Moscou 1999 : le 11-Septembre russe

Garry Kasparov a pointé une possible responsabilité de Vladimir Poutine dans l’attentat qui a frappé Saint-Péterbourg le 3 avril 2017. Nous avons vu que son argumentation ressemblait en tout point à celle de nombreuses personnalités, que les médias ont coutume de qualifier de « conspirationnistes » ; or, Kasparov n’a pas été affublé de ce qualificatif, et son discours a même été complaisamment relayé par CNN et Newsweek. D’où l’idée d’un « complotisme bon teint« . Ses soupçons se fondent sur une série d’attentats qui ont émaillé le règne de Poutine, et qui auraient servi ses intérêts. Ils se fondent surtout sur les attentats qui ont ensanglanté Moscou en 1999, et qui ont précédé de peu l’arrivée au pouvoir de Poutine. 18 ans plus tard, des chercheurs tentent péniblement, au milieu des gravats d’une histoire officielle en partie dynamitée, de faire surgir une « vérité » que très peu semblent disposés à entendre. Leur combat, comme leur objet d’étude, peuvent nous renvoyer, sur bien des points, à la quête de vérité concernant les attentats du 11 septembre 2001.

Cet article est la suite de Attentat de Saint-Pétersbourg : Kasparov accuse Poutine [un complotisme bon teint ?], paru le 19 avril 2017 sur AgoraVox.

Kashira Highway

Kashira Highway, Moscou, 14/09/1999

Il serait facile de railler le « complotisme » de Kasparov en ayant recours à une analyse d’ordre psychologique, du type de celle que l’on a pu lire récemment sous la plume du sociologue Gérald Bronner dans Pour la Science d’avril 2017 :

« Aux États-Unis, trois chercheurs en science politique – Christina Farhart, Joanne Miller et Kyle Saunders – ont fait récemment une curieuse constatation. Alors que dans ce pays, les partisans du Parti républicain sont statistiquement plus enclins à endosser des théories du complot que les Démocrates, la tendance paraît s’inverser ces derniers mois.

 

Immédiatement après les élections de novembre, une enquête sur un échantillon représentatif a en effet montré que la disposition à croire des énoncés conspirationnistes classiques a augmenté chez les Démocrates, alors qu’elle a baissé chez les Républicains, passant de 28 % à 19 % ! L’enquête portant sur l’adhésion aux mêmes énoncés, comment expliquer cette curiosité sociologique ?

 

Ceux qui se sont penchés sur les mythologies du complot ont parfois expliqué que le sentiment de perte de contrôle, de vivre dans un environnement sur lequel on ne pouvait plus agir, favorise les propositions intellectuelles de type conspirationniste, lesquelles visent à expliquer les phénomènes du monde comme étant dus à des volontés puissantes et occultes.

 

En ce sens, les interprétations conspirationnistes permettent d’évacuer le caractère arbitraire des événements en les rapportant à des intentions. Depuis la victoire de Donald Trump, les électeurs démocrates, conscients de ne plus être dans le camp des vainqueurs, développeraient donc un peu plus cette appétence pour des modes d’explication donnant un sens à ce sentiment de dépossession. »

Kasparov appartient, dans la Russie de Poutine, au camp des perdants (il a, en outre, essayé de s’opposer à lui et a échoué) ; il peut donc être plus enclin qu’un autre à imaginer de sombres conspirations rendant compte de son échec face à un ennemi tout-puissant. Pourtant, le possible biais psychologique de Kasparov ne nous dit rien de la véracité ou de la fausseté de ses croyances. C’est pourquoi il faut se pencher sur ces attentats de 1999, sur l’examen des faits. Un examen qui reste, à ce jour, extrêmement sensible…

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David Satter

En effet, pas plus tard que le 19 janvier 2017, une conférence du journaliste américain David Satter (par ailleurs chercheur à l’Hudson Institute), qui devait se tenir au Centre de recherches internationales (CERI), à Sciences Po, a été annulée en dernière minute, sans explication. Elle devait porter sur les ressorts terroristes du régime de Vladimir Poutine. Selon Le Monde, « la direction du CERI aurait préféré appliquer un principe de précaution, étant donné le risque de rétorsion du régime russe envers Sciences Po et ses étudiants engagés en programmes d’échanges. L’un des chercheurs du CERI, inquiet, aurait plaidé avec succès auprès de la direction contre la venue du journaliste, arguant que l’image critique du laboratoire qui en aurait découlé pouvait être préjudiciable aux doctorants qui travaillent sur la Russie au CERI« .

Un épisode fondateur entouré de mystères

Revenons donc sur les tragiques événements de 1999 en Russie. Entre le 31 août et le 16 septembre 1999, une série de cinq attentats, dont quatre contre des immeubles d’habitation, a eu lieu dans plusieurs villes de Russie, qui ont fait 293 morts et un millier de blessés. Le 31 août, à Moscou, une bombe explose sur une place tuant une personne et en blessant une quarantaine. Le 4 septembre à 9h40, à Bouïnaksk (Daghestan), une voiture piégée explose près d’un immeuble de cinq étages logeant des militaires russes et leurs familles : 64 personnes sont tuées et 133 blessées. Le 9 septembre, peu après minuit, 300 à 400 kg d’explosifs détonnent au rez-de-chaussée d’un immeuble du sud-est de Moscou. Le bâtiment de neuf étages et 108 appartements est détruit : 94 personnes périssent et 249 autres sont blessées. Le 13 septembre, une puissante bombe éclate à 5h dans un sous-sol d’un immeuble sur la route de Kachirskoïé dans le sud de Moscou. Le bâtiment de huit étages s’effondre : 118 personnes meurent et 200 sont blessées. Le 16 septembre à 5h, un camion piégé explose près d’un complexe d’appartements de neuf étages dans la ville de Volgodonsk au sud de la Russie, tuant 17 personnes et en blessant 69.

Le 22 septembre au matin, à Riazan, à environ 200 km au sud-est de Moscou, survient un incroyable incident, que nous décrit la spécialiste de la Russie Amy Knight :

« Les habitants d’un immeuble avaient signalé un insolite remue-ménage dans la cave et vu trois personnes dans une voiture aux plaques d’immatriculation partiellement camouflées décharger des sacs dont ils n’avaient pu distinguer le contenu. À son arrivée, la brigade anti-bombe découvrit que lesdits sacs ne contenaient pas seulement du sucre mais aussi des explosifs, notamment de l’hexogène, reliés à un détonateur.

 

Après avoir été examiné, l’ensemble fut expédié à Moscou par la section locale du FSB. L’immeuble fut totalement évacué. Les autorités locales retrouvèrent la voiture utilisée par les trois hommes, une Lada blanche, dans un parking situé à proximité. À leur grand étonnement, la piste des plaques d’immatriculation remontait au FSB. Et quand ils appréhendèrent deux des suspects, il s’avéra rapidement qu’ils étaient membres de l’agence. On les libéra presto, sur ordre de Moscou.

 

Après un jour et demi de silence, Patrouchev [directeur du FSB] annonça à la télévision qu’il s’agissait d’une fausse bombe, utilisée au cours d’un « exercice », et que les sacs ne contenaient que du sucre. La branche du FSB de Riazan et la police régulière, qui avaient ratissé la ville à la recherche d’autres explosifs, s’indignèrent. Comme l’expliqua un responsable de la police, « nos tests préliminaires ont montré la présence d’explosifs… Pour autant que nous sachions, le danger était réel. »« 

La Douma a rejeté en 2000 deux motions demandant une enquête parlementaire sur cet incident et mit au secret les documents relatifs à celle-ci pour les 75 prochaines années. Lors d’une conférence en 2016, le journaliste David Satter affirma que la plupart des personnes qui avaient enquêté sur l’incident de Riazan avaient été assassinées.

Le 24 mars 2000, l’émission Independent Investigation, sur la chaîne russe NTV, traita de l’incident, mettant face à face des habitants de l’immeuble de Riazan visé par le soi-disant exercice et des représentants du FSB. On constate que les habitants ne sont pas du tout convaincus par l’explication officielle, pas plus d’ailleurs que d’anciens chefs locaux du FSB présents sur le plateau. Des extraits de cette émission sont visibles dans le documentaire Assassination of Russia, réalisé à partir du livre Blowing Up Russia : Terror from Within.

Dans ce film, on voit que les autorités russes elles-mêmes se sont emmêlées les pinceaux pour expliquer l’incident de Riazan. Le 24 septembre 1999, Vladimir Rushailo, le ministre de l’Intérieur, déclare qu’un véritable attentat terroriste a été déjoué à Riazan. Vladimir Poutine, alors Premier ministre de Boris Eltsine (après avoir dirigé le FSB entre le 25 juillet 1998 et le 9 août 1999), donne la même version et en profite pour saluer la vigilance des habitants de Riazan. Le même jour, Nikolai Patrushev, le directeur du FSB, rectifie et affirme qu’il s’agissait en réalité d’un exercice, et qu’en lieu et place des explosifs, il n’y avait que du sucre. Ce changement de version tient au fait que les poseurs de bombe venaient tout juste d’être arrêtés et identifiés comme des agents du FSB.

Les attentats de 1999 ont été officiellement attribués à des indépendantistes tchétchènes : « Immédiatement après l’explosion du 13 septembre, rapporte Amy Knight, Poutine affirma que les responsables des attentats commis dans la ville daghestanaise de Bouïnaksk et à Moscou étaient très probablement des terroristes liés à Oussama Ben Laden qui avaient suivi un entraînement en Tchétchénie. » Comme le souligne John B. Dunlop, chercheur à la Hoover Institution, dans The Moscow Bombings of September 1999, ces attaques furent « le 11 Septembre des Russes » ; elles suscitèrent, écrit Knight, « une phobie du terrorisme – assortie d’un désir de vengeance contre les Tchétchènes« . La journaliste Sophie Shihab qualifiera les attentats de 1999 d’« épisode fondateur du nouveau régime russe » dans Le Monde du 17 novembre 2002 ; en effet, ils participèrent à l’accession triomphale de Vladimir Poutine à la présidence le 7 mai 2000.

Sophie Shihab note que ces attentats recèlent « tant de mystères et de contradictions que la question n’en finit pas de se poser : et si cette série d’attentats n’était qu’une machination ? » Pour BiblioObs, le 13 octobre 2013, la question ne se pose même pas : ces attentats « ont été commis par les services de sécurité russes sous l’égide d’un certain Vladimir Poutine. (…) L’accablante énumération des faits rapportée par le spécialiste de la Russie John B. Dunlop dans un livre paru aux Etats-Unis en 2012 ne laisse plus de place au doute : déclarer la guerre à la Tchétchénie sous un prétexte mensonger a permis à un premier ministre fraîchement nommé par le clan Eltsine de se hisser au pouvoir. »

Selon David Satter, ce « coup d’État«  organisé par le FSB aurait eu pour but de protéger Boris Eltsine et sa famille de possibles poursuites criminelles, en plaçant à la tête du pays un homme de son clan, qui lui garantirait l’immunité. Compte tenu de l’impopularité d’Eltsine à la fin de son mandat (2 % d’opinions favorables), son candidat n’avait aucune chance de l’emporter… à moins d’une provocation. Les attentats détournèrent la colère populaire de l’oligarchie corrompue pour la rediriger vers les Tchétchènes. Poutine lança la guerre contre les supposés terroristes et devint le « sauveur de la Russie« .

La théorie de l’opération sous faux drapeau ne fait certes pas l’unanimité parmi les chercheurs, comme on peut le voir sur Wikipédia ; il est néanmoins possible de l’émettre, au moins aux États-Unis, et, dans une moindre mesure, en France (l’annulation de la conférence de Satter à Sciences Po nous montre bien que l’on marche là sur des œufs).

Des ressemblances avec les attentats du 11 septembre 2001


Les tenants de cette théorie font d’ailleurs souvent la comparaison entre les attentats de 1999 et ceux du 11-Septembre, essentiellement pour dire que là où les autorités russes se sont montrées réfractaires à toute enquête, les autorités américaines se sont montrées ouvertes et, avec bonne volonté, ont fait toute la lumière sur les événements de 2001 ; c’est ce qu’écrit par exemple Amy Knight :

« Mais, à la différence du gouvernement américain, les autorités russes ont contrecarré toutes les tentatives d’investigation sur les commanditaires et les causes de ces violences. Ce que la journaliste Ioulia Kalinina a formulé ainsi : « Les Américains, quelques mois après le 11 septembre 2001, savaient déjà tout – qui étaient les terroristes et d’où ils venaient… Nous, en général, nous ne savons rien. » »

On rappellera ici à Amy Knight que l’administration Bush ne voulait pas, de prime abord, d’une commission d’enquête, et que ce n’est que sous la pression des familles de victimes qu’elle a finalement cédé. On lui rappellera aussi que la Commission fit l’objet d’obstructions répétées de la part de la Maison Blanche et des services gouvernementaux, compromettant (aux yeux mêmes de l’ancien directeur du FBI Louis Freeh) la crédibilité du rapport final, au point que le vice-président de la Commission, Lee Hamilton, affirma qu’elle avait été «  mise en place pour échouer  ». Le journaliste d’investigation Fabrizio Calvi m’avait d’ailleurs confié en 2011 que la commission d’enquête était, à ses yeux, « la Commission des omissions« . Il paraît donc plus juste de dire que l’opacité est évidente en Russie, assumée, tandis qu’elle est plus subtile aux États-Unis, où elle se drape dans les oripeaux de la transparence.

Le 11-Septembre russe et le 11-Septembre américain peuvent cependant être comparés sur de nombreux autres points. Si les deux événements n’ont pas laissé la même emprunte dans la mémoire collective, leurs similitudes, tant de leur réalité objective que dans l’interprétation que leur ont donnée des « chercheurs de vérité », sautent aux yeux. La comparaison entre les deux événements n’a pas pour fonction de suggérer que nous aurions affaire à deux opérations sous faux drapeau (dans le cas américain, du fait de l’implication avérée de terroristes d’Al Qaïda, une éventuelle manipulation interne ne pourrait pas être une simple opération sous faux drapeau, où le coupable désigné est en vérité totalement innocent), mais de mettre en évidence que certaines des questions, très légitimes, que l’on peut se poser sur les attentats de 1999 devraient pouvoir se poser, avec la même assurance (car fondées sur des bases assez semblables), sur ceux de 2001. D’autres questions, en revanche, ne sauraient, si l’on fait preuve de rigueur, être transposées d’un événement à l’autre.

