29 pages déclassifiées sur le 11-Septembre : entre « gaslighting » et « false flag operation »

Les fameuses 28 pages classifiées — durant presque quatorze ans — du rapport du Congrès sur les attentats du 11 septembre 2001 étaient donc 29. Elles ont été rendues publiques, certes entachées de nombreux caviardages, vendredi 15 juillet 2016. La plupart des médias se sont contentés de souligner que ces pages ne contenaient aucune preuve de l’implication de l’Arabie saoudite dans les attentats. Quelques-uns ont soutenu exactement le contraire. Il faut dire que le conditionnel, utilisé à outrance dans ces pages, permet de conclure aussi bien à « des liens » entre l’Arabie saoudite et les terroristes du 11-Septembre qu’à « l’absence de preuve » impliquant formellement le gouvernement saoudien.

Parmi tous les articles parus ces derniers jours, l’un d’eux mérite une attention particulière : celui de Kristen Breitweiser, l’une des Jersey Girls. Elle nous met en garde contre un traitement politique et médiatique expéditif de ces 29 pages, qu’elle assimile à une forme de manipulation mentale : le gaslighting. Comme pour lui donner raison, Richard Clarke vient de livrer son hypothèse sur les mystères que recèlent encore ces pages restées si longtemps secrètes ; selon l’ancien « tsar » du contre-terrorisme, la CIA aurait pu se livrer avec les Saoudiens à une opération sous faux drapeaux à l’égard de deux des futurs pirates de l’air d’Al Qaïda, une opération qui aurait mal tourné et qu’elle s’échinerait depuis à dissimuler.

JPEG - 18.8 ko
Charles Boyer et Ingrid Bergman dans « Gaslight »

Le 16 juillet, Kristen Breitweiser, l’une des Jersey Girls (ces veuves du 11-Septembre qui ont fait pression sur le gouvernement américain pour qu’une enquête ait lieu sur ces attentats), a publié un article sur son blog hébergé par le Huffington Post. J’en ai traduit l’essentiel. Selon elle, les 29 pages sont loin d’être aussi inoffensives que l’on voudrait bien nous le faire croire :


« Tout d’abord, voici ce que vous devez savoir quand vous écoutez un membre de notre gouvernement affirmer que les 29 pages nouvellement rendues publiques ne sont pas un « pistolet fumant » [une preuve irréfutable] — ILS MENTENT.

 

La relation de notre gouvernement avec le royaume d’Arabie saoudite n’est pas différente de celle d’un toxicomane avec l’héroïne. Tout comme un drogué à l’héroïne qui mentira, trompera et volera pour nourrir son vice, certains membres de notre gouvernement mentiront, tromperont et voleront pour continuer leur relation dysfonctionnelle et mortelle avec le royaume d’Arabie saoudite — une relation qui pourrit cette nation et ses dirigeants de fond en comble.

 

[…] Lisez les 29 pages et vous connaîtrez les faits. Ne laissez personne de notre gouvernement nier la réalité accablante de ces 29 pages.

 

Et, quand vous lisez les 29 pages, souvenez-vous qu’elles ont été écrites en 2002 et 2003.

 

Le président Bush ne voulait pas que l’on enquête sur le royaume d’Arabie saoudite. Le président Bush entretient des relations profondes avec le royaume d’Arabie saoudite et sa famille royale et voulait seulement protéger le royaume. Le président Bush voulait aller en guerre en Irak — pas en Arabie saoudite. Alors, 29 pleines pages qui disaient « Saoudien » et « Bandar » à la place de « Hussein » et « Irak » constituaient un énorme problème pour le président Bush.

 

[…] Il y a eu un effort concerté du FBI et de l’administration Bush pour maintenir les preuves incriminant les Saoudiens à l’écart de l’enquête de la Congressionnal Joint Inquiry.

 

En dépit du manque de coopération du FBI et de la pression de l’administration Bush pour contrecarrer toute enquête sur les Saoudiens, la Joint Inquiry a été pourtant capable d’écrire 29 pleines pages concernant la complicité saoudienne dans les attaques du 11/9. Aucun autre pays n’a reçu une telle attention dans le rapport final de la Congressionnal Joint Inquiry. Pas l’Irak. Pas l’Iran. Pas la Syrie. Pas le Soudan. Pas même l’Afghanistan ou le Pakistan.

 

Les 29 pages ont été gardées secrètes […] pendant quinze ans — non pas pour des questions de sécurité nationale — mais pour des questions de commodité, d’embarras et de dissimulation. Le décret exécutif 13526 fait de cela un crime. […]

 

Pour être clair, la Commission sur le 11/9 n’a PAS entièrement enquêté sur le royaume d’Arabie saoudite. Le directeur exécutif Philip Zelikow bloqua toute enquête sur les Saoudiens. […] Zelikow a ré-écrit entièrement la section du rapport de la Commission du 11/9 concernant les Saoudiens et leur connexion avec les attaques du 11/9. […]

 

Pour une administration cherchant à se débarrasser de preuves incroyablement compromettantes sans que personne ne le remarque — le faire hier, quand le Congrès fermait ses portes pour ses vacances estivales de deux mois, était probablement le meilleur jour que l’on puisse imaginer. […]

 

Pendant quinze ans, je me suis battue pour obtenir des informations concernant le meurtre de mon mari de la part du gouvernement américain. […] Et notre gouvernement n’a rien fait d’autre que de bloquer, contrarier, entraver et obstruer le chemin de la vérité, de la transparence, de la responsabilité et de la justice. Allant même jusqu’à commettre un gaslighting sur nous aujourd’hui même en niant la vérité simple écrite sur le papier des 29 pages.

 

S’il vous plaît, lisez les 29 pages. Regardez les faits et les preuves. Et alors, regardez la façon vénale dont différents membres de notre gouvernement et les médias jouent les propagandistes sur ces faits — vous disant de nier la très dure et consternante réalité trouvée dans ces 29 pages. J’espère que leur gaslighting vous dégoûte autant qu’il me dégoûte.

 

Remarquez que ces 29 pages détaillent principalement la connexion saoudienne aux attaques du 11/9 à San Diego. Elles abordent brièvement les informations sur Phoenix, également. Fait important, les 29 pages ne comprennent pas les informations trouvées dans les plus de 80.000 documents qui sont actuellement passés en revue par un juge fédéral en Floride — 80.000 documents que ni la Commission sur le 11/9, ni le Joint Inquiry, ni les Clinton, Bush, ou la Maison Blanche d’Obama, ni le royaume d’Arabie saoudite ne veulent que nous connaissions.

 

Plus que tout, s’il vous plaît, sachez ceci : le royaume d’Arabie saoudite a fourni un support opérationnel et financier aux pirates de l’air du 11/9. C’est un fait. Et le gouvernement américain a dissimulé ce fait pendant quinze ans — encore aujourd’hui. Et cela est un crime. »

Ingrid Bergman et les Jersey Girls : une rencontre éclairante

Dans ce texte, co-signé par les veuves du 11-Septembre Monica Gabrielle, Mindy Kleinberg, Lorie Van Auken, et Patty Casazza, un mot étrange retient l’attention : « gaslighting ». Voici la définition qu’en donne Wikipédia :

« Gaslighting ou gas-lighting est une forme d’abus mental dans lequel l’information est déformée ou spinée, omise sélectivement pour favoriser l’abuseur, ou faussée dans le but de faire douter la victime de sa mémoire, de sa perception et de sa santé mentale. Les exemples vont du simple déni par un abuseur que de précédents incidents se soient passés, jusqu’à la mise en scène d’événements bizarres par l’abuseur dans l’intention de désorienter la victime.

 

Le terme prend son origine dans la pièce Gas Light et dans son adaptation cinématographique. Depuis, le terme a été utilisé dans le domaine clinique et la littérature spécialisée. »

Dans son livre Le mauvais traitement psychologique. Comment se protéger du mobbing et des autres formes de harcèlement, Luis de Rivera donne la définition suivante :

« Commettre un gaslighting est faire en sorte que quelqu’un doute de ses sens, de son raisonnement et même de la réalité de ses actes. »


L’expression a été popularisée par le film Gaslight, thriller psychologique de George Cukor, sorti en 1944 et inspiré de la pièce de théâtre Angel street de Patrick Hamilton. Dans les rôles principaux : Ingrid Bergman (qui remportera à cette occasion l’Oscar de la meilleure actrice), Charles Boyer et Joseph Cotten.

