens pour exister en cinq langues : anglais, français, espagnol, allemand, italien.

Comment savoir qui se cache derrière ce site, et quels intérêts il sert ? Les Debunkers de Hoax ont cru avoir résolu l’énigme, dans un article du 14 septembre 2014 : « Ce site de désinformation appartient au journal « al bayan » basé a Dubaï. C’est un organe de propagande officiel dirigé par le gouvernement en place des Émirats Arabes Unis ». Cette révèlation est censée provenir de cette page : https://who.is/whois/http:/awdnews.com. Une allégation qu’on retrouve dans un message d’un certain Barry Grossman, posté sur Facebook le 31 juillet 2014 : « he AWDNews.com domain is registered to the al Bayan Magazine owned by the Dubai Media Inc, the control of which is associated with the Dubai royal family. At least somebody is trying to make it look like it is connected with al Baya and the Qatar royal family ». Grossman, dont on trouve une biographie en anglais ici, se présente comme un avocat international canadien, et intervient régulièrement pour commenter l’actualité dans différents médias iraniens.

Une enquête mi-figue mi-raisin

Le 29 janvier 2016, un journaliste s’est finalement décidé à enquêter sur cet « intrigant site internet de désinformation ». Il s’agit de Romain Mielcarek, pour Radio France Internationale. Son article, louable dans son intention et porteur d’espoir, commence malheureusement mal :

« Le président Hollande « coupable de haute trahison ». Le Pentagone qui « prépare une guerre contre la Russie« . Ou encore l’Arabie saoudite et Israël qui seraient « sur la même longueur d’onde« . Ce sont quelques-unes des affirmations qu’on peut lire sur le site AWD News. Ses cibles sont systématiquement les mêmes : Israël, les Etats-Unis, l’Europe, la Turquie et l’Arabie saoudite. Et les pays héroïsés sont presque toujours l’Iran, la Syrie et la Russie.

 

Militant ou manipulateur ? En tout cas, ce site produit des articles particulièrement tranchés qui se présentent comme des enquêtes de presse. Les sources sont toujours présentées de manière floue, peut-être pour que l’on ne puisse pas les remonter. De rapides vérifications montrent qu’elles sont en général largement interprétées ou déformées. Exemple avec cet article du 28 janvier, qui cite Foreign Policy comme partenaire d’AWD News, affirmant que les Etats-Unis préparent des plans de guerre contre la Russie. Sauf qu’en cherchant, on retrouve effectivement sur la source américaine un article vieux d’un an évoquant des « plans », qui sont en réalité des simulations visant à entraîner les forces américaines. Des scénarios qui opposent une équipe « bleue » et une équipe « rouge » et dont les dernières versions sont inspirées des conflits récents en Géorgie et en Crimée. Foreign Policy explique très bien comment de tels scénarios permettent de rejouer des batailles qui ont déjà eu lieu, ou de tester des situations probables allant d’une guerre contre la Corée du Nord… jusqu’à une invasion de zombis.

 

Les auteurs d’AWD News auraient-ils tout simplement mal compris les propos du site américain ? Peu probable : de telles interprétations sont récurrentes et souvent caricaturales. »

Première remarque : s’il y a bien un reproche qu’on pouvait s’éviter de faire à ce site, c’était bien d’avoir ses cibles systématiques, et ses pays héroïsés, car nos grands médias sombrent malheureusement trop souvent dans le même travers. Et il ne vient alors à l’idée d’aucun journaliste de ces médias de déplorer leurs propres cibles systématiques : l’Iran, la Syrie et la Russie, et leurs propres pays héroïsés, ou, du moins, fortement épargnés : Israël, les États-Unis, l’Europe, la Turquie et l’Arabie saoudite. AWD News ne fait que pratiquer une contre-propagande, certes un peu plus voyante que l’autre.

