Manifestation anti-Dupont-Aignan à Yerres : intox de BFM TV et France 2 ?

« L’appel au rassemblement avait été lancé dès vendredi soir sur les réseaux sociaux par de simples citoyens non encartés. Ce samedi matin, près de 300 personnes se sont rassemblées devant la mairie de Yerres pour protester contre le ralliement à Marine Le Pen (FN) de Nicolas Dupont-Aignan, leur maire et ex-candidat à la présidentielle (Debout La France). Au cri de « Dupont la haine » ou « Dupont démission », un cortège s’est formé et a défilé dans les rues de la ville. » C’est ainsi que Nicolas Goinard, journaliste au Parisien, a présenté l’événement. Tous les médias en ont fait de même. Pourtant, comme nous allons le montrer, la manifestation n’a pas été organisée par de « simples citoyens non encartés« , mais par des militants politiques pro-Macron et des adversaires de longue date de Nicolas Dupont-Aignan.

Dupont-Aignan_Manifestation_Yerres

Samedi 29 avril 2017, dans le journal de 20h de France 2, un reportage a été diffusé sur la manifestation qui a eu lieu à Yerres, dans l’Essonne, pour protester contre le ralliement de Nicolas Dupont-Aignan, maire de la ville, à Marine Le Pen dans le cadre de la campagne de second tour de l’élection présidentielle. Voici la vidéo du reportage, précédée par le texte qui l’accompagne sur le site de France TV Info :

« Des sifflets sous les fenêtres de l’hôtel de ville : à Yerres (Essonne) près de 200 habitants se sont rassemblés pour crier leur colère contre leur maire. Pour eux le ralliement de Nicolas Dupont-Aignan à Marine Le Pen est incompréhensible. « On va mettre des lits de camp devant la mairie pour lui signifier notre colère et notre dégoût », lance une habitante. Dans la commune le sujet est de toutes les conversations. Mais les avis sont partagés. La décision de Nicolas Dupont-Aignan est critiquée au sein même son parti. Les démissions se succèdent comme celle de Dominique Jamet, vice-président du parti Debout la France.

 

Les électeurs ne suivront pas

 

Selon Dominique Jamet, bon nombre d’électeurs ne suivront pas leur candidat. Dans la classe politique, les réactions se multiplient. Sur les réseaux sociaux, Manuel Valls parle de la trahison de Dupont-Aignan. Les mots les plus durs sont portés par la droite. « En quelque sorte il est passé de la résistance à la collaboration », estime Christian Estrosi, président de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur. Nicolas Dupont-Aignan fait un pari risqué sur l’avenir. À Yerres certains réclament déjà sa démission. »

France2

Le reportage de France 2 nous présente donc une manifestation de simples citoyens, dont on peut imaginer que beaucoup ont voté pour Nicolas Dupont-Aignan aux élections municipales (en 2014, il avait en effet été élu avec 77,14 % des suffrages), et qui sont aujourd’hui déçus de son choix.

Or, la première personne interviewée, très remontée, qui veut installer des lits de camp devant la mairie, n’est pas une simple citoyenne ; il s’agit d’Isabelle Herfeld, une ancienne élue de gauche à Montgeron, une commune limitrophe de Yerres. Lors des élections municipales de 2008, elle figurait sur la liste du socialiste Gérard Herault.


Elle a été maire adjointe chargée de l’éducation.



Dans une vidéo postée en 2011 par le PS de Montgeron, on la voit lors d’une mobilisation dans une école. La couleur des cheveux a changé, mais c’est bien elle (ici une autre photo avec les cheveux blancs).

Par ailleurs, son compte Twitter, de même que son profil sur le site des Colibris, laissent penser qu’elle n’habite pas à Yerres, mais à Montgeron.

Le troisième interviewé du reportage de France 2, qui dit avoir voté pour Nicolas Dupont-Aignan aux municipales, n’est pas non plus un simple citoyen. Il s’agit de Dinesh Khoosy, qui se trouve travailler dans la banque, qui est aussi photographe, mais qui est surtout membre du « comité Montgeron En Marche avec & pour Macron« , comme son compte Twitter l’indique.

On y trouve de nombreuses photos de ses activités de militant pour le mouvement d’Emmanuel Macron, comme celles-ci :




Dinesh Khoosy a d’ailleurs adressé, le 29 avril, plusieurs tweets à de nombreux médias (BFM TV, CNews, RTL, France Info, Le Parisien), pour annoncer une nouvelle manifestation, le 30 avril à 15h, devant la mairie de Yerres :

Dinesh_2

Dans le reportage de France 2, on aperçoit aussi parmi les manifestants Alain Bétant, ancien secrétaire de la section PS de Yerres, qui avait affronté Nicolas Dupont-Aignan lors des municipales de 2014 (il avait récolté 11,31 % des voix).



Sur le site du PS de Yerres, on lit ceci :

« Il a adhéré au PS en 1985 à Paris, puis a rejoint la section de Yerres en 1994. Ancien membre du conseil fédéral et du bureau fédéral du PS de l’Essonne, Alain a également été Président pour l’Essonne du courant « Nouveau Monde », aile gauche du PS co-présidée alors par Henri Emmanuelli et Jean-luc Mélenchon.

