Moscou 1999 : le 11-Septembre russe

Garry Kasparov a pointé une possible responsabilité de Vladimir Poutine dans l’attentat qui a frappé Saint-Péterbourg le 3 avril 2017. Nous avons vu que son argumentation ressemblait en tout point à celle de nombreuses personnalités, que les médias ont coutume de qualifier de « conspirationnistes » ; or, Kasparov n’a pas été affublé de ce qualificatif, et son discours a même été complaisamment relayé par CNN et Newsweek. D’où l’idée d’un « complotisme bon teint« . Ses soupçons se fondent sur une série d’attentats qui ont émaillé le règne de Poutine, et qui auraient servi ses intérêts. Ils se fondent surtout sur les attentats qui ont ensanglanté Moscou en 1999, et qui ont précédé de peu l’arrivée au pouvoir de Poutine. 18 ans plus tard, des chercheurs tentent péniblement, au milieu des gravats d’une histoire officielle en partie dynamitée, de faire surgir une « vérité » que très peu semblent disposés à entendre. Leur combat, comme leur objet d’étude, peuvent nous renvoyer, sur bien des points, à la quête de vérité concernant les attentats du 11 septembre 2001.

Cet article est la suite de Attentat de Saint-Pétersbourg : Kasparov accuse Poutine [un complotisme bon teint ?], paru le 19 avril 2017 sur AgoraVox.

Kashira Highway

Kashira Highway, Moscou, 14/09/1999

Il serait facile de railler le « complotisme » de Kasparov en ayant recours à une analyse d’ordre psychologique, du type de celle que l’on a pu lire récemment sous la plume du sociologue Gérald Bronner dans Pour la Science d’avril 2017 :

« Aux États-Unis, trois chercheurs en science politique – Christina Farhart, Joanne Miller et Kyle Saunders – ont fait récemment une curieuse constatation. Alors que dans ce pays, les partisans du Parti républicain sont statistiquement plus enclins à endosser des théories du complot que les Démocrates, la tendance paraît s’inverser ces derniers mois.

 

Immédiatement après les élections de novembre, une enquête sur un échantillon représentatif a en effet montré que la disposition à croire des énoncés conspirationnistes classiques a augmenté chez les Démocrates, alors qu’elle a baissé chez les Républicains, passant de 28 % à 19 % ! L’enquête portant sur l’adhésion aux mêmes énoncés, comment expliquer cette curiosité sociologique ?

 

Ceux qui se sont penchés sur les mythologies du complot ont parfois expliqué que le sentiment de perte de contrôle, de vivre dans un environnement sur lequel on ne pouvait plus agir, favorise les propositions intellectuelles de type conspirationniste, lesquelles visent à expliquer les phénomènes du monde comme étant dus à des volontés puissantes et occultes.

 

En ce sens, les interprétations conspirationnistes permettent d’évacuer le caractère arbitraire des événements en les rapportant à des intentions. Depuis la victoire de Donald Trump, les électeurs démocrates, conscients de ne plus être dans le camp des vainqueurs, développeraient donc un peu plus cette appétence pour des modes d’explication donnant un sens à ce sentiment de dépossession. »

Kasparov appartient, dans la Russie de Poutine, au camp des perdants (il a, en outre, essayé de s’opposer à lui et a échoué) ; il peut donc être plus enclin qu’un autre à imaginer de sombres conspirations rendant compte de son échec face à un ennemi tout-puissant. Pourtant, le possible biais psychologique de Kasparov ne nous dit rien de la véracité ou de la fausseté de ses croyances. C’est pourquoi il faut se pencher sur ces attentats de 1999, sur l’examen des faits. Un examen qui reste, à ce jour, extrêmement sensible…

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David Satter

En effet, pas plus tard que le 19 janvier 2017, une conférence du journaliste américain David Satter (par ailleurs chercheur à l’Hudson Institute), qui devait se tenir au Centre de recherches internationales (CERI), à Sciences Po, a été annulée en dernière minute, sans explication. Elle devait porter sur les ressorts terroristes du régime de Vladimir Poutine. Selon Le Monde, « la direction du CERI aurait préféré appliquer un principe de précaution, étant donné le risque de rétorsion du régime russe envers Sciences Po et ses étudiants engagés en programmes d’échanges. L’un des chercheurs du CERI, inquiet, aurait plaidé avec succès auprès de la direction contre la venue du journaliste, arguant que l’image critique du laboratoire qui en aurait découlé pouvait être préjudiciable aux doctorants qui travaillent sur la Russie au CERI« .

Un épisode fondateur entouré de mystères

Revenons donc sur les tragiques événements de 1999 en Russie. Entre le 31 août et le 16 septembre 1999, une série de cinq attentats, dont quatre contre des immeubles d’habitation, a eu lieu dans plusieurs villes de Russie, qui ont fait 293 morts et un millier de blessés. Le 31 août, à Moscou, une bombe explose sur une place tuant une personne et en blessant une quarantaine. Le 4 septembre à 9h40, à Bouïnaksk (Daghestan), une voiture piégée explose près d’un immeuble de cinq étages logeant des militaires russes et leurs familles : 64 personnes sont tuées et 133 blessées. Le 9 septembre, peu après minuit, 300 à 400 kg d’explosifs détonnent au rez-de-chaussée d’un immeuble du sud-est de Moscou. Le bâtiment de neuf étages et 108 appartements est détruit : 94 personnes périssent et 249 autres sont blessées. Le 13 septembre, une puissante bombe éclate à 5h dans un sous-sol d’un immeuble sur la route de Kachirskoïé dans le sud de Moscou. Le bâtiment de huit étages s’effondre : 118 personnes meurent et 200 sont blessées. Le 16 septembre à 5h, un camion piégé explose près d’un complexe d’appartements de neuf étages dans la ville de Volgodonsk au sud de la Russie, tuant 17 personnes et en blessant 69.

Le 22 septembre au matin, à Riazan, à environ 200 km au sud-est de Moscou, survient un incroyable incident, que nous décrit la spécialiste de la Russie Amy Knight :

« Les habitants d’un immeuble avaient signalé un insolite remue-ménage dans la cave et vu trois personnes dans une voiture aux plaques d’immatriculation partiellement camouflées décharger des sacs dont ils n’avaient pu distinguer le contenu. À son arrivée, la brigade anti-bombe découvrit que lesdits sacs ne contenaient pas seulement du sucre mais aussi des explosifs, notamment de l’hexogène, reliés à un détonateur.

 

Après avoir été examiné, l’ensemble fut expédié à Moscou par la section locale du FSB. L’immeuble fut totalement évacué. Les autorités locales retrouvèrent la voiture utilisée par les trois hommes, une Lada blanche, dans un parking situé à proximité. À leur grand étonnement, la piste des plaques d’immatriculation remontait au FSB. Et quand ils appréhendèrent deux des suspects, il s’avéra rapidement qu’ils étaient membres de l’agence. On les libéra presto, sur ordre de Moscou.

 

Après un jour et demi de silence, Patrouchev [directeur du FSB] annonça à la télévision qu’il s’agissait d’une fausse bombe, utilisée au cours d’un « exercice », et que les sacs ne contenaient que du sucre. La branche du FSB de Riazan et la police régulière, qui avaient ratissé la ville à la recherche d’autres explosifs, s’indignèrent. Comme l’expliqua un responsable de la police, « nos tests préliminaires ont montré la présence d’explosifs… Pour autant que nous sachions, le danger était réel. »« 

La Douma a rejeté en 2000 deux motions demandant une enquête parlementaire sur cet incident et mit au secret les documents relatifs à celle-ci pour les 75 prochaines années. Lors d’une conférence en 2016, le journaliste David Satter affirma que la plupart des personnes qui avaient enquêté sur l’incident de Riazan avaient été assassinées.

Le 24 mars 2000, l’émission Independent Investigation, sur la chaîne russe NTV, traita de l’incident, mettant face à face des habitants de l’immeuble de Riazan visé par le soi-disant exercice et des représentants du FSB. On constate que les habitants ne sont pas du tout convaincus par l’explication officielle, pas plus d’ailleurs que d’anciens chefs locaux du FSB présents sur le plateau. Des extraits de cette émission sont visibles dans le documentaire Assassination of Russia, réalisé à partir du livre Blowing Up Russia : Terror from Within.

Dans ce film, on voit que les autorités russes elles-mêmes se sont emmêlées les pinceaux pour expliquer l’incident de Riazan. Le 24 septembre 1999, Vladimir Rushailo, le ministre de l’Intérieur, déclare qu’un véritable attentat terroriste a été déjoué à Riazan. Vladimir Poutine, alors Premier ministre de Boris Eltsine (après avoir dirigé le FSB entre le 25 juillet 1998 et le 9 août 1999), donne la même version et en profite pour saluer la vigilance des habitants de Riazan. Le même jour, Nikolai Patrushev, le directeur du FSB, rectifie et affirme qu’il s’agissait en réalité d’un exercice, et qu’en lieu et place des explosifs, il n’y avait que du sucre. Ce changement de version tient au fait que les poseurs de bombe venaient tout juste d’être arrêtés et identifiés comme des agents du FSB.

Les attentats de 1999 ont été officiellement attribués à des indépendantistes tchétchènes : « Immédiatement après l’explosion du 13 septembre, rapporte Amy Knight, Poutine affirma que les responsables des attentats commis dans la ville daghestanaise de Bouïnaksk et à Moscou étaient très probablement des terroristes liés à Oussama Ben Laden qui avaient suivi un entraînement en Tchétchénie. » Comme le souligne John B. Dunlop, chercheur à la Hoover Institution, dans The Moscow Bombings of September 1999, ces attaques furent « le 11 Septembre des Russes » ; elles suscitèrent, écrit Knight, « une phobie du terrorisme – assortie d’un désir de vengeance contre les Tchétchènes« . La journaliste Sophie Shihab qualifiera les attentats de 1999 d’« épisode fondateur du nouveau régime russe » dans Le Monde du 17 novembre 2002 ; en effet, ils participèrent à l’accession triomphale de Vladimir Poutine à la présidence le 7 mai 2000.

Sophie Shihab note que ces attentats recèlent « tant de mystères et de contradictions que la question n’en finit pas de se poser : et si cette série d’attentats n’était qu’une machination ? » Pour BiblioObs, le 13 octobre 2013, la question ne se pose même pas : ces attentats « ont été commis par les services de sécurité russes sous l’égide d’un certain Vladimir Poutine. (…) L’accablante énumération des faits rapportée par le spécialiste de la Russie John B. Dunlop dans un livre paru aux Etats-Unis en 2012 ne laisse plus de place au doute : déclarer la guerre à la Tchétchénie sous un prétexte mensonger a permis à un premier ministre fraîchement nommé par le clan Eltsine de se hisser au pouvoir. »

Selon David Satter, ce « coup d’État«  organisé par le FSB aurait eu pour but de protéger Boris Eltsine et sa famille de possibles poursuites criminelles, en plaçant à la tête du pays un homme de son clan, qui lui garantirait l’immunité. Compte tenu de l’impopularité d’Eltsine à la fin de son mandat (2 % d’opinions favorables), son candidat n’avait aucune chance de l’emporter… à moins d’une provocation. Les attentats détournèrent la colère populaire de l’oligarchie corrompue pour la rediriger vers les Tchétchènes. Poutine lança la guerre contre les supposés terroristes et devint le « sauveur de la Russie« .

La théorie de l’opération sous faux drapeau ne fait certes pas l’unanimité parmi les chercheurs, comme on peut le voir sur Wikipédia ; il est néanmoins possible de l’émettre, au moins aux États-Unis, et, dans une moindre mesure, en France (l’annulation de la conférence de Satter à Sciences Po nous montre bien que l’on marche là sur des œufs).

Des ressemblances avec les attentats du 11 septembre 2001


Les tenants de cette théorie font d’ailleurs souvent la comparaison entre les attentats de 1999 et ceux du 11-Septembre, essentiellement pour dire que là où les autorités russes se sont montrées réfractaires à toute enquête, les autorités américaines se sont montrées ouvertes et, avec bonne volonté, ont fait toute la lumière sur les événements de 2001 ; c’est ce qu’écrit par exemple Amy Knight :

« Mais, à la différence du gouvernement américain, les autorités russes ont contrecarré toutes les tentatives d’investigation sur les commanditaires et les causes de ces violences. Ce que la journaliste Ioulia Kalinina a formulé ainsi : « Les Américains, quelques mois après le 11 septembre 2001, savaient déjà tout – qui étaient les terroristes et d’où ils venaient… Nous, en général, nous ne savons rien. » »

On rappellera ici à Amy Knight que l’administration Bush ne voulait pas, de prime abord, d’une commission d’enquête, et que ce n’est que sous la pression des familles de victimes qu’elle a finalement cédé. On lui rappellera aussi que la Commission fit l’objet d’obstructions répétées de la part de la Maison Blanche et des services gouvernementaux, compromettant (aux yeux mêmes de l’ancien directeur du FBI Louis Freeh) la crédibilité du rapport final, au point que le vice-président de la Commission, Lee Hamilton, affirma qu’elle avait été «  mise en place pour échouer  ». Le journaliste d’investigation Fabrizio Calvi m’avait d’ailleurs confié en 2011 que la commission d’enquête était, à ses yeux, « la Commission des omissions« . Il paraît donc plus juste de dire que l’opacité est évidente en Russie, assumée, tandis qu’elle est plus subtile aux États-Unis, où elle se drape dans les oripeaux de la transparence.

Le 11-Septembre russe et le 11-Septembre américain peuvent cependant être comparés sur de nombreux autres points. Si les deux événements n’ont pas laissé la même emprunte dans la mémoire collective, leurs similitudes, tant de leur réalité objective que dans l’interprétation que leur ont donnée des « chercheurs de vérité », sautent aux yeux. La comparaison entre les deux événements n’a pas pour fonction de suggérer que nous aurions affaire à deux opérations sous faux drapeau (dans le cas américain, du fait de l’implication avérée de terroristes d’Al Qaïda, une éventuelle manipulation interne ne pourrait pas être une simple opération sous faux drapeau, où le coupable désigné est en vérité totalement innocent), mais de mettre en évidence que certaines des questions, très légitimes, que l’on peut se poser sur les attentats de 1999 devraient pouvoir se poser, avec la même assurance (car fondées sur des bases assez semblables), sur ceux de 2001. D’autres questions, en revanche, ne sauraient, si l’on fait preuve de rigueur, être transposées d’un événement à l’autre.

Dans les deux cas, nous avons affaire à des attaques multiples (cinq, étalées sur deux semaines, dans le premier cas, quatre, étalées sur deux heures, dans le second), où des immeubles se sont effondrés. Dans les deux cas, les attentats ont servi de prétextes pour déclencher des guerres : la seconde guerre de Tchétchénie et la seconde guerre d’Irak (après celle d’Afghanistan). A chaque fois, ce sont des jihadistes liés à Oussama Ben Laden qui ont été désignés comme responsables. En Russie, comme aux États-Unis, les attentats ont été perçus comme des événements fondateurs d’une nouvelle ère (la « guerre contre le terrorisme ») et d’un nouveau régime : d’un côté, celui de Poutine (qui s’apprêtait à prendre le pouvoir), de l’autre, celui de Bush et des néoconservateurs (qui venaient de prendre le pouvoir).

Dans les deux cas, des avertissements ont été reçus par les autorités, qui n’en ont pas tenu compte. Amy Knight note ainsi, au sujet des attentats en Russie :

« En juin 1999, deux journalistes occidentaux, Jan Blomgren du quotidien suédois « Svenska Dagbladet », et Giulietto Chiesa, correspondant de longue date du quotidien italien « La Stampa », annoncèrent qu’un acte de « terrorisme d’État » était sur le point de se produire en Russie. (…) En juillet, le journaliste russe Alexandre Jilin prévenait à son tour dans le quotidien « Moskovskaïa Pravda » que des attentats allaient avoir lieu à Moscou. Citant un document du Kremlin auquel il avait eu accès, Jilin écrivait que le but en serait de neutraliser les opposants à Eltsine, en particulier Iouri Loujkov, le maire de Moscou, et l’ancien Premier ministre Evgueni Primakov. Publié sous le titre « Tempête sur Moscou », l’article fut ignoré. La chose paraissait impensable. (…)

 

En tout état de cause, « The Moscow Bombings » fait clairement apparaître que le FSB était au courant des projets d’attentats. Comme nous l’avons dit, la rumeur d’actes terroristes imminents courait depuis juin 1999. Mais il y a plus significatif encore : le 9 septembre, jour de la première explosion à Moscou, un député respecté et influent de la Douma, Constantin Borovoï, était informé que la ville allait être victime d’un acte terroriste. Sa source ? Un officier du renseignement militaire. Borovoï a transmis cette information à des agents du FSB membres du Conseil de sécurité d’Eltsine, mais on l’ignora. Au moins un autre avertissement crédible fut signalé à l’appareil de sécurité ce jour-là sans provoquer la moindre réaction. »

Inutile ici de rappeler les nombreux avertissements reçus par la CIA et le FBI dans les mois précédant le 11-Septembre, l’inaction de l’exécutif qui avait pourtant été alerté, ses dénégations et ses mensonges suite aux attentats (nous en avons déjà parlé ici ou ). En Russie, le député Constantin Borovoï a été alerté d’une attaque imminente à Moscou ; aux États-Unis, ce sont de hauts-gradés du Pentagone qui avaient reçu une alerte la nuit précédant l’attaque, les poussant à annuler leur vol, de même que le maire de Washington Willie Brown, ou encore l’écrivain Salman Rushdie (mis en garde le 3 septembre 2001 par la FAA).

En Russie, les autorités prétendirent que l’incident de Riazan était un exercice de sécurité mené par le FSB. Aux États-Unis, des exercices avaient bel et bien lieu au moment même des attentats (parmi lesquels une simulation de détournements d’avions, et la simulation par le NRO d’un crash d’avion). Dans les deux cas, les exercices, ou prétendus « exercices », ressemblaient comme deux gouttes d’eau aux véritables attentats.

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Daniele Ganser

L’incident de Riazan a certainement le même statut, aux yeux des sceptiques, que la chute du WTC 7 le 11 septembre 2001, annoncée prématurément par une journaliste de la BBC : celui d’une anomalie qui met la puce à l’oreille, et pousse ensuite à tout remettre en doute (tel est le cas pour l’historien Daniele Ganser). D’ailleurs, si Vladimir Rushailo et Vladimir Poutine ont tenu des propos contradictoires avec la version officielle, affirmant qu’un attentat avait été déjoué à Riazan, John Kerry a estimé, de manière tout aussi problématique, alors qu’il était candidat à l’élection présidentielle de 2004, que le WTC 7 avait été démoli de façon contrôlée pour des raisons de sécurité.

Cela dit, la chute du WTC 7 apparaît comme une « anomalie » troublante essentiellement à ceux qui ignorent que bien d’autres médias que la BBC l’avaient annoncée à l’avance (CNN, NY1, ABC, MSNBC, WPIX), tout simplement parce que les pompiers l’avaient eux-mêmes prévue, au point que le chef des pompiers de New York, Daniel Nigro, avait mis en place une « collapse zone » environ trois heures avant qu’elle ne se produise ; ceux que la chute du WTC 7 trouble encore ont pu aussi ne pas s’être donné la peine de prendre connaissance de l’étude du NIST, évoquant un effondrement intérieur précédant celui de la façade extérieure, qui nous éloigne de l’idée fautive selon laquelle le bâtiment serait tombé d’un coup, de manière parfaitement symétrique, et à la vitesse de la chute libre. En outre, il paraît difficile (c’est un euphémisme) d’imaginer une démolition contrôlée silencieuse, accompagnée d’aucun bruit d’explosions. Il suffit, pour s’en convaincre, d’écouter à ce sujet l’expertise de Mark Loizeaux, président de Controlled Demolition, Inc.