Pour résumer le propos du film : Gregory Anton (Charles Boyer) séduit Paula Alquist (Ingrid Bergman) en Italie, l’épouse et suggère qu’ils s’installent à Londres, dans l’ancienne maison de sa tante, Alice Alquist, une cantatrice célèbre dont le meurtre n’a jamais été élucidé. Paula a vécu dans cette maison avec sa tante et l’a quittée voilà dix ans. Par amour, elle accepte de revenir y vivre. A peine installé à Londres, Gregory commence à se montrer de plus en plus distant avec sa femme. Il l’empêche par divers stratagèmes de voir du monde et l’accuse de perdre la tête. Peu à peu, Paula se laisse convaincre de douter de sa propre santé mentale. Elle croit entendre des bruits de pas, le soir, à l’étage supérieur de sa maison, pourtant condamné. Elle voit, ou croit voir la luminosité des lampes à gaz diminuer, ce qui semble impossible car on lui assure que le gaz n’a été allumé nulle part ailleurs dans la maison. Elle ne devra son salut qu’à l’intervention d’un inspecteur de Scotland Yard (Joseph Cotten), ancien fervent admirateur d’Alice Alquist. Celui-ci devine les manœuvres de Gregory, qui, tous les soirs, prétextant une sortie, se rend en réalité dans le grenier de sa propre maison par un chemin détourné, qui renferme les affaires de scène d’Alice ; il y cherche des bijoux royaux que possédait la cantatrice et qui n’ont jamais été retrouvés depuis son meurtre… dont Gregory se révélera être l’auteur.


Sur le blog de Rudy Andria, on trouve synthétisée la séquence du harcèlement par le gaslighting, qui correspond à la stratégie que Charles Boyer suit pour rendre folle Ingrid Bergman :

1 – séduction dans une relation privilégiée.
2 – isolement des autres influences.
3 – manipulation de la réalité.
4 – neutraliser les perceptions et les raisonnements.
5 – faire douter de sa propre santé mentale.
6 – profiter de la crise de nerfs comme si c’était une preuve.
7 – se débarrasser de la victime.

Dans le film, la séquence est interrompue avant d’arriver à la septième étape, grâce à l’intervention du détective de Scotland Yard. Ce détail du scénario témoigne du fait qu’une fois la situation de harcèlement installée, il est très difficile pour la victime de s’en sortir par elle-même ; une intervention énergique venant de l’extérieur est nécessaire pour la sauver.

29 pages et un choc de perceptions

Mais revenons dans la réalité. Où pourrait bien se situer le gaslighting dans le traitement médiatique de la déclassification des 29 pages ? Une recherche sur Google Actualités nous donne un aperçu des titres de la presse française suite à cet événement (l’activiste Jon Gold a réalisé une copie d’écran similaire avec la presse anglophone).



Le moins que l’on puisse dire est qu’il règne une belle unanimité ; le message à retenir, quant à lui, est clair : l’Arabie saoudite est innocente, circulez, y a rien à voir… On est loin de l’effet « sismique » que laissait craindre à Arthur MacMillan, correspondant en chef de l’AFP à Téhéran, la déclassification annoncée des fameuses pages en avril dernier :

macmillan

A ce moment-là, les députés et sénateurs américains qui les avaient consultées n’hésitaient pas à dire qu’elles étaient véritablement choquantes. Ainsi, le représentant du Kentucky Thomas Massie avait lancé que ces pages l’avaient forcé à reconsidérer sa compréhension de l’histoire récente :

« C’est un vrai choc quand vous les lisez. […] J’ai dû m’arrêter toutes les deux pages afin de simplement absorber, et essayer de réorganiser ma compréhension de l’histoire des 13 dernières années et des années qui ont mené à cela. Cela vous oblige à tout repenser.  »

Stephen Lynch, député démocrate du Massachusetts, déclarait pour sa part que les pages donnaient «  les noms de personnes et d’organismes […] complices des attaques du 11-Septembre. » Walter Jones, député républicain du Kentucky, confiait : « Il y avait 28 pages, et il m’a probablement fallu une bonne heure et demie pour les lire, parce que j’ai dû en relire certaines parties que je n’arrivais pas à croire » Walter Jones, député républicain de la Caroline du Nord : « J’ai été absolument choqué par ce que j’ai lu. […] Si les pirates de l’air du 11-Septembre ont reçu une aide extérieure – en particulier d’un ou plusieurs gouvernements étrangersla presse et le public ont le droit de savoir ce que notre gouvernement a fait ou n’a pas fait pour traduire les responsables en justice. » Quant à Rick Nolan, député démocrate du Minnesota, il disait : « [Les 28 pages] détaillent qui a en réalité financé les attaques du World Trade Center et du Pentagone, et qui est responsable du financement des attaquants. […] La lecture en a vraiment été dérangeante. Je peux dire qu’il y a une description très détaillée de qui a financé la plupart des attaquants […]. Ce ne sont pas des hypothèses. »

A lire les titres de la presse, on a l’impression qu’on ne nous parle pas du même texte : les journalistes ne semblent pas avoir ressenti le même choc en le parcourant, n’ont pas dû s’arrêter toutes les deux pages pour digérer… Tout semble en ordre. Thomas Massie et consorts auraient-ils eu des troubles de la perception ?

Pourtant, en fouillant un peu, on trouve quelques sources mainstream qui nous présentent ces 29 pages sous un angle bien différent. Pour se rendre compte du contraste, il n’est qu’à comparer deux titres, celui du « journal de référence » français, Le Monde, dans son édition du 16 juillet, et celui du célèbre magazine américain Vanity Fair, dans son édition du 15 juillet.

JPEG - 30.9 ko
Le Monde, 16 juillet 2016
JPEG - 19.1 ko
Vanity Fair, 15 juillet 2016

D’un côté, Le Monde nous annonce, en reprenant à son compte les propos du ministre saoudien des affaires étrangères Adel Al-Jubeir, que « le dossier est clos » ; de l’autre, Vanity Fair évoque un rapport « explosif  ». Voici son article, traduit pour l’essentiel :

« Les 28 pages nouvellement déclassifiées, dont on a longtemps pensé qu’elles contenaient des informations impliquant la Maison des Saoud, sont fortement expurgées et ne prennent pas une position définitive sur l’implication du pays dans le 11/9. Cependant, le rapport affirme que “tandis qu’ils étaient aux États-Unis, certains des pirates de l’air du 11-Septembre étaient en contact et ont reçu aide ou assistance de la part d’individus qui pourraient être liés au gouvernement saoudien.”

 

Voici certains des éléments les plus intéressants à retenir de ce rapport récemment publié.

 

Des membres de la famille royale saoudienne ont envoyé de l’argent à une femme en relation avec les pirates de l’air du 11/9

 

Le Prince Bandar, qui a servi d’ambassadeur saoudien aux Etats-Unis entre 1983 et 2005, et sa femme auraient envoyé de l’argent à la femme d’Osama Bassnan. Bassnan est suspecté d’avoir apporté de l’assistance à Nawaf al-Hazmi et Khalid al-Mihdhar, deux des terroristes impliqués dans les détournements d’avions. La femme de Bassnan aurait reçu de la part de la femme de Bandar une allocation mensuelle de 2000 dollars, et le FBI a trouvé des chèques de banque pour un total de 74.000 dollars dans la résidence du couple. Selon ce document, Bassnan a aussi encaissé un chèque de 15.000 dollars venant de Bandar.

 

Un homme suspecté d’être un agent saoudien a apporté de l’aide à deux pirates de l’air

 

Omar al-Bayoumi, un homme suspecté d’être un agent saoudien, a cosigné un bail et fourni le premier mois de loyer et de dépôt de garantie pour les pirates de l’air al-Hazmi et al-Mihdhar, et a aidé le duo à trouver des écoles de pilotage, selon le rapport. Al-Bayoumi recevait aussi un salaire mensuel d’une entreprise appelée “Erean,” dont le rapport prétend qu’elle a des liens avec l’Arabie saoudite et Oussama Ben Laden, alors même qu’il s’est montré pour le travail à une seule occasion et était “connu pour avoir accès à de grandes quantités d’argent d’Arabie saoudite, en dépit du fait qu’il ne semblait pas avoir de travail.”

 

Deux hommes ont réalisé une “répétition” sur un vol vers D.C., avec des tickets payés par le gouvernement saoudien

 

En 1999, Mohammed al-Qudhaeein et Hamdan al-Shalawi auraient posé au personnel de vol une poignée de questions suspectes et essayèrent d’entrer dans le cockpit de l’avion à deux reprises. Al-Qudhaeein et al-Shalawi volaient vers Washington, D.C., où ils avaient planifié d’assister à une soirée à l’ambassade saoudienne. Les deux prétendirent que l’ambassade avait aussi payé leurs tickets à bord du vol.