Dans les deux cas, nous avons affaire à des attaques multiples (cinq, étalées sur deux semaines, dans le premier cas, quatre, étalées sur deux heures, dans le second), où des immeubles se sont effondrés. Dans les deux cas, les attentats ont servi de prétextes pour déclencher des guerres : la seconde guerre de Tchétchénie et la seconde guerre d’Irak (après celle d’Afghanistan). A chaque fois, ce sont des jihadistes liés à Oussama Ben Laden qui ont été désignés comme responsables. En Russie, comme aux États-Unis, les attentats ont été perçus comme des événements fondateurs d’une nouvelle ère (la « guerre contre le terrorisme ») et d’un nouveau régime : d’un côté, celui de Poutine (qui s’apprêtait à prendre le pouvoir), de l’autre, celui de Bush et des néoconservateurs (qui venaient de prendre le pouvoir).

Dans les deux cas, des avertissements ont été reçus par les autorités, qui n’en ont pas tenu compte. Amy Knight note ainsi, au sujet des attentats en Russie :

« En juin 1999, deux journalistes occidentaux, Jan Blomgren du quotidien suédois « Svenska Dagbladet », et Giulietto Chiesa, correspondant de longue date du quotidien italien « La Stampa », annoncèrent qu’un acte de « terrorisme d’État » était sur le point de se produire en Russie. (…) En juillet, le journaliste russe Alexandre Jilin prévenait à son tour dans le quotidien « Moskovskaïa Pravda » que des attentats allaient avoir lieu à Moscou. Citant un document du Kremlin auquel il avait eu accès, Jilin écrivait que le but en serait de neutraliser les opposants à Eltsine, en particulier Iouri Loujkov, le maire de Moscou, et l’ancien Premier ministre Evgueni Primakov. Publié sous le titre « Tempête sur Moscou », l’article fut ignoré. La chose paraissait impensable. (…)

 

En tout état de cause, « The Moscow Bombings » fait clairement apparaître que le FSB était au courant des projets d’attentats. Comme nous l’avons dit, la rumeur d’actes terroristes imminents courait depuis juin 1999. Mais il y a plus significatif encore : le 9 septembre, jour de la première explosion à Moscou, un député respecté et influent de la Douma, Constantin Borovoï, était informé que la ville allait être victime d’un acte terroriste. Sa source ? Un officier du renseignement militaire. Borovoï a transmis cette information à des agents du FSB membres du Conseil de sécurité d’Eltsine, mais on l’ignora. Au moins un autre avertissement crédible fut signalé à l’appareil de sécurité ce jour-là sans provoquer la moindre réaction. »

Inutile ici de rappeler les nombreux avertissements reçus par la CIA et le FBI dans les mois précédant le 11-Septembre, l’inaction de l’exécutif qui avait pourtant été alerté, ses dénégations et ses mensonges suite aux attentats (nous en avons déjà parlé ici ou ). En Russie, le député Constantin Borovoï a été alerté d’une attaque imminente à Moscou ; aux États-Unis, ce sont de hauts-gradés du Pentagone qui avaient reçu une alerte la nuit précédant l’attaque, les poussant à annuler leur vol, de même que le maire de Washington Willie Brown, ou encore l’écrivain Salman Rushdie (mis en garde le 3 septembre 2001 par la FAA).

En Russie, les autorités prétendirent que l’incident de Riazan était un exercice de sécurité mené par le FSB. Aux États-Unis, des exercices avaient bel et bien lieu au moment même des attentats (parmi lesquels une simulation de détournements d’avions, et la simulation par le NRO d’un crash d’avion). Dans les deux cas, les exercices, ou prétendus « exercices », ressemblaient comme deux gouttes d’eau aux véritables attentats.

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Daniele Ganser

L’incident de Riazan a certainement le même statut, aux yeux des sceptiques, que la chute du WTC 7 le 11 septembre 2001, annoncée prématurément par une journaliste de la BBC : celui d’une anomalie qui met la puce à l’oreille, et pousse ensuite à tout remettre en doute (tel est le cas pour l’historien Daniele Ganser). D’ailleurs, si Vladimir Rushailo et Vladimir Poutine ont tenu des propos contradictoires avec la version officielle, affirmant qu’un attentat avait été déjoué à Riazan, John Kerry a estimé, de manière tout aussi problématique, alors qu’il était candidat à l’élection présidentielle de 2004, que le WTC 7 avait été démoli de façon contrôlée pour des raisons de sécurité.

Cela dit, la chute du WTC 7 apparaît comme une « anomalie » troublante essentiellement à ceux qui ignorent que bien d’autres médias que la BBC l’avaient annoncée à l’avance (CNN, NY1, ABC, MSNBC, WPIX), tout simplement parce que les pompiers l’avaient eux-mêmes prévue, au point que le chef des pompiers de New York, Daniel Nigro, avait mis en place une « collapse zone » environ trois heures avant qu’elle ne se produise ; ceux que la chute du WTC 7 trouble encore ont pu aussi ne pas s’être donné la peine de prendre connaissance de l’étude du NIST, évoquant un effondrement intérieur précédant celui de la façade extérieure, qui nous éloigne de l’idée fautive selon laquelle le bâtiment serait tombé d’un coup, de manière parfaitement symétrique, et à la vitesse de la chute libre. En outre, il paraît difficile (c’est un euphémisme) d’imaginer une démolition contrôlée silencieuse, accompagnée d’aucun bruit d’explosions. Il suffit, pour s’en convaincre, d’écouter à ce sujet l’expertise de Mark Loizeaux, président de Controlled Demolition, Inc.

A Riazan, on l’a dit, « les habitants d’un immeuble avaient signalé un insolite remue-ménage dans la cave et vu trois personnes dans une voiture (…) décharger des sacs (…). À son arrivée, la brigade anti-bombe découvrit que lesdits sacs (…) contenaient (…) des explosifs (…). Les autorités locales retrouvèrent la voiture utilisée par les trois hommes, une Lada blanche, dans un parking situé à proximité. À leur grand étonnement, la piste des plaques d’immatriculation remontait au FSB. Et quand ils appréhendèrent deux des suspects, il s’avéra rapidement qu’ils étaient membres de l’agence. On les libéra presto, sur ordre de Moscou« . Cet épisode rappelle l’arrestation par la police de New York, le matin du 11-Septembre, de cinq jeunes Israéliens, après que des habitants d’un immeuble situé face aux Twin Towers ont signalé leur étrange comportement sur un parking. Lorsque la police examina leur van blanc, les chiens renifleurs d’explosifs réagirent positivement (même si le van n’en contenait pas). Le FBI affirma plus tard que deux de ces hommes étaient des agents du Mossad. Détenus durant 71 jours, il furent finalement libérés et renvoyés dans leur pays. La comparaison s’arrête cependant là, car, si ces probables agents israéliens avaient certainement eu vent, dans le cadre de leur activité de surveillance des réseaux islamistes du New Jersey, qu’une attaque se préparait (tel est l’avis de l’ancien agent de la CIA Vince Cannistraro), rien n’indique qu’ils en avaient une préconnaissance précise, et encore moins qu’ils aient pu y être eux-mêmes impliqués.

Les observateurs sceptiques des attentats en Russie expliquent, à l’instar de David Satter dans un texte intitulé The Shadow of Ryazan : Who Was Behind the Strange Russian Apartment Bombings in September 1999 ?, que les prouesses techniques réalisées par les terroristes mis en cause dépassaient de loin leurs capacités et nécessitaient à coup sûr l’aide d’un service de renseignement :

« L’organisation des attentats à la bombe, notamment la vitesse et l’efficacité avec lesquelles ils ont été menés, suggère la participation d’un service de renseignement. (…)

 

Pour faire ce qu’on les accuse d’avoir fait sans l’assistance d’experts, les terroristes tchétchènes auraient dû être capables d’organiser neuf explosions (les quatre qui ont eu lieu et les cinq que les autorités russes prétendent avoir déjouées) dans des villes très distantes en l’espace de deux semaines. Ils auraient aussi dû avoir la capacité de pénétrer dans des usines militaires russes top secrètes ou dans des unités militaires pour obtenir l’hexogène.

 

Enfin, les terroristes tchétchènes auraient eu besoin de virtuosité technique. Dans le cas des immeubles d’habitation à Moscou, les bombes étaient placées pour détruire les éléments structurels critiques les plus faibles, de telle sorte que chacun des immeubles s’écroule « comme un château de cartes ». De tels calculs minutieux sont la marque de spécialistes expérimentés, et les seuls endroits en Russie où de tels spécialistes étaient entraînés étaient les forces Spetsnaz, le renseignement militaire (GRU), et le FSB. »

De même, on entendit de nombreux sceptiques, parmi lesquels des pilotes de ligne, considérer que les manœuvres réalisées par les pirates de l’air du 11-Septembre dépassaient de loin leurs capacités, démontrées dans les écoles de pilotage qu’ils fréquentèrent aux États-Unis (un avis qui ne fait certes pas l’unanimité parmi les pilotes). Le Washington Post du 12 septembre 2001 nota ainsi, au sujet du vol 77, qui devait frapper le Pentagone : « Des sources de l’aviation dirent que l’avion était piloté avec une habileté extraordinaire, de sorte qu’il était hautement probable qu’un pilote entraîné était aux commandes« . Or, le New York Times rapporta de son côté qu’un instructeur de vol, qui connut Hani Hanjour (le pilote présumé) sept mois auparavant, le considérait comme « un très mauvais pilote« , allant jusqu’à dire : « Il ne pouvait pas voler du tout« . Le 30 septembre 2001, le Washington Post renchérit :

« Sans aucun doute, les qualités de pilote d’Hanjour étaient faibles. […] Il y a à peine un mois, des instructeurs du Freeway Airport à Bowie volèrent avec lui et le jugèrent inapte à piloter un avion par lui-même. Mais le matin du 11-Septembre, alors que le vol 77 se détournait de sa route vers Los Angeles pour foncer sur Washington et le Pentagone, Hanjour est censé avoir exécuté ce qu’une haute source de l’aviation a qualifié de « virage soigné et coordonné ». »

Même type de réflexion chez l’ancien sénateur de Floride Bob Graham, répété presque dans les mêmes termes en 2003 et en 2016 : selon lui, il est invraisemblable que 19 individus, dont la plupart ne parlaient pas anglais, n’étaient jamais venus aux États-Unis et n’avaient pas une grande éducation, aient réussi par leurs propres moyens à se cacher pendant au moins 18 mois, à s’entraîner et ensuite à exécuter une attaque très compliquée, sans être démasqués. On sait que l’homme met en accusation l’Arabie saoudite et ses services secrets.

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Richard Clarke

En Russie, il est avéré que le FSB s’est invité dans la campagne d’attentats de septembre 1999, à Riazan ; reste à savoir si c’était pour tester la vigilance de la population, dans le cadre d’un exercice qui n’avait pas été annoncé (telle est la version officielle), ou si c’était pour poser une bombe et faire sauter un immeuble, la veille du premier bombardement aérien sur Grozny, la capitale tchétchène. Aux États-Unis, l’ancien « tsar » du contre-terrorisme Richard Clarke soupçonne la CIA d’avoir mené une opération clandestine (sous faux drapeau), par l’intermédiaire des services de renseignement saoudiens, pour « retourner » Khalid al-Mihdhar et Nawaf al-Hamzi, les deux fers de lance de l’opération du 11-Septembre selon son « cerveau » présumé Khalid Sheikh Mohammed. La clandestinité de cette mission aurait empêché l’Agence de transmettre ses renseignements au FBI. Selon Clarke, c’est son échec qui aurait permis à l’opération terroriste de se dérouler sans obstacle.

Dernière ressemblance (ou presque) entre les attentats russes et américains : comme le note Sophie Shihab, dans Le Monde du 17 novembre 2002, « les Tchétchènes n’ont jamais cessé de nier leur culpabilité dans les attentats de 1999« , à commencer par Ibn al-Khattab et Chamil Bassaïev. Quant à Oussama Ben Laden, il a nié à plusieurs reprises sa responsabilité dans les attentats du 11-Septembre, avant que des cassettes ne le montrent tenir un langage différent ; cet apparent revirement, qui a pu troubler certains observateurs, n’en est pas un en réalité, Ben Laden préférant se présenter comme un incitateur des hommes qui ont pris part aux attentats, plutôt que comme un responsable direct. Il est important d’ailleurs de préciser que les dénégations ne concernent que le seul Ben Laden ; Ayman al-Zawahiri a clairement revendiqué les attentats, de même que Khalid Sheikh Mohammed et Ramzi bin al-Shaibah, qui l’avaient fait en avril 2002, dans un entretien avec le journaliste égyptien Yosri Fouda, alors qu’ils étaient encore en liberté.

On le voit, certaines ressemblances entre les attentats russes et américains sont bien réelles (comme les avertissements reçus par les autorités, qui ne suscitèrent aucune réaction), alors que d’autres ne sont qu’apparentes (« dénégation » des responsables, « anomalie » dans le déroulement normal des attentats…) et n’apparaissent ainsi qu’aux yeux de ceux qui disposent d’informations partielles ou tronquées. Dans le cas du 11-Septembre, les organisateurs et les exécutants sont connus, et nul ne peut sérieusement défendre l’hypothèse d’une opération sous faux drapeau. Les zones d’ombre se situent essentiellement dans l’inaction de l’exécutif, l’opération que la CIA menait peut-être vis-à-vis de certains des terroristes, en relation avec les services saoudiens, et l’aide éventuelle que des agents de renseignement (saoudiens et pakistanais) ont pu leur apporter. Dans le cas des attentats de Moscou, l’incident de Riazan peut laisser envisager une implication plus grande des services de renseignement russes.

Une recherche menacée par l’autocensure, les biais d’experts et l’indifférence

D’aucuns pourront peut-être dire que le sujet abordé est si grave que, faute de preuve absolue, il ne faut pas insinuer, même avec la plus grande prudence, que des attentats (attribués à des ennemis bien réels : des terroristes islamistes) pourraient être (au moins en partie) des opérations sous faux drapeau. C’est la position que semble adopter Conspiracy Watch, par exemple, qui condamne (certes très discrètement) les accusations de Kasparov contre Poutine. Je dis « semble adopter », car, parfois, comme dans le cas de l’attaque chimique de Khan Cheikhoun, en Syrie, on lit qu’un simple « faisceau d’indices concordants laisse peu de doute« , et semble donc faire office de preuve, quant à la responsabilité du régime de Bachar el-Assad.