A Riazan, on l’a dit, « les habitants d’un immeuble avaient signalé un insolite remue-ménage dans la cave et vu trois personnes dans une voiture (…) décharger des sacs (…). À son arrivée, la brigade anti-bombe découvrit que lesdits sacs (…) contenaient (…) des explosifs (…). Les autorités locales retrouvèrent la voiture utilisée par les trois hommes, une Lada blanche, dans un parking situé à proximité. À leur grand étonnement, la piste des plaques d’immatriculation remontait au FSB. Et quand ils appréhendèrent deux des suspects, il s’avéra rapidement qu’ils étaient membres de l’agence. On les libéra presto, sur ordre de Moscou« . Cet épisode rappelle l’arrestation par la police de New York, le matin du 11-Septembre, de cinq jeunes Israéliens, après que des habitants d’un immeuble situé face aux Twin Towers ont signalé leur étrange comportement sur un parking. Lorsque la police examina leur van blanc, les chiens renifleurs d’explosifs réagirent positivement (même si le van n’en contenait pas). Le FBI affirma plus tard que deux de ces hommes étaient des agents du Mossad. Détenus durant 71 jours, il furent finalement libérés et renvoyés dans leur pays. La comparaison s’arrête cependant là, car, si ces probables agents israéliens avaient certainement eu vent, dans le cadre de leur activité de surveillance des réseaux islamistes du New Jersey, qu’une attaque se préparait (tel est l’avis de l’ancien agent de la CIA Vince Cannistraro), rien n’indique qu’ils en avaient une préconnaissance précise, et encore moins qu’ils aient pu y être eux-mêmes impliqués.

Les observateurs sceptiques des attentats en Russie expliquent, à l’instar de David Satter dans un texte intitulé The Shadow of Ryazan : Who Was Behind the Strange Russian Apartment Bombings in September 1999 ?, que les prouesses techniques réalisées par les terroristes mis en cause dépassaient de loin leurs capacités et nécessitaient à coup sûr l’aide d’un service de renseignement :

« L’organisation des attentats à la bombe, notamment la vitesse et l’efficacité avec lesquelles ils ont été menés, suggère la participation d’un service de renseignement. (…)

 

Pour faire ce qu’on les accuse d’avoir fait sans l’assistance d’experts, les terroristes tchétchènes auraient dû être capables d’organiser neuf explosions (les quatre qui ont eu lieu et les cinq que les autorités russes prétendent avoir déjouées) dans des villes très distantes en l’espace de deux semaines. Ils auraient aussi dû avoir la capacité de pénétrer dans des usines militaires russes top secrètes ou dans des unités militaires pour obtenir l’hexogène.

 

Enfin, les terroristes tchétchènes auraient eu besoin de virtuosité technique. Dans le cas des immeubles d’habitation à Moscou, les bombes étaient placées pour détruire les éléments structurels critiques les plus faibles, de telle sorte que chacun des immeubles s’écroule « comme un château de cartes ». De tels calculs minutieux sont la marque de spécialistes expérimentés, et les seuls endroits en Russie où de tels spécialistes étaient entraînés étaient les forces Spetsnaz, le renseignement militaire (GRU), et le FSB. »

De même, on entendit de nombreux sceptiques, parmi lesquels des pilotes de ligne, considérer que les manœuvres réalisées par les pirates de l’air du 11-Septembre dépassaient de loin leurs capacités, démontrées dans les écoles de pilotage qu’ils fréquentèrent aux États-Unis (un avis qui ne fait certes pas l’unanimité parmi les pilotes). Le Washington Post du 12 septembre 2001 nota ainsi, au sujet du vol 77, qui devait frapper le Pentagone : « Des sources de l’aviation dirent que l’avion était piloté avec une habileté extraordinaire, de sorte qu’il était hautement probable qu’un pilote entraîné était aux commandes« . Or, le New York Times rapporta de son côté qu’un instructeur de vol, qui connut Hani Hanjour (le pilote présumé) sept mois auparavant, le considérait comme « un très mauvais pilote« , allant jusqu’à dire : « Il ne pouvait pas voler du tout« . Le 30 septembre 2001, le Washington Post renchérit :

« Sans aucun doute, les qualités de pilote d’Hanjour étaient faibles. […] Il y a à peine un mois, des instructeurs du Freeway Airport à Bowie volèrent avec lui et le jugèrent inapte à piloter un avion par lui-même. Mais le matin du 11-Septembre, alors que le vol 77 se détournait de sa route vers Los Angeles pour foncer sur Washington et le Pentagone, Hanjour est censé avoir exécuté ce qu’une haute source de l’aviation a qualifié de « virage soigné et coordonné ». »

Même type de réflexion chez l’ancien sénateur de Floride Bob Graham, répété presque dans les mêmes termes en 2003 et en 2016 : selon lui, il est invraisemblable que 19 individus, dont la plupart ne parlaient pas anglais, n’étaient jamais venus aux États-Unis et n’avaient pas une grande éducation, aient réussi par leurs propres moyens à se cacher pendant au moins 18 mois, à s’entraîner et ensuite à exécuter une attaque très compliquée, sans être démasqués. On sait que l’homme met en accusation l’Arabie saoudite et ses services secrets.

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Richard Clarke

En Russie, il est avéré que le FSB s’est invité dans la campagne d’attentats de septembre 1999, à Riazan ; reste à savoir si c’était pour tester la vigilance de la population, dans le cadre d’un exercice qui n’avait pas été annoncé (telle est la version officielle), ou si c’était pour poser une bombe et faire sauter un immeuble, la veille du premier bombardement aérien sur Grozny, la capitale tchétchène. Aux États-Unis, l’ancien « tsar » du contre-terrorisme Richard Clarke soupçonne la CIA d’avoir mené une opération clandestine (sous faux drapeau), par l’intermédiaire des services de renseignement saoudiens, pour « retourner » Khalid al-Mihdhar et Nawaf al-Hamzi, les deux fers de lance de l’opération du 11-Septembre selon son « cerveau » présumé Khalid Sheikh Mohammed. La clandestinité de cette mission aurait empêché l’Agence de transmettre ses renseignements au FBI. Selon Clarke, c’est son échec qui aurait permis à l’opération terroriste de se dérouler sans obstacle.

Dernière ressemblance (ou presque) entre les attentats russes et américains : comme le note Sophie Shihab, dans Le Monde du 17 novembre 2002, « les Tchétchènes n’ont jamais cessé de nier leur culpabilité dans les attentats de 1999« , à commencer par Ibn al-Khattab et Chamil Bassaïev. Quant à Oussama Ben Laden, il a nié à plusieurs reprises sa responsabilité dans les attentats du 11-Septembre, avant que des cassettes ne le montrent tenir un langage différent ; cet apparent revirement, qui a pu troubler certains observateurs, n’en est pas un en réalité, Ben Laden préférant se présenter comme un incitateur des hommes qui ont pris part aux attentats, plutôt que comme un responsable direct. Il est important d’ailleurs de préciser que les dénégations ne concernent que le seul Ben Laden ; Ayman al-Zawahiri a clairement revendiqué les attentats, de même que Khalid Sheikh Mohammed et Ramzi bin al-Shaibah, qui l’avaient fait en avril 2002, dans un entretien avec le journaliste égyptien Yosri Fouda, alors qu’ils étaient encore en liberté.

On le voit, certaines ressemblances entre les attentats russes et américains sont bien réelles (comme les avertissements reçus par les autorités, qui ne suscitèrent aucune réaction), alors que d’autres ne sont qu’apparentes (« dénégation » des responsables, « anomalie » dans le déroulement normal des attentats…) et n’apparaissent ainsi qu’aux yeux de ceux qui disposent d’informations partielles ou tronquées. Dans le cas du 11-Septembre, les organisateurs et les exécutants sont connus, et nul ne peut sérieusement défendre l’hypothèse d’une opération sous faux drapeau. Les zones d’ombre se situent essentiellement dans l’inaction de l’exécutif, l’opération que la CIA menait peut-être vis-à-vis de certains des terroristes, en relation avec les services saoudiens, et l’aide éventuelle que des agents de renseignement (saoudiens et pakistanais) ont pu leur apporter. Dans le cas des attentats de Moscou, l’incident de Riazan peut laisser envisager une implication plus grande des services de renseignement russes.

Une recherche menacée par l’autocensure, les biais d’experts et l’indifférence

D’aucuns pourront peut-être dire que le sujet abordé est si grave que, faute de preuve absolue, il ne faut pas insinuer, même avec la plus grande prudence, que des attentats (attribués à des ennemis bien réels : des terroristes islamistes) pourraient être (au moins en partie) des opérations sous faux drapeau. C’est la position que semble adopter Conspiracy Watch, par exemple, qui condamne (certes très discrètement) les accusations de Kasparov contre Poutine. Je dis « semble adopter », car, parfois, comme dans le cas de l’attaque chimique de Khan Cheikhoun, en Syrie, on lit qu’un simple « faisceau d’indices concordants laisse peu de doute« , et semble donc faire office de preuve, quant à la responsabilité du régime de Bachar el-Assad.

Sur ce dilemme, une réflexion de David Satter mérite d’être entendue :

« Beaucoup de gens me disent : « Vous ne l’avez pas prouvé et vous ne pouvez pas le prouver« , mais c’est un peu une perversion du vénérable principe de la doctrine anglo-saxonne de la présomption d’innocence. La présomption d’innocence est conçue pour protéger les individus contre le gouvernement. Cela ne s’applique pas à un gouvernement suspecté d’un crime de masse contre sa propre population. »

Dans une autre conférence à l’Hudson Institute, en 2016, David Satter déclare encore :

« Pourquoi suis-je à ce point convaincu qu’il s’agit d’un acte de terrorisme accompli par le gouvernement russe contre son propre peuple ? En fait, ce n’est pas une théorie du complot, ce n’est pas une folle supposition, (…) mais plutôt une conclusion basée sur une abondance de preuves. Aux États-Unis, aujourd’hui, des gens sont en prison sur la base de preuves circonstancielles. (…) Et la plupart de ces preuves circonstancielles sont impossibles à contrefaire. »

La preuve circonstancielle concerne les circonstances ou le contexte dans lequel un crime est survenu. Elle ne prouve pas que l’accusé a bel et bien commis le crime, mais suggère qu’il est possible d’établir un rapport entre le crime et l’accusé. Par exemple, si un détective trouve l’empreinte digitale de l’accusé sur le coffre-fort d’où des bijoux ont été volés, cette preuve lie l’accusé au coffre-fort car elle démontre que ce dernier a touché le coffre, mais elle ne prouve pas que l’accusé l’a ouvert et volé les bijoux.


Daniele Ganser reconnaît, lui aussi, qu’il n’a pas la preuve formelle de la démolition contrôlée du WTC 7, mais estime que sa probabilité est « haute« , et qu’il se doit donc d’en parler dans ses conférences, prudemment. Son goût pour la vérité, quoi qu’elle lui coûte, lui vaut l’opprobre de ceux qui subordonnent la recherche de la vérité au souci de leur réputation (nous verrons cependant bientôt que ce « goût de la vérité » est largement biaisé). C’est ainsi que, lors d’une conférence à l’université de Tübingen, en Allemagne, il révéla qu’un professeur de cette université, apprenant son invitation, s’était empressé d’écrire à l’organisateur de la rencontre, le professeur Rainer Rothfuß, pour lui dire que la venue de ce « théoricien du complot suisse » faisait courir un grave danger pour la réputation de l’université. Rainer Rothfuß tint bon, il ne plia pas sous la pression. A l’inverse de la direction de Sciences Po, qui désinvita, en vertu du principe de précaution, David Satter, lequel s’était pourtant exprimé précédemment dans de nombreuses universités, comme à Columbia et à Chicago, et dont le dernier livre, The Less You Know, the Better You Sleep, a été publié par les éditions de Yale University.

Il ne s’agit pas ici d’être pro-russe ou pro-américain (ce que semblent être certains des « chercheurs de vérité » mentionnés dans cet article), mais de défendre le droit à la recherche sur des sujets capitaux, sur lesquels les gouvernements rêvent de poser un lourd couvercle. John B. Dunlop voit ainsi dans son livre, The Moscow Bombings of September 1999, le « travail préliminaire » à une enquête russe officielle, si elle devait jamais voir le jour. Il s’appuie, nous dit-on, « sur les articles de fond de la presse russe, les propos de responsables des services de sécurité, les témoignages oculaires et les analyses de journalistes et chercheurs occidentaux« . Cette tâche ressemble, au moins dans l’esprit affiché, au travail monumental réalisé sur le 11-Septembre par le chercheur indépendant Paul Thompson, dont l’ouvrage The Terror Timeline aurait dû, idéalement, constituer la base d’une enquête indépendante.


Comme le dit à raison Mathias Girel, maître de conférences en philosophie à l’ENS Ulm, qui a participé à dénoncer « la conspiration des industriels du tabac » : « Quelqu’un qui fait l’hypothèse d’un complot n’est pas irrationnel, il le devient s’il n’accepte pas la charge de la preuve et tout le patient travail empirique qui en est le corollaire. » Néanmoins, il convient d’admettre que la lenteur du travail de recherche sérieux, couplée à l’obstruction des enquêtes officielles par les autorités, voire leur totale absence, ne peuvent que susciter spéculations et croyances au sein du public, l’homme ordinaire n’étant pas, qu’on le déplore ou non, un disciple de Pyrrhon… Des spéculations qui peuvent d’ailleurs être nourries par la parole a priori crédible, mais parfois fort légère, de certains chercheurs qui, en dépit de leur prudence affichée, se laissent quelque peu emporter sur la pente de leurs croyances ou de leurs désirs.

Citons le cas de Daniele Ganser, engagé dans un combat pour la paix, et porté de ce fait à charger la barque des faiseurs de guerres américains. C’est ainsi qu’il se base, pour forger son opinion sur le WTC 7, sur l’avis du Pr. Jörg Schneider, émis en 2006, soit deux ans avant la parution du rapport du NIST en novembre 2008 ; il y a manifestement là un problème de méthode, car on ne saurait sérieusement mettre en cause une étude scientifique en ayant recours à l’avis d’un expert qui n’avait pas encore pu en prendre connaissance. Ganser se base aussi sur les avis unanimes des « Architectes & Ingénieurs » du 9/11 Truth Movement, dont nombre des membres n’ont pourtant pas les qualifications requises pour juger de ce sujet, et il omet de mentionner les avis autorisés contraires. Il reprend aussi l’idée fausse d’une chute à la vitesse de la chute libre, prétend que les médias n’ont pas rapporté la chute du WTC 7, hormis BBC World, ce qui est faux, explique à son auditoire crédule que Larry Silverstein, le propriétaire du complexe, a commandé la démolition contrôlée du WTC 7, ce qui est encore faux ; la signification de l’expression « pull it«  (évacuer l’immeuble des hommes qui s’y trouvent, non pas le démolir) a été depuis longtemps tirée au clair par le recoupement de nombreuses sources et de témoignages de pompiers. L’historien affirme encore que le passeport de Satam al Suqami a été miraculeusement retrouvé dans les débris du WTC, ce qui, une fois de plus, est faux ; il a été retrouvé dans la rue avant les effondrements, tout comme des cartes de crédit et d’autres effets personnels appartenant aux passagers des avions. Ganser n’est probablement pas un menteur, un manipulateur, il se trompe sûrement de bonne foi ; il n’en reste pas moins que son analyse du 11-Septembre est entachée d’une multitude d’erreurs et qu’elle participe à l’intoxication du public, qui, effet de halo oblige (l’homme est agréable à regarder et sympathique), a tendance à lui faire confiance.

Outre les intimidations, l’autocensure et les analyses biaisées d’experts, le dernier danger qui guette face à ces lourds problèmes, c’est l’indifférence du public, voire même sa complaisance. Comme le remarquait l’ancien dissident soviétique Sergueï Kovalev fin 2007 : « J’ai rencontré des gens persuadés que les accusations étaient vraies, et qui n’en ont pas moins voté Poutine avec la même conviction. Leur logique est simple : les vrais chefs exercent le genre de pouvoir qui est capable de tout, y compris commettre des crimes. » Un point de vue que n’aurait pas contredit l’ancien parlementaire britannique Michael Meacher, qui, tout en admettant la responsabilité d’Al Qaïda, avait affiché ses soupçons quant à l’attitude étonnamment passive des autorités américaines dans les mois précédant les attentats du 11-Septembre : « Les gens n’aiment pas y penser, mais les gouvernements peuvent être impitoyables… » On le voit, soit que l’on détourne le regard, soit que l’on trouve le moyen de justifier l’injustifiable, on est généralement peu porté à affronter des questions par trop effrayantes touchant les agissements de ses dirigeants. La recherche sur les attentats de 1999, comme sur ceux de 2001, aurait pourtant besoin du soutien de citoyens qui, sans sombrer dans la paranoïa, ne s’empresseraient pas davantage de se mettre la tête dans le sable.

29 pages déclassifiées sur le 11-Septembre : entre « gaslighting » et « false flag operation »

Les fameuses 28 pages classifiées — durant presque quatorze ans — du rapport du Congrès sur les attentats du 11 septembre 2001 étaient donc 29. Elles ont été rendues publiques, certes entachées de nombreux caviardages, vendredi 15 juillet 2016. La plupart des médias se sont contentés de souligner que ces pages ne contenaient aucune preuve de l’implication de l’Arabie saoudite dans les attentats. Quelques-uns ont soutenu exactement le contraire. Il faut dire que le conditionnel, utilisé à outrance dans ces pages, permet de conclure aussi bien à « des liens » entre l’Arabie saoudite et les terroristes du 11-Septembre qu’à « l’absence de preuve » impliquant formellement le gouvernement saoudien.

Parmi tous les articles parus ces derniers jours, l’un d’eux mérite une attention particulière : celui de Kristen Breitweiser, l’une des Jersey Girls. Elle nous met en garde contre un traitement politique et médiatique expéditif de ces 29 pages, qu’elle assimile à une forme de manipulation mentale : le gaslighting. Comme pour lui donner raison, Richard Clarke vient de livrer son hypothèse sur les mystères que recèlent encore ces pages restées si longtemps secrètes ; selon l’ancien « tsar » du contre-terrorisme, la CIA aurait pu se livrer avec les Saoudiens à une opération sous faux drapeaux à l’égard de deux des futurs pirates de l’air d’Al Qaïda, une opération qui aurait mal tourné et qu’elle s’échinerait depuis à dissimuler.

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Charles Boyer et Ingrid Bergman dans « Gaslight »

Le 16 juillet, Kristen Breitweiser, l’une des Jersey Girls (ces veuves du 11-Septembre qui ont fait pression sur le gouvernement américain pour qu’une enquête ait lieu sur ces attentats), a publié un article sur son blog hébergé par le Huffington Post. J’en ai traduit l’essentiel. Selon elle, les 29 pages sont loin d’être aussi inoffensives que l’on voudrait bien nous le faire croire :


« Tout d’abord, voici ce que vous devez savoir quand vous écoutez un membre de notre gouvernement affirmer que les 29 pages nouvellement rendues publiques ne sont pas un « pistolet fumant » [une preuve irréfutable] — ILS MENTENT.

 

La relation de notre gouvernement avec le royaume d’Arabie saoudite n’est pas différente de celle d’un toxicomane avec l’héroïne. Tout comme un drogué à l’héroïne qui mentira, trompera et volera pour nourrir son vice, certains membres de notre gouvernement mentiront, tromperont et voleront pour continuer leur relation dysfonctionnelle et mortelle avec le royaume d’Arabie saoudite — une relation qui pourrit cette nation et ses dirigeants de fond en comble.

 

[…] Lisez les 29 pages et vous connaîtrez les faits. Ne laissez personne de notre gouvernement nier la réalité accablante de ces 29 pages.

 

Et, quand vous lisez les 29 pages, souvenez-vous qu’elles ont été écrites en 2002 et 2003.

 

Le président Bush ne voulait pas que l’on enquête sur le royaume d’Arabie saoudite. Le président Bush entretient des relations profondes avec le royaume d’Arabie saoudite et sa famille royale et voulait seulement protéger le royaume. Le président Bush voulait aller en guerre en Irak — pas en Arabie saoudite. Alors, 29 pleines pages qui disaient « Saoudien » et « Bandar » à la place de « Hussein » et « Irak » constituaient un énorme problème pour le président Bush.