 

Le numéro de téléphone aux États-Unis de l’ambassadeur saoudien été trouvé en possession d’un agent d’Al Qaïda

 

Abu Zubaida, un important agent d’Al Qaïda qui a été arrêté au Pakistan en 2002, avait un numéro de téléphone dans son répertoire téléphonique qui pouvait être lié à celui de la résidence du Colorado du Prince Bandar. Le numéro de téléphone d’un garde du corps à l’ambassade saoudienne à Washington, D.C. a aussi été trouvé dans les affaires de Zubaida.

 

Un homme placé sur une liste de surveillance du gouvernement américain s’est introduit dans le pays avec le Prince Bandar

 

Un suspect non nommé, qui était sur la liste de surveillance du Département d’État, aurait été “capable de contourner le Service des douanes et le Service de l’immigration et des naturalisations. »

Lorsque Vanity Fair insiste sur le fait que les 29 pages « sont fortement expurgées et ne prennent pas une position définitive sur l’implication du pays dans le 11/9 », prenant ensuite le soin d’énumérer les points les plus saillants qui peuvent encore nourrir la suspicion à l’égard de l’Arabie saoudite, Le Monde emploie deux fois le terme « rumeurs » pour désigner ces soupçons, et affirme que « l’Arabie saoudite appelait depuis longtemps à cette publication », omettant le chantage à 750 milliards de dollars récemment pratiqué par elle, dont on peut se demander s’il n’a pas eu un impact notable sur le caviardage final des 29 pages.

Les lecteurs des articles minimalistes de la presse française, qui sont essentiellement des reprises d’une dépêche de l’AFP — Le Figaro gagnant sans doute la palme de la concision avec un articulet de huit lignes — n’auront aucune connaissance des informations qui, sans être conclusives, interrogent néanmoins sérieusement le rôle de l’Arabie saoudite, et que la presse américaine évoque tout de même quelque peu.

C’est le cas du New York Times, qui s’efforce certes de dégonfler la baudruche que constituaient selon lui les 29 pages :

« Des enquêtes ultérieures sur les attaques terroristes ont suivi les pistes décrites dans le document et découvrirent que beaucoup n’avaient aucune base factuelle. Mais la mythologie entourant le document grandit au rythme des années où il demeura classifié. »

Il indique que ces enquêtes ultérieures ont été conduites par la Commission sur le 11-Septembre, en précisant — en passant — les limites de ces investigations :

« Mais certains anciens membres de la Commission sur le 11-Septembre ont indiqué que la formulation dans le rapport final n’avait pas exclu la possibilité que des officiels saoudiens d’un rang inférieur aient assisté les pirates de l’air et ont dit que la Commission avait opéré sous une extrême pression de temps et n’avait pas pu suivre toutes les pistes. »

Comme le rapporte le Daily Beast, l’un de ces anciens membres de la Commission, Bob Kerrey, déclara même : « Les éléments de preuve relatifs à l’implication plausible d’agents du gouvernement saoudien dans les attaques du 11-Septembre n’ont jamais été pleinement recherchés.  » Un autre ancien membre, John Lehman, tint le même langage à CNN en mai dernier, ajoutant que la piste saoudienne devrait être maintenant « vigoureusement suivie ».

Preuve introuvable sous un amoncellement d’indices

Il est certain que, si l’on ne cherche pas, on ne trouve pas… et que, en dépit d’une masse énorme d’indices concordants (voir à ce propos l’article monumental de Larisa Alexandrovna Horton «  The “28 Pages” Explained »), on peut conclure à l’absence de preuve… et voir ensuite toute la presse mondiale, quasi unanime, faire ses gros titres sur ces preuves manquantes, que personne n’a eu ni le temps ni les moyens de chercher. Sans aller jusqu’à dire avec Paul Sperry du New York Post — dans ce qui pourrait apparaître comme un excès contraire — que « Oui, le gouvernement saoudien a aidé les terroristes du 11/9 », le moins que l’on puisse dire est que le dossier est loin d’être clos.

D’autant qu’un résumé d’une page d’un rapport conjoint de la CIA et du FBI, daté de 2005, évaluant la nature et l’ampleur du support du gouvernement saoudien au terrorisme a été déclassifié en même temps que les 29 pages, où l’on peut lire que, s’il n’existe pas de preuve de l’implication du gouvernement saoudien ou de la famille royale dans le 11-Septembre, il en existe concernant l’aide d’entités officielles saoudiennes et d’ONG saoudiennes à des individus ayant des activités terroristes ; de plus, il est dit que le gouvernement saoudien et beaucoup de ses agences ont été infiltrés et utilisés par des individus associés ou sympathisants d’Al Qaïda.


Le résumé ajoute que le gouvernement saoudien soutient la propagation du wahhabo-salafisme aux États-Unis, une croyance qui sert aux jihadistes pour justifier leurs actions.

Face à la difficulté inouïe d’établir la moindre preuve de l’implication saoudienne dans le 11-Septembre, on en arrive à se demander ce qu’est au juste une « preuve », et si cela ne s’apparente pas à une chimère inaccessible. Dans la conclusion de son article, paru le 20 juillet sur Facebook et repris le 21 juillet sur Antiwar (que le site 28pages.org a identifié comme l’analyse la plus détaillée à ce jour des 29 pages), Larisa Alexandrovna Horton écrit à ce propos :

JPEG - 8.9 ko
Larisa Alexandrovna Horton

« Beaucoup dans les médias ont dit qu’il n’y avait pas de « pistolet fumant » [preuve irréfutable] dans les 28 pages. Si par « pistolet fumant » nous voulons un type de preuve qui mettrait Bandar et Atta ensemble dans la même pièce, alors aucun « pistolet fumant » de ce genre ne sera découvert. Ce n’est pas ainsi que des agents de renseignement travaillent. Il y a des intermédiaires et le gouvernement américain a identifié cinq d’entre eux par leurs noms : Bayoumi, Bassnan, Hussayen, Thumiary, et al-Qudhaeein. Quatre sur les cinq ont des emplois du gouvernement saoudien, de même que des liens avec les pirates de l’air du 11/9. Quatre d’entre eux apparaissent aussi comme étant des agents du renseignement saoudien avec des emplois du gouvernement saoudien leur servant de couverture. Deux d’entre eux ont été directement financés par le Prince Bandar et la Princesse Haifa, aussi bien que par le ministère de la Défense et de l’Aviation saoudien (dirigé par le père du Prince Bandar). En tant qu’agents du renseignement du gouvernement saoudien, ils ont probablement obtenu le financement du GID [le service de renseignement extérieur saoudien] (dirigé par le beau-frère/demi-cousin du Prince Bandar). L’un d’entre eux a reçu un financement supplémentaire d’un prince saoudien non-identifié à l’intérieur du cercle du roi. L’un d’entre eux rendait directement des comptes à Bandar en sa qualité d’employé du Consulat saoudien. Trois d’entre eux sont liés par des appels téléphoniques à l’ambassade saoudienne et à d’autres départements du gouvernement saoudien. Tous ont été protégés par le gouvernement saoudien. Ajoutez à cela les nombreux individus anonymes qui sont liés à la fois à l’ambassade saoudienne et aux pirates de l’air. En outre, des connexions à Bandar apparaissent dans les répertoires téléphoniques suspects de plusieurs terroristes.

 

Enfin, la promotion de Bandar à la tête du GID dans les trois ans suivant les attaques du 11/9 ajoute aussi au contexte. Tout cela mis ensemble constitue un « pistolet fumant » qui lie l’un des officiels clés du gouvernement saoudien et l’un des membres de la famille royale saoudienne les plus hauts placés à des activités terroristes. Bien que ces données ne prouvent pas que Bandar était impliqué dans le complot du 11/9 ou même en avait connaissance, c’est suffisant pour affirmer qu’il s’agit d’un suspect. »

Pour la journaliste, la masse d’informations pertinentes est telle que, mise en contexte, elle fait preuve : « Les 28 pages établissent clairement que les pirates de l’air avaient des officiers traitants qui relevaient de, étaient financés par et prenaient leurs ordres de figures aux plus hauts niveaux du gouvernement saoudien. »

On ne sait si le sociologue Gérald Bronner irait jusqu’à qualifier de « millefeuille argumentatif » l’article de Larisa Alexandrovna Horton… Rappelons qu’il désigne sous ce terme une construction théorique faite d’une multitude d’arguments, dont chacun est très faible, voire faux, mais dont l’ensemble, par sa masse, impressionne et paraît véridique comme un faisceau d’indices peut l’être. En le voyant, on se dit : « Tout ne peut pas être faux. » Ici, la conviction de la journaliste se fonde sur une multitude d’informations, tantôt avérées, tantôt douteuses, dont la mise en relation contextualisée semble faire sens.