Sur ce dilemme, une réflexion de David Satter mérite d’être entendue :

« Beaucoup de gens me disent : « Vous ne l’avez pas prouvé et vous ne pouvez pas le prouver« , mais c’est un peu une perversion du vénérable principe de la doctrine anglo-saxonne de la présomption d’innocence. La présomption d’innocence est conçue pour protéger les individus contre le gouvernement. Cela ne s’applique pas à un gouvernement suspecté d’un crime de masse contre sa propre population. »

Dans une autre conférence à l’Hudson Institute, en 2016, David Satter déclare encore :

« Pourquoi suis-je à ce point convaincu qu’il s’agit d’un acte de terrorisme accompli par le gouvernement russe contre son propre peuple ? En fait, ce n’est pas une théorie du complot, ce n’est pas une folle supposition, (…) mais plutôt une conclusion basée sur une abondance de preuves. Aux États-Unis, aujourd’hui, des gens sont en prison sur la base de preuves circonstancielles. (…) Et la plupart de ces preuves circonstancielles sont impossibles à contrefaire. »

La preuve circonstancielle concerne les circonstances ou le contexte dans lequel un crime est survenu. Elle ne prouve pas que l’accusé a bel et bien commis le crime, mais suggère qu’il est possible d’établir un rapport entre le crime et l’accusé. Par exemple, si un détective trouve l’empreinte digitale de l’accusé sur le coffre-fort d’où des bijoux ont été volés, cette preuve lie l’accusé au coffre-fort car elle démontre que ce dernier a touché le coffre, mais elle ne prouve pas que l’accusé l’a ouvert et volé les bijoux.


Daniele Ganser reconnaît, lui aussi, qu’il n’a pas la preuve formelle de la démolition contrôlée du WTC 7, mais estime que sa probabilité est « haute« , et qu’il se doit donc d’en parler dans ses conférences, prudemment. Son goût pour la vérité, quoi qu’elle lui coûte, lui vaut l’opprobre de ceux qui subordonnent la recherche de la vérité au souci de leur réputation (nous verrons cependant bientôt que ce « goût de la vérité » est largement biaisé). C’est ainsi que, lors d’une conférence à l’université de Tübingen, en Allemagne, il révéla qu’un professeur de cette université, apprenant son invitation, s’était empressé d’écrire à l’organisateur de la rencontre, le professeur Rainer Rothfuß, pour lui dire que la venue de ce « théoricien du complot suisse » faisait courir un grave danger pour la réputation de l’université. Rainer Rothfuß tint bon, il ne plia pas sous la pression. A l’inverse de la direction de Sciences Po, qui désinvita, en vertu du principe de précaution, David Satter, lequel s’était pourtant exprimé précédemment dans de nombreuses universités, comme à Columbia et à Chicago, et dont le dernier livre, The Less You Know, the Better You Sleep, a été publié par les éditions de Yale University.

Il ne s’agit pas ici d’être pro-russe ou pro-américain (ce que semblent être certains des « chercheurs de vérité » mentionnés dans cet article), mais de défendre le droit à la recherche sur des sujets capitaux, sur lesquels les gouvernements rêvent de poser un lourd couvercle. John B. Dunlop voit ainsi dans son livre, The Moscow Bombings of September 1999, le « travail préliminaire » à une enquête russe officielle, si elle devait jamais voir le jour. Il s’appuie, nous dit-on, « sur les articles de fond de la presse russe, les propos de responsables des services de sécurité, les témoignages oculaires et les analyses de journalistes et chercheurs occidentaux« . Cette tâche ressemble, au moins dans l’esprit affiché, au travail monumental réalisé sur le 11-Septembre par le chercheur indépendant Paul Thompson, dont l’ouvrage The Terror Timeline aurait dû, idéalement, constituer la base d’une enquête indépendante.


Comme le dit à raison Mathias Girel, maître de conférences en philosophie à l’ENS Ulm, qui a participé à dénoncer « la conspiration des industriels du tabac » : « Quelqu’un qui fait l’hypothèse d’un complot n’est pas irrationnel, il le devient s’il n’accepte pas la charge de la preuve et tout le patient travail empirique qui en est le corollaire. » Néanmoins, il convient d’admettre que la lenteur du travail de recherche sérieux, couplée à l’obstruction des enquêtes officielles par les autorités, voire leur totale absence, ne peuvent que susciter spéculations et croyances au sein du public, l’homme ordinaire n’étant pas, qu’on le déplore ou non, un disciple de Pyrrhon… Des spéculations qui peuvent d’ailleurs être nourries par la parole a priori crédible, mais parfois fort légère, de certains chercheurs qui, en dépit de leur prudence affichée, se laissent quelque peu emporter sur la pente de leurs croyances ou de leurs désirs.

Citons le cas de Daniele Ganser, engagé dans un combat pour la paix, et porté de ce fait à charger la barque des faiseurs de guerres américains. C’est ainsi qu’il se base, pour forger son opinion sur le WTC 7, sur l’avis du Pr. Jörg Schneider, émis en 2006, soit deux ans avant la parution du rapport du NIST en novembre 2008 ; il y a manifestement là un problème de méthode, car on ne saurait sérieusement mettre en cause une étude scientifique en ayant recours à l’avis d’un expert qui n’avait pas encore pu en prendre connaissance. Ganser se base aussi sur les avis unanimes des « Architectes & Ingénieurs » du 9/11 Truth Movement, dont nombre des membres n’ont pourtant pas les qualifications requises pour juger de ce sujet, et il omet de mentionner les avis autorisés contraires. Il reprend aussi l’idée fausse d’une chute à la vitesse de la chute libre, prétend que les médias n’ont pas rapporté la chute du WTC 7, hormis BBC World, ce qui est faux, explique à son auditoire crédule que Larry Silverstein, le propriétaire du complexe, a commandé la démolition contrôlée du WTC 7, ce qui est encore faux ; la signification de l’expression « pull it«  (évacuer l’immeuble des hommes qui s’y trouvent, non pas le démolir) a été depuis longtemps tirée au clair par le recoupement de nombreuses sources et de témoignages de pompiers. L’historien affirme encore que le passeport de Satam al Suqami a été miraculeusement retrouvé dans les débris du WTC, ce qui, une fois de plus, est faux ; il a été retrouvé dans la rue avant les effondrements, tout comme des cartes de crédit et d’autres effets personnels appartenant aux passagers des avions. Ganser n’est probablement pas un menteur, un manipulateur, il se trompe sûrement de bonne foi ; il n’en reste pas moins que son analyse du 11-Septembre est entachée d’une multitude d’erreurs et qu’elle participe à l’intoxication du public, qui, effet de halo oblige (l’homme est agréable à regarder et sympathique), a tendance à lui faire confiance.

Outre les intimidations, l’autocensure et les analyses biaisées d’experts, le dernier danger qui guette face à ces lourds problèmes, c’est l’indifférence du public, voire même sa complaisance. Comme le remarquait l’ancien dissident soviétique Sergueï Kovalev fin 2007 : « J’ai rencontré des gens persuadés que les accusations étaient vraies, et qui n’en ont pas moins voté Poutine avec la même conviction. Leur logique est simple : les vrais chefs exercent le genre de pouvoir qui est capable de tout, y compris commettre des crimes. » Un point de vue que n’aurait pas contredit l’ancien parlementaire britannique Michael Meacher, qui, tout en admettant la responsabilité d’Al Qaïda, avait affiché ses soupçons quant à l’attitude étonnamment passive des autorités américaines dans les mois précédant les attentats du 11-Septembre : « Les gens n’aiment pas y penser, mais les gouvernements peuvent être impitoyables… » On le voit, soit que l’on détourne le regard, soit que l’on trouve le moyen de justifier l’injustifiable, on est généralement peu porté à affronter des questions par trop effrayantes touchant les agissements de ses dirigeants. La recherche sur les attentats de 1999, comme sur ceux de 2001, aurait pourtant besoin du soutien de citoyens qui, sans sombrer dans la paranoïa, ne s’empresseraient pas davantage de se mettre la tête dans le sable.

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Attentat sur les Champs-Élysées : le maire PS du 4e arrondissement de Paris accuse Poutine

Jeudi 20 avril 2017, vers 21h, alors que, sur France 2, les onze candidats à l’élection présidentielle passaient leur dernier « grand oral », une fusillade a éclaté sur les Champs-Élysées. Un policier est mort, deux autres ont été blessés, dont un grièvement, ainsi qu’une passante. Immédiatement, sur Twitter, Christophe Girard, maire du quatrième arrondissement de la capitale, a mis en cause Vladimir Poutine, en insinuant qu’il aurait pu avoir commandité l’attaque, au profit de Marine Le Pen. En fin de soirée, le groupe État islamique a revendiqué l’attentat.

Christophe Girard_5

21h47 : Christophe Girard, conseiller régional d’Île-de-France, maire du 4e arrondissement de Paris, par ailleurs membre du Parti socialiste et chargé du projet Culture dans la campagne de Vincent Peillon pour la primaire citoyenne de 2017, réagit à la fusillade qui vient d’ébranler les Champs-Élysées. Il s’étonne du timing de l’attaque, à trois jours seulement du premier tour de l’élection présidentielle, et tourne d’emblée son regard vers le président russe :

Voici une copie du tweet polémique, qui a été effacé au bout de quelques heures :

Christophe Girard

Christophe Girard retweete ensuite un message affirmant que les terroristes veulent fausser l’élection, et la faire pencher en faveur de la présidente du Front national :

Christophe Girard_2

A 21h53, il précise sa pensée, exprimée dans son premier tweet, insinuant que le « maître du Kremlin » pourrait être le commanditaire de l’attentat :

A 22h04, l’économiste Jacques Sapir, qui lutte à sa façon contre la « russophobie » ambiante en collaborant avec divers médias russes, dont Sputnik, réagit fermement aux allégations « complotistes » de Christophe Girard :

De nombreux internautes se montrent tout aussi outrés par les propos du cacique socialiste :

Christophe Girard_7

Comme le mentionne l’une des internautes, la Russie a été frappée par le terrorisme, le 3 avril, à Saint-Pétersbourg. A cette occasion, c’est Garry Kasparov qui avait immédiatement mis en cause Vladimir Poutine, qui aurait, selon lui, organisé ou laissé sciemment se produire l’attentat, afin de détourner l’attention des manifestations populaires dénonçant la corruption du régime. L’ancien champion d’échecs a lancé ses accusations sur CNN, sans rencontrer de contradiction ; il a aussi été complaisamment relayé par Newsweek.

Malgré les protestations sur Twitter, Christophe Girard ne plie pas ; il assume ses propos :

Alors qu’un internaute lui affirme que Poutine lutte contre le terrorisme en Russie, l’homme politique marque une vive réserve :

Un autre internaute lui demande de ne pas supprimer son tweet litigieux ; c’est alors que le politicien prétend que les services de renseignement américains avaient prévu l’attentat à Paris :

Puis, interpellé vertement par le journaliste Pierre Jovanovic, qui lui demande des preuves de ce qu’il avance, Christophe Girard lui répond qu’il a été « alerté comme beaucoup de manipulations possibles venues de pays proches pour perturber notre élection« .

Les insinuations de l’élu socialiste sont si graves qu’il ne peut plus se réfugier derrière ses quelques tweets sibyllins ; il doit révéler les avertissements qu’il prétend avoir reçus (en provenance du renseignement américain), comme d’ailleurs beaucoup d’autres personnes, selon ses dires.

Le conspirationnisme, ce n’est pas émettre des soupçons de machination sur la base d’informations nombreuses et sérieuses, et en discuter avec prudence ; non, le conspirationnisme, c’est accuser d’une machination, sans aucune preuve, ni même le moindre début d’indice, celui à qui semble profiter le crime (en l’occurrence Marine Le Pen, que Vladimir Poutine voudrait faire élire à tout prix, y compris en semant la terreur à Paris). En ce sens, on peut dire que les propos de Christophe Girard (en l’état, sans plus de précisions) relèvent, stricto sensu, du conspirationnisme.

Si l’on se réfère à la page du site du ministère de l’Éducation nationale consacrée à la Journée d’étude « Réagir face aux théories du complot », organisée le 9 février 2016 par Najat Valaud-Belkacem, on lit ceci :

À qui profite le crime ?

Il s’agit d’un topos caractéristique qui permet de reconstruire les événements a posteriori en démontrant qu’ils ont finalement atteint le but qui est censé être celui du complot. Ainsi, certaines théories du complot autour du 11 septembre partent du principe que le gouvernement américain souhaitait mener une guerre en Irak pour s’approprier son pétrole et considèrent donc que ce dernier est celui qui profite le plus du 11 septembre.

 

Une intention derrière chaque événement

Les théories du complot suivent une forme d’hypothèse intentionnaliste qui part du principe qu’il n’existe aucun événement sans qu’il n’y ait derrière un acteur caché qui en profite.

Christophe Girard n’a manifestement pas été très sensible à l’effort pédagogique du ministère de l’Éducation nationale.

Il est d’ailleurs à noter qu’au moment même où Christophe Girard proférait en toute impunité ses allégations sur Twitter, David Pujadas demandait presque à Jacques Cheminade de s’excuser pour ses propos sceptiques sur le 11-Septembre. Le candidat a répondu factuellement, en rappelant les informations compromettantes pour l’Arabie saoudite contenues dans les 29 pages du rapport du Congrès, qui ont été rendues publiques (avec de nombreux caviardages) le 15 juillet 2016, et qui suffisent à montrer clairement que toute la lumière n’a pas été faite sur cette affaire.

Il ne reste plus à Christophe Girard qu’à en faire autant : documenter a minima ses soupçons, et même ses accusations.

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Addendum :

A 0h59, Catherine Clément, normalienne, philosophe, romancière, Commandeur de la Légion d’honneur, Grand officier de l’ordre national du Mérite (et soutien d’Emmanuel Macron), jette à son tour la suspicion sur le président russe via un tweet : « Impossible de ne pas soupçonner Vladimir Poutine d’avoir actionné l’attentat sur les Champs-Élysées. Confer élection de Trump. »

Dix minutes plus tard, elle en rajoute une couche :

Réaction caustique de Jacques Sapir :

Attentat de Saint-Pétersbourg : Kasparov accuse Poutine [un complotisme bon teint ?]

Le 3 avril 2017, un attentat-suicide a frappé le métro de Saint-Pétersbourg, en Russie, tuant 14 personnes et en blessant une quarantaine d’autres. Selon les autorités moscovites, le kamikaze est un Russe d’origine kirghize de 22 ans, Akbarzhon Djalilov. Le jour même de l’attaque, l’ancien champion du monde d’échecs et opposant politique Garry Kasparov a fortement insinué une responsabilité directe des services secrets russes et de Vladimir Poutine. Trois points nous intéressent dans cette affaire : d’abord, l’argumentation « conspirationniste » de Kasparov, qui en rappelle d’autres du même type ; ensuite, l’absence de réaction des médias spécialisés dans la dénonciation du « conspirationnisme », qui montre que celui-ci n’est stigmatisé que lorsqu’il pointe dans une seule direction, celle du bloc atlantiste ; enfin, l’événement fondateur qui rend possible la suspicion de Kasparov, ce que certains ont appelé le « 11-Septembre russe », une série d’attentats qui s’est déroulée en 1999, et qui comporte d’étonnantes ressemblances avec les attentats de 2001 aux États-Unis.