 

[…] Il y a eu un effort concerté du FBI et de l’administration Bush pour maintenir les preuves incriminant les Saoudiens à l’écart de l’enquête de la Congressionnal Joint Inquiry.

 

En dépit du manque de coopération du FBI et de la pression de l’administration Bush pour contrecarrer toute enquête sur les Saoudiens, la Joint Inquiry a été pourtant capable d’écrire 29 pleines pages concernant la complicité saoudienne dans les attaques du 11/9. Aucun autre pays n’a reçu une telle attention dans le rapport final de la Congressionnal Joint Inquiry. Pas l’Irak. Pas l’Iran. Pas la Syrie. Pas le Soudan. Pas même l’Afghanistan ou le Pakistan.

 

Les 29 pages ont été gardées secrètes […] pendant quinze ans — non pas pour des questions de sécurité nationale — mais pour des questions de commodité, d’embarras et de dissimulation. Le décret exécutif 13526 fait de cela un crime. […]

 

Pour être clair, la Commission sur le 11/9 n’a PAS entièrement enquêté sur le royaume d’Arabie saoudite. Le directeur exécutif Philip Zelikow bloqua toute enquête sur les Saoudiens. […] Zelikow a ré-écrit entièrement la section du rapport de la Commission du 11/9 concernant les Saoudiens et leur connexion avec les attaques du 11/9. […]

 

Pour une administration cherchant à se débarrasser de preuves incroyablement compromettantes sans que personne ne le remarque — le faire hier, quand le Congrès fermait ses portes pour ses vacances estivales de deux mois, était probablement le meilleur jour que l’on puisse imaginer. […]

 

Pendant quinze ans, je me suis battue pour obtenir des informations concernant le meurtre de mon mari de la part du gouvernement américain. […] Et notre gouvernement n’a rien fait d’autre que de bloquer, contrarier, entraver et obstruer le chemin de la vérité, de la transparence, de la responsabilité et de la justice. Allant même jusqu’à commettre un gaslighting sur nous aujourd’hui même en niant la vérité simple écrite sur le papier des 29 pages.

 

S’il vous plaît, lisez les 29 pages. Regardez les faits et les preuves. Et alors, regardez la façon vénale dont différents membres de notre gouvernement et les médias jouent les propagandistes sur ces faits — vous disant de nier la très dure et consternante réalité trouvée dans ces 29 pages. J’espère que leur gaslighting vous dégoûte autant qu’il me dégoûte.

 

Remarquez que ces 29 pages détaillent principalement la connexion saoudienne aux attaques du 11/9 à San Diego. Elles abordent brièvement les informations sur Phoenix, également. Fait important, les 29 pages ne comprennent pas les informations trouvées dans les plus de 80.000 documents qui sont actuellement passés en revue par un juge fédéral en Floride — 80.000 documents que ni la Commission sur le 11/9, ni le Joint Inquiry, ni les Clinton, Bush, ou la Maison Blanche d’Obama, ni le royaume d’Arabie saoudite ne veulent que nous connaissions.

 

Plus que tout, s’il vous plaît, sachez ceci : le royaume d’Arabie saoudite a fourni un support opérationnel et financier aux pirates de l’air du 11/9. C’est un fait. Et le gouvernement américain a dissimulé ce fait pendant quinze ans — encore aujourd’hui. Et cela est un crime. »

Ingrid Bergman et les Jersey Girls : une rencontre éclairante

Dans ce texte, co-signé par les veuves du 11-Septembre Monica Gabrielle, Mindy Kleinberg, Lorie Van Auken, et Patty Casazza, un mot étrange retient l’attention : « gaslighting ». Voici la définition qu’en donne Wikipédia :

« Gaslighting ou gas-lighting est une forme d’abus mental dans lequel l’information est déformée ou spinée, omise sélectivement pour favoriser l’abuseur, ou faussée dans le but de faire douter la victime de sa mémoire, de sa perception et de sa santé mentale. Les exemples vont du simple déni par un abuseur que de précédents incidents se soient passés, jusqu’à la mise en scène d’événements bizarres par l’abuseur dans l’intention de désorienter la victime.

 

Le terme prend son origine dans la pièce Gas Light et dans son adaptation cinématographique. Depuis, le terme a été utilisé dans le domaine clinique et la littérature spécialisée. »

Dans son livre Le mauvais traitement psychologique. Comment se protéger du mobbing et des autres formes de harcèlement, Luis de Rivera donne la définition suivante :

« Commettre un gaslighting est faire en sorte que quelqu’un doute de ses sens, de son raisonnement et même de la réalité de ses actes. »


L’expression a été popularisée par le film Gaslight, thriller psychologique de George Cukor, sorti en 1944 et inspiré de la pièce de théâtre Angel street de Patrick Hamilton. Dans les rôles principaux : Ingrid Bergman (qui remportera à cette occasion l’Oscar de la meilleure actrice), Charles Boyer et Joseph Cotten.

Pour résumer le propos du film : Gregory Anton (Charles Boyer) séduit Paula Alquist (Ingrid Bergman) en Italie, l’épouse et suggère qu’ils s’installent à Londres, dans l’ancienne maison de sa tante, Alice Alquist, une cantatrice célèbre dont le meurtre n’a jamais été élucidé. Paula a vécu dans cette maison avec sa tante et l’a quittée voilà dix ans. Par amour, elle accepte de revenir y vivre. A peine installé à Londres, Gregory commence à se montrer de plus en plus distant avec sa femme. Il l’empêche par divers stratagèmes de voir du monde et l’accuse de perdre la tête. Peu à peu, Paula se laisse convaincre de douter de sa propre santé mentale. Elle croit entendre des bruits de pas, le soir, à l’étage supérieur de sa maison, pourtant condamné. Elle voit, ou croit voir la luminosité des lampes à gaz diminuer, ce qui semble impossible car on lui assure que le gaz n’a été allumé nulle part ailleurs dans la maison. Elle ne devra son salut qu’à l’intervention d’un inspecteur de Scotland Yard (Joseph Cotten), ancien fervent admirateur d’Alice Alquist. Celui-ci devine les manœuvres de Gregory, qui, tous les soirs, prétextant une sortie, se rend en réalité dans le grenier de sa propre maison par un chemin détourné, qui renferme les affaires de scène d’Alice ; il y cherche des bijoux royaux que possédait la cantatrice et qui n’ont jamais été retrouvés depuis son meurtre… dont Gregory se révélera être l’auteur.


Sur le blog de Rudy Andria, on trouve synthétisée la séquence du harcèlement par le gaslighting, qui correspond à la stratégie que Charles Boyer suit pour rendre folle Ingrid Bergman :

1 – séduction dans une relation privilégiée.
2 – isolement des autres influences.
3 – manipulation de la réalité.
4 – neutraliser les perceptions et les raisonnements.
5 – faire douter de sa propre santé mentale.
6 – profiter de la crise de nerfs comme si c’était une preuve.
7 – se débarrasser de la victime.

Dans le film, la séquence est interrompue avant d’arriver à la septième étape, grâce à l’intervention du détective de Scotland Yard. Ce détail du scénario témoigne du fait qu’une fois la situation de harcèlement installée, il est très difficile pour la victime de s’en sortir par elle-même ; une intervention énergique venant de l’extérieur est nécessaire pour la sauver.

29 pages et un choc de perceptions

Mais revenons dans la réalité. Où pourrait bien se situer le gaslighting dans le traitement médiatique de la déclassification des 29 pages ? Une recherche sur Google Actualités nous donne un aperçu des titres de la presse française suite à cet événement (l’activiste Jon Gold a réalisé une copie d’écran similaire avec la presse anglophone).



Le moins que l’on puisse dire est qu’il règne une belle unanimité ; le message à retenir, quant à lui, est clair : l’Arabie saoudite est innocente, circulez, y a rien à voir… On est loin de l’effet « sismique » que laissait craindre à Arthur MacMillan, correspondant en chef de l’AFP à Téhéran, la déclassification annoncée des fameuses pages en avril dernier :

macmillan

A ce moment-là, les députés et sénateurs américains qui les avaient consultées n’hésitaient pas à dire qu’elles étaient véritablement choquantes. Ainsi, le représentant du Kentucky Thomas Massie avait lancé que ces pages l’avaient forcé à reconsidérer sa compréhension de l’histoire récente :

« C’est un vrai choc quand vous les lisez. […] J’ai dû m’arrêter toutes les deux pages afin de simplement absorber, et essayer de réorganiser ma compréhension de l’histoire des 13 dernières années et des années qui ont mené à cela. Cela vous oblige à tout repenser.  »

Stephen Lynch, député démocrate du Massachusetts, déclarait pour sa part que les pages donnaient «  les noms de personnes et d’organismes […] complices des attaques du 11-Septembre. » Walter Jones, député républicain du Kentucky, confiait : « Il y avait 28 pages, et il m’a probablement fallu une bonne heure et demie pour les lire, parce que j’ai dû en relire certaines parties que je n’arrivais pas à croire » Walter Jones, député républicain de la Caroline du Nord : « J’ai été absolument choqué par ce que j’ai lu. […] Si les pirates de l’air du 11-Septembre ont reçu une aide extérieure – en particulier d’un ou plusieurs gouvernements étrangersla presse et le public ont le droit de savoir ce que notre gouvernement a fait ou n’a pas fait pour traduire les responsables en justice. » Quant à Rick Nolan, député démocrate du Minnesota, il disait : « [Les 28 pages] détaillent qui a en réalité financé les attaques du World Trade Center et du Pentagone, et qui est responsable du financement des attaquants. […] La lecture en a vraiment été dérangeante. Je peux dire qu’il y a une description très détaillée de qui a financé la plupart des attaquants […]. Ce ne sont pas des hypothèses. »

A lire les titres de la presse, on a l’impression qu’on ne nous parle pas du même texte : les journalistes ne semblent pas avoir ressenti le même choc en le parcourant, n’ont pas dû s’arrêter toutes les deux pages pour digérer… Tout semble en ordre. Thomas Massie et consorts auraient-ils eu des troubles de la perception ?

Pourtant, en fouillant un peu, on trouve quelques sources mainstream qui nous présentent ces 29 pages sous un angle bien différent. Pour se rendre compte du contraste, il n’est qu’à comparer deux titres, celui du « journal de référence » français, Le Monde, dans son édition du 16 juillet, et celui du célèbre magazine américain Vanity Fair, dans son édition du 15 juillet.

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Le Monde, 16 juillet 2016
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Vanity Fair, 15 juillet 2016

D’un côté, Le Monde nous annonce, en reprenant à son compte les propos du ministre saoudien des affaires étrangères Adel Al-Jubeir, que « le dossier est clos » ; de l’autre, Vanity Fair évoque un rapport « explosif  ». Voici son article, traduit pour l’essentiel :

« Les 28 pages nouvellement déclassifiées, dont on a longtemps pensé qu’elles contenaient des informations impliquant la Maison des Saoud, sont fortement expurgées et ne prennent pas une position définitive sur l’implication du pays dans le 11/9. Cependant, le rapport affirme que “tandis qu’ils étaient aux États-Unis, certains des pirates de l’air du 11-Septembre étaient en contact et ont reçu aide ou assistance de la part d’individus qui pourraient être liés au gouvernement saoudien.”

 

Voici certains des éléments les plus intéressants à retenir de ce rapport récemment publié.

 

Des membres de la famille royale saoudienne ont envoyé de l’argent à une femme en relation avec les pirates de l’air du 11/9

 

Le Prince Bandar, qui a servi d’ambassadeur saoudien aux Etats-Unis entre 1983 et 2005, et sa femme auraient envoyé de l’argent à la femme d’Osama Bassnan. Bassnan est suspecté d’avoir apporté de l’assistance à Nawaf al-Hazmi et Khalid al-Mihdhar, deux des terroristes impliqués dans les détournements d’avions. La femme de Bassnan aurait reçu de la part de la femme de Bandar une allocation mensuelle de 2000 dollars, et le FBI a trouvé des chèques de banque pour un total de 74.000 dollars dans la résidence du couple. Selon ce document, Bassnan a aussi encaissé un chèque de 15.000 dollars venant de Bandar.

 

Un homme suspecté d’être un agent saoudien a apporté de l’aide à deux pirates de l’air

 

Omar al-Bayoumi, un homme suspecté d’être un agent saoudien, a cosigné un bail et fourni le premier mois de loyer et de dépôt de garantie pour les pirates de l’air al-Hazmi et al-Mihdhar, et a aidé le duo à trouver des écoles de pilotage, selon le rapport. Al-Bayoumi recevait aussi un salaire mensuel d’une entreprise appelée “Erean,” dont le rapport prétend qu’elle a des liens avec l’Arabie saoudite et Oussama Ben Laden, alors même qu’il s’est montré pour le travail à une seule occasion et était “connu pour avoir accès à de grandes quantités d’argent d’Arabie saoudite, en dépit du fait qu’il ne semblait pas avoir de travail.”

 

Deux hommes ont réalisé une “répétition” sur un vol vers D.C., avec des tickets payés par le gouvernement saoudien

 

En 1999, Mohammed al-Qudhaeein et Hamdan al-Shalawi auraient posé au personnel de vol une poignée de questions suspectes et essayèrent d’entrer dans le cockpit de l’avion à deux reprises. Al-Qudhaeein et al-Shalawi volaient vers Washington, D.C., où ils avaient planifié d’assister à une soirée à l’ambassade saoudienne. Les deux prétendirent que l’ambassade avait aussi payé leurs tickets à bord du vol.

 

Le numéro de téléphone aux États-Unis de l’ambassadeur saoudien été trouvé en possession d’un agent d’Al Qaïda

 

Abu Zubaida, un important agent d’Al Qaïda qui a été arrêté au Pakistan en 2002, avait un numéro de téléphone dans son répertoire téléphonique qui pouvait être lié à celui de la résidence du Colorado du Prince Bandar. Le numéro de téléphone d’un garde du corps à l’ambassade saoudienne à Washington, D.C. a aussi été trouvé dans les affaires de Zubaida.

 

Un homme placé sur une liste de surveillance du gouvernement américain s’est introduit dans le pays avec le Prince Bandar

 

Un suspect non nommé, qui était sur la liste de surveillance du Département d’État, aurait été “capable de contourner le Service des douanes et le Service de l’immigration et des naturalisations. »

Lorsque Vanity Fair insiste sur le fait que les 29 pages « sont fortement expurgées et ne prennent pas une position définitive sur l’implication du pays dans le 11/9 », prenant ensuite le soin d’énumérer les points les plus saillants qui peuvent encore nourrir la suspicion à l’égard de l’Arabie saoudite, Le Monde emploie deux fois le terme « rumeurs » pour désigner ces soupçons, et affirme que « l’Arabie saoudite appelait depuis longtemps à cette publication », omettant le chantage à 750 milliards de dollars récemment pratiqué par elle, dont on peut se demander s’il n’a pas eu un impact notable sur le caviardage final des 29 pages.

Les lecteurs des articles minimalistes de la presse française, qui sont essentiellement des reprises d’une dépêche de l’AFP — Le Figaro gagnant sans doute la palme de la concision avec un articulet de huit lignes — n’auront aucune connaissance des informations qui, sans être conclusives, interrogent néanmoins sérieusement le rôle de l’Arabie saoudite, et que la presse américaine évoque tout de même quelque peu.

C’est le cas du New York Times, qui s’efforce certes de dégonfler la baudruche que constituaient selon lui les 29 pages :

« Des enquêtes ultérieures sur les attaques terroristes ont suivi les pistes décrites dans le document et découvrirent que beaucoup n’avaient aucune base factuelle. Mais la mythologie entourant le document grandit au rythme des années où il demeura classifié. »

Il indique que ces enquêtes ultérieures ont été conduites par la Commission sur le 11-Septembre, en précisant — en passant — les limites de ces investigations :

« Mais certains anciens membres de la Commission sur le 11-Septembre ont indiqué que la formulation dans le rapport final n’avait pas exclu la possibilité que des officiels saoudiens d’un rang inférieur aient assisté les pirates de l’air et ont dit que la Commission avait opéré sous une extrême pression de temps et n’avait pas pu suivre toutes les pistes. »

Comme le rapporte le Daily Beast, l’un de ces anciens membres de la Commission, Bob Kerrey, déclara même : « Les éléments de preuve relatifs à l’implication plausible d’agents du gouvernement saoudien dans les attaques du 11-Septembre n’ont jamais été pleinement recherchés.  » Un autre ancien membre, John Lehman, tint le même langage à CNN en mai dernier, ajoutant que la piste saoudienne devrait être maintenant « vigoureusement suivie ».

Preuve introuvable sous un amoncellement d’indices

Il est certain que, si l’on ne cherche pas, on ne trouve pas… et que, en dépit d’une masse énorme d’indices concordants (voir à ce propos l’article monumental de Larisa Alexandrovna Horton «  The “28 Pages” Explained »), on peut conclure à l’absence de preuve… et voir ensuite toute la presse mondiale, quasi unanime, faire ses gros titres sur ces preuves manquantes, que personne n’a eu ni le temps ni les moyens de chercher. Sans aller jusqu’à dire avec Paul Sperry du New York Post — dans ce qui pourrait apparaître comme un excès contraire — que « Oui, le gouvernement saoudien a aidé les terroristes du 11/9 », le moins que l’on puisse dire est que le dossier est loin d’être clos.

D’autant qu’un résumé d’une page d’un rapport conjoint de la CIA et du FBI, daté de 2005, évaluant la nature et l’ampleur du support du gouvernement saoudien au terrorisme a été déclassifié en même temps que les 29 pages, où l’on peut lire que, s’il n’existe pas de preuve de l’implication du gouvernement saoudien ou de la famille royale dans le 11-Septembre, il en existe concernant l’aide d’entités officielles saoudiennes et d’ONG saoudiennes à des individus ayant des activités terroristes ; de plus, il est dit que le gouvernement saoudien et beaucoup de ses agences ont été infiltrés et utilisés par des individus associés ou sympathisants d’Al Qaïda.


Le résumé ajoute que le gouvernement saoudien soutient la propagation du wahhabo-salafisme aux États-Unis, une croyance qui sert aux jihadistes pour justifier leurs actions.

Face à la difficulté inouïe d’établir la moindre preuve de l’implication saoudienne dans le 11-Septembre, on en arrive à se demander ce qu’est au juste une « preuve », et si cela ne s’apparente pas à une chimère inaccessible. Dans la conclusion de son article, paru le 20 juillet sur Facebook et repris le 21 juillet sur Antiwar (que le site 28pages.org a identifié comme l’analyse la plus détaillée à ce jour des 29 pages), Larisa Alexandrovna Horton écrit à ce propos :

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Larisa Alexandrovna Horton

« Beaucoup dans les médias ont dit qu’il n’y avait pas de « pistolet fumant » [preuve irréfutable] dans les 28 pages. Si par « pistolet fumant » nous voulons un type de preuve qui mettrait Bandar et Atta ensemble dans la même pièce, alors aucun « pistolet fumant » de ce genre ne sera découvert. Ce n’est pas ainsi que des agents de renseignement travaillent. Il y a des intermédiaires et le gouvernement américain a identifié cinq d’entre eux par leurs noms : Bayoumi, Bassnan, Hussayen, Thumiary, et al-Qudhaeein. Quatre sur les cinq ont des emplois du gouvernement saoudien, de même que des liens avec les pirates de l’air du 11/9. Quatre d’entre eux apparaissent aussi comme étant des agents du renseignement saoudien avec des emplois du gouvernement saoudien leur servant de couverture. Deux d’entre eux ont été directement financés par le Prince Bandar et la Princesse Haifa, aussi bien que par le ministère de la Défense et de l’Aviation saoudien (dirigé par le père du Prince Bandar). En tant qu’agents du renseignement du gouvernement saoudien, ils ont probablement obtenu le financement du GID [le service de renseignement extérieur saoudien] (dirigé par le beau-frère/demi-cousin du Prince Bandar). L’un d’entre eux a reçu un financement supplémentaire d’un prince saoudien non-identifié à l’intérieur du cercle du roi. L’un d’entre eux rendait directement des comptes à Bandar en sa qualité d’employé du Consulat saoudien. Trois d’entre eux sont liés par des appels téléphoniques à l’ambassade saoudienne et à d’autres départements du gouvernement saoudien. Tous ont été protégés par le gouvernement saoudien. Ajoutez à cela les nombreux individus anonymes qui sont liés à la fois à l’ambassade saoudienne et aux pirates de l’air. En outre, des connexions à Bandar apparaissent dans les répertoires téléphoniques suspects de plusieurs terroristes.