La théorie du « tsar » Clarke

Reste pour Larisa Alexandrovna Horton la question (qu’elle laisse en suspens) du pourquoi de la dissimulation américaine et de la protection du gouvernement saoudien, protection que l’ancien sénateur Bob Graham, fer de lance de la déclassification des 29 pages, fait remonter jusqu’à la Maison-Blanche.

JPEG - 19.1 ko
Richard Clarke

A cette question, Richard Clarke, coordinateur national pour la sécurité, la protection des infrastructures et le contre-terrorisme dans le Conseil de sécurité nationale des États-Unis de 1998 à 2003, apporte un élément de réponse, son hypothèse. Le 19 juillet, il a publié un article sur le site de ABC News, intitulé « Derrière les 28 pages : Questions sur un présumé espion saoudien et la CIA ». En voici l’essentiel, traduit :


« Ces pages et beaucoup d’autres précédemment publiées posent des questions pour une enquête plus approfondie […]. La Commission du 11/9 a pris le témoin et a poursuivi l’examen de la plupart d’entre elles, mais pas toutes.

 

Parmi ces reliures pendantes de l’enquête, deux se distinguent. La première, le sujet de ces 28 pages, est quel rôle des officiels du gouvernement saoudien ont joué dans le support d’Al Qaïda et du complot du 11/9.

 

La seconde question, avec laquelle a lutté la Commission du 11/9, mais sans être capable d’y répondre, est pourquoi la CIA a échoué à dire au FBI et à la Maison-Blanche quand l’agence a eu connaissance des terroristes d’Al Qaïda aux États-Unis.

 

Je crois que les deux questions pourraient être liées et qu’un élément majeur de la tragédie du 11/9 pourrait rester dissimulé : un possible échec d’une mission d’espionnage de la CIA et des Saoudiens sur le sol américain qui a mal tourné et qui a finalement permis au 11/9 de se dérouler sans obstacle. […]

 

[Le directeur de la CIA] n’a jamais signalé la présence des pirates de l’air du 11/9 — même lorsque la CIA savait que deux d’entre eux étaient dans le pays et les avaient suivis autour du monde pendant des mois.

 

Selon une enquête de l’Inspecteur général de la CIA, personne au sein de l’agence n’alerta le FBI ou la Maison-Blanche avec cette information durant plus d’un an, même si 50 à 60 membres de la CIA le savaient. Bien au contraire : les responsables de la CIA ont donné des instructions pour que l’information ne soit pas partagée. Pourquoi ? […]

 

Deux pirates de l’air saoudiens, nommés Khalid al-Mihdhar et Nawaf al-Hamzi, sont arrivés à Los Angeles en 2000. Peu après leur arrivée, un autre citoyen saoudien, Omar al-Bayoumi, se présenta à eux, leur trouva un logement, leur fournit de l’argent et les amena jusqu’à Anwar al-Awlaki, un imam qui allait devenir une figure majeure d’Al Qaïda, à San Diego.

 

L’histoire officielle, telle qu’on la trouve dans le rapport de la Commission du 11/9, est que al-Bayoumi était juste un bon Samaritain qui rencontra al-Mihdhar and al-Hamzi par hasard dans un restaurant après les avoir entendus parler arabe avec l’accent du Golfe.

 

Mais les 28 pages récemment publiées mettent en lumière la suspicion générale au sujet d’al-Bayoumi et soulèvent une question importante à laquelle on n’a jamais vraiment répondu : qui était-il, vraiment ?

 

Selon les 28 pages, les agents du FBI agents impliqués dans l’affaire ont reçu plusieurs rapports qui leur ont laissé penser qu’al-Bayoumi était un officier du renseignement saoudien, vivant et travaillant secrètement aux États-Unis. Sa couverture était qu’il travaillait pour une entreprise de logistique d’aviation appartenant au gouvernement saoudien, mais les enquêteurs ont découvert qu’il n’avait jamais fait le moindre travail pour l’entreprise.

 

Même al-Hamzi suspectait al-Bayoumi d’être un espion saoudien, selon le rapport de la Commission du 11/9.

 

On ne sait pas encore si al-Bayoumi était totalement innocent, s’il supportait délibérément des agents d’Al Qaïda, pour le compte du gouvernement saoudien ou s’il était un sympathisant d’Al Qaïda. […]

 

Mais il y a une autre théorie que les 28 pages et le rapport de la Commission du 11/9 n’explorent pas : et si al-Bayoumi était un espion saoudien qui enquêtait sur Al Qaïda à la demande de la CIA ?

 

Je crois que cela pourrait être la réponse […].

 

La CIA n’est pas autorisée à conduire des opérations de renseignement à l’intérieur des États-Unis. Même si elle le pouvait, la plupart des employés de la CIA auraient beaucoup de mal à devenir amis avec al-Mihdhar et al-Hamzi.

 

Mais un collègue saoudien comme al-Bayoumi aurait une bien meilleure chance, en particulier s’il prétendait être un sympathisant d’Al Qaïda connaissant des gens comme l’imam radical al-Alwaki. Dans le langage du monde du renseignement, de telles approches de sources potentielles d’informations, utilisant de faux prétextes, sont connues sous le nom d’opérations sous faux drapeaux [« false flag operations »].

 

Si la CIA demandait au service de renseignement saoudien d’approcher al-Mihdhar et al-Hamzi aux États-Unis, alors cela se serait produit au même moment où le Counterterrorism Center (CTC) de la CIA essayait de développer des sources humaines à l’intérieur d’Al Qaïda.

 

Cela aurait été parfaitement logique pour le CTC d’essayer d’apprendre des choses sur Al Qaïda en ayant quelqu’un issu d’un service de renseignement ami qui exécute une opération sous faux drapeaux sur deux agents connus d’Al Qaïda. Parce que ces deux hommes étaient aux États-Unis, cependant, la CIA aurait eu besoin de coordonner sa démarche avec le FBI.

 

Le FBI aurait-il été informé, toutefois, il aurait très probablement mis un veto à l’idée et bougé rapidement pour arrêter les deux hommes. Je connaissais très bien le personnel du FBI en charge du contre-terrorisme à l’époque, et ils n’auraient pas hésité pour procéder à une telle arrestation. […]

 

Si la CIA a enfreint les règles de demande d’approbation du FBI et, en coopération avec les services de renseignement saoudiens, a mené une opération sous faux drapeaux aux États-Unis contre les terroristes d’Al Qaïda, cela expliquerait pourquoi les responsables de la CIA ont pris des décisions de manière répétée et ont donné des instructions claires de ne transmettre à personne en dehors de la CIA les nouvelles plutôt ahurissantes et sans précédent selon lesquelles des agents d’Al Qaïda étaient dans notre pays.

 

Il est possible que l’opération clandestine ne produisit aucune information de valeur et que la CIA perdit son intérêt pour elle.

 

Finalement, 18 mois après l’arrivée des deux hommes d’Al Qaïda aux États-Unis, la CIA, de manière fort discrète, transmit un rapport au FBI au sujet d’al-Mihdhar et al-Hamzi. C’était trop tard. La piste s’était arrêtée nette. Ils étaient entrés dans la phase finale des préparations du 11/9. […]

 

Quiconque est impliqué dans une telle opérations clandestine aurait de bonnes raisons de la cacher. Si la présence des deux terroristes aux États-Unis avait mené à leur arrestation et à leur interrogatoire par le FBI, d’autres pirates de l’air du 11/9 auraient aussi pu être attrapés.

 

C’était il y a 15 ans que la tragédie du 11/9 se produisit, mais il n’est pas trop tard pour finir l’enquête, pour répondre aux questions qui ont été laissées ouvertes il y a plus d’une décennie. […]

 

Nous avons tous le droit de savoir. »

Ce n’est là qu’une hypothèse, qui n’est pas obligée de convaincre. La conclusion, elle, peut faire consensus.