L’article qui suit traite des deux premiers points. Un second article traitera du troisième.

Gary Kasparov

Une rhétorique « complotiste » très classique

Dès le 3 avril, Garry Kasparov réagit à l’attentat qui vient de toucher Saint-Pétersbourg, à travers une série de tweets (dont je donne une traduction) ; selon lui, cet attentat tombe à point nommé pour le Kremlin, alors que, depuis le 26 mars, d’importantes manifestations anti-corruption mobilisent des dizaines de milliers de citoyens, dont beaucoup de jeunes, à travers tout le pays.

L’ancien joueur d’échecs, devenu par la suite l’un des chefs du mouvement L’Autre Russie, une coalition d’opposants à Vladimir Poutine, ne se contente pas de prévoir que le président russe va se servir du prétexte terroriste pour réprimer les manifestations en cours ; il laisse clairement entendre que, si l’attentat a eu lieu, et ce quel que soit son auteur, c’est que Poutine l’a voulu.

« Tragédie à Saint-Pétersbourg. Une fois encore, des « terroristes inconnus » parfaitement synchronisés pour servir l’agenda politique de Poutine. Oubliez les protestations, retour à la peur. »

Cette première réflexion évoque celle qui a parfois été faite suite aux attentats du 11 septembre 2001, qui auraient permis de servir l’agenda politique et militaire des néoconservateurs du Project For The New American Century entourant George W. Bush. Par exemple, Paul Craig Roberts avait déclaré : « Les « attaques terroristes » du 11/9 ont été manipulées pour servir un agenda hégémonique au Moyen-Orient. »

« De telles sombres suspicions sont fondées sur 18 ans d’attaques tout aussi opportunes dans la Russie de Poutine, comme je l’ai documenté dans Winter is Coming. Mécanique. »

De la même manière, c’est sur l’observation de la « longue tradition de mensonges d’État [ayant servi à déclencher des guerres] qui jalonne l’histoire des États-Unis« , rappelée en juillet 2003 par Ignacio Ramonet dans Le Monde diplomatique, qu’ont pu fleurir sur le Net de sombres suspicions à l’endroit de l’État profond américain depuis une bonne décennie.

« La sécurité est un autel sur lequel beaucoup sacrifient volontairement leur liberté. Poutine utilise régulièrement la terreur comme prétexte pour réprimer une dissidence pacifique. »

Des critiques assez proches ont suivi la promulgation de l’USA PATRIOT Act, loi antiterroriste votée par le Congrès des États-Unis et signée par George W. Bush le 26 octobre 2001. Les organisations de défense des droits de l’homme et des juristes la considèrent liberticide, pointant notamment la diminution des droits de la défense, la violation de la vie privée, et la diminution du droit à la liberté d’expression.

« L’islam radical est une menace en Russie, spécialement dans le Caucase, où beaucoup sont tués chaque année. Mais les seigneurs de guerre sont les alliés de Poutine et sont sous ses ordres. »

« Oui, beaucoup ignorent que la Tchétchénie est la Russie et sous le contrôle de Poutine et son seigneur de guerre Kadyrov, et finance, entraîne, et exporte la terreur jihadiste. »

Ces deux dernières déclarations, selon lesquelles les jihadistes du Caucase seraient sous le contrôle de Poutine, peuvent trouver un prolongement dans un long article publié en 2015 par le journaliste Michael Weiss dans le Daily Beast, « Russia’s Double Game with Islamic Terror« . Mais surtout, elles en évoquent d’autres, du même tonneau, sur les liens très étroits qu’auraient entretenus les services secrets américains et Al Qaïda. Le géopolitologue Aymeric Chauprade avait ainsi estimé, en septembre 2011 :

« Al Qaïda, comme le disait [Webster] Tarpley, c’est la légion arabe de la CIA, c’est l’infiltration dans les milieux islamistes canalisée au profit des intérêts américains. Al Qaïda, c’est la liste des types qui travaillaient pour les services américains dans ce cadre-là, et en particulier au moment de la guerre d’Afghanistan, et ensuite ça a continué. Al Qaïda, c’est, j’insiste sur ce point, à la fois des gens qui peuvent être sincèrement des islamistes croyant se battre contre les États-Unis, contre cet « impérialisme américain » ou le sionisme, et en même temps ce sont des gens qui ne sont pas commandés par leurs propres idées, mais qui sont pilotés à distance par des gens qui se marrent bien d’ailleurs, je pense, parce qu’ils doivent se dire « quelle bande de crétins qu’on arrive à amener à se faire exploser avec des ceintures en pensant lutter contre nous, alors qu’ils servent directement nos intérêts« . »

L’ancienne traductrice au FBI Sibel Edmonds avait affirmé, dans la même veine, que les États-Unis avaient utilisé indirectement, jusqu’au 11-Septembre, les jihadistes dirigés par Oussama Ben Laden dans le cadre d’opérations de déstabilisation en Asie centrale.

« Poutine peut vous emprisonner pour un tweet, mais ne peut pas contrôler des flux de milliers de combattants armés ? Rien n’arrive en Russie sans son approbation. »

Avec cette réflexion, Garry Kasparov n’est pas très éloigné des thèses du philosophe marxiste radical Francis Cousin, qui généralise ce que l’ancien joueur d’échecs circonscrit à la seule Russie. Ainsi, lorsqu’il déclare : « Tout acte terroriste d’intensité stratégique est étatique« , ou encore : « Aujourd’hui, il n’y a pas un groupe jihadiste qui n’est pas sous contrôle et sous infiltration« , ou, dit de manière plus développée :

« De la mouvance terroriste anarchiste en France au début du [XXe] siècle, à l’époque d’un contrôle policier, administratif, artisanal et rudimentaire, le ministère de l’Intérieur et Clemenceau étaient dans les 48h renseignés sur tout projet ou agissement à venir. Aujourd’hui, à un niveau de contrôle électronique, systématique, universel, où les portables, où les messageries, où tout est sous contrôle, effectivement un acte terroriste d’envergure ne peut pas avoir lieu autrement que directement programmé ou directement soutenu par l’appareil étatique. »

Au sujet des attentats anarchistes, manipulés d’après lui par le pouvoir, Francis Cousin précise, rejoignant encore certains des propos de Kasparov : « On avait absolument besoin de faire passer les lois scélérates pour casser la radicalité ouvrière, donc on a fait péter plein de bombes, qui ont permis la mise en marche des lois scélérates. »

« Poutine a bombardé Grozny et l’a réduit en poussière. Ses opposants sont assassinés régulièrement avec son autorisation. Pourquoi serait-il allergique au fait de répandre d’autre sang russe ? »

L’inhumanité de Poutine, censée accréditer l’idée qu’il serait capable de sacrifier sa propre population, a également été reprochée à certains responsables américains, par exemple Madeleine Albright lorsque, en 1996, elle déclara (alors qu’elle était qu’ambassadrice américaine aux Nations unies) que la mort d’un demi-million d’enfants irakiens, à cause de l’embargo, avait été « un choix très dur« , mais que « le prix en valait la peine« . Ce type de déclaration glaçante nourrira, quelques années plus tard, à partir des attentats de 2001, des suspicions sur le pouvoir américain, analogues à celles qui visent Poutine.

« Dans les mots de l’ennemi juré de Bond, Goldfinger, « Une fois c’est le hasard, deux fois c’est une coïncidence, la troisième fois c’est une opération ennemie ». Bien au-delà de la troisième fois. »

Souvenons-nous que, dans le cas du 11-Septembre, c’est aussi l’amoncellement de coïncidences qui avait porté à suspecter une « opération ennemie » de l’intérieur : possibles délits d’initiés la veille des attentats, exercices de simulation de détournements d’avions, mais aussi d’un crash, durant les attentats, morts étranges de trois princes saoudiens et d’un maréchal pakistanais après qu’il a été révélé qu’ils étaient au courant de la préparation des attentats, présence au Capitole, au moment des attentats, du directeur de l’ISI accusé d’avoir financé Mohamed Atta, rencontre deux jours plus tard à la Maison-Blanche de Bush et Cheney avec le Prince Bandar, financeur d’un agent saoudien suspecté d’avoir apporté de l’assistance à deux des terroristes, etc. Le journaliste Eric Margolis publia même en 2010 un article intitulé : « Le 11-Septembre, mère de toutes les coïncidences« .

Le 8 mars 2017, dans l’émission « Meet The Press » sur MSNBC, Kasparov avait déjà déclaré : « Je crois aux coïncidences. Mais je crois aussi au KGB« . Il était alors interrogé sur la série de huit morts mystérieuses de hautes personnalités russes (dont cinq diplomates) survenues en cinq mois, après l’élection de Donald Trump. CNN avait noté à ce sujet, le 25 mars :

« Des détectives auto-proclamés sur le Net et des théoriciens du complot ont spéculé sur le fait que les morts seraient d’une manière ou d’une autre liées à l’ingérence de la Russie dans l’élection présidentielle de 2016. Aucune preuve n’a émergé pour opérer une telle connexion.« 

Le politologue Ian Bremmer a déploré la prise de position « conspirationniste » de Kasparov :

« Triste de voir Garry insinuer que ce pourrait être un complot intérieur. Comme si ces manifestations étaient une menace ou que l’élection de Poutine était en jeu. Ces arguments ne me convainquent pas. »

Ce à quoi Kasparov a répondu :

« Je parie que Poutine pense qu’il est un meilleur juge de ce qui est une menace pour lui que vous ne l’êtes. C’est pourquoi il est au pouvoir depuis 17 ans. »

Garry Kasparov a également retweeté (et donc approuvé) des messages du journaliste Mig Greengard, qui est l’un de ses proches, notamment au sein du mouvement L’Autre Russie ; eux aussi suggèrent une implication directe du Kremlin dans l’attentat de Saint-Pétersbourg :

« Poutine a tué un gars à Londres avec du poison radioactif et arrosa de bombes une ville russe de la taille de Minneapolis, mais un engin explosif improvisé dans un train, jamais ! »

« Comme si les plus grandes manifestations anti-régime depuis six ans n’étaient pas une menace suffisante pour pousser Poutine à tuer. Il a tué exagérément, pour beaucoup moins. »

Invité dès le 3 avril, jour de l’attentat, à s’exprimer sur CNN, Garry Kasparov a réitéré ses accusations envers Vladimir Poutine :

« Les Russes vivent sous une dictature et les 18 années du règne de Poutine ont été marquées par des attaques terroristes constantes, du tout début de l’arrivée du pouvoir de Poutine en 1999, avec ces mystérieux attentats contre des immeubles d’habitation. Beaucoup ont pointé le KGB, et, même s’il n’en est pas l’auteur, il a joué un rôle dans ces attaques. Vous savez, ce n’est pas de la paranoïa, c’est juste une tentative pour analyser, dans les archives du régime de Poutine, qu’à chaque fois que nous avons affronté une horrible attaque, d’une manière ou d’une autre, cela a servi politiquement à Poutine pour accaparer le pouvoir.« 

Nous reviendrons dans le second article sur les attentats de 1999 et la possible implication du FSB (successeur du KGB). Notons simplement ici que les propos de Kasparov pourraient être rapprochés de ceux du géopolitologue Aymeric Chauprade, qui avait une analyse très similaire, en septembre 2011, sur l’instrumentalisation du terrorisme par l’oligarchie, non pas russe, mais américaine, dans le but de conserver le pouvoir.

Alors que la journaliste de CNN lui demande s’il a la moindre idée sur l’identité du groupe terroriste qui a perpétré cet attentat, Kasparov répond :

« Même si c’était un groupe terroriste, (…) je parie que, comme auparavant, le KGB avait suffisamment d’informations sur les activités de ce groupe, parce que, pendant de nombreuses années, alors que Poutine était confiant sur sa mainmise sur le pouvoir, rien ne s’est produit en Russie, et soudainement maintenant, alors que sa confiance est ébranlée, nous avons cette terrible tragédie à Saint-Pétersbourg. (…)

J’ai peur qu’aussi longtemps que Poutine reste au pouvoir, nous verrons d’autres attaques terroristes, et n’oubliez pas qu’il est l’homme dont l’armée a commis des crimes génocidaires en Syrie, il ne s’arrête pas au coût humain s’il croit que cela l’aide à se maintenir au pouvoir.« 

Là encore, l’argument selon lequel les services de renseignement russes avaient suffisamment d’informations sur le groupe terroriste qui a commis l’attentat, et l’ont donc laissé faire sciemment dans une stratégie de conservation du pouvoir, fait écho à ce qui a pu être dit au sujet du 11-Septembre, dans la mesure où de nombreux renseignements avaient été reçus sur l’opération à venir par la CIA, le FBI et Able Danger… Ici, Garry Kasparov parle dans des termes assez proches de ceux de l’ancien parlementaire britannique Michael Meacher, qui envisageait un « laisser-faire » américain le 11-Septembre pour pouvoir mettre en œuvre le plan d’hégémonie mondiale du PNAC visant notamment à s’accaparer les ressources énergétiques du Moyen-Orient.

Un complotisme « socialement acceptable » et des médias complaisants

Il ne s’agit pas ici de décréter si Kasparov a raison ou tort dans ses accusations. Car nous n’en savons rien. Mais de relever que son argumentation est très similaire à celle de nombreuses personnalités, que d’aucuns peuvent bien percevoir comme des esprits libres, mais que les médias qualifient assurément de « conspirationnistes ». Or, Kasparov a-t-il été qualifié ainsi ? Non. La journaliste de CNN ne l’a pas repris, ni personne d’autre, depuis maintenant plus de deux semaines. Le Washington Post a certes évoqué très rapidement ses propos, le 4 avril, puis le 6 avril, mais sans réelle condamnation.

Newsweek a même intégré, le 3 avril, les propos suspicieux de Kasparov dans une vidéo à la musique angoissante, retraçant la chronologie des attentats en Russie sous le règne de Vladimir Poutine. Dans la vidéo, on peut lire ces mots, qui semblent donner crédit à la thèse du complot intérieur : « Vladimir Poutine dit que l’attaque à la bombe de Saint-Pétersbourg pourrait être un acte terroriste. (…) L’ancien champion du monde d’échecs Garry Kasparov a suggéré que le moment choisi n’était pas une coïncidence. » Le magazine américain note que les attaques terroristes qui ont frappé la Russie depuis 1999 ont toujours permis à Poutine de gagner en popularité, et qu’il y a souvent répondu « en étendant les pouvoirs de la présidence et les capacités des services de renseignement« .

Newsweek_Kasparov

On a également pu entendre, dans le même style, la correspondante de la BBC à Moscou relayer de rapides commentaires faits sur des « médias libéraux« , disant que l’attentat de Saint-Pétersbourg pourrait être « une tentative de détourner l’attention des appels à une enquête sur la corruption du régime et des appels à la démission de Poutine« .