 

Enfin, la promotion de Bandar à la tête du GID dans les trois ans suivant les attaques du 11/9 ajoute aussi au contexte. Tout cela mis ensemble constitue un « pistolet fumant » qui lie l’un des officiels clés du gouvernement saoudien et l’un des membres de la famille royale saoudienne les plus hauts placés à des activités terroristes. Bien que ces données ne prouvent pas que Bandar était impliqué dans le complot du 11/9 ou même en avait connaissance, c’est suffisant pour affirmer qu’il s’agit d’un suspect. »

Pour la journaliste, la masse d’informations pertinentes est telle que, mise en contexte, elle fait preuve : « Les 28 pages établissent clairement que les pirates de l’air avaient des officiers traitants qui relevaient de, étaient financés par et prenaient leurs ordres de figures aux plus hauts niveaux du gouvernement saoudien. »

On ne sait si le sociologue Gérald Bronner irait jusqu’à qualifier de « millefeuille argumentatif » l’article de Larisa Alexandrovna Horton… Rappelons qu’il désigne sous ce terme une construction théorique faite d’une multitude d’arguments, dont chacun est très faible, voire faux, mais dont l’ensemble, par sa masse, impressionne et paraît véridique comme un faisceau d’indices peut l’être. En le voyant, on se dit : « Tout ne peut pas être faux. » Ici, la conviction de la journaliste se fonde sur une multitude d’informations, tantôt avérées, tantôt douteuses, dont la mise en relation contextualisée semble faire sens.

La théorie du « tsar » Clarke

Reste pour Larisa Alexandrovna Horton la question (qu’elle laisse en suspens) du pourquoi de la dissimulation américaine et de la protection du gouvernement saoudien, protection que l’ancien sénateur Bob Graham, fer de lance de la déclassification des 29 pages, fait remonter jusqu’à la Maison-Blanche.

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Richard Clarke

A cette question, Richard Clarke, coordinateur national pour la sécurité, la protection des infrastructures et le contre-terrorisme dans le Conseil de sécurité nationale des États-Unis de 1998 à 2003, apporte un élément de réponse, son hypothèse. Le 19 juillet, il a publié un article sur le site de ABC News, intitulé « Derrière les 28 pages : Questions sur un présumé espion saoudien et la CIA ». En voici l’essentiel, traduit :


« Ces pages et beaucoup d’autres précédemment publiées posent des questions pour une enquête plus approfondie […]. La Commission du 11/9 a pris le témoin et a poursuivi l’examen de la plupart d’entre elles, mais pas toutes.

 

Parmi ces reliures pendantes de l’enquête, deux se distinguent. La première, le sujet de ces 28 pages, est quel rôle des officiels du gouvernement saoudien ont joué dans le support d’Al Qaïda et du complot du 11/9.

 

La seconde question, avec laquelle a lutté la Commission du 11/9, mais sans être capable d’y répondre, est pourquoi la CIA a échoué à dire au FBI et à la Maison-Blanche quand l’agence a eu connaissance des terroristes d’Al Qaïda aux États-Unis.

 

Je crois que les deux questions pourraient être liées et qu’un élément majeur de la tragédie du 11/9 pourrait rester dissimulé : un possible échec d’une mission d’espionnage de la CIA et des Saoudiens sur le sol américain qui a mal tourné et qui a finalement permis au 11/9 de se dérouler sans obstacle. […]

 

[Le directeur de la CIA] n’a jamais signalé la présence des pirates de l’air du 11/9 — même lorsque la CIA savait que deux d’entre eux étaient dans le pays et les avaient suivis autour du monde pendant des mois.

 

Selon une enquête de l’Inspecteur général de la CIA, personne au sein de l’agence n’alerta le FBI ou la Maison-Blanche avec cette information durant plus d’un an, même si 50 à 60 membres de la CIA le savaient. Bien au contraire : les responsables de la CIA ont donné des instructions pour que l’information ne soit pas partagée. Pourquoi ? […]

 

Deux pirates de l’air saoudiens, nommés Khalid al-Mihdhar et Nawaf al-Hamzi, sont arrivés à Los Angeles en 2000. Peu après leur arrivée, un autre citoyen saoudien, Omar al-Bayoumi, se présenta à eux, leur trouva un logement, leur fournit de l’argent et les amena jusqu’à Anwar al-Awlaki, un imam qui allait devenir une figure majeure d’Al Qaïda, à San Diego.

 

L’histoire officielle, telle qu’on la trouve dans le rapport de la Commission du 11/9, est que al-Bayoumi était juste un bon Samaritain qui rencontra al-Mihdhar and al-Hamzi par hasard dans un restaurant après les avoir entendus parler arabe avec l’accent du Golfe.

 

Mais les 28 pages récemment publiées mettent en lumière la suspicion générale au sujet d’al-Bayoumi et soulèvent une question importante à laquelle on n’a jamais vraiment répondu : qui était-il, vraiment ?

 

Selon les 28 pages, les agents du FBI agents impliqués dans l’affaire ont reçu plusieurs rapports qui leur ont laissé penser qu’al-Bayoumi était un officier du renseignement saoudien, vivant et travaillant secrètement aux États-Unis. Sa couverture était qu’il travaillait pour une entreprise de logistique d’aviation appartenant au gouvernement saoudien, mais les enquêteurs ont découvert qu’il n’avait jamais fait le moindre travail pour l’entreprise.

 

Même al-Hamzi suspectait al-Bayoumi d’être un espion saoudien, selon le rapport de la Commission du 11/9.

 

On ne sait pas encore si al-Bayoumi était totalement innocent, s’il supportait délibérément des agents d’Al Qaïda, pour le compte du gouvernement saoudien ou s’il était un sympathisant d’Al Qaïda. […]

 

Mais il y a une autre théorie que les 28 pages et le rapport de la Commission du 11/9 n’explorent pas : et si al-Bayoumi était un espion saoudien qui enquêtait sur Al Qaïda à la demande de la CIA ?

 

Je crois que cela pourrait être la réponse […].

 

La CIA n’est pas autorisée à conduire des opérations de renseignement à l’intérieur des États-Unis. Même si elle le pouvait, la plupart des employés de la CIA auraient beaucoup de mal à devenir amis avec al-Mihdhar et al-Hamzi.

 

Mais un collègue saoudien comme al-Bayoumi aurait une bien meilleure chance, en particulier s’il prétendait être un sympathisant d’Al Qaïda connaissant des gens comme l’imam radical al-Alwaki. Dans le langage du monde du renseignement, de telles approches de sources potentielles d’informations, utilisant de faux prétextes, sont connues sous le nom d’opérations sous faux drapeaux [« false flag operations »].

 

Si la CIA demandait au service de renseignement saoudien d’approcher al-Mihdhar et al-Hamzi aux États-Unis, alors cela se serait produit au même moment où le Counterterrorism Center (CTC) de la CIA essayait de développer des sources humaines à l’intérieur d’Al Qaïda.

 

Cela aurait été parfaitement logique pour le CTC d’essayer d’apprendre des choses sur Al Qaïda en ayant quelqu’un issu d’un service de renseignement ami qui exécute une opération sous faux drapeaux sur deux agents connus d’Al Qaïda. Parce que ces deux hommes étaient aux États-Unis, cependant, la CIA aurait eu besoin de coordonner sa démarche avec le FBI.

 

Le FBI aurait-il été informé, toutefois, il aurait très probablement mis un veto à l’idée et bougé rapidement pour arrêter les deux hommes. Je connaissais très bien le personnel du FBI en charge du contre-terrorisme à l’époque, et ils n’auraient pas hésité pour procéder à une telle arrestation. […]

 

Si la CIA a enfreint les règles de demande d’approbation du FBI et, en coopération avec les services de renseignement saoudiens, a mené une opération sous faux drapeaux aux États-Unis contre les terroristes d’Al Qaïda, cela expliquerait pourquoi les responsables de la CIA ont pris des décisions de manière répétée et ont donné des instructions claires de ne transmettre à personne en dehors de la CIA les nouvelles plutôt ahurissantes et sans précédent selon lesquelles des agents d’Al Qaïda étaient dans notre pays.

 

Il est possible que l’opération clandestine ne produisit aucune information de valeur et que la CIA perdit son intérêt pour elle.

 

Finalement, 18 mois après l’arrivée des deux hommes d’Al Qaïda aux États-Unis, la CIA, de manière fort discrète, transmit un rapport au FBI au sujet d’al-Mihdhar et al-Hamzi. C’était trop tard. La piste s’était arrêtée nette. Ils étaient entrés dans la phase finale des préparations du 11/9. […]

 

Quiconque est impliqué dans une telle opérations clandestine aurait de bonnes raisons de la cacher. Si la présence des deux terroristes aux États-Unis avait mené à leur arrestation et à leur interrogatoire par le FBI, d’autres pirates de l’air du 11/9 auraient aussi pu être attrapés.

 

C’était il y a 15 ans que la tragédie du 11/9 se produisit, mais il n’est pas trop tard pour finir l’enquête, pour répondre aux questions qui ont été laissées ouvertes il y a plus d’une décennie. […]

 

Nous avons tous le droit de savoir. »

Ce n’est là qu’une hypothèse, qui n’est pas obligée de convaincre. La conclusion, elle, peut faire consensus.

Mettre fin au gaslighting

L’importance de cette intervention de Richard Clarke réside finalement, comme celle de Kristen Breitweiser, comme d’ailleurs celle de Larisa Alexandrovna Horton, dans le contre-pied qu’elle constitue vis-à-vis du discours général, nous disant en gros que, faute de preuve formelle, on peut enfin penser et passer à autre chose, que le dossier est clos ; ces trois interventions, aussi différentes soient-elles, court-circuitent l’entreprise de gaslighting en marche, consistant à nous dire que, finalement, ces 29 pages, ce n’était pas grand-chose, ce n’était rien (et, plus généralement, que les questions sur le 11-Septembre sont épuisées). Un peu comme l’intervention du détective de Scotland Yard à la fin du film Gaslight, qui vient rompre le mensonge de Gregory (ici la propagande médiatique) et redonner confiance en son jugement à Paula (oui, ces 29 pages sont accablantes et ne sont qu’un avant-goût des 80.000 documents sur le même sujet encore classifiés).

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Fin de partie pour le manipulateur…

Le 4 mai 2016, Elise Lucet était interviewée par Thinkerview. La présentatrice du magazine Cash investigation sur France 2 n’était pas au courant de l’existence des 29 pages et de leur déclassification annoncée, qui faisait pourtant grand bruit dans la presse américaine. Elle faisait remarquer que les médias avaient leurs obsessions, et que l’obsession du moment, c’était Daech. Il se trouve que l’Arabie saoudite (et ses relations troubles avec les services secrets américains) fait le lien entre les deux sujets… ça tombe bien. Jugeant qu’il n’y avait aucun tabou dans les médias français pour aborder le 11-Septembre (quelle belle nouvelle !), la journaliste avait fini par déclarer : « Je suis pour qu’on revienne sur le 11-Septembre. » Richard Clarke est pour, les Jersey Girls aussi… bref, tout le monde est d’accord. Qu’attendons-nous ? Ce serait la fin du naufrage médiatique qui avait notamment consisté à assimiler — cas typique de gaslighting — scepticisme et conspirationnisme, esprit critique et trouble psychique.

11-Septembre : 28 pages embarrassantes pour Riyad et un chantage à 750 milliards de dollars

Le 11-Septembre revient subitement sur le devant de la scène médiatique, du moins outre-Atlantique, des familles de victimes et des politiques n’ayant pas renoncé à faire toute la lumière sur cette sordide affaire. Mise en cause, l’Arabie saoudite tremble et menace dans le seul langage qu’elle connaît : celui des pétrodollars. Du coup, les États-Unis tremblent aussi, et semblent prêts à se coucher, comme à l’accoutumée, pour une poignée de dollars. La vérité sacrifiée sur l’autel du dieu Argent. Voyage au bout de la nuit, l’arrivée à New York, on s’y croirait… Face à ces âmes mortes, en vente permanente, des hommes et des femmes se dressent pour que justice soit faite. Bob Graham leur a peut-être fait faire un grand pas. De quoi renverser des montagnes ?

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Adel al-Joubeir / Bob Graham

Le président américain Barack Obama a entamé mercredi 20 avril ce qui devrait être sa dernière visite en Arabie saoudite, un allié historique des États-Unis. A Riyad, il s’est entretenu avec le roi Salman, dans un contexte très tendu. Depuis quelques jours, en effet, un débat fait rage autour d’un projet de loi relatif aux attentats du 11 septembre 2001.

Le texte vise à permettre aux familles de victimes de terrorisme sur le sol américain de poursuivre en justice des États étrangers, pour des dédommagements. Depuis 1976, la législation américaine donne une immunité juridique aux États étrangers à l’intérieur du système judiciaire américain. Si donc une responsabilité de l’Arabie saoudite dans le 11-Septembre était établie, la loi pourrait permettre aux familles de victimes de poursuivre le royaume pour réclamer des dédommagements considérables.

Riyad a déjà prévenu que si cette loi était votée, il prendrait des mesures de représailles économiques, comme l’annonçait le New York Times du 15 avril 2016. Lors de sa récente visite à Washington, le ministre saoudien des Affaires étrangères Adel al-Joubeir a transmis personnellement un message royal annonçant que les Saoudiens seraient obligés de vendre leurs titres du Trésor ainsi que d’autres actifs aux États-Unis d’une valeur totale de 750 milliards de dollars avant que ces derniers ne soient gelés par la justice américaine.

Washington et Riyad ensemble pour étouffer la vérité

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Barack Obama sur CBS, 18 avril 2016

Selon le quotidien américain, l’administration de Barack Obama fait pression sur le Congrès afin de bloquer le passage du projet de loi. Le président américain a même déclaré qu’il apposerait son veto si la loi devait être votée. En effet, ce texte pourrait exposer à leur tour les États-Unis à des poursuites par des citoyens d’autres pays, comme l’a expliqué Obama dans une interview à CBS News :

« Si nous ouvrons la possibilité que des individus aux États-Unis puissent régulièrement lancer des poursuites contre d’autres gouvernements, alors nous ouvrons aussi (la possibilité) que les États-Unis soient continuellement poursuivis par des individus d’autres pays. »

Josh Earnest, porte-parole du président démocrate, a déclaré à ce propos : « Je suis certain que les Saoudiens reconnaissent, tout comme nous, notre intérêt commun à la préservation de la stabilité du système financier mondial. »

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« Racaille royale »

Les efforts intenses déployés par la Maison Blanche en vue de suspendre la loi ont profondément heurté les familles des victimes du 11-Septembre, à l’image de Lorie Van Auken, l’une des fameuses Jersey Girls. D’après elles, l’administration Obama cherche à les empêcher d’apprendre la vérité sur le rôle de certains responsables saoudiens dans les attentats. De quoi mettre littéralement en rage le New York Daily News qui, dans son édition du dimanche 17 avril, barre sa « Une » d’un titre peu diplomatique — « Racaille royale » — avec l’image du roi Salmane !

Certains experts cités par le New York Times notent que l’ultimatum de l’Arabie saoudite sera difficile à tenir, dans la mesure où le retrait des actifs pourrait « paralyser » l’économie du royaume. Cependant, ils estiment que cette menace témoigne d’une escalade des tensions entre Riyad et Washington.

Trump, Clinton, Sanders : tous contre Obama

Sur CNN, le 16 avril, l’ancien sénateur démocrate de Floride Bob Graham a réagi à la menace saoudienne en disant qu’il était « indigné mais pas étonné ». Il a ajouté, offensif : « Les Saoudiens savent ce qu’ils ont fait le 11/9, et ils savent que nous savons ce qu’ils ont fait, du moins aux plus hauts niveaux du gouvernement américain. » Hésitant sur le mot à utiliser, il parla finalement de « complicité » de l’Arabie saoudite dans le meurtre de près de 3000 Américains le 11 septembre 2001. Un mot fort, mais assumé, que releva le journaliste Michael Smerconish. Bob Graham, rappelons-le, fut coprésident de l’enquête du Congrès sur le 11-Septembre, à l’origine d’un rapport publié en juillet 2003, mais amputé de 28 pages qui ont été classifiées, et qui se trouvent aujourd’hui au cœur de tous les débats.

La semaine dernière, l’ancien sénateur avait annoncé que, d’ici 60 jours, le président Obama déciderait de la publication de la partie classifiée du rapport, qui, selon lui, contient des preuves accablantes de l’implication de l’Arabie saoudite. Il précise néanmoins que ces 28 pages ne constituent qu’un élément de preuve, qu’il en existe encore bien d’autres.

Parmi les candidats aux primaires américaines, les favoris ont pris leurs distances avec Barack Obama. Côté démocrate, l’ancienne secrétaire d’État Hillary Clinton a dit qu’elle soutenait le texte. Son adversaire Bernie Sanders a déclaré qu’il partageait les craintes d’Obama quant aux conséquences d’une telle loi sur les États-Unis, mais qu’il était important de rechercher une éventuelle implication saoudienne dans les attentats.

Chez les républicains, Donald Trump a minimisé la menace de l’Arabie saoudite sur les ventes d’actifs américains. « C’est bon », a-t-il lancé le 18 avril lors du Joe Piscopo Show sur une radio new-yorkaise. « Qu’ils vendent tout. Et nous rachèterons tout […] c’est bon. » Il a aussi confié sur Fox News qu’il y a bien longtemps que les 28 pages classifiées auraient dues être rendues publiques.

Le 17 février 2016, lors d’un meeting, Trump avait déjà mis en cause la responsabilité de l’Arabie saoudite dans les attentats du 11-Septembre, en faisait précisément allusion aux 28 pages censurées. Ses propos lui avaient alors valu d’être qualifié de « théoricien du complot » par Le Point.

Des médias à la traîne, sous anesthésie générale

Cette histoire des 28 pages classifiées du rapport du Congrès est un serpent de mer, qui revient régulièrement dans l’actualité depuis environ deux ans, après un long silence médiatique. Nous l’avions, pour notre part, évoquée sur AgoraVox dès 2007, avant de demander leurs avis autorisés, d’abord à l’expert en renseignement Éric Denécé en 2009, puis au journaliste d’investigation Fabrizio Calvi en 2011.

Le premier n’avait pas jugé l’implication du gouvernement saoudien plausible :

« Qu’il y ait eu des liens très étroits, avant le 11-Septembre, entre les Pakistanais et Al-Qaïda, entre l’Arabie Saoudite et Al-Qaïda, par différents moyens, c’est une réalité. Maintenant, jamais ni les Saoudiens ni les Pakistanais, les membres du gouvernement, n’auraient donné leur feu vert à un attentat de cette ampleur aux États-Unis. »

Le second, qui avait enquêté spécifiquement sur les questions brûlantes soulevées par Bob Graham, tout en reconnaissant de nombreuses coïncidences troublantes, avait tenu à rester prudent :

« Il me semble qu’il est vraisemblable que la CIA avait engagé une opération de contrôle, de surveillance et peut-être d’infiltration d’Al Qaïda, autour de ces deux pirates de l’air [Nawaf Al-Hazmi et Khalid Al Mihdhar], que c’est pour ça qu’elle n’a pas voulu en informer le FBI […].

 

Quand ils arrivent aux États-Unis à Los Angeles, ils sont pris en charge par un agent secret saoudien. Les Saoudiens savent que ce sont des terroristes, le prince Turki, qui était le responsable des services secrets, dit avoir informé les Américains de leur existence et du fait que c’était des terroristes. […] Ensuite ils déménagent et il y en a un des deux qui va vivre chez un curieux professeur universitaire, qui est à ses heures informateur du FBI, qui est lié à un ancien trafiquant d’armes proche du Chah d’Iran, enfin bref, c’est un personnage assez bizarre, assez mystérieux.