Mettre fin au gaslighting

L’importance de cette intervention de Richard Clarke réside finalement, comme celle de Kristen Breitweiser, comme d’ailleurs celle de Larisa Alexandrovna Horton, dans le contre-pied qu’elle constitue vis-à-vis du discours général, nous disant en gros que, faute de preuve formelle, on peut enfin penser et passer à autre chose, que le dossier est clos ; ces trois interventions, aussi différentes soient-elles, court-circuitent l’entreprise de gaslighting en marche, consistant à nous dire que, finalement, ces 29 pages, ce n’était pas grand-chose, ce n’était rien (et, plus généralement, que les questions sur le 11-Septembre sont épuisées). Un peu comme l’intervention du détective de Scotland Yard à la fin du film Gaslight, qui vient rompre le mensonge de Gregory (ici la propagande médiatique) et redonner confiance en son jugement à Paula (oui, ces 29 pages sont accablantes et ne sont qu’un avant-goût des 80.000 documents sur le même sujet encore classifiés).

JPEG - 31.9 ko
Fin de partie pour le manipulateur…

Le 4 mai 2016, Elise Lucet était interviewée par Thinkerview. La présentatrice du magazine Cash investigation sur France 2 n’était pas au courant de l’existence des 29 pages et de leur déclassification annoncée, qui faisait pourtant grand bruit dans la presse américaine. Elle faisait remarquer que les médias avaient leurs obsessions, et que l’obsession du moment, c’était Daech. Il se trouve que l’Arabie saoudite (et ses relations troubles avec les services secrets américains) fait le lien entre les deux sujets… ça tombe bien. Jugeant qu’il n’y avait aucun tabou dans les médias français pour aborder le 11-Septembre (quelle belle nouvelle !), la journaliste avait fini par déclarer : « Je suis pour qu’on revienne sur le 11-Septembre. » Richard Clarke est pour, les Jersey Girls aussi… bref, tout le monde est d’accord. Qu’attendons-nous ? Ce serait la fin du naufrage médiatique qui avait notamment consisté à assimiler — cas typique de gaslighting — scepticisme et conspirationnisme, esprit critique et trouble psychique.

Publicités

Snowpiercer : une allégorie politique sans illusion

Snowpiercer, Le Transperceneige, du réalisateur sud-coréen Bong Joon Ho, a été unanimement salué comme l’une des grandes réussites de la SF au cinéma en 2013. Mais la noirceur de son message politique n’a peut-être pas été suffisamment relevée. Elle doit pourtant être regardée en face, pour tenter d’imaginer un avenir possible.

L’article révèle l’essentiel de l’intrigue et la fin de ce film sorti en France le 30 octobre 2013. Si vous envisagez d’aller le voir, mieux vaut ne pas (encore) lire ce qui suit.

Quand l’humanité prend le train : un microcosme étouffant

Résumons rapidement le propos : en 2014, des scientifiques pensent avoir découvert le moyen de maîtriser le réchauffement climatique, et pulvérisent dans l’atmosphère une substance chimique (qui n’est pas sans évoquer les chemtrails) dont les effets vont s’avérer catastrophiques, puisqu’elle va engendrer une nouvelle ère glaciaire. Toute vie sur Terre est anéantie, et seule une poignée d’hommes (quelques milliers) survit, dans une arche de Noé moderne : un train qui roule à toute allure dans les étendues glacées, et tourne continuellement autour du globe sans jamais pouvoir s’arrêter sous peine que ses passagers ne meurent de froid. L’action du film se déroule 17 ans plus tard, en 2031.

Une organisation sociale hiérarchique, très inégalitaire, s’est tout naturellement reformée, qui se matérialise dans l’occupation même du train : à l’arrière est parquée la plèbe, qui vit dans une misère noire et est tenue en respect par des hommes en armes, tandis que les wagons à l’avant (que les gueux n’ont jamais vu de leurs yeux) sont le lieu de vie et de réjouissances des classes aisées ; dans la locomotive, enfin, réside le mystérieux dictateur Wilford (Ed Harris), qui est aussi le concepteur du train. Ce dernier fait l’objet d’un véritable culte de la personnalité et la Machine elle-même (qui, dans son mouvement perpétuel, maintient la vie) est quasi divinisée. Des enfants sont parfois arrachés à leurs parents pauvres, pour être conduits à l’avant de la Machine, où l’on n’ose imaginer le sort qui leur est réservé…

Bientôt la révolte gronde, la plèbe maltraitée et entassée s’organise sous l’action de Curtis (Chris Evans), leader malgré lui, encouragé par Gilliam (John Hurt), sorte de vieux sage, figure tutélaire du groupe, qui cherche à faire du jeune homme son successeur. Mais pour remonter vers l’avant du train, il faut franchir des portes closes, que seul Namgoong Minsoo (Song Kang-Ho), le concepteur du système de sécurité, est capable d’ouvrir. Le type, véritable junkie, moisit dans une sorte de morgue, jusqu’à ce que les révoltés conduits par Curtis ne viennent le réveiller à l’aide de kronol, une drogue dont il est accro. Sa fille de 17 ans, Yona (Ko Asung), est tout aussi accro que lui, et semble posséder un étrange pouvoir médiumnique, lui permettant de pressentir ce qui se cache derrière chacune des portes. Le groupe va alors remonter, wagon par wagon, vers l’avant de l’immense train, au prix de combats d’une extrême violence et de pertes humaines considérables.

Après avoir livré une bataille sanglante contre de terrifiants guerriers au look de bourreaux, protecteurs de l’oligarchie en place, le groupe affaibli s’arrête. Seuls Curtis, Namgoong Minsoo, Yona, épaulés d’un vaillant combattant et de deux parents dont les enfants ont été enlevés, continuent l’avancée. Avec, en guise d’otage, Mason (Tilda Swinton), ridicule représentante de la classe privilégiée aux faux airs de Margaret Thatcher. Ils traversent alors des compartiments plus enchanteurs et luxueux les uns que les autres, où les happy few vivent dans une étonnante insouciance (comme anesthésiés par leur confort), mais découvrent aussi la propagande insensée qui s’exerce dans l’école du train…

De nouveaux drames surviennent. Curtis, Minsoo et Yona seront les seuls à aller au bout du périple. Ils se fraient un passage dans une discothèque bondée où l’alcool coule à flot, où la drogue est partout, passent à travers un dernier wagon jonché de junkies moribonds, et c’est l’étape ultime : les voilà devant la dernière porte où trône Wilford. Alors que Curtis est décidé à aller jusqu’au bout pour tuer l’horrible tyran, Minsoo a une autre envie : faire sauter une autre porte, sur la gauche, qui mène hors du train, à l’aide de kronols agglomérés qui pourraient faire office d’explosif. Minsoo a remarqué que la neige à l’extérieur commençait à fondre, et en a déduit que la vie était en train de redevenir possible.

Revolution : Just an illusion

Le face-à-face final entre Curtis et Wilford aura cependant bien lieu. Moment d’une terrible révélation : la révolte que Curtis a cru mener était en réalité voulue par Wilford lui-même, et manipulée par le « vieux sage » Gilliam, complice du tyran. Son but : réguler la surpopulation dans le train, retrouver un équilibre démographique permettant à l’humanité et à son organisation sociale de perdurer. Selon Wilford, les hommes livrés à eux-mêmes s’entretuent (comme dans l’état de nature de Hobbes) ; il convient donc de les tenir à leur place, de leur faire respecter la place « naturelle » qui leur a été attribuée. L’oligarchie seule peut ainsi rendre viable une société, et la révolution elle-même est intégrée au système, pilotée par le système, pour permettre le maintien des fragiles équilibres. Glaçante leçon de philosophie politique.