En France, ni les Décodeurs du Monde, ni Conspiracy Watch et consorts n’ont daigné consacrer une brève à Kasparov, qui n’est pourtant pas une personnalité de seconde zone. On a connu nos médias plus réactifs face à Marion Cotillard, Jean-Marie Bigard ou Mathieu Kassovitz… Conspiracy Watch a pourtant bien vu les déclarations de Kasparov, comme en atteste ce tweet :

Ce tweet apparaissant comme ambigu, une discrète condamnation suivra…

… mais sans que l’information ne remonte sur le site, qui préfère se focaliser sur le complotisme russo-syrien dans l’affaire du bombardement chimique de la ville de Khan Cheikhoun, ou encore sur le lien qui aurait été tissé à tort par Jean-Luc Mélenchon entre le conflit en Syrie et les intérêts énergétiques.

On a ainsi la fâcheuse impression que la dénonciation du « complotisme » n’est pas générale, mais plutôt instrumentalisée à des fins politiques. Le « complotisme » sera dénoncé s’il vise les États-Unis, Israël, l’Union européenne, s’il provient de Russie, d’Iran ou du Venezuela, s’il émane encore de l’UPR, de Mélenchon ou du FN… mais sera passé sous silence s’il se produit dans l’autre sens, s’il vise par exemple Poutine et émane d’un opposant politique qui vit à New York, et qui se trouve être proche des milieux néoconservateurs.

Le journaliste Glenn Greenwald résume bien la situation :

« Forte suggestion ici que l’attaque terroriste à Saint-Péterbourg est une opération sous faux drapeau par Poutine. Les conspirations comme celle-là discréditent seulement quand elles concernent les États-Unis. »

Un individu répondant à Greenwald dira pour sa part : « Il est socialement acceptable de suggérer qu’une attaque terroriste est le contrecoup de la politique étrangère ou une opération sous faux drapeau si et seulement si l’attaque n’est pas à l’Ouest. »

C’est ainsi sans crainte de stigmatisation que, le 25 janvier 2011 sur Radio France, Hélène Blanc, politologue et spécialiste de la Russie au CNRS, commentant le récent attentat à l’aéroport Domodiedovo, put affirmer qu’était établie la responsabilité du FSB, et non des jihadistes tchétchènes, dans les attentats de 1999 :

« Je crois qu’il faut se garder d’interpréter rapidement les attentats, par exemple de 1999, qui ont servi d’alibi à déclencher la seconde guerre de Tchétchénie. Eh bien il est aujourd’hui clair, ça ne l’était pas à l’époque bien entendu, mais maintenant nous savons que ces attentats n’étaient pas du tout l’œuvre des Tchétchènes auxquels on les a attribués, mais l’œuvre du FSB. D’ailleurs, il y a eu trois attentats au total dans différentes villes, mais la quatrième ville, Riazan, là le FSB a été pris la main dans le sac. Par la suite, on a su que non seulement le modus operandi n’était pas du tout dans l’habitude tchétchène, mais qu’en plus les explosifs n’étaient pas des explosifs tchétchènes mais bien des explosifs russes. Le FSB est capable de beaucoup de choses, y compris contre son peuple. »

Si cette vision des choses est accréditée par Eric Margolis, mais aussi par le journaliste David Satter dans son livre Darkness at Dawn : The Rise of the Russian Criminal State, par l’historien Yuri Felshtinsky et l’ancien agent du FSB Alexander Litvinenko dans l’ouvrage Blowing up Russia : Terror from Within, par l’universitaire John B. Dunlop dans The Moscow Bombings of September 1999: Examinations of Russian Terrorist Attacks at the Onset of Vladimir Putin’s Rule, ou encore par l’historienne Amy Knight (voir son article dans The New York Review of Books, traduit sur Books et repris sur BiblioObs), le Washington Post du 4 avril 2017 la qualifie cependant de « théorie du complot bien connue« 

On le voit, il y a, pour les médias, des « théories du complot » acceptables et d’autres intolérables, alors que rien pourtant ne les différencie sur le plan formel. Ce qui les distingue, c’est uniquement l’identité de l’émetteur et celle de l’accusé. Ce n’est donc pas, pour nos « chiens de garde« , le mode de pensée « complotiste » qui pose problème en soi, mais un certain usage de ce mode de pensée, suspicieux envers un certain camp. C’est un peu comme avec le bon et le mauvais chasseur : la bonne « théorie du complot », c’est celle qui vise l’ennemi désigné par le pouvoir, la mauvaise, celle qui vise le pouvoir (sous l’influence duquel on se trouve). Garry Kasparov aurait du souci à se faire s’il tenait ses propos en Russie (où il est préférable d’échafauder des théories sur le camp d’en face) ; aux États-Unis, les médias « anti-conspirationnistes » n’y trouvent rien à redire.

Après avoir étudié le traitement médiatique des accusations de Kasparov, qui révèle une certaine hypocrisie de nos journalistes et autres fact-checkers, nous verrons dans le second article sur quoi elles se fondent ; nous nous plongerons dans l’histoire du « 11-Septembre russe », quelque peu oubliée, et rencontrerons des « chercheurs de vérité » dont les motifs d’interrogation nous renverront directement à ceux qui meuvent les « chercheurs de vérité » du 11-Septembre américain. Étonnamment, le détour par le travail de ces enquêteurs, certes controversé mais néanmoins admis dans nos contrées occidentales, peut permettre de légitimer le travail tout aussi nécessaire qu’il s’agit de mener sur les attentats de 2001.

Effet cigogne : Robert Kennedy Jr. à l’épreuve de la rhétorique «anti-complotiste»

Le 29 février dernier, nous publiions un article rendant compte des propos détonants de Robert F. Kennedy Jr. dans le magazine Politico, où il analysait le conflit en Syrie comme une guerre par procuration entre grandes puissances, dont l’enjeu était la bataille entre deux pipelines rivaux, l’un favorisant l’Iran, la Syrie et la Russie, l’autre le Qatar, l’Arabie saoudite, la Turquie, mais aussi l’Union européenne et les États-Unis. La vision géopolitique proposée par RFK Jr. a déplu à certains observateurs du conflit syrien, dans la mesure où elle gommerait, selon eux, la lutte des Syriens modérés pour plus de liberté, réduisant ces derniers à des pions dans un « grand jeu » qui les dépasserait.

Pour stigmatiser cette vision, qu’ils jugent « réactionnaire », partagée pourtant par l’émission de France 2 « Un Œil sur la Planète », ils ont, comme à l’accoutumée, usé de l’accusation de « conspirationnisme ». Cela n’est pas bien grave, tant l’outrance de ce type d’accusation décrédibilise leurs auteurs. Pour autant, c’est une bonne occasion pour nous de développer une double réflexion : la première porte sur un aspect problématique de l’article de RFK Jr., qu’il convient d’affronter, la seconde sur la rhétorique communément employée par tous ceux qui semblent vouloir, sur des sujets controversés, notamment en matière de géopolitique, museler le débat public. Parmi ces derniers, nous retrouverons précisément des contempteurs de la thèse de RFK Jr.

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Robert Kennedy Jr.

Sources manquantes : Politico et WikiLeaks sollicités

Un passage de l’article de Robert Kennedy Jr. a été pointé du doigt par un lecteur, et dénoncé par lui comme étant de la désinformation. Voici ce passage en langue originale :

« Secret cables and reports by the U.S., Saudi and Israeli intelligence agencies indicate that the moment Assad rejected the Qatari pipeline, military and intelligence planners quickly arrived at the consensus that fomenting a Sunni uprising in Syria to overthrow the uncooperative Bashar Assad was a feasible path to achieving the shared objective of completing the Qatar/Turkey gas link. In 2009, according to WikiLeaks, soon after Bashar Assad rejected the Qatar pipeline, the CIA began funding opposition groups in Syria. It is important to note that this was well before the Arab Spring-engendered uprising against Assad. »

Et la traduction que nous en avions donnée (on peut aussi se reporter à celle que vient d’effectuer le Saker Francophone) :

« Des câbles secrets et des rapports des services de renseignement américains, saoudiens et israéliens indiquent qu’au moment où Assad rejeta le pipeline du Qatar, des planificateurs arrivèrent rapidement au consensus que fomenter une insurrection sunnite en Syrie pour renverser le peu coopérant Bachar el-Assad serait une voie praticable pour réaliser l’objectif partagé de l’achèvement du pipeline Qatar/Turquie. En 2009, d’après WikiLeaks, peu après que Bachar el-Assad rejeta le pipeline du Qatar, la CIA commença à financer les groupes d’opposition en Syrie. Il est important de noter que c’était bien avant le soulèvement contre Assad engendré par le Printemps arabe. »

On remarque ici que l’article de Politico renvoie, par un lien, à un article du Washington Post, censé prouver ses allégations. Or, que nous dit cet article ? Que le Département d’État américain a financé secrètement des groupes d’opposition à Bachar el-Assad dès 2006, sous la présidence de George W. Bush, et ce au moins jusqu’à septembre 2010, sous la présidence de Barack Obama (sans que l’on sache dire si ces financements ont alors cessé). La source de l’information, ce sont des câbles diplomatiques publiés par WikiLeaks, dont celui-ci. Le Washington Post n’évoque pas le rôle de la CIA, ni un début de financement de dissidents en 2009 après le refus par Assad du pipeline du Qatar.

Par ailleurs, la première assertion de Robert Kennedy Jr., selon laquelle « des câbles secrets et des rapports des services de renseignement américains, saoudiens et israéliens indiquent » qu’un consensus a très vite été trouvé entre différents protagonistes pour renverser Assad après son refus du pipeline qatari, n’est étayée par aucune source. Nous n’en avons pas trouvé non plus de notre côté. Quand bien même Politico est une source réputée sérieuse, et RFK Jr. un personnage éminent, leur information est ici néanmoins sujette à caution. Nous avons donc contacté par mail à la fois la rédaction de Politico et le service de presse de WikiLeaks, dans l’espoir d’un éclaircissement. Wait and see

Une coquille dupliquée

La prudence est de mise, d’autant que l’article comporte déjà une petite coquille (que nous avions spontanément corrigée dans notre article) :

« In their view, our war against Bashar Assad did not begin with the peaceful civil protests of the Arab Spring in 2011. Instead it began in 2000, when Qatar proposed to construct a $10 billion, 1,500 kilometer pipeline through Saudi Arabia, Jordan, Syria and Turkey. »

Que le Qatar ait pu faire sa proposition de pipeline en 2000 et ne recevoir le refus d’Assad qu’en 2009 nous avait d’emblée interpellé. Neuf ans, c’est long pour une prise de décision. En faisant une petite recherche, nous avons pu trouver de nombreuses sources indiquant que la proposition du Qatar datait de 2009, ce qui paraît effectivement plus normal ; ainsi, dans cet article de Foreign Affairs, la célèbre revue du puissant think tank Council on Foreign Relations (CFR), daté du 14 octobre 2015, où l’on lit ceci :

« And so, in 2009, Qatar proposed to build a pipeline to send its gas northwest via Saudi Arabia, Jordan, and Syria to Turkey, an investment of billions of dollars up front that would reduce transportation costs over the long term. However, Syrian President Bashar al Assad refused to sign the plan… »

On peut aussi se fier à un article paru dans The National le 26 août 2009, qui rapporte l’information encore toute fraîche, à un autre de Stephanie Clancy, publié en mars 2010 dans Pipelines International, mais encore à un article de Felix Imonti, publié le 17 septembre 2012 sur Oil Price, à un autre de Christina Lin, paru le 1er août 2015 sur un blog du Times of Israël, ou encore à un article de Pepe Escobar, publié le 8 décembre 2015 sur Counterpunch.

Notons que cette erreur, pourtant facilement identifiable avec un peu de bon sens, a été relayée par Natacha Polony, lorsque, dans sa revue de presse du 29 février sur Europe 1, elle a évoqué l’article de Robert Kennedy Jr. (une erreur que, de son côté, Thomas Cluzel, dans sa revue de presse sur France Culture, n’a pas commise). Les sites qui ont traduit tout ou partie de l’article de RFK Jr. ont souvent reproduit l’erreur (comme ici, ou ), mais au moins un site l’a rectifiée.

Enjeu gazier confirmé, médias laminés

On pourrait aussi se fier à un article du commandant Rob Taylor, paru le 21 mars 2014 dans la prestigieuse publication militaire Armed Forces Journal, et que devraient lire les détracteurs d’une vision géopolitique du conflit syrien. En effet, Rob Taylor détruit littéralement la version médiatique dominante du conflit en Syrie, qui néglige l’aspect géopolitique et énergétique, mis justement au centre de son analyse par RFK Jr. Son article, intitulé « La politique de pipeline en Syrie », mérite d’être cité un peu longuement :

« Vous ne pouvez pas comprendre le conflit sans parler du gaz naturel. 

 

Une grande partie de la couverture médiatique suggère que le conflit en Syrie est une guerre civile, en laquelle le régime alaouite (chiite) de Bashar el-Assad se défend (et commet des atrocités) contre des factions de rebelles sunnites (qui commettent aussi des atrocités). L’explication réelle est plus simple : c’est une question d’argent. […]

 

Tout examen du conflit actuel en Syrie qui néglige l’économie géopolitique de la région est incomplet. (Presque tous les reportages dans les médias adoptent cette description.) […]

 

Le pétrole et les pipelines de gaz naturel apportent de grandes quantités de richesses aux États qui les contrôlent, attirant ainsi l’attention internationale, l’intrigue et, dans bien des cas, l’activité terroriste. […]

 

Vu à travers une lentille géopolitique et économique, le conflit en Syrie n’est pas une guerre civile, mais le résultat du jeu de plus grands acteurs internationaux se positionnant eux-mêmes sur l’échiquier géopolitique dans la préparation de l’ouverture du pipeline en 2016. […] L’Arabie saoudite et le Qatar, aussi bien qu’Al-Qaïda et d’autres groupes, manœuvrent pour destituer Assad et exploiter leur conquête de Damas, espérée par les sunnites. En faisant cela, ils espèrent gagner une partie du contrôle du « nouveau » gouvernement syrien et une partie des richesses du pipeline. […]

 

Les reportages qui ne tiennent pas compte du pipeline et de ses implications géopolitiques ignorent la réalité qui crève les yeux [« the elephant in the room« ]. »

Remarquons que l’article de Foreign Affairs dit sensiblement la même chose :

« La plupart des belligérants étrangers dans la guerre en Syrie sont des pays exportateurs de gaz, avec des intérêts dans l’un des deux projets de pipelines rivaux, qui cherchent à traverser le territoire syrien pour livrer le gaz qatari ou iranien en Europe. […]

 

Tout règlement politique de la crise en Syrie doit aussi concilier les intérêts gaziers rivaux. Une façon de faire serait de permettre aux deux pipelines d’être construits, pour que les gaz qatari et iranien puissent être mis sur le marché à bon prix. Cela résoudrait au moins un motif du conflit. En fait, il servirait raisonnablement bien les intérêts tous les acteurs, en dehors de la Russie. »

Une incertitude qui change peu de choses

Mais revenons à l’article de Robert Kennedy Jr. et aux quelques lignes douteuses que nous avons relevées. La question est de savoir si ces lignes changent quelque chose à l’essentiel de ce qui est dit, et qui n’est pas remis en question. Résumons ce que nous savons, et avec quel degré de certitude.