 

Et puis autour d’eux, il y a d’autres personnages qui vont et qui viennent, et qui donnent l’impression qu’ils sont contrôlés. Par exemple, à San Diego, ils vont dans une mosquée où il y a un imam intégriste, très intégriste, qui opère, et quand l’un des deux pirates va déménager et aller sur la côte Est, à Falls Church, de l’autre côté des États-Unis, l’imam va le suivre, et va, comme par hasard, exercer dans la mosquée de Falls Church, où le terroriste Nawaf al-Hazmi va se rendre.

 

La veille des attaques du 11-Septembre, le 10 septembre, dans l’hôtel où les deux terroristes passent leur dernière nuit sur terre, il y a aussi un des responsables du culte saoudien, qui, au dernier moment, a réservé et s’est installé dans cet hôtel, alors qu’il était dans un autre hôtel. Alors tout ça, c’est peut-être un faisceau de coïncidences, mais ce sont des coïncidences très inquiétantes, et qui font qu’au moins quelqu’un devrait s’y pencher de manière sérieuse […].

 

Il est certain que tout autour de ces pirates de l’air, il y a beaucoup de complicités saoudiennes. Alors, est-ce que ça veut dire qu’il y a une complicité directe ou pas ? C’est très difficile à dire, et je veux surtout éviter de tirer des conclusions trop hâtives, alors qu’on n’a pas encore tous les éléments entre les mains. »

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« Des paroles et des actes », France 2, 12 avril 2012

En France, les grands médias tarderont à se pencher sur ce dossier, dans une indifférence déroutante. Le 12 avril 2012, lors du grand oral des candidats à l’élection présidentielle, dans « Des paroles et des actes » sur France 2, le sujet est abordé avec Jacques Cheminade, mais les journalistes Nathalie Saint-Cricq, Fabien Namias et David Pujadas ne semblent pas franchement intéressés. Saint-Cricq ira même jusqu’à dire que ces informations sont déjà connues, qu’il n’y a rien de secret dans cette affaire, que les États-Unis et Israël sont innocents (hors-sujet complet, puisque son interlocuteur ne lui a parlé que de l’Arabie saoudite) :

J. Cheminade  : Hormis en France où l’on ne fait pas de recherches de façon rigoureuse, on sait que dans le rapport Shelby, fait par des parlementaires américains, il y a 28 pages qui n’ont jamais été rendues publiques sur le 11/9. Obama avait promis aux victimes de les rendre publiques, il ne l’a jamais fait. […]

 

Ce qui m’étonne le plus, c’est que le prince Bandar, ambassadeur de l’Arabie saoudite aux États-Unis, avait deux agents officiels qui ont entretenu certains des pirates qui ont procédé à l’attentat. Chose curieuse quand même, l’Arabie saoudite a toujours été mêlée à ces affaires là. Pourquoi on ne poursuit pas l’enquête sur l’Arabie saoudite ? Pourquoi on ne va pas plus loin ?

 

 N. Saint-Cricq : Mais cela a été dit aux États-Unis, dans le rapport Shelby. Les 28 pages dont vous parlez sont des pages qui ont effectivement été classées secret défense, et dont les journalistes américains ont expliqué et mis le point sur la relation entre l’Arabie saoudite et certains pirates de l’air. Donc ce n’est plus un secret.

 

J. Cheminade : On continue a avoir d’excellentes relations avec l’Arabie Saoudite et même dans l’affaire de Syrie ce qui est un désastre.

 

N. Saint-Cricq : Pour la Syrie, c’est une autres histoire. Sur le 11/9, la presse américaine a enquêté. Personne ne pense que les États-Unis et Israël ont organisé le 11/9.

 

J. Cheminade : Moi non plus.

Fabien Namias ira, quant à lui, jusqu’à poser cette question ahurissante, face à un invité qui n’avait jamais rien suggéré de tel : « La thèse de l’attentat, « des avions dans les tours », reste donc encore à démontrer ?  » No comment.

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Bush Jr. et « Bandar Bush », Texas, 2002

Même type de réaction chez Caroline Fourest face au même Cheminade dans son documentaire Les Obsédés du complot, diffusé le 5 février 2013 sur France 5. Alors que le politicien évoque le prince Bandar, le possible ou probable agent du renseignement saoudien Omar al-Bayoumi et l’aide logistique et financière apportée à plusieurs terroristes, la journaliste blasée rétorque : « Qu’il y ait eu des mécènes de terroristes du 11-Septembre liés à l’Arabie saoudite, non mais, ça c’est établi ! » Peut-être Caroline Fourest, trop peu informée, n’avait-elle pas percuté sur les fonctions éminentes de Bandar pour réagir de la sorte. On ne parle pas ici, en effet, du financement d’obscurs mécènes anonymes… Une simple visite sur Wikipédia aurait pu lui permettre de se renseigner un peu :

« Bandar […] est un membre de la famille royale saoudienne, fils de l’ancien prince héritier Sultan. Ambassadeur aux États-Unis de 1983 à 2005, il est secrétaire général du Conseil de Sécurité National d’Arabie saoudite et, depuis juillet 2012, responsable des services de renseignement, succédant au prince Miqrin ben Abdel, le demi-frère du roi, avant d’en démissionner le 6 mars 2014. Bandar ben Sultan et ses proches sont considérés avoir eu une influence décisive sur la politique étrangère et sécuritaire de l’Arabie Saoudite pendant des décennies.

 

[…] Il a, lors de ses missions aux États-Unis, établi des liens personnels avec George Bush père puis Bush fils, ainsi qu’avec Dick Cheney. Il est surnommé Bandar-Bush, pour ses liens avec le président des États-Unis.

 

Lors de la guerre civile syrienne, il est un appui important des extrémistes sunnites. »

« Bandar-Bush » était d’ailleurs un fervent partisan d’une action militaire contre l’Irak en 2003, comme le rapporte le journaliste au Washinton Post David Ottaway dans son livre The King’s Messenger : Prince Bandar bin Sultan and America’s Tangled Relationship With Saudi Arabia (p. 258). Selon Bob Woodward, en janvier 2003, il était informé des plans de guerre américains avant même le secrétaire d’État de l’époque, Colin Powell. Il apporta son soutien au projet de Dick Cheney, l’ancien vice-président des États-Unis, pour un « Nouveau Moyen-Orient », qui appelait à des « programmes pro-démocratiques » tant en Syrie qu’en Iran.

Leurs guerres, nos morts… Mieux : Notre indifférence, nos morts

En 2014, la presse hexagonale commence à se réveiller tout doucement. Atlantico consacre un article à l’affaire, de même qu’en 2015 Paris-Match, Mediapart, Le Figaro et L’Express.

C’est justement dans Le Figaro que l’on peut lire Bob Graham retourner l’argument officiel consistant à prétendre que la mise au secret des 28 pages est un enjeu de sécurité nationale ; en réalité, c’est tout le contraire, et les attentats de Paris en 2015 peuvent même être vus comme une conséquence de la réponse, ou plutôt de l’absence de réponse apportée suite aux attentats du 11-Septembre :

« Publier est important précisément pour notre sécurité nationale. Les Saoudiens savent ce qu’ils ont fait, ils savent que nous savons. La vraie question est la manière dont ils interprètent notre réponse. Pour moi, nous avons montré que quoi qu’ils fassent, il y aurait impunité. Ils ont donc continué à soutenir al-Qaida, puis plus récemment dans l’appui économique et idéologique à l’État islamique. C’est notre refus de regarder en face la vérité qui a créé la nouvelle vague d’extrémisme qui a frappé Paris. »

Graham, peut-être faussement ingénu, oublie de préciser qu’Al Qaïda n’a pas été seulement soutenu et utilisé par l’Arabie saoudite (les États-Unis et le Pakistan, notamment, ne s’en sont pas privés), de même que les jihadistes en Syrie, dont Daech, n’ont pas reçu l’aide que d’un seul pays, même si l’Arabie saoudite joue effectivement un rôle majeur, en particulier sur le plan idéologique. D’ailleurs, le 11 décembre 2002, sur PBS, il faisait lui-même allusion à plusieurs gouvernements étrangers impliqués dans le 11-Septembre, sans que l’on puisse cependant être sûr de la précision de son expression : «  I was surprised at the evidence that there were foreign governments involved in facilitating the activities of at least some of the terrorists in the United States. »

Si l’on assiste quelque peu au réveil de la presse française, celui-ci n’est certes pas encore complet, comme en témoignent de grossières erreurs d’inattention dans des articles parus ces derniers jours. Ainsi, Le Monde, RFI, France24, Les Échos, Métronews, ou encore Géopolis (un site de France Télévisions) affirment tous que les 28 pages classifiées sont issues du rapport de la Commission d’enquête (paru le 22 juillet 2004). Le Monde évoque « une partie encore classée du rapport de la commission d’enquête américaine sur le 11-Septembre. » RFI écrit pour sa part : « Dans le rapport de la Commission d’enquête américaine, 28 pages sont restée confidentielles. » Quant à France24 : « Une partie encore classée du rapport de la commission d’enquête américaine sur le 11-Septembre, publié en 2003… » Les 28 pages émanent, en réalité, d’un rapport du Congrès, achevé en décembre 2002 et publié le 24 juillet 2003, fruit du travail d’un panel regroupant les comités de surveillance du Sénat et de la Chambre des Représentants américains. Rien à voir avec le rapport de la Commission d’enquête.

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Rapport du Congrès (2003) / Rapport de la Commission (2004)

En outre, Les Échos et Géopolis ne craignent pas de nous « apprendre » que «  le 11 Septembre est le seul attentat terroriste à avoir été commis sur le sol américain »… oubliant fort étonnamment l’attentat contre le World Trade Center en 1993.

Le 11 septembre 2012, le Huffington Post avait créé la surprise en publiant dans le désert (médiatique) une tribune de Bob Graham, où il livrait quelques-unes des pièces du puzzle :

« Agissant souvent contre l’avis du FBI, la Congressional Joint Inquiry a permis d’en savoir beaucoup sur un réseau de soutien basé à San Diego, en Californie. Là-bas, un homme nommé Omar Al-Bayoumi, que le FBI avait identifié comme un agent saoudien avant même le 11 septembre, a aidé directement les deux futurs pirates de l’air Nawaf Al-Hazmi et Khalid Al Mihdhar. Ces deux citoyens saoudiens, qui arrivèrent aux États-Unis à peine dix jours après avoir participé à une réunion de terroristes, furent en première ligne de l’opération sur le territoire américain. Bayoumi, un « employé fantôme », était soi-disant payé par une entreprise saoudienne. Son salaire fictif fut multiplié par huit une fois que les deux terroristes arrivèrent à San Diego. Bayoumi et sa famille quittèrent le pays sept semaines avant le 11 septembre.

 

Le FBI cacha à la Congressional Inquiry, ainsi qu’à la Commission sur le 11-Septembre qui lui succéda, le fait qu’il avait enquêté sur une autre cellule de soutien pour les pirates de l’air à Sarasota, en Floride. Cette information devint publique lors du dixième anniversaire des évènements l’an dernier […].

 

Dans le cas de Sarasota, les enquêteurs de police soupçonnèrent plusieurs des terroristes, y compris leur chef Mohamed Atta, d’avoir régulièrement rendu visite à un couple saoudien, dans un quartier protégé de la banlieue. Selon des témoins de l’époque, leurs visites étaient consignées, les plaques des véhicules qu’ils utilisaient pour entrer dans la communauté étant automatiquement photographiées. Le couple saoudien quitta brutalement sa demeure cossue pour l’Arabie saoudite deux semaines avant le 11-Septembre. Le mari et le beau-père étaient en effet apparemment sur une liste de surveillance du FBI, tandis qu’une autre agence américaine chargée de pister les fonds terroristes s’intéressait également aux deux hommes. »

En avril 2015, l’ancien sénateur racontera sur WhoWhatWhy avoir été dissuadé de poursuivre ses investigations sur Sarasota par une personnalité très haut placée au FBI. C’était, lui avait-on dit, une mauvaise piste…

L’attitude de ce couple de Sarasota, quittant brutalement son domicile pour filer en Arabie saoudite, n’est pas sans évoquer un autre épisode trouble du 11-Septembre, celui des « Israéliens dansants ». Après l’arrestation de cinq jeunes Israéliens à New York, le 11 septembre 2001, en raison de leur comportement choquant face aux Tours en flammes, le FBI, qui les suspectera plus tard d’être des agents du Mossad, était allé interroger le propriétaire de l’entreprise pour laquelle ils travaillaient : Urban Moving. Revenant quelques jours plus tard pour le réinterroger, les agents du FBI avaient trouvé les locaux désertés, comme s’ils avaient été quittés à la hâte. On apprit que l’homme, après avoir quitté aussi sa maison du New Jersey et l’avoir mis en vente, était retourné avec sa famille en Israël.

Bush & Bandar sur le balcon Truman : cigares fumés, enquêtes gelées

L’affaire des 28 pages a donc rebondi et pris de l’ampleur ces derniers jours du fait de l’émission « 60 Minutes », diffusée le 10 avril sur CBS, où l’on a pu entendre Bob Graham, véritable fer de lance dans le combat pour leur déclassification depuis 13 ans, affirmer que les terroristes avaient été « considérablement » soutenus par l’Arabie saoudite. Alors qu’on lui demandait si l’aide provenait du gouvernement, de riches personnalités ou bien d’organisations caritatives, Graham répondit : « Toutes ces réponses. » Le gouvernement lui-même est donc clairement mis en accusation.

Dans un article paru dans le New York Post du 17 avril, le journaliste d’investigation Paul Sperry n’hésite pas, quant à lui, à écrire que « l’implication du royaume a été délibérément dissimulée aux plus hauts niveaux [du] gouvernement » américain. Il ajoute que la dissimulation va d’ailleurs bien au-delà des 28 pages censurées : « On a étranglé des enquêtes. Les co-conspirateurs ont été épargnés. »

Voici la traduction d’une partie de son article :

« Les agents chargés du dossier que j’ai pu interviewer aux Joint Terrorism Task Forces à Washington et San Diego, la base opérationnelle avancée pour certains des pirates de l’air saoudiens, aussi bien que les détectives du département de police du comté de Fairfax, qui a aussi enquêté sur plusieurs pistes du 11-Septembre, disent que pratiquement chaque route ramenait à l’ambassade saoudienne à Washington, aussi bien qu’au consulat saoudien à Los Angeles.

 

Pourtant, maintes fois, ils ont été dissuadés de poursuivre leurs enquêtes. Une excuse commune était « l’immunité diplomatique. »

 

Ces sources disent que les pages manquantes du rapport d’enquête du Congrès sur le 11-Septembre — qui comprennent la totalité du chapitre final traitant du « support étranger pour les pirates de l’air du 11-Septembre » — détaille les « preuves irréfutables » réunies à la fois par les dossiers de la CIA et du FBI de l’aide d’officiels saoudiens pour au moins deux des pirates de l’air qui s’installèrent à San Diego. »

Paul Sperry évoque notamment un transfert de 130 000 dollars en provenance du compte familial courant de l’ambassadeur saoudien de l’époque, le Prince Bandar, vers l’un des officiers traitants des pirates de l’air à San Diego. Il poursuit :

« Un enquêteur qui travaillait avec les Joint Terrorism Task Forces à Washington s’est plaint qu’au lieu d’enquêter sur Bandar, le gouvernement américain le protégeait — littéralement. […] L’ancien agent du FBI John Guandolo, qui a travaillé sur le 11-Septembre et des dossiers liés à Al Qaida […] dit que Bandar aurait dû être un suspect clé dans l’enquête du 11-Septembre. « L’ambassadeur saoudien finança deux des pirates de l’air du 11/9 à travers un tiers« , dit Guandolo. “Il devrait être traité comme un suspect terroriste, comme le devraient d’autres membres de l’élite saoudienne dont le gouvernement américain sait qu’ils financent actuellement le jihad mondial.”

 

Mais Bandar a eu de l’emprise sur le FBI.

 

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Dick Cheney, Prince Bandar, Condoleeza Rice, George W. Bush sur le balcon Truman de la Maison Blanche, 13 septembre 2001

Après qu’il rencontra le 13 septembre 2001 le président Bush à la Maison Blanche, où les deux vieux amis de famille partagèrent des cigares sur le balcon Truman, le FBI retira des douzaines d’officiels saoudiens de nombreuses villes, notamment au moins un membre de la famille d’Oussama Ben Laden, de la liste des terroristes. […] “Le FBI a été empêché d’interroger les Saoudiens qu’il voulait interroger par la Maison Blanche”, dit un ancien agent du FBI Mark Rossini, qui était engagé dans l’enquête sur Al Qaïda et les pirates de l’air. La Maison Blanche « les a épargnés« .

 

De plus, Rossini dit qu’il fut dit au Bureau qu’aucune citation à comparaître ne pourrait être utilisée pour produire des preuves reliant les Saoudiens en partance au 11/9. Le FBI, à son tour, gela les enquêtes locales qui ramenaient aux Saoudiens.

Le FBI se boucha les oreilles chaque fois que nous mentionnions les Saoudiens”, dit l’ancien Lieutenant de police du comté de Fairfax County, Roger Kelly. “C’était trop politique pour y toucher.” »

Sperry cite encore le cas de John Lehman, membre de la Commission d’enquête, qui s’intéressait aux relations entre les pirates de l’air, Bandar, sa femme et le bureau des affaires islamiques à l’ambassade. A chaque fois qu’il essaya d’obtenir des informations à ce sujet, la Maison Blanche fit obstruction.

Le rapport de la Commission d’enquête, note Sperry, ne mentionne le nom de Bandar qu’en passant, dans des notes de bas de page. Nous avions déjà noté en 2007 une telle discrétion concernant deux autres suspects importants : « Le nom de Omar Saeed Sheikh n’apparaît pas une fois [dans le rapport], celui de Mahmoud Ahmad est mentionné deux fois ». Au moment où Bandar fumait le cigare avec Bush Jr., le directeur de l’ISI terminait sa visite officielle à Washington, lors de laquelle il rencontra longuement des officiels de la Maison-Blanche et du Pentagone. Longue de dix jours (du 4 au 13 septembre 2001), cette visite aura néanmoins réussi à passer inaperçue aux yeux de Condoleeza Rice, alors conseillère à la sécurité nationale, selon un aveu peu crédible fait lors d’une conférence de presse à la Maison Blanche le 16 mai 2002. Même CNN, dans la retranscription qu’il en fit, n’entendit pas, ou fit mine de… le nom que personne décidément n’avait envie d’entendre.

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Rice & journaliste indien, 16 mai 2002 / Transcription de CNN

Pour conclure son article, Sperry donne le dernier mot à Ali al-Ahmed, membre de l’Institut pour les Affaires du Golfe, basé à Washington : « Nous avons fait notre allié un régime qui a aidé à sponsoriser les attaques. Je veux dire, regardons les choses en face. »

Le temps des questions

Le soleil ni la mort ne peuvent se regarder en face… La vérité non plus, semble-t-il. Car, en dépit des articles qui se multiplient ces derniers jours, on reste stupéfait par une absence. Une absence de questionnement élémentaire. Car si Graham dit la vérité, si le gouvernement saoudien lui-même est impliqué, deux questions se posent à tout esprit normalement constitué, du moins s’il n’est pas totalement pétrifié par l’enjeu.

Premièrement : pourquoi l’Arabie saoudite aurait-elle agi ainsi ? Quels auraient été ses objectifs en permettant à Al Qaïda de frapper l’Amérique en plein cœur ?

Deuxièmement : pourquoi, depuis plus de 13 ans, les gouvernements américains successifs n’ont-ils pas sanctionné l’Arabie saoudite, si celle-ci est bel et bien impliquée ? Pourquoi même l’auraient-ils protégée ?

Question subsidiaire : quid de Bandar, à la fois ami intime des Bush et possible financier des attentats ?