Plus grave : le journaliste veut prouver que le site déforme ses sources. Et, pour ce faire, il donne un article en exemple. Mais, d’emblée, en écrivant qu’ADW News cite Foreign Policy comme son partenaire, il montre qu’il n’a pas compris le principe même du site, qui est d’agréger des articles, et non pas de les écrire. La première phrase de l’article : « Selon les informations de notre partenaire Foreign Policy… » n’est évidemment pas le fait d’un journaliste d’AWD News, qui n’en compte probablement pas, mais celui du journaliste qui a été plagié par AWD News. Une simple recherche sur Google permet de remonter à la source : un article de Slate, qui se trouve être la traduction d’un article de Foreign Policy, signé Julia Ioffe. C’est donc Slate qui est partenaire de Foreign Policy. L’article, d’aillleurs, est bel et bien intitulé « Comment le Pentagone se prépare à une guerre contre la Russie », et commence par ces mots : « Selon les informations de notre partenaire Foreign Policy… ». AWD News n’a donc pas « mal compris les propos du site américain », comme le pense Mielcarek après avoir lu l’article original en anglais, il ne les a pas déformés ou interprétés, pour la bonne raison qu’il n’a pas eu à consulter ce site américain ; il a seulement recopié le début de l’article en français (que Mielcarek n’a pas trouvé), sans y toucher un mot, ni la moindre virgule.

Évidemment, cette incompréhension étant générale, les deux autres exemples que donne Mielcarek tombent également à l’eau. Le premier articulet sur François Hollande ne constitue que le tout début d’un long article publié par Sylvain Baron sur son blog. Quant à l’article sur Israël et l’Arabie saoudite, il ne fait que reprendre un article du média iranien Sahar. Il est préoccupant, tout de même, qu’un journaliste qui prétend faire une enquête sur le web peine à faire une simple recherche sur Google. Car il n’est pas difficile de remonter à la source de tous ces articles ; il suffit, on l’a déjà dit, d’en prendre un court passage et de le rentrer dans son moteur de recherche. Cela prend environ 10 secondes.

La suite de l’enquête est heureusement plus intéressante. L’auteur relève que « plusieurs personnes relaient la production d’AWD News sur les réseaux sociaux. Côté francophone, il s’agit chaque fois de charmantes jeunes femmes aux photos de profil particulièrement séduisantes, singulièrement exotiques, pour la plupart. » Maria Luis, que nous avons déjà rencontrée, en fait partie. Mielcarek l’a jointe. Membre d‘AWD News, elle lui a garanti que le site était totalement indépendant, mais refusa de lui répondre concernant les financements ou la direction de l’entreprise.

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Charmante ambassadrice d’AWD News sur Twitter

Une autre de ces jeunes femmes se fait appeler Sophie Alvarez (voir l’une de ses interventions en commentaire de cet article du site Réseau International). Elle assure à Mielcarek qu’elle est journaliste et qu’elle réside en Turquie, à Istanbul. Originaire de France, elle lui confie son amour de l’Iran, même si elle n’y est jamais allée. Elle évoque aussi son faible niveau linguistique. Le journaliste lui annonce alors avoir des amitiés iraniennes, ce qui va étrangement provoquer chez son interlocutrice un « changement radical de discours ». Elle prétend soudainement avoir vécu en Iran, à Téhéran, durant deux ans, et avoir travaillé comme traductrice en anglais, mais aussi avoir étudié le perse à l’université de Téhéran. « Pourquoi tant d’incohérences dans son discours ? », se demande Mielcarek. « Probablement parce qu’il est en grande partie faux, tout comme ses photos de profil, volées à une certaine Rose-Marie N. et que l’on retrouve sur son CV en ligne  ». En effet, celle qui se présente sous le nom de Sophie Alvarez a usurpé sur son profil Facebook la photo d’une autre jeune femme, qu’on retrouve sur le réseau professionnel Linkedin.