– En 2006, le Département d’État américain commence à financer secrètement des groupes d’opposants à Bachar el-Assad, dans la perspective d’un changement de régime. Un câble de WikiLeaks est, selon Julian Assange, particulièrement explicite sur la volonté américaine de déstabiliser le régime, en alimentant des tensions entre sunnites et chiites.

– En 2009, Assad refuse le pipeline qatari. À cette heure, nous n’avons pas la preuve de ce qu’avance Robert Kennedy Jr., à savoir que la CIA et d’autres protagonistes se mirent d’accord pour évincer Assad, en finançant des opposants, et permettre ainsi au projet de pipeline qatari d’aller à son terme.

– En juillet 2011, Assad signe un accord pour un second pipeline avec l’Iran, et avec la bénédiction de la Russie. À ce moment-là, l’aide étrangère aux opposants du régime augmente significativement. Dans le récent « Un Œil sur la Planète », Alain Juillet, ancien directeur du renseignement au sein de la DGSE, actuel président de l’Académie d’intelligence économique, affirme qu’en raison du choix d’Assad, l’Arabie saoudite et le Qatar décidèrent qu’il fallait le renverser. Nous savons même, grâce à John Kerry, que ces royaumes sunnites avaient offert de « payer la note » pour une invasion américaine en Syrie afin d’évincer Bachar el-Assad.

En novembre 2015, Alain Juillet tenait des propos similaires sur France Inter, exposant ce qui s’était passé immédiatement après la décision qatarie et saoudienne de renverser le président syrien :

« A ce moment-là, on va voir apparaître des opposants qui vont dire « il faut renverser Bachar parce que c’est un mauvais régime« , et certains Occidentaux vont embrayer là-dessus, donc on va voir le Qatar financer des mouvements, Jamal al-Nosra en particulier, qui est proche d’Al-Qaïda, et puis il y a Daech, un groupement qui, au départ, reçoit beaucoup d’argent de la part des Saoudiens et de la part des Qataris ».

En dépit du point d’interrogation sur les allégations de RFK Jr. pour 2009, l’essentiel nous semble sauf : une entreprise de déstabilisation de la Syrie par les États-Unis et les royaumes du Golfe a bien été lancée longtemps avant le Printemps arabe, et le motif énergétique semble bel et bien central dans l’aide massive fournie aux rebelles par le Qatar et l’Arabie saoudite à partir de l’été 2011.

Corrélation et causalité : le chant du coq fait-il se lever le soleil le matin ?

Venons-en au raisonnement de ceux qui ne veulent pas croire que le conflit syrien est, au moins largement, une affaire de pipelines. Sur le forum du site Hoax Buster, un intervenant s’inquiète, le 7 mars, de l’article de Robert Kennedy Jr. qui commence à circuler sur la Toile, et d’une possible manipulation de ses propos :

« Depuis quelques jours l’on voit sur les réseaux sociaux et quelques médias habitués de l’intox la déclaration de Robert Kennedy Jr sur les sources de la guerre en Syrie. Cela serait dû à la construction d’un pipeline souhaité en 2009 par le Qatar qui aurait eu une presque exclusivité du marché du gaz avec l’Europe. El Assad y étant opposé aurait refusé l’accord de laisser passer le pipeline en Syrie pour le compte de Putin… Cette info circule sur des sites comme agoravox ou autres égalité et réconciliation. Est ce une désinformation de la déclaration de Robert Kennedy ? »

Le lendemain, un autre intervenant lui répond :

« Admettons donc que ces faits sont avérés, de toute façon ça ne changera rien à la suite de la démonstration…

 

Le problème en effet n’est pas la véracité de ces faits, mais leur influence sur le déclenchement du conflit actuel.

 

Vu qu’ils ont eu lieu avant ledit conflit (et avant, d’après lui, diverses tentatives de déstabilisation par les services secrets américains, ce qu’il faudrait vérifier en épluchant Wikileaks), monsieur Kennedy, sans preuve aucune, en déduit que c’est la cause du conflit, commettant ainsi l’erreur bien connu en rhétorique sous le nom de « post hoc, ergo propter hoc » :

 

http://cortecs.org/materiel/leffet-atchoum-ou-post-hoc-ergo-propter-hoc

 

Or ce n’est pas parce que le soleil se lève après que les coqs aient chanté que ce sont eux qui le font se lever… »

Cette réaction mérite que l’on s’y attarde, et qu’on y réponde, car elle est quasi systématique dans la rhétorique « anti-complotiste ». Et elle se trouve justement, du fait de son usage quasi systématique, tantôt pertinente (comme dans le cas de la « théorie du complot » autour du virus Zika, dont ont parlé Libération et L’Express le mois dernier), tantôt parfaitement à côté de la plaque, comme dans le cas qui nous occupe.

D’abord, explicitons les termes rhétoriques qui nous sont opposés :

Post hoc, ergo propter hoc (expression latine signifiant à la suite de cela, donc à cause de cela) est un sophisme qui consiste à prendre pour la cause ce qui n’est qu’un antécédent ; c’est prétendre que si un évènement suit un autre, alors le premier doit être la cause du second. Il s’agit d’une erreur très tentante, car la séquence temporelle apparaît inhérente à la causalité. L’erreur est de conclure en se basant uniquement sur l’ordre des événements, plutôt que de tenir compte d’autres facteurs qui pourraient exclure la relation.

L’argument fallacieux peut être résumé ainsi :

  • A s’est produit, puis B s’est produit.
  • Donc, A a causé B.

Le fait que deux événements se succèdent n’implique pas que le premier soit la cause du second (Post hoc, non est propter hoc, c’est-à-dire après cela, mais pas à cause de cela).

Le post hoc est un sous-ensemble de ce que la zététique (ou « art du doute ») appelle l’effet cigogne, c’est-à-dire de toutes les confusions entre corrélation et causalité

Pour illustrer la prégnance de cette rhétorique, rappelons les propos tenus, le 9 février 2016, lors de la journée d’études « Réagir face aux théories du complot », par la ministre de l’Éducation nationale, Najat Vallaud-Belkacem :

« Les forces du complotisme viennent précisément de ce qu’il puise aux sources de la nature humaine, dans des spécificités qui sont aussi celles qui ont donné naissance au savoir et à la science.

 

La première d’entre elles, c’est la recherche des causes.

 

Si quelqu’un frappe à la porte, nous l’ouvrons. Et s’il n’y a personne, nous recherchons une explication : « Quelqu’un m’a fait une farce » ; « J’ai mal entendu ».

 

Mais à aucun moment, sauf dans une pièce de Ionesco, nous ne nous disons : « Parfois, quand on frappe à une porte, il y a quelqu’un, et, parfois, il n’y a personne. » Nous recherchons la cause de ce bruit.

 

De la même façon, si nous voyons quelqu’un sortir précipitamment d’une banque, et que, deux minutes après, cette banque explose, que nous disons-nous ? Soit que cette personne a posé la bombe. Soit qu’elle était au courant.

 

Pourtant, elle pouvait simplement avoir oublié d’aller chercher ses enfants à l’école. Ce qui justifie amplement une sortie aussi précipitée.

 

Ce que je désigne ici, est un phénomène bien connu, un réflexe qu’exploite le complotisme : la confusion entre la corrélation et la causalité.

 

Et s’il peut en jouer aussi facilement, et si c’est tellement efficace, c’est parce que notre cerveau aime comprendre. Aime créer des liens.

 

C’est cette quête permanente d’une explication à tout prix qui peut être reprise et détournée pour façonner des théories complotistes. »

L’exemple donné par la ministre, dont le but est de nous inciter à la plus grande prudence, eut été plus piquant si la personne sortant de la banque en courant, deux minutes avant qu’elle n’explose, avait porté une cagoule et laissé apercevoir une arme de poing… Aurait-il été alors raisonnable de ne point la soupçonner ? De penser qu’elle pouvait simplement avoir oublié d’aller chercher ses enfants à l’école ? Où l’on entrevoit qu’une illustration trop abstraite d’un biais cognitif (ici la confusion entre corrélation et causalité) n’est que peu pertinente pour prétendre réfuter un raisonnement comme celui de RFK Jr., profondément ancré dans un réel complexe, peuplé d’acteurs dont on connaît l’histoire, les forces, les intérêts, les alliances et parfois les intentions.

Question piégée : À qui profite le crime ?

Permettons-nous deux autres exemples de corrélations, de notre cru, qui nous rapprochent un peu de notre sujet.

Première situation : Monsieur A menace ostensiblement de mort, devant témoins, Monsieur B. Le lendemain, on retrouve Monsieur B mort poignardé. Cela ne prouve certes en rien que Monsieur A est le coupable. Il se peut très bien que ce soit l’épouse de Monsieur B qui, lors d’une énième dispute, lui ai planté un couteau dans le coeur. Pour autant, il n’est pas illégitime de faire de Monsieur A un suspect, et même le principal suspect.

Deuxième situation : Monsieur A vit seul, il est très âgé et se trouve avoir amassé une véritable fortune. Un jour, il modifie dans le plus grand secret son testament, déshérite ses enfants, et lègue tout à Monsieur B, truand notoire. La semaine suivante, on retrouve Monsieur A « suicidé » de trois balles dans la tête. Là encore, nous n’avons pas la moindre preuve de la culpabilité de Monsieur B, et nous pouvons tout à fait imaginer que les deux hommes se sont liés d’amitié, que Monsieur A s’est subitement souvenu qu’il haïssait ses enfants, et qu’il a réussi un suicide hors du commun.

Selon notre ministre de l’Éducation nationale, les soupçons que nous pouvons avoir face à ce genre de situation seraient-ils le signe que le « complotisme » nous guette ? Certes pas, du moins nous l’espérons ; le « complotisme » consisterait plutôt à affirmer de manière dogmatique, obtuse, bornée, que le coupable est nécessairement celui à qui profite le crime, ou, plus exactement, celui à qui le crime semble profiter le plus. Or, si le coupable profite généralement du crime qu’il commet (d’où la pertinence, intacte, de la question « À qui profite le crime ? »), il n’est pas forcément celui qui en profite le plus ; en outre, il peut être difficile, entre plusieurs bénéficiaires, de déterminer lequel en a vraiment le plus profité.

Le politologue Pierre-André Taguieff le dit à sa façon : « Le détective qui est en nous se pose la question : « À qui profite le crime ? », et croit naïvement pouvoir identifier les responsables d’un acte criminel en répondant simplement à cette question. » Mais l’écueil du propos de Taguieff, comme celui d’autres pourfendeurs du « complotisme », c’est de donner parfois l’impression que la question « À qui profite le crime ? » s’inscrit déjà, en tant que telle, dans la « rhétorique du complot », telle qu’elle nous est par exemple présentée sur le site du ministère de l’Éducation nationale :

« À qui profite le crime ?

 

Il s’agit d’un topos caractéristique qui permet de reconstruire les événements a posteriori en démontrant qu’ils ont finalement atteint le but qui est censé être celui du complot. Ainsi, certaines théories du complot autour du 11 septembre partent du principe que le gouvernement américain souhaitait mener une guerre en Irak pour s’approprier son pétrole et considèrent donc que ce dernier est celui qui profite le plus du 11 septembre. »

Or, si l’on associe systématiquement cette question, parfaitement naturelle et légitime, à une rhétorique présentée comme infamante, et aux raisonnements aberrants auxquels elle peut mener si l’on se contente d’y répondre, sans réelle investigation, on s’interdit de questionner le moindre crime ; on ne s’autorise plus qu’à recueillir sagement les versions officielles qui nous seront gentiment servies par les autorités.

Ainsi, voici comment, en 1894, dans un article satirique du New York Times, on tournait en dérision ceux qui posaient la question « À qui profite le crime ? », selon le compte rendu qu’en a fait le journaliste Nicolas Chevassus-au-Louis dans son livre Théories du complot, on nous cache tout, on nous dit rien :

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Début du chapitre 2 : « Aux sources du conspirationnisme »

Puisque les philatélistes ont profité de la guerre de Sécession – car qui dit nouveaux États dit nouveaux timbres –, la guerre de Sécession est donc l’œuvre des philatélistes. Le ridicule de ce genre de syllogisme tend à ridiculiser subtilement, dans le même mouvement, l’attitude consistant à demander, après un crime entouré d’obscurité, à qui il a pu profiter.

« Théorie du complot » : l’étiquette tueuse d’intelligence

De même, en usant de l’expression « théories du complot » à tout bout de champ, on fait d’une pierre deux coups : on décrédibilise, certes, certaines théories délirantes, mais on dissuade aussi les citoyens de rester sur leurs gardes et de contrôler les différents pouvoirs qui les manipulent ou les oppriment.