Le président George W. Bush avait pourtant déclaré le 1er mai 2003 sur le pont d’envol du porte-avions Abraham Lincoln :

« Toute personne impliquée dans la perpétration ou la planification des attaques terroristes contre le peuple américain devient un ennemi de ce pays et une cible de la justice américaine. Toute personne, organisation ou gouvernement qui soutient, protège ou héberge des terroristes est complice du meurtre de l’innocent et également coupable des crimes terroristes. Tout régime hors-la-loi qui entretient des liens avec des groupes terroristes et cherche ou possède des armes de destruction massive constitue un grave danger pour le monde civilisé et sera affronté. »

13 ans plus tard, officiellement pour des histoires de gros sous, de stabilité financière, on renonce à toute poursuite en justice contre un État qui sponsorise le terrorisme, sans même parler de lui faire la guerre, comme en a pourtant subi l’Irak, faussement accusé de lien avec Al Qaïda. Souvenons-nous de la stratégie alors employée, du lavage de cerveau pratiqué :

« Le vice-président américain, Dick Cheney, lance la rumeur. Mohammed Atta, chef du commando du 11-Septembre, aurait rencontré un espion irakien à Prague, peu avant les attentats qui ont frappé la ville de New York. Le président Bush martèlera de nombreuses fois cette histoire pour justifier le renversement du président irakien. […]

 

Selon les sondages publiés dans la semaine précédent la guerre, la moitié ou plus des Américains croit que Saddam a été directement impliqué dans les attaques. Un sondage effectué en septembre 2003, six mois après notre invasion de l’Irak, a révélé que près de 70 % des Américains croyaient que Saddam Hussein était personnellement impliqué dans les attentats du 11-Septembre. »

Bizarrement, le fait que deux des principaux pirates de l’air, Nawaf Al-Hazmi et Khalid Al Mihdhar, aient, eux, réellement rencontré un espion saoudien à San Diego, et même qu’ils aient logé chez un informateur du FBI, n’a pas provoqué le même effet. Mais c’est normal : dans le premier cas, nous avons eu une stratégie bien pensée au sommet de l’État et le relais enthousiaste de tous les médias serviles ; dans le second cas, l’apathie des journalistes, le silence médiatique, et toutes les Nathalie Saint-Cricq de la terre balayant d’un revers de main une information pourtant capitale.

Aujourd’hui encore, il est à remarquer qu’à l’exception de Direct Matin et de France24, aucun grand média français n’a rendu compte des propos de l’ancien sénateur de Floride dans « 60 Minutes »…

Comme un chien avec un os…

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Bob Graham, le regard tourné vers l’espoir

Bob Graham a creusé son sillon, inlassablement, sans en dire trop, sans s’étaler, sans se perdre sur d’infinies pistes qui, parfois, ne mènent nulle part. Il en a choisi une, celle qui lui paraissait la plus fermement étayée. Quoi de plus solide, en effet, de plus irréprochable aux yeux du plus grand nombre, qu’un rapport officiel émanant de représentants et de sénateurs ? Il n’a pas abordé toutes les questions, bien sûr, mais précisément, en se concentrant sur l’angle d’attaque le plus solide, et en tapant sans jamais faiblir, comme un forcené, avec son ciseau à pierre, dans la faille la mieux formée de la muraille, c’est lui qui est peut-être sur le point de faire sauter le couvercle, jusqu’ici inamovible, de la vérité officielle, voulant qu’Al Qaïda ait agi seule, en toute autonomie, avec ses « Dumb and Dumber » et ses cutters. Si ce couvercle saute, c’est peut-être la boîte de Pandore qui sera grande ouverte… Les autres questions ne pourront plus être évitées.

Comme il l’expliquait au New York Times le 13 avril 2015, sa motivation est on ne peut plus simple, elle tient en une seule question à affronter :

« Pour moi, la question la plus simple, sans réponse, concernant le 11-Septembre, est « est-ce que les pirates de l’air ont agi seuls ou étaient-ils assistés par quelqu’un aux États-Unis ? » La position officielle du gouvernement des États-Unis est qu’ils ont agi seuls. Ma motivation est d’essayer de répondre à cette question. »

Une question qui fait comme un écho à celle que pose Paul Thompson à la fin du documentaire 9/11 : Press for Truth

En 2014, Éric Laurent, fatigué, était convaincu qu’on ne pourrait plus jamais parler du 11-Septembre dans les grands médias, que tout était définitivement verrouillé. Bob Graham, bientôt 80 printemps, est peut-être en train de lui donner tort. L’ancien sénateur démocrate Tom Daschle dit de lui : « Bob est plutôt calme, mais une fois qu’il est sur quelque chose, il est comme un chien avec un os. » Nous non plus, ne lâchons pas notre os. Et, sur les conseils de Bob, aboyons sans relâche sur nos chers représentants !

Le 11-Septembre sur Arte : un complot américain « n’est pas inenvisageable »

Samedi 4 janvier 2014, Arte consacre une soirée entière au thème (un peu usé, mais sans doute encore porteur) des sociétés secrètes. Trois documentaires, de 50 minutes chacun, sont diffusés successivement. Le premier s’intitule « Les masques des comploteurs« , et s’interroge sur le succès de certaines « théories du complot » (expression dont vous avez compris qu’elle peut désigner, dans son usage grossier, des choses très différentes, allant du délire pur et simple jusqu’au questionnement prudent et parfaitement légitime). Quatre sujets sont abordés : le Prieuré de Sion et la supposée descendance de Jésus ; les Protocoles des Sages de Sion et le fantasme du complot juif mondial ; les attentats du 11-Septembre ; et enfin, l’homme qui n’aurait pas marché sur la Lune. A priori, on se dit que c’est une énième émission indigente (comme Europe 1 nous en avait déjà donné un exemple), qui concourt pour la Palme de l’Amalgame et de l’Enfumage. C’est presque vrai.

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Daniele Ganser

Trois de ces sujets sont traités de la manière attendue ; ils sont franchement discrédités (à raison). Mais l’un d’eux bénéficie d’un traitement assez étrange : le 11-Septembre. Tout commence de manière classique (pour nos grands médias), avec un lien tissé immédiatement avec les Protocoles des Sages de Sion, qui nous mène à la fameuse rumeur sur les Juifs qui ne seraient pas allés travailler dans les Tours Jumelles le matin des attentats. Rumeur émanant d’Al-Manar TV, amplifiée par Al-Jazira, à laquelle personne (ou presque) n’a jamais cru en France (dès mars 2002, Meyssan lui tord le cou sur LCI), mais dont on nous rabat les oreilles à chaque reportage sur le sujet. D’ailleurs, le documentaire n’essaie même pas de nous faire croire qu’elle bénéficie du moindre crédit en Europe, et l’on se reporte uniquement à la situation dans le monde arabe, en Égypte notamment, où la haine des islamistes envers Israël permet d’entretenir ce genre de récit légendaire. A quoi bon perdre du temps à enquêter sur cette rumeur grotesque ? On se le demande… Peut-être justement parce que nulle enquête n’est nécessaire pour en venir à bout. Faut pas trop se fouler non plus…

On enchaîne sans transition sur « l’avion manquant » du Pentagone, dans une séquence sans aucun intérêt, puisque n’apportant strictement aucune information. L’historien Marian Füssel, qui joue le rôle de l’enquêteur dans ce film, se contente de nous rappeler que si l’avion n’apparaît pas sur les images de la caméra de surveillance du parking, c’est que la caméra ne filmait pas en continu. Ce qui est « troublant » (pour un téléspectateur informé), c’est que ce propos insipide semble être le résultat d’une réflexion, voire d’une enquête de la part de Füssel… alors même que n’importe quel internaute curieux dispose, depuis des années, de cent fois plus d’informations sur ce sujet précis. Pourquoi n’avoir pas évoqué, pour accréditer le crash du vol 77, les nombreux témoignages oculaires, plutôt que cette pseudo-explication technique ? Ou encore, si l’on s’intéresse réellement aux doutes que cet événement suscite, pourquoi ne pas avoir évoqué les compétences de pilote – étonnamment faibles – d’Hani Hanjour ? On se demande quel est l’intérêt d’aborder une nouvelle fois ce sujet rebattu, sans apporter la moindre plus-value… et même en en disant moins que ce que tout le monde sait déjà.

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L’historien Marian Füssel face aux images du Pentagone

Un intrus parmi les experts

Mais le moment vraiment curieux survient lorsque l’on convoque, en guise d’expert, Daniele Ganser, cet historien suisse qui n’a jamais caché ses doutes (pour le moins) au sujet de la « version officielle » ; en décembre 2006, il déclarait ainsi : « L’histoire officielle sur le 11 septembre, les conclusions de la commission, ne sont pas crédibles« . Les experts, d’ordinaire convoqués dans ce type de programme, viennent contredire résolument les « théories du complot ». Pourquoi cette exception ? Ganser va aborder deux thèmes : la chute du WTC 7 et les délits d’initiés. Voici une retranscription de la séquence :

Voix off : Les poutres métalliques ont-elles vraiment ployé sous l’effet de la surchauffe ? Ou le bâtiment a-t-il été dynamité ? Et pourquoi certaines chaînes de télévision ont-elles annoncé son effondrement une heure avant qu’il ne se produise ? Depuis des années, on s’interroge sur les tenants et les aboutissants de cette affaire. Pour Daniele Ganser, le rapport de 2008 sur l’affaissement de la troisième tour n’est pas concluant.

 

Daniele Ganser : Aujourd’hui encore, on ignore pourquoi ce bâtiment s’est écroulé. Quand on regarde les vidéos, on a l’impression qu’il a été dynamité. (…) J’ai parlé à des experts en bâtiments qui m’ont assuré qu’on avait fait sauter l’immeuble. Alors bien sûr, on peut se demander si l’on sait vraiment ce qui s’est passé le 11-Septembre.

 

Voix off : Un autre fait étrange s’est passé à Wall Street. La veille des attentats, des investisseurs anonymes ont parié sur une chute massive du cours d’American Airlines et de United. Ils ont eu raison. Les avions détournés appartenaient bien à ces deux compagnies. Certains ont dû gagner des fortunes en étant informés de la mort imminente de milliers de personnes.

 

Daniele Ganser : Il est clair que quelqu’un devait savoir ce qui se passerait. Il y a bien quelqu’un qui a organisé les attentats, ce n’étaient pas des éléphants ou des girafes, c’étaient des hommes. Donc certaines personnes devaient savoir ce qui se tramait. Mais là encore, pour savoir qui a commis un délit d’initiés, il faut aller à la Security Exchange Commission, la SEC, c’est elle qui conserve ces informations, mais elle refuse de les divulguer.

 

Voix off : Le gouvernement américain était-il informé des attentats ? Les a-t-il même orchestrés, comme certains l’avancent ? Une terrible accusation, mais qui n’est pas inenvisageable. Les militaires américains ont eux-mêmes suscité cette méfiance. En 1962, ils soumettent un plan machiavélique au président des États-Unis, John Fitzgerald Kennedy. L’opération Northwoods prévoyait entre autres des attaques terroristes contre Washington et sur le trafic aérien civil. Fidel Castro devait être ensuite tenu responsable de ces attentats. Kennedy a refusé.

A ce moment-là, on reste interloqué : Ganser, qui semble convaincu du dynamitage du WTC 7, n’a pas été contredit, et le narrateur du documentaire semble même accréditer l’idée que des délits d’initiés ont eu lieu (officiellement, il n’y en a pas eu). Mais plus incroyable encore, l’idée d’un laisser-faire américain, voire d’une orchestration des attentats par le gouvernement « n’est pas inenvisageable« , nous dit-on, autrement dit est envisageable. Et l’on fonde cette suspicion sur le précédent de l’opération Northwoods. Évidemment, tout cela est très léger, bien d’autres informations auraient pu être apportées au débat ; mais qu’un documentaire diffusé par Arte laisse ouverte la possibilité d’une implication de l’administration Bush a de quoi laisser coi… surtout lorsqu’on se souvient de ce que la chaîne nous avait offert sur ce thème il y a quelques années.

La suite du propos semble essayer de ramener le téléspectateur à la raison, après cette autorisation de douter, quelque peu cavalière. Dès l’évocation de l’opération Northwoods terminée, l’enquêteur reprend la main :

Marian Füssel : Une fois la confiance du peuple dans le pouvoir politique entamé, il est difficile de revenir en arrière. Ce type de situation est apparu durant la Guerre froide notamment. A cette époque, on a conduit sciemment une politique de désinformation, ce qui a débouché sur un climat de suspicion. Dans ces conditions, les théories du complot ont trouvé un terrain particulièrement propice, parce qu’on remettait tout en question et qu’on n’avait plus confiance en l’État. C’est dans de tels moments que les théories conspirationnistes connaissent leur heure de gloire, qu’elles sont particulièrement populaires et plébiscitées.

Autrement dit, c’est parce que les politiques ont sciemment désinformé aux États-Unis pendant la Guerre froide que le peuple est devenu méfiant, et même un peu parano… Mais cette réflexion est-elle censée discréditer les doutes au sujet du 11-Septembre, qui sont survenus tout de même assez longtemps après la fin de la Guerre froide ? La chose n’est pas claire.

A la fin du film, les quatre sujets abordés sont mis dans le même panier (jolie tambouille…), et tout s’achève sur ces mots :

« Les thèses les plus fantaisistes trouvent un écho favorable à une époque où les gens manquent de repères. Certains y voient les instruments de puissances occultes qui opèrent derrière leurs hauts murs à l’abri des regards : Église, gouvernements, sociétés secrètes. Aucune théorie du complot n’est trop aberrante pour ne pas se propager à travers le monde. Au contraire, plus elle est aberrante, plus on y croit. »

Ce documentaire, globalement superficiel, qui commet surtout l’erreur de mêler un sujet sérieux avec d’autres qui le sont moins, nous laisse donc dans un certain embarras. Car qu’est-on censé en retenir ? Qu’il n’est « pas inenvisageable » que le gouvernement américain ait eu une responsabilité dans les attentats du 11-Septembre ? Puisque c’est ce que le narrateur affirme, et que l’expert « hérétique » convoqué n’est pas contredit ? Ou est-on censé avoir la mémoire courte et ne se fier qu’aux dernières paroles du film, qui créent un amalgame général et destructeur ? Avec Internet, en tout cas, nous n’avons pas la mémoire courte… et nous prenons note.

Entre deux rives

Mais au fond, tout cela a-t-il grande importance ? Faut-il, pour s’interroger de nos jours, quêter encore la reconnaissance et l’approbation de grands médias qui, en tout état de cause, n’en savent pas plus que nous, et même souvent (beaucoup) moins ? Que nous importe l’avis d’une chaîne de télé, ou d’un historien qui semble à peine découvrir le sujet dont il parle ? Et qui nous refait un film tel qu’on en a déjà vu tant depuis dix ans, copies – de plus en plus pâles – les uns des autres ?

Dans le monde d’hier, dominé par la télévision et la presse, il était certes indispensable d’être reconnu et légitimé par ces autorités, et repris par elles si l’on prétendait peser sur l’opinion. Car c’est elles qui modelaient l’opinion. Mais dans le monde qui vient, dominé par Internet, cela aura-t-il encore un sens ?

En fait, nous sommes actuellement entre deux mondes, sans la totale certitude que nous allons basculer définitivement dans le nouveau – l’ancien s’accrochant de toutes ses forces et s’efforçant de domestiquer la Toile, de la transformer en une grosse télé. Et Benjamin Bayart dit bien que des sociétés différentes sont engendrées, soit par la télévision, soit par Internet :

Dans la société qui se construit autour d’Internet – réseau dépourvu de centre -, nous pouvons prétendre nous émanciper ; dans la société dont la télévision trace les contours, nous sommes voués à passer par un centre, qui nous renseigne (à sa façon) sur l’état du monde et de l’opinion.

En nous préoccupant de ce que dit la télévision de tel sujet polémique, nous avons encore des réflexes du monde d’avant (de ce monde qui meurt, mais qui tient encore) ; nous nous soucions, en vérité, de savoir ce que l’ensemble de la population pense – et la télévision est censée nous donner la réponse, car tout le monde la regarde et s’y conforme plus ou moins.

L’évolution pour sortir de son emprise n’est pas finie ; elle ne fait que commencer. Nous sommes aujourd’hui entre deux rives. Prendrons-nous le large ? Ou le ressac aura-t-il raison de nos rêves numériques ?

L’hypothèse d’une trouble collusion

Sur le Net, justement, je découvrais, presque au même moment où Arte diffusait son navet, un peu par hasard, la dernière intervention du géopolitologue Aymeric Chauprade, à l’occasion d’une émission de Radio Courtoisie du 31 décembre 2013, consacrée à la poudrière balkanique et aux tensions géopolitiques aujourd’hui. Une rencontre improbable, voire impensable avant Internet, les sites de partage de vidéos et les réseaux sociaux, car je n’aurais jamais eu l’idée de me brancher directement sur cette radio à la réputation si… négative. Tant d’œillères qui sautent en ligne… Et je notais, vers la fin de cette très longue émission de 3 heures, ce bref – mais néanmoins intéressant – passage concernant le 11-Septembre :

Aymeric Chauprade : Finalement, depuis 2001, le pays qui a eu intérêt à projeter les États-Unis dans la zone, c’est essentiellement l’Arabie saoudite, qui a voulu d’abord casser l’Irak (…). S’il y a une puissance au Moyen-Orient qui a eu le plus intérêt aux conséquences du 11 septembre 2001, c’est sans doute l’Arabie saoudite. C’est sans doute du côté d’une collusion entre l’Arabie saoudite et certains éléments de ce que j’appelle l’État profond américain qu’il faudrait un jour s’interroger par rapport au 11-Septembre. Davantage peut-être que les hypothèses qui avaient été évoquées par rapport aux Israéliens (…). Aujourd’hui, l’une des puissances qui sème le plus la guerre et qui, n’oublions pas… Qui a créé Al-Qaïda ? c’est le renseignement saoudien. Qui finance la radicalisation du Caucase, des franges de la Russie ? c’est le wahhabisme saoudien. Donc les deux pays, ou les deux services qui ont joué un des rôles les plus graves du point de vue du renforcement du fondamentalisme, c’est le renseignement saoudien et le renseignement pakistanais, qui a joué aussi bien sûr un rôle très trouble…

 

Philippe Conrad : … qui sont très connectés d’ailleurs.

 

Aymeric Chauprade : Si vous voulez, moi je crois qu’il faut chercher, il faut être très prudent quand on est chercheur, on ne prétend pas avoir toutes les conclusions abouties, mais c’est dans cette hypothèse de la collusion trouble entre certains éléments américains et saoudiens qu’il faudra s’interroger un jour sur la responsabilité de ce tremblement de terre au Moyen-Orient, depuis le 11 septembre 2001 en particulier.

Émission intégrale : partie 1, partie 2, partie 3 et partie 4

Rien de très nouveau, certes, par rapport à ce que Chauprade avait déjà pu dire, même si l’Arabie saoudite est plus directement pointée du doigt ici. Le géopoliticien rejoint sur ce point le sénateur Bob Graham (ancien président du Comité du Renseignement du Sénat) qui, depuis bien longtemps, réclame une nouvelle enquête en pointant la complicité des Saoudiens. Dans le Huffington Post du 11 septembre 2012, il écrivait ainsi :

« Dès le début de la Congressional Joint Inquiry, l’enquête parlementaire sur le 11-Septembre, il a paru peu plausible que les pirates de l’air (…) aient pu réaliser seuls ce complot abominable. Les investigations ont montré la justesse de ces soupçons, et un chapitre de 28 pages dans le rapport est consacré aux sources de soutien étranger pour certains de ces terroristes quand ils étaient aux États-Unis. Mais ce chapitre reste censuré, son accès refusé aux Américains.

 

Hélas, ces 28 pages ne représentent qu’une fraction des preuves de la complicité saoudienne que notre gouvernement continue de cacher au public, sous forme d’un programme de classification tronquée, qui semble surtout faire partie d’un effort systématique pour protéger l’Arabie saoudite de la responsabilité de ses actions. »

Si jamais l’hypothèse de Chauprade était valide, celle d’une trouble collusion, on comprendrait mieux la logique de cette censure… Comme il le dit lui-même, il faudra s’interroger un jour sur ce sujet… un jour…

11-Septembre, la contre-enquête : Entretien avec Fabrizio Calvi

A l’occasion du dixième anniversaire des attentats du 11-Septembre, Fabrizio Calvi publie chez Fayard 11-Septembre, la contre-enquête. Il est aussi le réalisateur, avec Jean-Christophe Klotz, du documentaire Les routes de la terreur, diffusé en deux parties sur Arte le 31 août et le 7 septembre 2011. Entretien.