Sur Facebook, les petites mains de la propagande d‘AWD News ont toutes le même profil : belles nanas aguicheuses, comme Sara Kiani et Mahnaz Hund, qui appâtent les mâles avec leurs photos (et ça marche : respectivement 1762 et 1408 « amis »), et qui distillent ensuite des liens vers le site dont elles sont les discrètes ambassadrices. A noter que, comme Sophie Alvarez, Mahnaz Hund usurpe les photos d’une autre, en l’occurrence la chanteuse iranienne Sahar (qui a l’avantage de ne pas être connue en France, et dont on retrouve les photos ici).

Mielcarek a, lui aussi, farfouillé sur le web pour remonter jusqu’au propriétaire de ce site aux méthodes plus que douteuses. Le résultat de sa quête diffère de celui de Barry Grossman et des Debunkers de Hoax. Il découvre en effet sur les hébergeurs des noms de domaine d’AWD News que le site a été « enregistré à Berlin comme propriété d’un certain Kevin Middelkoop ». Mais, là encore, « il s’agit d’un faux nom, dont l’adresse mail est elle-même reliée à Yavar Sherafat… résidant à Téhéran ». Cet homme serait, selon le journaliste, le propriétaire du site. Nous voici donc désormais à Téhéran, et non plus à Dubaï comme précédemment. Sollicité par le journaliste de RFI, Yavar Sherafat restera muet. « Impossible, à ce stade, de dire si derrière ce site se cache un État ou une officine privée  », conclut Mielcarek.

Ces autres petits soldats de l’information

Reconnaissons que nous n’avons pas pu faire le tri entre le vrai et le faux dans ces différentes investigations… Une ultime recherche nous emmène sur la liste des « sites conspirationnistes », grand fatras où l’on retrouve jetés dans le même sac une multitude de sites (1203 à ce jour !) qui, pour certains, ont le malheur de ne proposer qu’une information un peu différente de celle des médias dominants. Les nouveaux inquisiteurs ont même réussi à y placer des sites comme Reporterre de Hervé Kempf, Les Gentils Virus pour la Démocratie, ou encore Semeurs Cueilleurs, une ONG qui s’est donnée pour but de favoriser la préservation de la bio-diversité et des semences reproductibles. Au 115e rang de cette liste effrayante, on trouve notre site. Un nouveau nom apparaît, en guise de propriétaire : Mohammad Ghalamchi.

Une recherche sur ce nom ne nous apprendra rien de plus.

En conclusion : AWD News est clairement un site de propagande, qui fait feu de tout bois, publie tout et n’importe quoi, du moment que cela sert sa cause. L’important, de son point de vue, n’est pas tant l’article qu’il publie (dont il ne recopie souvent que le début, sans lien pour lire la suite) que son titre, qu’il va dupliquer sur les réseaux sociaux. Bien des gens ne lisant que les titres des articles, en particulier sur Twitter, ils les diffusent sans trop réfléchir à leur communauté, simplement parce que ces quelques mots les satisfont, portent un message qu’ils partagent.

AWD News cherche manifestement, comme le note Romain Mielcarek, « à instrumentaliser les colères pour faire passer [ses] messages ». « On les retrouve ainsi, note-t-il, sur des pages traitant du conflit israélo-palestinien, de la guerre en Syrie, d’Afrique ou encore de Dieudonné ». D’où le succès relatif de la désinformation concernant Trump et Sarkozy ; la déclaration choc du milliardaire new-yorkais sur l’ancien président français, haï par une partie de la population, valait bien qu’on la partage ou qu’on la « like » (sa vérité n’avait presque aucune importance). L’intox était l’occasion de communier dans une exaspération et un rejet communs.

Pour servir cette propagande, des jeunes femmes aux profils alléchants, derrière lesquelles se cachent peut-être, allez savoir, des messieurs un peu moins alléchants, et qui twittent, postent et lâchent leurs coms plus vite que leur ombre. Ces autres petits soldats du journalisme manient-ils au moins leur clavier par conviction ? Ou n’est-ce pour eux qu’une mission purement alimentaire ? Quels destins peuvent bien se dissimuler derrière les Sophie Alvarez et autre Maria Luis ? Leurs témoignages sont les bienvenus.