En amalgamant les sujets les plus sérieux (questionnements sur des guerres, des attentats, des assassinats politiques, etc.) aux sujets les plus grotesques (domination du monde par les extraterrestres, les reptiliens… les philatélistes), on musèle le débat public, comme l’a d’ailleurs fait à dessein la CIA, à partir de 1964, pour ridiculiser les doutes émis par le peuple américain au sujet des conclusions de la Commission Warren ; c’est ce que relevait sur RT, en août 2013, Lance deHaven-Smith, professeur à la Reubin O’D. Askew School of Public Administration and Policy de l’Université de Floride, et auteur de Conspiracy Theory in America, publié aux Presses de l’Université du Texas :

« Il est très important de comprendre que le terme « théories du complot » est une étiquette générale, qui ne fait aucune distinction entre une idée folle et une idée très réaliste, il ne dépeint les choses que schématiquement. Et ce que nous devons faire, à l’inverse, c’est de dire précisément ce sur quoi porte notre soupçon, de montrer les éléments qui motivent notre volonté de parler de ces choses, afin de sortir de cette tentative de mettre un terme définitif à ces conversations. Car ces méthodes [d’intimidation] sapent réellement le débat public, en le rendant très difficile. »

On aura compris que ces amalgames sont, au moins parfois, faits exprès, dans le cadre d’une guerre de l’information, comme nous en faisait d’ailleurs part le très informé site Reflets le 5 décembre 2011 :

« Parce qu’il faut être bien clair : si les États ne complotent pas en permanence, ils le font quand même. C’est-à-dire qu’ils font des choses qu’ils ne veulent pas que leurs populations sachent. Comme des organisations plus ou moins secrètes ou des entreprises. […] Le conspirationnisme « bien géré » est un outil redoutable pour empêcher les débats, la contestation de certaines réalités troubles, de volontés de haut niveau peu claires. […]

 

Les spécialistes en stratégie de l’information estiment qu’une partie des théories sont montées par les États eux-mêmes ou bien récupérées par des États qui les accentuent, les modifient un peu, pour mieux s’en servir comme paravent ou comme outil de manipulation de l’opinion : « vous n’allez quand même pas me demander de parler de ça, on sait très bien que c’est du conspirationnisme, très peu pour moi ! » est une méthode politique de plus en plus courante. »

Dans la plupart des cas, cependant, la rhétorique « anti-complotiste » grossière est le fait de simples « perroquets » en manque de réflexion sérieuse. Exemple flagrant :

« Les partisans du complotisme cherchent à combler les « blancs » de l’histoire, c’est-à-dire les faits, qui permettent de comprendre un événement important, par exemple les raisons de l’assassinat du président Kennedy ou des attentats du 11 Septembre. »

Ces propos extravagants, accusant de « complotisme » tous ceux qui « cherchent à […] comprendre un événement important  » (les historiens ? les journalistes ? Valéry Giscard d’Estaing ? John Kerry ?), n’ont pas été tenus au café du commerce par un membre de ces « légions d’imbéciles, dixit Umberto Eco, qui, avant [Internet], ne parlaient qu’au bar, après un verre de vin et ne causaient aucun tort à la collectivité  », mais par un politologue, Stéphane François, interviewé par Libération le 11 mars, dans le cadre d’un dossier « Grand complot » (dossier au demeurant consternant, dépourvu de la moindre nuance, où l’on n’apprend rien, où l’on disserte sur « les conspirationnistes », un peu comme d’autres dissertent sur « les juifs » ou « les musulmans », dans un amalgame permanent et peu ragoûtant, copié-collé de cent autres dossiers fabriqués dans le même moule depuis dix ans).

La presse, qui se vautre ces derniers temps dans cette thématique émoustillante du « complotisme », ne semble pas en mesure d’en extraire un brin d’intelligence. Ainsi, pas plus tard encore que le 11 mars, c’est un article du Point, signé Hélène Vissière, qui titrait tout de go : « Donald Trump, théoricien du complot ». Au milieu de divers propos peu sérieux du milliardaire, que celui-ci tiendrait « par calcul politique » selon la journaliste, on lit ceci :

« Récemment, lors d’un meeting électoral, il a affirmé que s’il était élu, il donnerait les noms de ceux « qui ont vraiment fait tomber le World Trade Center« , sous-entendant que l’on ne savait toujours pas qui avait financé les attentats. »

Notez que l’article du Point ne dit rien de plus de cette déclaration, peu claire en l’état, de Donald Trump. Or, si l’on va à la source, par exemple sur le site Real Clear Politics, on trouve sa déclaration complète (avec la vidéo) :

« We went after Iraq, they did not knock down the World Trade Center. It wasn’t the Iraqis that knocked down the World Trade Center, we went after Iraq, we decimated the country, Iran’s taking over, okay.

 

But it wasn’t the Iraqis, you will find out who really knocked down the World Trade Center. Because they have papers in there that are very secret, you may find it’s the Saudis, okay ? But you will find out. »

Comme le précise Real Clear Politics, Trump fait ici allusion aux 28 pages classifiées, qui indiqueraient une implication de l’Arabie saoudite dans l’organisation des attentats du 11-Septembre, et dont a souvent parlé, depuis 2002, l’ancien sénateur de Floride Bob Graham, qui fut aussi président de la Commission du renseignement et co-président de la Congressionnal Joint Inquiry sur le 11-Septembre.

La retranscription de la journaliste du Point est véritablement scandaleuse, d’une part, parce qu’elle ne fournit qu’un élément d’information décontextualisé, qui rend le propos de Trump incompréhensible, et, d’autre part, parce qu’elle semble s’offusquer que le candidat républicain à la Maison-Blanche sous-entende que l’on ne sait toujours pas qui a financé les attentats ; or, la Commission d’enquête elle-même reconnaissait dans son rapport, page 172, n’avoir pas été en mesure de déterminer l’origine du financement de ces attentats :

« To date, the U.S. government has not been able to determine the origin of the money used for the 9/11 attacks. Ultimately the question is of little practical significance. »

Pire : 28 pages censurées depuis bientôt 14 ans, dont toute la presse française connaît l’existence, pourraient potentiellement montrer du doigt un nouveau financier. Et c’est sans parler du financement des services de renseignement pakistanais, dont nous avions examiné la possibilité dans un article de 2007, qui avait auparavant été évoqué (comme fort probable) par Bernard-Henri Lévy dans Qui a tué Danel Pearl ? (Grasset, 2003, p. 381-387), puis par Éric Laurent dans La face cachée du 11-Septembre (Plon, 2004, p. 215-216), avant qu’une émission de France Inter ne juge cette relation certaine. De qui se moque Le Point ?

Croire ou ne pas croire à la coïncidence – telle est la question

Venons-en, après cette petite digression, à la corrélation mise en évidence par Robert Kennedy Jr. (non pas celle de 2009, qui reste douteuse, mais celle de 2011), et moquée par le contributeur de Hoax Buster. Corrélation faisant causalité, rappelons-le, sans la moindre ambiguïté, pour un ancien directeur du renseignement au sein de la DGSE…

En juillet 2011, Assad signe un accord pour un pipeline avec l’Iran, après avoir refusé celui du Qatar (événement A) ; le Qatar et l’Arabie saoudite, furieux de ce choix, considèrent qu’il faut renverser Assad pour mener leur propre projet de pipeline à terme (événement B) ; au même moment, les groupes d’opposants au régime commencent à recevoir une aide décuplée, en provenance du Qatar, d’Arabie saoudite et de Turquie (événement C). Ne peut-on pas raisonnablement en conclure que A est cause de B, qui est cause de C ?

Pour certains zététiciens, qui ne sont pas encore passés tout à fait maîtres dans l’art du doute (encore un effort petit scarabée…), cette déduction est du même ordre que considérer que, le chant du coq précédant le lever du soleil, le chant du coq est la cause du lever du soleil… Peut-on réellement prendre ce genre de comparaison oiseuse au sérieux ? Faudrait-il croire que le Qatar a déversé 3 milliars de dollars, entre 2011 et 2013, pour renforcer l’insurrection en Syrie, sans que cela n’ait le moindre rapport avec son projet de pipeline ? Faudrait-il pousser la prudence jusqu’à rejeter ce qui apparaît comme une quasi évidence ? Douter à l’infini, jusqu’à ce qu’on trouve un bout de papier avec les aveux, écrits noir sur blanc dessus, de l’émir du Qatar ? On reproche souvent aux « complotistes » d’avoir un usage excessif du doute. Ici, c’est l’hôpital qui se fout de la charité !

L’ennui, avec nombre de ces experts en rhétorique (parfois aussi en psychologie sociale), c’est qu’ils analysent tout à l’aune de leur savoir théorique propre (la rhétorique, la psychologie), mais ne semblent pas s’enquérir de matière, en s’informant de manière un peu poussée, pour penser le réel. Ils n’évoquent jamais le fond des sujets (pas le temps, sans doute, trop compliqué, « inutile » même selon le sociologue Gérald Bronner…), et se bornent à une analyse formelle, à l’analyse d’une pseudo rhétorique. Comme si l’on pouvait découvrir la vérité d’une chose en n’observant que la forme du discours du savant qui l’étudie… Chose que l’on n’observe finalement jamais soi-même, par un refus de principe. Étrange rejet obstiné de l’empirisme au profit d’un formalisme auto-suffisant (et au combien reposant).

Ainsi, le rhétoricien de Hoax Buster, sans connaissance particulière du sujet qu’il traite, considère que les faits qui, selon RFK Jr., ont été cause de la guerre en Syrie (le refus du pipeline A et le choix du pipeline B), ayant « eu lieu avant ledit conflit », on ne peut, faute de preuve, en déduire qu’ils ont eu une influence « sur le déclenchement du conflit actuel ». Or, d’une part, le choix du pipeline B (en juillet 2011) a eu lieu, non pas avant, mais pendant le conflit (qui a commencé en mars 2011), et, d’autre part, l’important n’est pas tant de savoir comment le conflit a commencé (même si Jeffrey Sachs évoque que, « dès mars ou avril 2011, des combattants sunnites anti-régime et des armes [ont probablement] commencé d’entrer en Syrie par les pays voisins ») que comment il s’est embrasé ; et cela, nous le savons. Il s’est embrasé à partir d’août 2011, avec l’envoi massif d’armes et d’argent aux rebelles et aux jihadistes, et, comme le dit Sachs, la déclaration d’Obama et de Clinton exigeant d’Assad qu’il quitte le pouvoir.

On ne peut décidément pas espérer comprendre la géopolitique mondiale en ne brandissant que « l’effet cigogne » et des histoires de coqs qui chantent au soleil levant.

Cette prudence presque excessive, à laquelle nous cantonnent les experts en rhétorique, se retrouve d’ailleurs dans le numéro d’« Un Œil sur la Planète » dont nous parlions. Juste après l’intervention d’Alain Juillet, qui démolit toute idée de simple coïncidence, le journaliste qui s’exprime, en voix off, se trouve pris dans le dilemme shakespearien de notre temps – croire ou ne pas croire à la coïncidence, telle est la question – et s’abstient de prendre position : « Coïncidence ou pas, c’est à partir de l’été 2011, après le choix du pipeline iranien, que la rébellion syrienne voit l’aide étrangère s’accroître.  » Choisir le lien de causalité eut été taxé de « complotisme », sans doute… Mais choisir la simple corrélation aurait semblé franchement trop frileux. Alors, le reportage dit sans dire, en se réfugiant derrière la parole d’un autre (qui défend clairement la thèse de la guerre pour l’énergie), mais sans en endosser soi-même la responsabilité.

La morale du funambule

Si la déduction opérée par RFK Jr. paraît hautement probable (ne parlons que de déduction tant que nous n’avons pas les éventuels câbles de 2009 qui prouveraient définitivement ses allégations), d’autres sont, reconnaissons-le, parfois plus périlleuses. Ainsi, après avoir noté que des membres du Pentagone semblaient, dans un rapport, approuver l’apparition prévisible du califat de l’État islamique, RFK Jr. faisait cette remarque un brin suspicieuse :

« Ce n’est pas une coïncidence, les régions de Syrie occupées par l’État islamique englobent exactement la route proposée pour le pipeline du Qatar. »

Une observation qui frise le « complotisme », diront certains… puisque RFK Jr. ne semble point croire à la simple corrélation. Il paraît plutôt penser que la présence de l’EIIL sur le tracé du pipeline qu’avait refusé Bachar el-Assad n’est pas tout à fait le fruit du hasard (comme si on l’avait installé là exprès pour servir les intérêts saoudiens et qataris).

Cette remarque de RFK Jr. nous en avait d’ailleurs rappelé une autre, faite le 14 février 2002 par le journaliste israélien Uri Avnery dans Maariv :

« Si l’on regarde la carte des grandes bases militaires américaines créées [durant la guerre en Afghanistan], on est frappé par le fait qu’elles sont situées exactement sur la route de l’oléoduc prévu vers l’océan Indien. […] Oussama Ben Laden n’avait pas perçu que son action servirait les intérêts américains… Si j’étais un adepte de la théorie du complot, je penserais que Ben Laden est un agent américain. Ne l’étant pas, je ne peux que m’émerveiller de la coïncidence. »

Face à de telles coïncidences, l’esprit tangue… et doit continuer de tanguer (pour qui n’a pas le mal de mer). Car rien ne prouve la causalité, mais rien n’assure non plus qu’il ne s’agit que d’une misérable corrélation. D’où la nécessité de continuer à investiguer.

Permettons-nous encore un autre exemple de corrélation, relatif au 11-Septembre. Il se trouve que des exercices de simulation militaires avaient lieu le matin même du 11 septembre 2001, qui semblent avoir favorisé quelque peu l’action des terroristes en semant la confusion. Parmi les exercices du jour, on trouvait des simulations de détournements d’avions, comme nous l’apprenait Vanity Fair d’août 2006. Un autre exercice mené par le NRO (National Reconnaissance Office) visait à simuler le crash accidentel d’un petit avion sur l’une des tours de son quartier général, nous apprenait Associated Press. Cette agence du ministère de la Défense est située à 40 kilomètres du Pentagone et à 6,5 kilomètres de l’aéroport international Dulles de Washington, d’où décolla, 50 minutes avant le début de l’exercice, le Boeing qui s’écrasa… sur le Pentagone. « Bizarre coïncidence » selon le gouvernement américain, « incroyable coïncidence » selon le porte-parole du NRO…

Un esprit « sain », selon les zététiciens, s’émerveillera peut-être de la coïncidence, de la concomitance, mais conclura (faute de preuve) à une simple corrélation. L’esprit « complotiste », lui, déduira de la corrélation un lien de causalité, et imaginera que si les attentats ont en lieu pendant les exercices, c’est que des membres de l’appareil d’État américain ont fait en sorte qu’ils aient lieu ce jour-là, à ce moment-là, pour faciliter leur réalisation, dont ils pouvaient tirer profit. C’est très exactement, souvenons-nous-en, l’opinion qu’émettait le géopolitologue Aymeric Chauprade dans un entretien d’octobre 2011, précisant que ce genre d’exercices avait eu lieu en d’autres occasions, notamment lors des attentats de Londres en 2005.

Ce jeu de ping-pong incessant entre adeptes de la corrélation et aficionados de la causalité, cheveux blonds de l’anti-complotisme militant et cheveux gris de la conspiration intégrale, têtes trop dures, chacune à leur façon, à qui on ne la fait pas, quel que soit l’objet de leur morgue, nous évoque, osons le dire, une chanson peu amène, mais néanmoins fraternelle, de Georges Brassens

Méditez l’impartial message,
D’un qui balance entre deux âges,

 

Le temps ne fait rien à l’affaire,
Quand on est con, on est con.
Qu’on ait vingt ans, qu’on soit grand-père,
Quand on est con, on est con.
Entre vous, plus de controverses,
Cons caducs ou cons débutants,
Petits cons de la dernière averse,
Vieux cons des neiges d’antan…

Moralité : que chacun s’efforce de balancer entre les deux écueils au milieu desquels nous avons tenté ici de naviguer, entre cette rhétorique spécieuse, faussement intelligente, purement formelle, qui nous désarme contre les complots réels à débusquer, et celle, tout aussi spécieuse, qui nous désarme également, de par son systématisme idiot. À la vérité, loin des caricatures de grands naïfs ou de grands paranos qu’on nous sert souvent, je crois que nous ne nous en sortons pas si mal ici… Nous naviguons plutôt bien.