Rompu aux enquêtes au long cours, spécialisé dans les affaires de criminalité organisée et les services secrets, Fabrizio Calvi mène depuis 1972 des activités d’écrivain, de journaliste et d’auteur de films. A l’actif de cet ancien de Libération (1973-1981) et du Matin de Paris (1983-1984), une dizaine d’ouvrages et une vingtaine de films. Parmi ses sujets d’investigation : les guerres de la mafia en Sicile, le rôle joué par la France dans un vaste trafic d’uranium en provenance de Namibie en violation d’une résolution de l’ONU, les trafics d’armes et de drogue dans les Balkans, les liens entre la mafia et le magnat de la presse italienne Silvio Berlusconi, les services secrets pendant la Seconde Guerre mondiale, le scandale du Crédit Lyonnais, l’affaire Elf, le terrorisme noir dans l’Europe de la guerre froide. De 2007 à 2010, il travaille à une vaste fresque sur le FBI. C’est alors que commence sa contre-enquête sur le 11-Septembre : trois ans à parcourir le monde, à la rencontre de plus de cent cinquante témoins directs. Son ambition : démonter l’engrenage implacable qui, dès 1979, mène aux attaques du 11 septembre 2001.

C’est après avoir visionné les deux épisodes des Routes de la terreur sur Arte, et plus encore après avoir écouté une interview de Fabrizio Calvi sur Europe 1, que j’eus l’idée de l’interviewer. Il déclarait en effet que « le seul mystère du 11-Septembre » résidait, à ses yeux, dans l’incroyable loupé de la CIA au sujet des deux terroristes Nawaf al-Hazmi et Khalid Almihdhar. Rappelons que ces deux terroristes avaient participé en janvier 2000 à un grand sommet d’Al Qaïda à Kuala Lumpur en Malaisie, où ils avaient été repérés par la CIA. Ils s’envolèrent ensuite vers les États-Unis, pour s’installer à San Diego, où ils vécurent au grand jour. La CIA savait qu’ils étaient aux États-Unis, mais jamais elle ne prévint le FBI de leur présence sur le sol américain. La CIA fit même tout son possible pour empêcher le FBI de le découvrir. Nul ne sait pourquoi la CIA a agi de la sorte. Pour appréhender ce manque de coopération, il faut se souvenir, nous dit Calvi, que les deux agences obéissent à des logiques différentes : « Le FBI vise à faire respecter la loi, et la CIA la viole. Le FBI vise à déférer des criminels devant des tribunaux, tandis que pour la CIA seule la fin compte. » Dans le cas présent, face à la menace imminente, le silence de la CIA reste cependant peu compréhensible. Outre ce mystère, il en subsistait encore bien d’autres à mes yeux… Je décidai donc de soumettre à Fabrizio Calvi quelques-unes des questions importantes qui, selon moi, n’avaient pas encore trouvé de réponses. Il n’était certes pas question de faire le tour de tous les problèmes, qui réclameraient un temps beaucoup trop long pour être abordés, d’autant que certains d’entre eux, comme nous l’entrevoyons dans l’interview, n’appellent à ce jour aucune réponse fiable, mais uniquement des spéculations.

Or, Fabrizio Calvi a une ligne de conduite stricte, qui rappelle celle qu’Eric Laurent avait affichée à l’époque de sa propre enquête sur le 11-Septembre : la « religion des faits« . Le journaliste ne rapporte que ce qu’il a pu vérifier, et qui rentre dans son domaine de compétence. Comme il le signalera au cours de l’entretien, il n’est pas un scientifique, et n’a donc pas souhaité rentrer dans les polémiques touchant à l’effondrement des tours du World Trade Center. Entre les querelles d’experts et la croyance des profanes, il préfère – et il a raison – s’en tenir à ce qu’il a pu lui-même expertiser. S’il dit ne pas croire à un complot américain, il affirme cependant avec force les profondes insuffisances du rapport de la Commission d’enquête. Et c’est peut-être là l’essentiel ; car sur un sujet qui divise tant, qui crée des clivages si marqués, entretenus par les passions incontrôlées, nous pouvons sans doute tous nous accorder sur un point : la Commission d’enquête n’a pas répondu à toutes les questions, et, comme le dit Fabrizio Calvi, « des choses terrifiantes » restent sans doute à découvrir, même si ce ne sont pas forcément celles auxquelles pensent les « théoriciens du complot ».

Une dernière remarque en guise de préambule : la controverse sur le 11-Septembre a été plombée depuis des années par l’opposition stérile entre ceux qui affirment doctement qu’Al Qaïda est coupable (et que toute la lumière a été faite sur ces événements) et ceux qui affirment tout aussi doctement que ce sont les Américains qui sont coupables (et qui, souvent, innocentent au passage Al Qaïda). Je ferai simplement remarquer que nombre de chercheurs, qui font référence chez les « truthers », ne nient aucunement l’implication d’Al Qaïda. Citons Eric Laurent, Peter Dale Scott, Aymeric Chauprade, Paul Thompson… ou encore l’ancien ministre britannique Michael Meacher. Parmi ces individus, certains posent simplement des questions, sans rien suggérer ; d’autres envisagent l’hypothèse du « laisser-faire », ou encore celle – dont ils ne sont absolument pas certains – selon laquelle Al Qaïda aurait pu être utilisée comme un « outil », infiltrée et manipulée par des agents œuvrant pour les États-Unis (écoutez le bref et prudent questionnement de Paul Thompson à la fin de 9/11 Press for Truth, à 2 min 20 dans cette vidéo). Et en émettant ces hypothèses, ils sont dans la spéculation, ce qu’ils reconnaissent volontiers, non dans la croyance et la certitude. Fabrizio Calvi est l’un des rares journalistes à avoir réellement enquêté sur au moins une partie des mystères du 11-Septembre, en refusant toute spéculation, ce que tout bon journaliste se doit de faire (car un journaliste n’est pas là pour opiner, mais d’abord pour rapporter des faits vérifiés), et à ce titre je crois que son travail est à saluer, même s’il ne défend pas l’opinion majoritaire sur ce site, qui s’honore d’accueillir toutes les opinions.

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Le silence de la CIA au sujet des terroristes Nawaf al-Hazmi et Khalid Almihdhar, qu’elle a repérés dès janvier 2000, est l’un des grands mystères du 11-Septembre. Avez-vous une hypothèse pour en rendre compte ?

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Nawaf al-Hazmi et Khalid Almihdar

Fabrizio Calvi : Le tiers du bouquin est consacré à cette histoire, qui me paraît essentielle, et qui me semble être le grand mystère du 11-Septembre. C’est une affaire qui a été totalement minorée par la Commission d’enquête, d’où cette idée de contre-enquête, du bouquin et des films. Il me semble que je fais quelques avancées dans cette histoire, c’est-à-dire en reconstituant totalement leur itinéraire aux Etats-Unis, en démontrant que la CIA était au courant de leur arrivée, et pour cela je me base sur des rapports internes du FBI et de la CIA, je me base aussi sur des entretiens avec des agents, du FBI principalement, notamment ceux qui travaillaient avec la CIA sur cette histoire, enfin j’ai une longue rencontre avec le « tsar » de l’antiterrorisme Richard Clarke, qui, lui, laisse entendre que c’est une opération majeure de la CIA.

Alors je raconte tout cela, mais je ne tire pas de conclusion, parce qu’il me manque trop de choses, il y a trop de chaînons manquants pour tirer une conclusion et affirmer que la CIA était au courant de tout ou a laissé faire. Je me base sur les faits et uniquement sur les faits, donc je ne peux pas tirer de conclusion. Je peux donner mon avis : il me semble qu’il est vraisemblable que la CIA avait engagé une opération de contrôle, de surveillance et peut-être d’infiltration d’Al Qaïda, autour de ces deux pirates de l’air, que c’est pour ça qu’elle n’a pas voulu en informer le FBI, et que finalement elle a été victime de cette opération – c’était elle la première victime – et qu’elle a été dépassée par les événements.

La CIA aurait pu essayer de les recruter, de les retourner ?

FC : Soit de les recruter, soit de les retourner, soit d’aller à un objectif majeur qui était Al Qaïda. Il est certain qu’ils ont essayé de recruter une personne autour d’eux, un Irakien qui était à Kuala Lumpur, qui les a accueillis lors de leur séjour. La CIA a essayé de le recruter. Ils ont aussi essayé de recruter, de manière un peu maladroite, des membres de la fameuse cellule de Hambourg, donc à l’époque il est certain qu’il y avait un travail d’approche de la part de la CIA pour recruter. Il ne faut pas oublier qu’à l’époque Ben Laden et Al Qaïda étaient déjà un objectif majeur de la CIA. Donc il n’est absolument pas étonnant qu’ils aient tenté de recruter, de pénétrer et d’infiltrer Al Qaïda, et il ne serait pas surprenant que toute cette histoire leur ait échappé, leur ait explosé entre les doigts.

 

« Il devrait y avoir une enquête très sérieuse sur les mouvements de ces deux terroristes et sur tout ce qui s’est passé autour »

 

Que pensez-vous du fait que ces terroristes aient pu se loger à San Diego chez un informateur du FBI ?

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Abdussattar Shaikh, l’informateur du FBI

FC : C’est pire que ça : les deux terroristes en question étaient surveillés depuis Kuala Lumpur, la CIA savait qu’ils se rendaient aux Etats-Unis, et a empêché le FBI de le découvrir. Quand ils arrivent aux Etats-Unis à Los Angeles, ils sont pris en charge par un agent secret saoudien. Les Saoudiens savent que ce sont des terroristes, le prince Turki, qui était le responsable des services secrets, dit avoir informé les Américains de leur existence et du fait que c’était des terroristes. Donc ils sont pris en charge par un agent secret saoudien, ensuite ils déménagent et il y en a un des deux qui va vivre chez un curieux professeur universitaire, qui est à ses heures informateur du FBI, qui est lié à un ancien trafiquant d’armes proche du Chah d’Iran, enfin bref, c’est un personnage assez bizarre, assez mystérieux.

Et puis autour d’eux, il y a d’autres personnages qui vont et qui viennent, et qui donnent l’impression qu’ils sont contrôlés. Par exemple, à San Diego, ils vont dans une mosquée où il y a un imam intégriste, très intégriste, qui opère, et quand l’un des deux pirates va déménager et aller sur la côte Est, à Falls Church, de l’autre côté des Etats-Unis, l’imam va le suivre, et va, comme par hasard, exercer dans la mosquée de Falls Church, où le terroriste Nawaf al-Hazmi va se rendre.

La veille des attaques du 11-Septembre, le 10 septembre, dans l’hôtel où les deux terroristes passent leur dernière nuit sur terre, il y a aussi un des responsables du culte saoudien, qui, au dernier moment, a réservé et s’est installé dans cet hôtel, alors qu’il était dans un autre hôtel. Alors tout ça, c’est peut-être un faisceau de coïncidences, mais ce sont des coïncidences très inquiétantes, et qui font qu’au moins quelqu’un devrait s’y pencher de manière sérieuse, quelqu’un d’officiel, moi je ne suis pas un officiel, je n’ai pas de pouvoir d’investigation, ni de police judiciaire, mais il devrait y avoir une enquête très sérieuse sur les mouvements de ces deux terroristes et sur tout ce qui s’est passé autour.

Cela rejoint les déclarations du sénateur Bob Graham, qui, sur la base des 28 pages censurées du rapport du Congrès de 2003, a, à plusieurs reprises, affirmé qu’au moins deux des terroristes étaient soutenus par un ou plusieurs Etats, donc cela pourrait être de l’Arabie saoudite dont il parlait…

FC  : Oui, Bob Graham, qui a même publié un bouquin, est très « anti-saoudien » d’une certaine manière… donc ce ne serait absolument pas étonnant.

Donc, d’après vous, les deux agents saoudiens en contact avec les terroristes pouvaient être au courant de l’attentat du 11-Septembre en préparation et l’appuyer éventuellement ?

FC : On rentre dans le domaine de la spéculation, qui est un domaine que j’essaie d’éviter, mais il est certain que tout autour de ces pirates de l’air, il y a beaucoup de complicités saoudiennes. Alors, est-ce que ça veut dire qu’il y a une complicité directe ou pas ? C’est très difficile à dire, et je veux surtout éviter de tirer des conclusions trop hâtives, alors qu’on n’a pas encore tous les éléments entre les mains.

Dans le même genre d’appui, vous avez sans doute entendu parler de cette information qui a été peu diffusée, qui prétendait que Mohamed Atta avait reçu 100.000 dollars sur ordre direct du directeur de l’ISI de l’époque, Mahmoud Ahmad, alors avez-vous une opinion sur la crédibilité de cette information ?

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Lieutenant Général Mahmoud Ahmad

FC : Honnêtement, c’est vous qui me l’apprenez… Je ne pense pas qu’il aurait reçu directement de l’argent de l’ISI, parce qu’ils sont quand même beaucoup plus malins qua ça. Le problème, c’est qu’on dit beaucoup de choses, tout et son contraire, sur cette histoire… Moi, j’essaie vraiment de m’en tenir aux informations et aux faits avérés, et non pas aux spéculations, ni aux croyances. Et tout ce que j’écris a été longuement prouvé, vérifié, j’ai recoupé mes sources. Après il y a tellement de bruits, de rumeurs, de désinformations, que tout cela est très difficile à vérifier.

Cette information est parue originellement à la fois dans le journal Dawn au Pakistan, et dans le Times of India en Inde, et elle proviendrait – car j’avais interrogé le journaliste Manoj Joshi du Times of India, qui avait sorti l’information – d’une haute source ministérielle dans le gouvernement indien, sans qu’il sache me dire si c’était crédible ou pas… mais la difficulté c’est que certains présentent l’information comme sûre et certaine, comme sur France Inter

FC : C’est pour ça que j’essaie de m’en tenir aux témoignages de première main, et donc c’est toujours difficile quand on a accès à des témoignages de deuxième main, c’est toujours difficile de leur donner crédit. Il y a énormément de rumeurs, d’informations qui sont vérifiées ou pas, mais après il y a le bon sens : il me semble que c’est un peu difficile de prétendre une telle chose, parce que, je le répète, je ne crois pas que le directeur de l’ISI aurait agi directement, je pense qu’il aurait été plus malin que ça, et que l’argent serait passé par différents canaux. De toute manière, il n’aurait pas été remis directement, et puis je ne sais pas si Mohamed Atta avait besoin du soutien financier de l’ISI, parce qu’il avait d’autres soutiens financiers, les flux d’argent sont des flux qui ont été prouvés, documentés. Ce n’est pas une opération qui a coûté très cher, et ils n’étaient même pas déficitaires, parce qu’avant le 11-Septembre, ils ont renvoyé de l’argent, il y a de l’argent qui est reparti à Dubaï, dans des banques saoudiennes. Donc oui peut-être… mais je ne vois pas pourquoi l’ISI se serait mouillée à ce niveau-là, d’autant que les terroristes n’avaient pas besoin d’argent.

C’est aussi ce que m’avait dit Eric Denécé, un ancien agent du renseignement, qui pensait que ce n’était pas très crédible, qu’il pourrait y avoir des éléments isolés de l’ISI, mais pas le directeur…

FC : C’est peut-être une piste à explorer, mais très honnêtement je vois difficilement un responsable des services secrets se mouiller directement pour faire ça.

 

« Les Philippins ont découvert le plan, qui s’appelait Bojinka, ont prévenu les Américains, et les Américains ne les ont pas crus »

 

Cela rejoint aussi une information, présente dans le documentaire 9/11 Press for Truth : un agent du FBI, Randy Glass, qui a infiltré en 1999 un réseau criminel, prétend qu’un certain R.G. Abbas, qui s’est présenté comme un agent de l’ISI, lui avait dit que son projet était de détruire les tours du World Trade Center…

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Ramzi Youssef

FC : Dans ma contre-enquête, je montre très clairement que le projet de détruire le World Trade Center remonte à 1993, je fais la genèse de cet attentat, j’explique pourquoi ils voulaient détruire le World Trade Center. En fait, ils pensaient que tous les juifs de New York travaillaient au World Trade Center, dans les deux tours, et c’est pour ça qu’ils voulaient le détruire. Ils ont failli réussir en 1993, et puis ça a raté, mais de peu, parce qu’ils n’avaient pas assez d’argent pour les explosifs. Du coup, l’artificier, Ramzi Youssef, et son oncle Khaled Sheikh Mohamed, ont projeté un autre plan en 1995, pour détruire cette fois définitivement les deux tours et d’autres objectifs. Le plan en question était le prototype du 11-Septembre : il s’agissait de s’emparer d’avions, de les détourner, de les précipiter contre les deux tours, donc dès 1995 le projet était en germe, il y avait un prototype. Les Philippins ont découvert ce complot, qui s’appelait Bojinka, ont prévenu les Américains, et les Américains ne les ont pas crus et leur ont dit « mais qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse de cette information ? ». Ramzi Youssef va se faire arrêter à cause de sa participation à l’attentat de 1993, Khaled Cheikh Mohammed, son oncle, va s’échapper et depuis il n’aura qu’une idée : mettre en action ce plan, réaliser Bojinka, et c’est ce qu’il fera, puisque c’est le cerveau des attaques du 11-Septembre. Donc c’est très clair, dès le début il est évident, et les Américains le savent, que les islamistes vont sans doute détourner des avions pour les précipiter contre les deux tours. Après, pourquoi n’ont-ils rien fait ? C’est une autre question.

Parce qu’en effet, après le 11-Septembre, on a entendu toute l’administration Bush affirmer qu’elle n’avait reçu strictement aucun avertissement, et même que ce type d’attentat lui était totalement inimaginable, alors que manifestement c’était faux… alors pourquoi l’ont-ils dit ?

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Colonel Rodolpho Boggie Mendoza

FC : En 1995, les Américains ne le croient pas. J’ai rencontré le policier philippin, le colonel Rodolpho Boggie Mendoza, qui est tombé sur cette enquête, qui a interrogé un des membres du complot Bojinka, qu’il a fait parler. Eh bien, ses supérieurs ne l’ont pas cru. Et pourtant, c’est un des meilleurs officiers de la police philippine, mais ses supérieurs ne l’ont pas cru. Donc, si ses supérieurs, qui le connaissent, qui savent que c’est sans doute un des meilleurs et pas un affabulateur, ne le croient pas, à plus forte raison les Américains ne pouvaient pas le croire. En 1995, les Américains n’avaient jamais entendu parler de Ben Laden, ils pensaient que c’était un financier, ou plutôt ils pensaient juste que c’était un financier de la terreur. Or, le colonel Mendoza avait déjà fait un rapport sur l’islamisme aux Philippines, dans lequel figurait déjà le nom de Ben Laden. Il y avait plusieurs pages sur Ben Laden, j’ai lu ce rapport. Aujourd’hui il n’y a pas une ligne à changer, la description d’Al Qaida est parfaite. En 1995, les Américains pensent encore que Ben Laden n’est que le financier de la terreur, ils l’appelaient « la Fondation Ford du terrorisme ». Il leur faudra un an ou deux pour réaliser que Ben Laden est autre chose, et bien plus dangereux, que le simple financier de la terreur. Donc, de ce point de vue là, les Américains ont raison de dire qu’ils ne pouvaient pas imaginer, il y a un manque d’imagination total de ce point de vue là.