Wilford, fatigué de sa solitude, propose à Curtis de prendre sa place. En remontant tout le train, ce que personne avant lui n’avait réussi, il a démontré ses qualités pour devenir le nouveau chef dont le bétail humain a besoin. Le révolutionnaire (simple idiot utile en vérité) va-t-il accepter de se muer en tyran ? Car telle semble être l’intraitable nécessité, l’inévitable issue de toute tentative d’émancipation…

JPEG - 119.7 ko
Wilford (Ed Harris)

La Croix a beau voir dans ce film « une ode à la résistance », dénonçant « le cynisme du pouvoir absolu » et affichant « son refus d’accepter l’inacceptable au nom du réalisme », quel est le résultat de la résistance ici ? La perpétuation de l’oligarchie, des strictes hiérarchies et du pouvoir du chef. Snowpiercer dénonce certes le grotesque du pouvoir et de ses sbires, pantins désarticulés et fanatisés aptes à n’émettre que des slogans, mais il affirme aussi que toute résistance se révèle illusoire si elle prétend renverser l’ordre établi. Pessimisme noir. Vous pourrez bien décapiter le sommet de la pyramide et le remplacer ; mais la pyramide, elle, restera en place, immuablement. Si les critiques ont volontiers perçu dans ce film une dénonciation des États totalitaires ou fascistes, il délivre en vérité une vision assez désespérante sur le fonctionnement de tous les États, y compris lorsqu’ils se prétendent démocratiques et libéraux. Écoutons à ce propos le réalisateur lui-même :

« L’idée du mensonge politique est au cœur du film. Quand un système arrive au bout du rouleau, qu’il est obsolète et qu’il opprime les gens, toutes sortes de fables sont imaginées pour maintenir artificiellement le pouvoir en place. Ici, c’est la notion magique du moteur à mouvement perpétuel et qui devient une religion, mais, en fait, les pièces détachées s’usent, et il n’est pas possible de les remplacer, alors on cache les déficiences du système et les solutions terribles qu’il réclame pour subsister. J’ai pensé à la structure d’Apocalypse Now, avec le personnage de Curtz-Brando au terme de la remontée du fleuve dont Wilford dans le train est un équivalent. Le spectateur ne peut pas aller plus vite que le héros Curtis dans son avancée et plus on progresse avec lui, plus ce sont les idées qui priment sur l’action. »

Si Snowpiercer n’a évidemment pas la puissance unique d’Apocalypse Now, il a le mérite, sous les dehors d’un film d’action à l’esthétique très léchée, de faire passer un message politique fort et sans concession, dont le happy end supposé est pour le moins ambigu. Au point de faire trembler aux États-Unis ; le film y a en effet été amputé de vingt minutes. « Au pays de l’enthousiasme compétitif et du soft power, remarque Didier Péron, la simple représentation de la fureur que peut représenter l’antinomie riches-pauvres passe mal ». La révolte populaire contre le Talon de fer met à nu l’illusion d’un ordre juste (qui n’est que propagande pour camoufler l’injuste et même souvent l’horreur), mais la révolte elle-même est illusion, car perpétuellement intégrée, digérée par le système, voire orchestrée par ce dernier. L’illusion est double, et semble nous enfermer dans un cercle de l’absurde.

JPEG - 52.2 ko
Derrière le décor, la lutte des classes

Une faible lueur dans les ténèbres

Dans Snowpiercer, le train qui va à toute vitesse sans arrêt possible représente notre monde cupide qui ne sait où il va, mais doit continuer toujours plus vite à pédaler (comme un hamster fou dans sa roue) pour ne pas tomber. Le culte de la Sainte Machine renvoie au culte de la Croissance infinie, au nom de laquelle tout est permis. La drogue omniprésente chez les classes aisées (bien plus que chez les gueux) leur permet d’oublier qu’elles vont dans le mur, et les junkies cadavériques, à l’avant-dernier étage de la fusée, symbolisent la logique mortifère de l’ensemble, de cette société qui suit sa logique propre, autiste, sans prendre le moindre recul et apercevoir le malheur qui la guette. Wilford, seul dans sa loco où règne un calme effrayant, avec pour unique compagnie une sorte de geisha psychopathe, est le visage de ces élites qui, à force de s’isoler du peuple, en deviennent dangereuses.

La seule porte de sortie donne bel et bien, comme l’avait vu Minsoo, sur l’extérieur du train et il faut la faire sauter ! Ce que notre artificier défoncé ne manquera pas de faire. Mais, de même que l’action de l’homme pour enrayer le dérèglement climatique avait eu (au début du film) un effet catastrophique, son action (à la fin) pour sortir du train fou se révèlera tout aussi destructrice ; l’explosion libératrice est en effet cause d’une énorme avalanche, sur les pentes montagneuses entre lesquelles sillonne l’interminable ténia de fer, qui déraille. L’humanité semble alors définitivement perdue, prisonnière de la ferraille et des glaces éternelles.

Yona et un jeune enfant (rescapé de la locomotive, où il entretenait les rouages usés de la Machine) sont pourtant miraculeusement sains et saufs, et s’extraient de la carcasse argentée. La neige est plus tendre qu’auparavant, et au loin on aperçoit même la vie, sous la forme splendide d’un ours blanc. Lueur d’espoir ? Si l’on oublie tout réalisme, oui ; sinon, le plus probable est que la grosse bête, redoutable prédateur, fera de nos survivants sans défense son petit-déjeuner. Et c’en sera fini de l’humanité. L’espoir est donc bien mince, et Bong Joon Ho nous laisse entrevoir que la solution, en cette fin de cycle, ne sera probablement pas politique, dans le sens vermoulu du terme. La jeunesse des deux survivants nous incite assurément à renouveler nos cadres de réflexion.

Shutter Island : l’impossible vérité

Avec Shutter Island, Martin Scorsese signe un thriller terriblement efficace, labyrinthe où se perdent les notions de folie, de vérité et de rédemption. Il offre à cette occasion l’un de ses meilleurs rôles à Leonardo Di Caprio.

Shutter Island est un film remarquable. Les esprits chagrins feront immédiatement remarquer que ce n’est pas le meilleur Scorsese. Sans doute. On peut en effet lui préférer des chef-d’œuvre comme Taxi Driver, Les Affranchis, After Hours, Les Nerfs à Vif ou Casino. Plus profonds, plus intenses, plus intimes. On peut aussi préférer l’association mythique Scorsese-De Niro au duo que forment désormais Scorsese et Di Caprio. Le dernier souvenir que j’avais, pour ma part, de cette collaboration datait des Infiltrés, un film passablement ennuyeux et décevant à mon goût. Nulle déception et pas un instant d’ennui avec Shutter Island, dans lequel le parfois trop pâle Di Caprio se montre tout simplement exceptionnel.

Au début des années 50, deux marshals, Teddy Daniels (Leonardo Di Caprio) et son nouveau coéquipier Chuck Aule (Mark Ruffalo), sont envoyés en mission sur une île rocailleuse, inhospitalière, abrupte, au large de la Nouvelle-Angleterre, où a été bâti, loin de tout, un pénitencier peuplé de fous, ou, si l’on préfère, un asile hanté des criminels les plus redoutables. Sorte d’Alcatraz pour malades mentaux. Forteresse au milieu de l’océan dont on ne s’échappe pas. Le climat est pluvieux, venteux, hostile. Les gardiens de l’île sont sur les dents, et les médecins patibulaires, à commencer par le Dr Cawley, psychiatre en chef, campé par un Ben Kingsley glaçant, flanqué du Dr Naehring, interprété par un Max von Sydow d’outre-tombe, tandis que le directeur de l’établissement revêt les traits sardoniques du tueur fou du Silence des Agneaux (Ted Levine). Teddy Daniels, lui, a le mal de mer et vomit son angoisse.

Nos deux enquêteurs – qui se sont rencontrés pour la première fois sur le bateau qui les menait à Shutter Island – doivent retrouver une patiente qui s’est enfuie de sa chambre, fermée de l’extérieur, sans laisser la moindre trace. La pauvre femme a, dit-on, assassiné ses trois enfants, les a noyés. Aujourd’hui, Rachel Solando (Emily Mortimer) ne se rend même pas compte qu’elle est à l’hôpital, elle prend les autres patients et les infirmiers pour ses voisins, et croit avoir ses enfants encore vivants auprès d’elle. Avant de quitter sa chambre, elle a laissé un mystérieux message codé, que Teddy Daniels découvre immédiatement, caché sous une dalle.

Face à une équipe médicale bien peu coopérative, l’enquête semble devoir tourner court. Teddy Daniels est à cran et décide de retourner au ferry. Mais le gros temps l’empêche de quitter l’île pour le moment. L’enquête se poursuit tant bien que mal, tandis que Daniels commence à être rattrapé par ses fantômes : des réminiscences de la libération des camps de la mort à laquelle il a pris part. A Dachau, il revoit sans cesse, dans ces amoncellements de corps sous la neige, une mère et sa fille enlacées. Dans ses cauchemars, la petite fille lui demande : « Pourquoi tu ne m’as pas sauvée ? ». S’entremêle à ces visions le souvenir obsédant de sa femme adorée (Michelle Williams), morte dans un incendie. Tuée par la fumée, non par les flammes, tient à préciser le marshal de plus en plus fébrile.