JFK : Ces présidents qui n’y croient pas

Le 22 novembre 1963, John Fitzgerald Kennedy, 35e président des États-Unis, était assassiné à Dallas. Officiellement, par le seul Lee Harvey Oswald. 50 ans plus tard, certains n’y croient toujours pas. Ces sceptiques de la première heure, parmi lesquels deux grands présidents des années 1970 et un candidat à la présidence des États-Unis, n’ont pas attendu Internet, eux, pour « sombrer » dans ce que la presse qualifie d’ordinaire de « paranoïa »… Grâce à eux, nous allons remonter à l’origine de l’utilisation médiatique d’une expression très à la mode, « théorie du complot », qui nous permettra de nous interroger sur le pouvoir immense de ces choses apparemment anodines que l’on utilise tous les jours sans y porter une grande attention : les mots.

Des « conspirationnistes » taille XXL

Ce 21 novembre 2013 sur RTL, l’ancien président de la République Valéry Giscard d’Estaing a affirmé croire à la « théorie du complot » dans l’affaire JFK. Il nous a aussi appris que c’était la conviction de l’ancien président des États-Unis Gerald Ford :

« Gerald Ford faisait partie de la commission Warren. J’ai fait un trajet en voiture avec lui une fois aux États-Unis, il était président et j’étais président moi-même. Je lui ai dit : ‘Je vous pose une question indiscrète : vous étiez dans la commission Warren, à quelles conclusions avez-vous abouti ?’ Il m’a dit : « Ce n’est pas satisfaisant. Nous avons abouti à une première conclusion : ça n’était pas un crime isolé, c’était quelque chose d’organisé. Nous étions sûrs que c’était organisé. Mais nous n’avons pas pu découvrir par qui« . Donc il y a eu une organisation, qu’on n’a pas vraiment mis à jour, qui détestait, qui haïssait ou qui craignait le président Kennedy, et qui a décidé de se débarrasser de lui. C’est ma conviction ».

Le Secrétaire d’État américain John Kerry (candidat démocrate à la présidence des États-Unis en 2004 contre George W. Bush) vient aussi de faire sensation outre-Atlantique en lançant sur NBC qu’il ne croyait pas que Lee Harvey Oswald ait été le seul tireur. Selon lui, Oswald était piloté, mais il ne saurait dire par qui, et rejette l’idée que la CIA ait pu être impliquée. Le 14 novembre, il demandait même l’ouverture des archives secrètes de l’assassinat de Kennedy. Oliver Stone, le réalisateur du film JFK, a salué cette prise de position.

Assassiner le doute, asservir la logique à sa cause

Les déclarations tonitruantes de ces hommes d’État, hautement respectés dans les médias, n’empêchent pas les journalistes Philippe Labro et Laurent Joffrin de nous assurer, en ces temps de commémorations, qu’Oswald était le seul tireur, et tous deux nous enjoignent même fraternellement de cesser de fantasmer ! France Télévisions, un peu dans l’esprit du dossier Desintox de Rue89, va jusqu’à dénoncer « les faux mystères de l’assassinat de JFK« , et prétend soulever « les éléments qui fâchent » pour tous les réfuter grâce à « la réponse des experts« . Mais en guise d’experts (au pluriel), il n’y en aura qu’un seul (Vincent Quivy) convoqué dans tout l’article… Suffisant pour clore le débat.

L’un des arguments des sceptiques, on le sait, c’est que la deuxième balle qui a touché Kennedy, en faisant exploser sa boîte crânienne, l’a projeté en arrière (vidéo ici), ce qui tendrait à faire penser que le tireur était face à sa cible, alors qu’Oswald était positionné dans son dos. Voici la parade de Joffrin :

« On voit Kennedy, au moment où il est touché par la balle fatale, qui est rejeté en arrière, donc on en a déduit, c’est logique, qu’il y avait un tireur devant. Le cerveau de Kennedy a été détruit à moitié par la balle fatale, ça provoque un raidissement général du corps et de la colonne vertébrale, c’est ce qui explique le mouvement en arrière de Kennedy. Ça prouve qu’il n’est pas certain qu’il y avait un tireur devant, puisque vous avez des grands professeurs de médecine qui ont expliqué le mouvement de Kennedy autrement. »

Autrement dit, il serait logique qu’il y ait un deuxième tireur, mais certains experts nous permettent d’être certains… qu’on n’est certain de rien… et que l’on peut donc affirmer qu’Oswald était le seul tireur (puisque telle est la thèse finale de Joffrin). Logique.

C’est le même argument qu’émet Fred Kaplan sur Slate, dans son article où il moque « les imbéciles de la conjuration » :

« Je suis retourné à la bibliothèque et j’ai parcouru les auditions de la commission Warren. J’ai pu y trouver des dépositions de neurologues qui témoignent qu’une terminaison nerveuse peut exploser quand elle est frappée par une balle et que les deux trajectoires —celle de la balle et celle des fragments nerveux— ne sont pas nécessairement corrélées.

 

Des expériences datant des années 1940, au cours desquelles des balles furent tirées dans la tête de chèvres vivantes (sic), ont révélé ce fait. Donc, la preuve de l’image 313 est à minima ambiguë ; elle ne dit rien, dans un sens ou dans un autre, sur la théorie du deuxième tireur. »

La conclusion logique, là encore, serait qu’on ne sait pas, qu’on n’est pas sûr… Mais, au final, ceux qui croient au deuxième tireur sont traités, par notre journaliste, d’imbéciles. Logique.

Selon que vous serez puissant ou misérable… vous pourrez douter ou pas

Le chirurgien Robert McClelland, lui, n’est pas convaincu par cette explication médicale. C’est lui qui a recueilli JFK et essayé de le sauver après qu’on lui a tiré dessus. Il nous donne son opinion sur ce moment fatal :

« C’est alors que la tête du président explose littéralement. Sa tête est projetée vers l’arrière et vers la gauche. Des gens ont dit que c’était l’effet réactif du cerveau (“jet effect”), mais cela n’a aucun sens. Il a été touché par une balle provenant de devant lui et l’a projeté vers l’arrière. Et le trou d’entrée, peut-être dans ses cheveux, devait être assez gros.

 

Je pense que la première balle provient du cinquième étage du Dépôt de livres scolaires, là où était Lee Harvey Oswald. Cette balle l’a probablement touché dans le haut du dos et la blessure à sa gorge était sûrement la blessure de sortie de la balle. Quelques secondes après, une balle venant de la palissade l’a touché à la tête. J’ai connu un témoin oculaire qui a vu un homme avec un fusil au-dessus de la palissade. »

Robert McClelland est probablement un imbécile.

D’après lui, d’ailleurs, les conclusions de la Commission Warren « sont fausses« , mais surtout « l’ordre de l’assassinat est venu du plus haut niveau de notre gouvernement. Comme beaucoup de livres le disent, des éléments de la CIA et du FBI sont impliqués. Un jour, un colonel de la Marine britannique est venu me voir. Il m’a dit qu’il avait connu Oswald sur une base de la CIA au Japon. Il y aurait été opérateur de radar. Donc, il était un agent en bas de l’échelle de la CIA. Je pense qu’il était là pour dévier l’attention du deuxième tireur, celui de la palissade« . Certains se sont fait traiter de « sales cons » pour moins que ça…

En février dernier, sur France Info, l’écrivain Marc Dugain mettait carrément en cause, sans susciter aucun tollé, les anciens présidents George Bush (père) et Lyndon Johnson, allant jusqu’à dire : « Pour moi c’est quasiment du négationnisme que de dire que JFK n’a pas été tué dans le cadre d’un complot [de la CIA], et de même Robert Kennedy« . Robert Kennedy, qui, lui-même croyait au complot contre son frère, et fut, dixit Paris-Match, « le premier théoricien du complot« .

Valéry Giscard d’Estaing ne sera probablement pas calomnié dans les prochains jours et traité de « conspirationniste ». Pas plus que ne l’avait été Roland Dumas, lorsqu’il avait dit ne pas croire à la version officielle du 11-Septembre. Et John Kerry continuera d’être respecté. Parce que ce sont là des gens importants, dotés d’autorité, et que dans de tels cas de figure il vaut mieux ignorer – ou minimiser – leurs déclarations peu orthodoxes. On ne calomnie que les proies faciles, les Bigard, les Kassovitz, les Cotillard… Ou encore les adversaires idéologiques, déjà chargés d’étiquettes négatives. Pensons à Aymeric Chauprade, recrue du FN, immédiatement mis sur la sellette sur Europe 1 dans son nouveau rôle politique, pour ses propos (déjà anciens) sur le 11-Septembre.

Les « conspirationnistes » = Les citoyens ?

Le journaliste William Reymond a enquêté sur l’assassinat de Kennedy, et il a eu, il y a quelques jours, cette réflexion :

« Au delà de JFK, le rejet systématique du complot est un phénomène dangereux.

 

Pas seulement parce qu’il renie les enseignements de notre passé. Mais parce qu’il offre à nos gouvernements la possibilité de trahir le pacte démocratique et abuser du pouvoir que nous leur avons provisoirement confié.

 

Jean Jaurès a écrit un jour que “le courage était de chercher la vérité et de la dire”.

 

Et la vérité, parfois, est ailleurs… »

De manière provocante, on pourrait presque dire que les « conspirationnistes » (entre guillemets) sont les vrais citoyens. Je m’explique : un conspirationniste (au sens strict) est quelqu’un qui croit que tous les événements dramatiques de l’Histoire sont le fait d’une minorité maléfique (toujours la même), qui contrôle absolument tout. De tels êtres existent, certes, mais ne courent pas les rues, même sur la Toile. Un « conspirationniste » (avec des guillemets) est quelqu’un qui n’a rien à voir avec la première définition, mais qui est amalgamé avec elle pour l’intimider et le discréditer aux yeux des autres ; c’est en vérité un citoyen qui est vigilant et qui veut contrôler de près les pouvoirs, ainsi que les informations qu’on lui donne. Autrement dit, c’est un citoyen qui ne se contente pas de voter une fois tous les cinq ans, mais qui a une activité constante de surveillance des hommes auxquels (par confort) il a provisoirement délégué son pouvoir. Ces pseudo-« conspirationnistes »-là sont nombreux, surtout sur la Toile.

Depuis son origine grecque, la démocratie se définit, avant toute autre chose, par la vigilance active du citoyen. Par suite, le mal-nommé « conspirationniste » peut être considéré comme le premier défenseur de la démocratie, il lui permet de survivre quelque peu. Un conspirationniste, au sens strict du terme, est un fou ; un « conspirationniste », dans l’usage grossier du terme, est un démocrate. Orwell nous avait prévenu : « La paix, c’est la guerre« , « La liberté, c’est l’esclavage« , « L’ignorance, c’est la force« … et « Un démocrate (un citoyen vigilant), c’est un conspirationniste ». Ceux qui le stigmatisent sont, qu’ils en aient conscience ou non, dans le rejet de la démocratie et la défense de l’oligarchie. Ils sont dans l’agoraphobie politique, selon l’expression du politologue Francis Dupuis-Déri : « L’agoraphobie politique signifie une peur ou une haine du peuple assemblé dans une agora formelle ou informelle« , qui justifie qu’on lui confisque son pouvoir, pour mieux le guider.

Selon une conception erronée, la démocratie aurait besoin, avant toute chose, de la confiance des citoyens envers leurs gouvernants. En vérité, la démocratie a surtout besoin de leur défiance (qui n’est pas la paranoïa : l’une est excessive, l’autre ne l’est pas). Car le pouvoir corrompt, car il donne un sentiment de toute-puissance à celui qui en jouit. Et l’abus est inévitable. Il faut donc montrer aux puissants qu’on les a constamment à l’oeil ; c’est la condition de notre liberté. Et peu importe les anathèmes qui ne manqueront pas de tomber. Il suffit de ne plus être dupes des étiquettes, aussi bien positives que négatives, que l’on accole aux personnes et aux idées, tantôt pour les vanter et les faire accepter par la population, tantôt pour les dénigrer et les faire rejeter par elle.

Les étiquettes négatives, armes de dissuasion massives

Lance deHaven-Smith, professeur de sciences politiques à l’Université de Floride, vient de publier Conspiracy Theory In America. Il y montre que l’expression « théorie du complot » vise précisément à écarter l’idée que le gouvernement puisse commettre d’éventuels méfaits, alors même que des complots comme le Watergate ou l’Irangate ont été mis à jour. Il montre comment l’expression apparaît dans les médias américains pour endiguer le mouvement de défiance qui, à partir de 1966, se développe dans la population au sujet des conclusions de la Commission Warren. Et il affirme que c’est la CIA qui a fait de l’expression « théories du complot » une véritable arme d’intimidation, pour ridiculiser les doutes émis par le peuple américain. Le CIA Document 1035-960, qui décrit la stratégie à adopter pour discréditer tous les sceptiques, est disponible sur le site JFK Lancer. Suite à la parution de ce mémorandum, l’expression « théoriciens du complot » fut utilisée à une fréquence inconnue jusqu’alors dans la grande presse américaine. Depuis l’avènement du Net, cette utilisation a encore largement augmenté, les citoyens étant plus à même que jamais de débusquer et dénoncer les abus et les mensonges de leurs dirigeants.

Lance deHaven-Smith, invité d’Abby Martin sur RT, août 2013 (en anglais)

Marc Dugain dit : « L’histoire, telle qu’on nous la raconte, est une fiction« . Le procureur Garrison disait, au sujet des conclusions de la Commission Warren, que c’était un « conte de fées« . La CIA a propulsé l’expression « théoriciens du complot » pour inhiber les enfants qui ne croient plus aux contes de fées. Et la presse convoque des « experts » pour nous convaincre que nous sommes des « imbéciles« , et qu’il faut cesser de fantasmer.

Pour sortir par le haut de ce monde d’illusions, apprenons à nous méfier des mots, mis à toutes les sauces pour nous manipuler, et nous faire prendre des vessies pour des lanternes. Pour ce faire, on écoutera bien sûr avec profit et plaisir Franck Lepage, ou encore Etienne Chouard, et on lira le dernier livre de Francis Dupuis-Déri : Démocratie. Histoire politique d’un mot aux Etats-Unis et en France. Utile pour comprendre comment et pourquoi les élites politiques se sont, au cours du XIXe siècle, approprié ce mot si séduisant pour le peuple (cette étiquette positive), à l’origine détesté.