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Richard Clake

L’administration Bush, en revanche, ment parce que, dès janvier 2001, c’est-à-dire dès son entrée en vigueur, au sein de l’administration il reste de l’administration Clinton Richard Clarke, le « tsar » de l’antiterrorisme, qui avait un plan pour détruire Ben Laden et Al Qaïda, le plan « Delenda », eh bien Richard Clarke est rétrogradé, il n’a plus accès au Président, alors qu’il y avait accès auparavant, il n’a plus accès à la conférence des « Principals », des principaux chefs de cabinets du Président, et quand il va voir Condoleezza Rice qui est sa supérieure hiérarchique, qui est responsable du Conseil national de sécurité, et qu’il lui explique que le vrai danger c’est Al Qaïda, Condoleezza Rice, je ne dis même pas « tombe de l’armoire », parce que ça ne l’intéresse pas, et on a plusieurs témoignages de responsables de la CIA qui ont essayé à maintes reprises d’alerter l’administration Bush du danger, et l’administration Bush s’en fout complètement, car ses préoccupations, son horloge sont restées bloquées dix ans auparavant, au début des années 1990, quand il y avait Bush père, juste après le président Reagan. Ses seules préoccupations, c’était l’IDS, l’Initiative de Défense Spatiale, la guerre des étoiles, l’invasion de l’Irak pour terminer ce que Bush père avait fait, puis des négociations balistiques avec la Russie ; ils ne sont vraiment pas à l’ordre du jour, alors que le terrorisme sunnite, qui est la véritable menace, ils s’en fichent un peu. Et si vous prenez tous les discours de Condoleezza Rice de cette époque, entre janvier et septembre 2001, elle ne prononce pas une fois le mot « Al Qaïda », ni le mot « Ben Laden ». Et en août 2001, quand vraiment la menace se précise, les responsables de la CIA vont voir George Bush pour lui transmettre un rapport quotidien, qui dit que Ben Laden s’apprête à frapper les Etats-Unis ; la réaction de George Bush, ça a été : « ben écoutez, c’est bien, vous avez couvert votre cul, vous avez fait votre devoir, maintenant vous pouvez renter chez vous, c’est bien ». Donc, il y a un désintérêt total, alors que Richard Clarke, qui est le « tsar » de l’antiterrorisme, George Tenet, qui est le chef de la CIA, et tous ces responsables n’arrêtent pas de tirer des sonnettes d’alarme, en disant « attention, ça va arriver ».

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Mark Rossini

Dans le livre et dans le film, il y a l’interview d’un agent du FBI, Mark Rossini, qui travaillait pour la CIA, et qui nous dit clairement qu’il sentait que ça allait arriver, qu’il y allait avoir le « Big One », le grand coup allait arriver. Il nous dit : « c’est un peu comme un orage, on sent que ça se prépare, brusquement le vent change, les nuages s’accumulent ». Ils savent qu’il va se passer quelque chose, et puis dans les écoutes ils savent qu’il va se passer quelque chose. Dans les écoutes, juste la veille, par exemple, la NSA, qui est chargée d’écouter toutes les conversations électroniques du monde entier – c’est 30.000 agents -, eh bien la NSA enregistre deux conversations : dans la première on dit « demain c’est l’heure zéro », dans la seconde on dit « la partie va commencer demain ». Donc, si vous voulez, c’est comme une inquiétude diffuse. Richard Clarke, en juillet 2001, fait une réunion avec les responsables de l’aviation civile, pour les sensibiliser au problème, en disant « attention, Al Qaïda va frapper les avions », il ne savait pas exactement quoi, mais il leur disait « attention je veux être informé de tout ce qui se passe, même si un moineau tombe de sa branche ». Le problème, c’est que Richard Clarke ne savait pas l’essentiel : la CIA lui avait caché l’essentiel, à savoir que deux des terroristes étaient là, aux États-Unis, et étaient en train de s’entraîner avec d’autres, à piloter des avions.

 

« La Commission d’enquête, c’est la Commission des omissions »

 

Précisément, ces informations comme quoi l’administration américaine a reçu beaucoup d’avertissements mais n’a rien fait, car elle était braquée sur l’Irak ou sur d’autres problèmes, c’est l’une des causes principales pour lesquelles énormément de gens imaginent qu’il y ait pu avoir, si ce n’est une organisation, du moins un laisser-faire de certaines personnes au sein de l’administration pour en tirer profit…

FC : C’est sûr que toutes les thèses conspirationnistes s’appuient sur les silences embarrassés, sur les non-dits, sur les omissions de la Commission d’enquête. La Commission d’enquête, c’est la Commission des omissions, c’est un peu comme la Commission Warren au moment de l’affaire Kennedy. Donc il est clair qu’à partir du moment où on ne met pas tout sur la table et où on cache des choses, tous les fantasmes vont se nourrir. Au lendemain du 11-Septembre, tout le monde était pro-Américains, tout le monde disait « nous sommes tous des Américains », et puis c’est un peu le contraire des alchimistes, ils avaient de l’or entre les mains et ils en ont fait du plomb. Et tout le monde a commencé à se méfier, à dire « mais ils nous cachent des choses », d’où cette idée, folle – à mon avis -, qu’ils ont organisé eux-mêmes les complots. La Toile Internet, mais pas seulement, énormément de gens que je rencontre sont convaincus du bien-fondé des complots, sont dans la croyance ; moi je ne suis pas dans la croyance, je suis agnostique, donc je me base sur des faits, des faits avérés, je pense qu’il y a une chose qui s’appelle le bon sens, et quand on m’explique qu’aucun avion ne s’est précipité sur le Pentagone, la seule chose que je réponds c’est : « OK, mais il y a un avion qui a décollé et où sont passés les passagers de l’avion ? » S’il ne s’est pas écrasé sur le Pentagone, ils doivent bien être quelque part, il y avait 60-70 personnes, le vol a été suivi à la trace par les radars, il y a eu des communications téléphoniques, parce qu’on peut téléphoner des avions, contrairement à ce qu’on affirme, aux Etats-Unis à l’époque on pouvait tout à fait téléphoner des avions, dans les avions américains il y a des téléphones. Donc je pense qu’il faut faire un pas de côté face à ça, et faire appel au bon sens. En même temps, ces thèses se nourrissent du silence des autorités et des mensonges de la Commission d’enquête.

Mais l’hypothèse du « laisser-faire » se nourrit aussi beaucoup d’une phrase, qui a été extraite d’un rapport du think tank Projet pour un Nouveau Siècle Américain (PNAC), selon laquelle « le processus de transformation [des Etats-Unis en force dominante], même s’il est porteur de changements révolutionnaires, sera probablement long, en l’absence d’un événement catastrophique et catalyseur – comme un nouveau Pearl Harbor« . Donc on a des gens qui extraient cette citation, en arguant que les membres du PNAC disaient eux-mêmes avoir besoin d’un nouveau Pearl Harbor et, comme par hasard, ils n’ont rien fait pour prévenir le Pearl Harbor dont ils recevaient des avertissements, c’est un peu ça le raisonnement…

FC : C’est mal connaître la société américaine, car ce n’est pas parce qu’un think tank raisonne comme ça que c’est la politique officielle des Etats-Unis, et que c’est ce qui va être appliqué. L’idée même d’un complot du côté américain me paraît absurde, parce qu’un complot implique une couverture politique, c’est-à-dire que les hommes politiques sont obligés de couvrir, puisque de toute manière ce sont eux qui vont décider d’envahir l’Irak ou autre. Or, le complot de la part d’Al Qaïda est né, comme je le démontre dans ma contre-enquête, en 1995, c’est-à-dire sous l’administration Clinton, et il arrive à maturité en 2001, c’est-à-dire sous l’administration Bush. Ça supposerait une continuité entre l’administration Bush et l’administration Clinton qu’il n’y a absolument pas. Il y a une vraie rupture, et du côté des Américains, s’il y a une conspiration, c’est la conspiration des imbéciles, c’est-à-dire que les gens qui sont au pouvoir politique, à la Maison Blanche, sont des incapables, sont des gens qui raisonnent en terme de guerre froide, alors qu’il faut raisonner autrement. Ils n’ont pas vu que le monde avait changé. Donc dans ce sens-là, ils favorisent indirectement les attaques du 11-Septembre. Mais comme ils ne réalisent pas la nature de l’ennemi, et qu’ils ne veulent pas en entendre parler – ce qui est le plus grave -, ils ne le prennent pas au sérieux, et à partir de ce moment-là, ils laissent faire, mais de manière indirecte et totalement involontaire, et par stupidité, alors que les gens qui sont, comme les responsables de la CIA ou du FBI, aux commandes de l’action veulent agir et stopper ce qui se passe. Mais il y a un désintérêt de la classe politique, c’est pour cela que je parle du complot des imbéciles.

Vous savez qu’il y a eu l’organisation d’exercices de simulation de guerre de grande ampleur au moment des attentats, qui auraient peut-être troublé la réaction de la chasse américaine. Est-ce que, d’après vous, cela relève du hasard, ou les terroristes, ou d’autres, auraient pu s’arranger pour que les deux événements aient lieu en même temps ? parce qu’on sait que de faux avions, suspectés d’être détournés, étaient visibles sur les écrans radars…

FC : Vous prenez le minute par minute du détournement – parlons uniquement des premiers vols, ceux qui partent de Boston : le détournement a lieu au bout de 20 minutes à peu près, et puis après il va s’écouler 40 minutes avant qu’ils n’atteignent leurs objectifs. A l’époque, il faut déjà un certain temps de réaction pour comprendre ce qui se passe, pour comprendre qu’il y a un détournement, et puis on remonte la chaîne hiérarchique, donc il y a déjà 10 minutes qui vont se passer à peu près, donc on est déjà à une demi-heure, et on est à 20 minutes de l’objectif. Mais à l’époque, personne n’envisageait d’action suicide. Pour tout le monde, il était clair, même s’il y a eu tous les signaux d’alerte dont on a parlé, qu’il s’agissait de détournements. Les passagers étaient convaincus qu’il s’agissait de détournements, mais pour les autorités civiles – j’ai écouté toutes les bandes, toutes les conversations – c’est clairement des détournements, donc on attend de savoir ce que les terroristes ont l’intention de faire de ces avions – est-ce qu’ils vont les poser ? demander des échanges de prisonniers ou autre ? – avant de réagir. Donc, s’il y a un détournement d’avion, on ne va pas tout de suite ordonner à la chasse de l’abattre. Par contre, dans le dernier cas, qui est le vol 93, une fois que les trois autres se sont écrasés, effectivement, au moment où l’avion retourne sur Washington et où il y a la révolte des passagers, la Maison Blanche donne l’ordre effectivement d’abattre cet avion. Dick Cheney, le Vice-Président, donne l’ordre formel d’abattre l’avion. Ça ne sera pas fait, parce qu’il y a eu la réaction des passagers, qui ont précipité l’avion. Mais de toute manière, sur la fin, c’est-à-dire une fois qu’elles ont compris ce qui se passait, les autorités ont réagi en ordonnant d’abattre les avions.

Vous avez rencontré Anthony Shaffer dans le documentaire d’Arte, il affirme que l’unité de renseignement Able Danger a repéré la cellule de Mohamed Atta en janvier 2000, alors qu’une enquête du ministère de la Défense a désavoué ses propos. Le jugez-vous crédible ?

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Lieutenant-Colonel Anthony Shaffer

FC : Oui, tout à fait. Able Danger faisait du data mining et regroupait des sources d’informations, et puis infiltrait les mosquées, qui sont des pratiques très mal vues aux Etats-Unis, à l’époque et même peut-être encore aujourd’hui. Vous avez la liberté de culte et chacun est libre de pratiquer les cultes, c’est une chose fondamentale aux Etats-Unis. Or, les gens d’Able Danger, les militaires, étaient un peu extrémistes de ce point de vue là, mais ils étaient arrivés à des résultats, puisqu’ils avaient, semble-t-il, localisé Mohamed Atta à la mosquée Al-Farouq à Brooklyn quand il est arrivé. A ce moment-là, ils avaient une photo, ils ne savaient pas du tout qui c’était, mais il y a des photos qui commençaient à circuler, et puis, sans que l’on sache vraiment pourquoi, on leur a d’abord dit de ne pas parler de leur opération, ni à la CIA, ni au FBI. La CIA, de toute manière, ne voulait pas partager d’informations avec les militaires et puis on leur a ordonné de ne pas parler du tout de la chose au FBI, sans doute par crainte qu’on découvre que les militaires étaient en train d’infiltrer les mosquées, ce qui, je le répète, est très mal vu. Et donc, à partir de ce moment-là, l’opération est devenue encore plus clandestine, a eu encore un peu moins de poids au sein de l’armée américaine. Mais si vous me demandez si ses propos sont crédibles, je vous réponds oui.

 

« Je pense qu’Ali Mohamed sait beaucoup trop de choses »

 

Pour terminer, revenons sur un point que vous développez dans votre livre, le rôle d’Ali Mohamed. Comment expliquez-vous l’absence de condamnation à son égard alors qu’il semble impliqué dans tous les principaux attentats menés par Al Qaïda à l’intérieur des Etats-Unis ?

FC : Ali Mohamed était un agent triple, c’est-à-dire que c’était un miliaire égyptien, un officier égyptien membre d’Al Qaïda, qui a fait semblant de trahir Al Qaïda au profit des Américains. Il a travaillé pour la CIA, pour les Forces spéciales américaines à Fort Bragg, donc pour l’armée américaine, il a essayé d’infiltrer le FBI, mais en fait sa fidélité première était à Al Qaïda, puisque c’était le garde du corps de Ben Laden. C’est lui qui a entraîné les gens de Ben Laden et qui a appris à Ben Laden à faire des cellules, à construire son organisation afin de ne pas être détecté par les Américains, puisqu’il savait comment les Américains procédaient pour les détecter. Donc il a monté l’organisation idéale puisqu’il connaissait les contre-mesures dont les Américains allaient se servir. C’est lui qui va organiser les plus gros attentats commis au siècle dernier, contre les ambassades américaines de Nairobi et Dar es Salam, et dans le même temps il communiquait des informations à Ben Laden, et surtout à Ayman al-Zawahiri, son supérieur, et c’est lui qui met au point le modus operandi dont vont se servir les pirates de l’air pour détourner les avions le 11-Septembre. Donc c’est quelqu’un de considérable dans l’histoire du contre-terrorisme.

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Ali Mohamed

Il y a un silence embarrassé des autorités américaines, dont j’essaie de comprendre les raisons dans ma contre-enquête : je pense qu’il sait beaucoup trop de choses. Il a accepté de plaider coupable. Il a été jugé, reconnu coupable, mais il n’a toujours pas été condamné dix ans après avoir été reconnu coupable. Ce que je sais, ce que mes sources m’ont dit – des gens qui sont toujours en contact avec lui -, c’est que maintenant il était dans une prison de sécurité minimum aux Etats-Unis, c’est-à-dire qu’il est sur le point de sortir, il a fait deux livres, qui attendent l’imprimatur du gouvernement américain, et aujourd’hui il a passé un nouveau deal avec le gouvernement, parce que c’est lui qui connaît le mieux le nouveau chef d’Al Qaïda, Ayman al-Zawahiri, l’Egyptien, qui était son chef, son supérieur. Il le connaît par coeur, il le connait en tout cas parfaitement, sur le bout des doigts, et il vend chèrement sa connaissance aux Américains, qui n’ont toujours rien appris, puisqu’ils continuent à traiter avec un personnage éminemment suspect, avec un agent triple.

Donc ils ne l’inquiètent pas trop car ils espèrent toujours recueillir des informations auprès de lui sur Al Qaïda ?

FC : C’est le problème des Américains, c’est qu’ils dépendent totalement de leurs sources d’informations. Et après Ali Mohamed, il y a eu le cas que je cite dans ma contre-enquête, l’organisateur des attaques de Bombay, c’était aussi un agent triple américain : il travaillait pour la DEA, il faisait semblant de démanteler des réseaux de trafiquants de drogue et il a organisé les attaques de Bombay. Il s’est fait arrêter à Londres alors qu’il organisait un attentat contre le quotidien danois qui a publié les caricatures du prophète Mahomet. Et puis deux ans plus tard, les Américains pensent avoir une source parfaite avec un petit docteur jordanien, qui leur promet de remonter jusqu’à Ayman al-Zawahiri. Donc la CIA se réjouit, Barack Obama est prévenu et suit la rencontre pratiquement en direct. On l’amène sur une base secrète de la CIA à Khost dans le sud de l’Afghanistan, les gardes ont ordre de se détourner pour ne pas voir son visage, donc il n’est pas fouillé, il y a une dizaine de membres de la CIA qui sont là, toute la CIA de l’Afghanistan est là, ce qui est une faute de sécurité majeure, on lui a même préparé un gâteau parce que c’est le 30 décembre, et puis il arrive, commence à prier, et se fait sauter, et il y a une dizaine de membres de la CIA qui sont morts. Il y a une forme de naïveté des Américains, qui font a priori confiance à leurs informateurs, et ils le paient très cher, et ils continueront malheureusement à le payer très cher.

Je ne sais pas si vous vous êtes renseigné sur un personnage qui paraît également protégé en haut lieu, Omar Saeed Sheikh ; c’est l’assassin présumé de Daniel Pearl et celui par lequel serait soi-disant passé l’argent de l’ISI vers Mohamed Atta. Il est condamné à mort depuis 2002 mais n’a jamais été exécuté…

FC : Je croyais que l’assassin de Daniel Pearl était Khaled Cheikh Mohammed…

Il y a les deux versions qui circulent effectivement…

FC : Non, je ne peux pas vous répondre.

Alors que l’entretien se termine, Fabrizio Calvi tient à faire quelques précisions :

FC : Ce que j’ai toujours précisé, c’est je ne suis pas un ingénieur, ni un spécialiste en ingénierie, donc un sujet comme l’effondrement des tours, ce n’est pas mon propos. J’essaie de suivre les faits au plus près de ce qu’on peut en savoir. Après, pour moi, tout le reste est un petit peu de l’ordre de la croyance ou de la querelle d’experts, et je ne veux absolument pas m’engager là-dedans, parce que ce n’est pas mon boulot. Mais toutes ces thèses alternatives se nourrissent des silences embarrassés des Américains, et c’est vraiment dommage, parce qu’il faudrait qu’ils remettent tout à plat : il y aurait des surprises très étonnantes, c’est évident qu’on découvrirait des choses terrifiantes, peut-être pas celles auxquelles on pense. Moi je pense, par exemple, que sur l’histoire de Kuala Lumpur et des deux terroristes, si la CIA ne veut pas s’expliquer, c’est que tout simplement elle a peur que son rôle soit remis en question, parce qu’après tout on peut aller la voir en disant : « mais attendez, vous saviez qu’il y avait des terroristes, vous les surveilliez, vous les contrôliez d’une certaine manière, et vous n’avez pas été foutus de les arrêter, alors à quoi est-ce que vous servez ? parce que votre fonction c’est d’empêcher ce genre de chose ». Alors ils répondront que pour empêcher ce genre de chose, ils voulaient taper Ben Laden, enfin j’en sais rien, là j’extrapole… mais je pense effectivement que si l’on soulève ce couvercle là, on va trouver bien des surprises, peut-être pas celles auxquelles on s’attend, sur les tours, le Pentagone, mais des surprises qui sont en fait beaucoup plus embarrassantes, parce que les théories conspirationnistes, d’une certaine manière, ont de quoi réjouir la CIA ou les Américains, parce que ça fait d’eux des gens invincibles, ça fait d’eux des maîtres conspirateurs. Il ne peut pas, à mon sens, y avoir de conspiration américaine, parce que ceux qui seraient à même de le faire sont trop bêtes, sont trop stupides pour imaginer un tel plan. Moi, pour les connaître, pour les côtoyer, pour leur avoir parlé, je suis effaré par certains moments, et donc on se dit, mais c’est pas possible, ils n’ont pas pu commettre un tel complot.

Merci Fabrizio Calvi de m’avoir accordé ce long entretien.

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Pour en savoir plus sur le personnage fascinant d’Ali Mohamed, on peut aussi se reporter à l’ouvrage de Peter Dale Scott, La Route vers le Nouveau Désordre Mondial. 50 ans d’ambitions américaines, Editions Demi-Lune, chapitre 8, p. 213-225. Ce livre, dont le titre original est The Road to 9/11. Wealth, Empire and the Future of America, ambitionne, comme celui de Fabrizio Calvi, de reconstituer sur le long terme les événements et les logiques qui ont pu conduire au 11-Septembre. Deux lectures complémentaires.