Une terrible mécanique commence à se dévoiler, lorsque Teddy Daniels annonce à Chuck, son subordonné, qu’il n’a pas été envoyé sur Shutter Island par hasard. C’est lui qui l’a choisi. Dans un but bien précis : retrouver le pyromane qui est responsable de la mort de sa jeune épouse, un certain Andrew Laeddis. Et le tuer, peut-être. Mais l’absence de hasard ne pourrait-elle pas avoir un autre sens ? N’a-t-on pas fait venir Daniels exprès sur cette île ? Pour l’empêcher d’en revenir ? Au prétexte fallacieux de sa folie ? Car l’inspecteur enquêtait déjà sur Shutter Island avant d’y accoster, et il avait commencé à entrevoir, derrière l’apparence anodine d’un hôpital psychiatrique, le lieu possible d’expérimentations à faire frémir. Les Américains, dans leur lutte contre les communistes, réitéreraient-ils les horreurs des nazis ? Que se passe-t-il donc dans le bâtiment C, réservé aux cas les plus dangereux ? Et dans le phare, au somment duquel, dit-on, les cerveaux seraient rendus plus dociles par quelque traitement barbare ? Teddy Daniels et son adjoint pourraient-ils compter parmi les cobayes ?

Alors que prend forme dans l’esprit de Daniels une terrible conspiration de plus en plus probable, son équipier Chuck disparaît. Évaporé. A-t-il même jamais été à ses côtés ? Le Dr Cawley est bien certain que non. Le doute nous étreint tous. Le piège paraît se refermer sur le policier, de plus en plus semblables aux autres malades de la forteresse de Shutter Island. Sa femme et la petite fille du camp ne le quittent plus à présent, elles l’ont rattrapé et l’accompagnent désormais dans sa tentative de fuite. La musique de Gustav Mahler, bouleversante, renverse régulièrement la perspective, nous faisant passer du thriller au drame psychologique, de l’enquête policière à l’effondrement intérieur d’un homme.

Le désir de fuir Shutter Island se révèle alors comme l’incapacité à se regarder soi-même dans sa vérité, c’est la fuite devant la tragédie inavouable que l’on porte en soi. Qu’est vraiment venu chercher Teddy Daniels sur Shutter Island ? Et où se cache Andrew Laeddis, qui reste introuvable ? La vérité éclatera en haut du phare, lieu supposé des lobotomies sur cet enfer perdu dans la mer. Une vérité aussi vacillante que la flamme d’une allumette exposée aux quatre vents. Un éclair dans les ténèbres.

Si le dénouement – renversant – peut se laisser deviner bien avant la fin du film, celui-ci nous tient néanmoins à flot de bout en bout, sans discontinuer. Au-delà du thriller palpitant, Shutter Island s’avère être un film poignant sur l’amour et le deuil (la scène où Daniels étreint sa femme sous une pluie de pétales de cendre est une merveille), la culpabilité, et la folie protectrice face aux drames impossibles à assumer. Nietzsche définit le Surhumain comme celui qui affronte lucidement la vie, avec toute la souffrance qu’elle comporte. Certaines souffrances sont sans doute trop dures à affronter sans illusion. C’est pourquoi Teddy Daniels ne quittera jamais, sain et sauf, Shutter Island.

Un film à voir sans réserve. Et à revoir, après avoir compris la logique sous-jacente à l’ensemble : chaque scène, selon cette nouvelle perspective, est à réinterpréter, et c’est finalement à une nouvelle histoire que l’on assiste.

Supervixens éclate les morts-vivants

supervixensRobert Rodriguez signe avec Planète Terreur, second volet du diptyque Grindhouse, un exercice de style tout bonnement génial, aux influences seventies marquées, à la drôlerie débridée et sanguinolente, et au rythme d’enfer.

Pour ceux qui n’ont pas peur du décalé, du loufoque, du saignant, du répugnant, et qui sont prêts à passer leur soirée entre des zombies anthropophages et des bombes aussi sexy que guerrières, ce Planète Terreur constituera un vrai régal, épicé et survitaminé à souhait. Synthèse improbable entre La Nuit des morts-vivants de George Romero (1970) et Supervixens de Russ Meyer (1975), ce film d’épouvante désopilant est bourré de trouvailles inracontables, presque permanentes (le film ne se résume vraiment pas à sa bande-annonce !).

Le Texas en joyeuse déliquescence

Dans le trou perdu du Texas que nous dépeint Robert Rodriguez, entre une base militaire secrète, lieu d’expériences douteuses et bientôt dévastatrices, un hôpital où la gangrène gagne tous les patients (et où les médecins règlent leurs problèmes conjugaux à coups de seringues hypodermiques !), et un restaurant fièrement tenu par le champion texan du barbecue, les personnages hauts en couleur et aux caractères bien trempés se succèdent, dans une danse aussi bouffonne que macabre.

L’héroïne, Cherry (alias Rose McGowan, qui n’est pas sans rappeler Shari Eubank, l’héroïne de Supervixens) est une go-go danseuse ultra-sexy, qui plaque son pauvre job avec des rêves de stand-up dans la tête. Pas de bol : elle se fait rapidement dévorer une jambe par deux zombies aux visages ornés de pustules purulentes. L’unijambiste ne tarde pas à armer son moignon d’une sulfateuse qu’elle fait cracher à 360 degrés, et fait jouer toute sa souplesse pour éviter les balles ennemies. Clin d’œil en passant à Matrix. Son ex-petit copain, Wray (alias Freddy Rodriguez), est un jeune type mystérieux, solitaire, qui s’avérera être une sorte de légende de l’Ouest, roi du colt et tireur d’élite. A travers cet archétype du poor lonesome cowboy remis au goût du jour (le bougre n’est pas maladroit en matière d’art martial), Rodriguez rend hommage aux bons vieux westerns d’antan. Les deux amants, paumés dans un monde de plus en plus en déliquescence – au propre comme au figuré -, vont prendre la tête de la résistance face à tous les méchants gluants qui font splatch ! quand on leur tire dessus.

On retrouve avec plaisir, dans ce joyeux délire, Michael Biehn, qu’on avait découvert dans Terminator : c’est lui qui venait du futur pour sauver Sarah Connor et engendrer John Connor, le chef de la résistance aux machines. Ici, il campe un shérif intransigeant, qui aimerait bien réussir – jusqu’au seuil de la mort – à percer les secrets culinaires de son frère, interprété par Jeff Fahey. Celui-ci est excellent et irrésistible en tenant de snack obsédé par la barbaque et l’élaboration de la meilleure recette de sauce barbecue de tout le Texas. Bruce Willis joue même un petit rôle, parodique de son personnage traditionnel de super-héros, et l’on apprend (attention scoop !) que c’est lui qui a tué Ben Laden ! Les habitués des films de Tarantino et Rodriguez reconnaîtront Tom Savini, « Sex Machine » dans Une Nuit en enfer (1996), au pouvoir comique toujours aussi énorme, ici dans le rôle d’un adjoint du shérif pour le moins maladroit.

Un cinéma total qui se marre

Planète Terreur se situe dans la (très bonne) lignée d’Une Nuit en enfer (avec George Clooney, Quentin Tarantino, Harvey Keitel, Juliette Lewis et Salma Hayek). Histoires de contaminations, de métamorphoses monstrueuses, vampires ici, zombies là, à chaque fois anthropophages voraces, spectacle gore, têtes et bras arrachés, sang et autres substances qui giclent de toutes parts, et puis créatures super-sexy, au tempérament de feu, danses endiablées (Satanico Pandemonium !), obsessions sexuelles de Quentin Tarantino, humour déjanté, sens de l’absurde, rythme infernal, maîtrise technique parfaite… et à chaque fois, en guise de (presque) dernier plan, un temple-pyramide maya (source de tous les sortilèges ?) qui émerge, paisible, au petit matin, au sortir de la nuit maléfique. Les thèmes sont récurrents, mais les productions se renouvellent miraculeusement.

Les effets spéciaux sont merveilleux, et les maquillages, qui nous gratifient de tant d’horreurs. La musique, envoûtante et chaude, assaisonnée à la sauce mexicaine, accompagne magistralement les rafales de Cherry, dans d’étonnants ballets-massacres. Comme dans le très croustillant Supervixens, les femmes, bigger than life, sont malmenées, violentées, parfois même charcutées par les hommes, machos et brutaux, mais elles ne s’en laissent pas compter et savent se mêler à la bagarre. Fragiles au départ, elles se muent en véritables wonderwomen, au point d’éclipser les héros mâles, et ce sont elles qui triomphent à la fin.

Planète Terreur est un vrai moment de bonheur, réjouissant au possible, qui ne se prend surtout pas au sérieux, un objet totalement original, malgré les innombrables références et clins d’œil, une aventure sans temps mort, sans creux, bref, le film du moment. A voir !

Apocalypto : il était une fois la peur

Porté au rang de quasi chef-d’œuvre par certains, rabaissé à celui de navet par d’autres qui s’acharnent manifestement sur son réalisateur controversé, le dernier film de Mel Gibson, Apocalypto, fait l’événement. Il nous ramène dans l’Amérique centrale du XVIe siècle, au crépuscule de la civilisation maya, peu avant la conquête espagnole.

Une tribu de chasseurs, locataires harmonieux d’une forêt aussi luxuriante que mystérieuse, est victime d’une terrible attaque portée par des guerriers mayas. Après la destruction de leur village et le meurtre d’une partie d’entre eux, les habitants sont faits prisonniers, ligotés par le cou à une longue tige de bois qui les relie tous. Ils partent alors pour un long et périlleux périple à travers la jungle, jusqu’à la cité de pierres de ces Mayas.

Le contraste entre les deux civilisations – celle, paisible, sage et rieuse des chasseurs de la forêt, et celle, grouillante d’agitation, inégalitaire, hyper-religieuse et pleine d’excès, en un mot décadente, des puissants Mayas – est saisissant. L’arrivée des humbles chasseurs enchaînés dans la cité maya débridée est le point culminant du film. Leur longue route de souffrance dans la jungle est comme une Passion pour ces hommes, arrachés à leur village, à leur forêt, à leur élément, ligotés non pas à une Croix, mais à une longue tige qui les étrangle, et tout se finit pour eux comme pour le Christ, sur le Calvaire, la colline du supplice, ici un temple-pyramide, au sommet duquel ils vont être sacrifiés aux dieux et à la liesse populaire.

Des cœurs sous le soleil

C’est sans doute là la scène la plus marquante du film de Gibson. Celle des sacrifices humains, des arrachages de cœurs encore battants. Sous l’œil du roi et de sa famille, vêtus des parures les plus somptueuses, les prisonniers, un par un, sont portés sur un autel, où un grand prêtre, armé d’un poignard, leur ouvre la poitrine pour en extraire le cœur encore vivant, et l’offrir aux dieux assoiffés de sang. Avant de les décapiter et d’envoyer rouler leurs têtes et leurs corps sur les marches du temple, jusqu’en bas, jusqu’au peuple rassemblé là, qui hurle sa joie et sa reconnaissance.

Le carnage est interrompu par une éclipse solaire, interprétée comme une intervention divine, le signe que les dieux sont satisfaits et repus. Le héros du film – car il y a un héros – est ainsi épargné. Les survivants du cruel rituel servent alors d’objets pour un jeu macabre. On leur ordonne de courir vers un champ de maïs, au-delà duquel se trouve leur forêt. Mais une fois entamée leur course vers la libération, ils servent de cibles aux guerriers mayas, qui les visent de leurs flèches et de leurs lances. Un guerrier est même placé à l’orée du champ pour achever les prisonniers transpercés. Mais le héros parvient, lui, à s’échapper. S’entame alors une course-poursuite mémorable dans la jungle verte.

Une forêt nommée Renaissance

Patte de Jaguar, c’est son nom, court à en perdre haleine, dans le but de retrouver sa jeune femme enceinte et son petit garçon, qui se sont réfugiés au fond d’un puits, pendant l’attaque de leur village. On verse alors bien davantage dans le film d’action que dans la fresque historique et le réalisme le plus strict. Mais qui a prétendu que nous avions affaire à un documentaire ? Nous sommes bel et bien au cinéma. Tandis que la jeune compagne de Patte de Jaguar donne la vie à son second enfant au fond du puits, alors que celui-ci est en train de se remplir dangereusement d’une eau de pluie abondante, son valeureux mari élimine un à un ses terribles poursuivants.

Patte de Jaguar conservera donc, contrairement à ses pauvres compagnons, son cœur bien accroché au fond de sa poitrine, et retrouvera, saine et sauve, sa petite famille. A la fin de cette course-poursuite endiablée, alors qu’un calme trompeur est revenu, on voit débarquer, sur la plage, derrière la forêt, les Européens, sortis de leurs caravelles, et armés pour le moment de leurs seuls crucifix. Après l’extermination du peuple des forêts par les Mayas, on pressent déjà celle des Mayas par les conquistadores… Patte de Jaguar voit arriver ces hommes blancs, se demande un instant s’il doit aller à leur rencontre, et décide finalement de s’en retourner dans sa forêt, tenter de recommencer sa vie à zéro.

Apocalypto fait indiscutablement partie de ces films qui laissent une empreinte en vous. Qui, sans prétendre au statut de chef-d’œuvre, peuvent être considérés comme des grands films. Les rares critiques qui parlent de « navet » ont des comptes à régler avec l’homme Gibson, qu’ils détestent, mais ne peuvent pas, honnêtement, qualifier ainsi son film. Tourné dans un cadre majestueux, dans la langue yucatèque, par souci d’authenticité, avec des acteurs tous illustres inconnus, mais néanmoins merveilleux, ce film est habité d’un souffle qui donne au cinéma une grandeur pas si commune.

Le retour du refoulé

L’un des principaux reproches qu’on lui fait, c’est une prétendue complaisance dans la violence, dans l’horreur. Il est vrai que nombre de scènes sont dures, à la limite du soutenable. Il eût été possible de nous les épargner. Mais précisément, n’est-ce pas là l’un des principaux mérites de ce film ? Nous faire subir une violence terrible, à laquelle nous ne sommes plus habitués aujourd’hui, en particulier en Occident, mais qui était le lot commun de nos ancêtres durant des millénaires, une violence qui a fait la vie des hommes partout sur la planète jusqu’à très récemment ? Nous faisons partie, nous l’oublions peut-être, des premières générations qui peuvent envisager de passer leur vie entière sans avoir recours à la violence physique, au meurtre, d’hommes ou d’animaux.

Tuer de ses mains des animaux pour manger a constitué le quotidien des hommes durant des millénaires – comme nous le rappelle la scène de chasse inaugurale du film, assez crue ; ces combats dangereux, ces corps à corps avec nos proies, ce rapport à leur chair, à leur sang, cette nécessité de les mettre à mort, avec un poignard ou une lance, nous avons oublié tout cela, nous nous en sommes débarrassés, laissant ces activités vitales à quelques professionnels pas toujours bien vus ; nous avons déréalisé la violence, elle nous est devenue abstraite, nous avons oublié sa nécessité, nous avons oublié que notre survie passait par le meurtre d’autres créatures, nous, hommes modernes, allant à la chasse dans des supermarchés, confrontés à des plats cuisinés, à des produits, à des marques, à des pubs, à des couleurs, voulant oublier la violence et la mort dans notre assiette.

Même oubli de la violence entre les hommes, de ces guerres permanentes qui ont fait l’Histoire depuis toujours. Combats aux armes blanches, où une lame devait pénétrer dans un corps pour le détruire, et pas combats à distance, au pistolet, au canon, ou aux missiles, comme ils le sont depuis si peu de temps. Ce film nous rappelle que la violence est toujours là, qu’on n’y échappe pas, mais qu’on l’a oubliée, au moins dans les coins de ce monde qui peuvent se permettre cet oubli. Et c’est pour cela que ce film peut nous gêner.

Leçons élémentaires

Mais le grand thème d’Apocalypto, c’est la vie et la mort des civilisations. C’est le darwinisme appliqué aux civilisations. Les petits se font manger par les gros. Et ceux qui se croient les plus gros (ici, les Mayas) finissent par trouver encore plus gros qu’eux (les Espagnols). Les civilisations qui paraissent les plus éternelles, les plus hégémoniques, sont, elles aussi, mortelles, et vivent, jusqu’au dernier moment, dans l’inconscience des dangers qui les feront périr. Il n’y a rien à y faire. C’est une loi de la nature.

Et le pressentiment de la fin crée la peur, l’acteur central d’Apocalypto au final. La peur contre laquelle il faut résister. La peur qui est le vrai ennemi. Celui qui entraîne la chute d’une culture, son asservissement et sa perte. Celui, surtout, qui trouble le cœur de l’homme, qui lui fait perdre sa dignité. « Ne te laisse jamais envahir par la peur, ne la laisse jamais triompher en toi ». Telle est la leçon qu’inculque sereinement le père de Patte de Jaguar à son fils, alors même qu’il s’apprête à mourir, exécuté, égorgé par un guerrier maya. Ne pas avoir peur. Demeurer son propre maître. Sagesse des chasseurs de la forêt, sagesse éternelle, que l’on retrouve aussi chez les Grecs. Elle n’empêche pas de disparaître. Mais elle permet de garder intact le cœur de l’homme.