 

Sur le plan local, il a été secrétaire de la section PS de Yerres et a conduit une liste d’union de la gauche lors des Municipales de 2001 puis de 2014 contre M. Dupont-Aignan.

 

[Il a été] conseiller municipal entre 2001 à 2008 et depuis 2013, et conseiller communautaire depuis 2014 (…).

 

En octobre 2014, il démissionne de ses mandats locaux, laissant la place à Jérôme Rittling au poste de conseiller municipal et communautaire. »

BFM TV a également couvert la manifestation. Voici son reportage, précédé du texte qui l’accompagne :


« J’ai la nausée », « j’ai honte »… Le ralliement de Dupont-Aignan à Le Pen irrite des habitants de Yerres

 

« Monsieur le maire, c’est la guerre ! » Près de 200 habitants de Yerres se sont rassemblés ce samedi pour protester contre l’alliance de leur édile avec Marine Le Pen pour le second tour de la présidentielle. « J’ai la nausée (…) Je pense que certains se sont réveillés avec la gueule de bois ce matin en se rappelant les nombreuses fois où ils ont mis leur bulletin de vote en sa faveur », confie une habitante. « J’ai honte, c’est un homme indigne », témoigne une autre riveraine.

L’habitante qui dit avoir « la nausée« , c’est Isabelle Herfeld, déjà présente dans le reportage de France 2, et qui, nous l’avons vu, n’est pas une habitante de Yerres, mais de Montgeron, et se trouve être une militante socialiste.

La première personne interviewée n’est pas davantage une simple citoyenne ; il s’agit de Véronique Temel, militante socialiste, membre de la liste « Yerres avant tout ! », dirigée par Alain Bétant, qui s’était opposée à Nicolas Dupont-Aignan lors des municipales de 2014.

BFMTV.JPG

Le 12.45 de M6 a consacré, lui aussi, un reportage à la manifestation, censée regrouper de simples « habitants » en colère :

M6

Ici on reconnaît le sénateur socialiste Michel Berson, qui, comme l’indique Le Parisien, « roule pour Emmanuel Macron« .

On y reconnaît aussi Élodie Jauneau, dont un bandeau nous précise durant 5 secondes qu’elle est conseillère municipale PS à Yerres ; c’est elle qui harangue la foule.

« Depuis le mois d’août 2014, elle est la collaboratrice parlementaire de Romain Colas, député de la 9ème circonscription de l’Essonne. (…)

 

En 2011, libérée de sa charge de travail de chercheuse, elle a activement participé à la webcampagne de François Hollande et a adhéré au Parti Socialiste après la victoire du 6 mai 2012. (…)

 

Elle a intégré le Bureau de la Section PS de Yerres en 2013. Elle y est responsable du web et des réseaux sociaux. En 2015, elle rejoint le Secrétariat Fédéral de la Fédération de l’Essonne, aux côtés du Premier Secrétaire fédéral, Carlos Da Silva. Elle y est en charge de la communication.

 

(…) Depuis mars 2014, elle est conseillère municipale à Yerres. »

Élodie Jauneau est par ailleurs spécialiste de la « théorie du genre » (plusieurs interventions vidéo ici).

D’autres élus socialistes ou MRC (Mouvement Républicain et Citoyen) étaient présents lors de la manifestation, comme Aude Bristot, conseillère municipale PS à Montgeron, qui avait lancé sur Twitter un appel à manifester devant la mairie, le 29 avril à 11h.

On retrouve aussi Christophe Joseph, conseiller municipal et communautaire MRC à Montgeron, qui a publié sur Twitter une photo de sa participation à la manifestation.

Une vidéo amateure de la manifestation à Yerres a été, en outre, publiée sur le compte Twitter d’un sympathisant d’Emmanuel Macron :

Montgeron3

Si l’on récapitule, nous avons donc une manifestation d’environ 200 personnes (les uns habitant à Yerres, les autres venant de Montgeron), dans une ville qui compte environ 30.000 habitants, et dont la plupart des animateurs semblent être des élus socialistes et MRC, ainsi que des militants d’Emmanuel Macron, qui se trouve être en compétition contre le tandem formé par Marine Le Pen et Nicolas Dupont-Aignan pour le second tour de l’élection présidentielle.

Pourtant, aucun média ne semble avoir fait ces précisions ; tous nous ont simplement dit que des habitants de Yerres avaient manifesté spontanément devant la mairie. Au vu de ce que l’on vient de montrer, il est permis de douter du caractère spontané de cette manifestation.

D’ailleurs, de nombreux internautes ont mis en doute la présentation médiatique de l’événement, comme Seb (par ailleurs favorable à cette manifestation), qui, sur Twitter, a bien perçu que le PS et le MRC (il écrit le « MRG« , mais peut-être est-ce là une confusion) de Montgeron et de Yerres étaient à la manœuvre :

Montgeron15

Lors d’un échange qu’il a eu, le 29 avril, avec Aude Bristot et Christophe Joseph, les deux élus ont reconnu qu’il y avait bien eu « tromperie« , mais assurent qu’elle ne serait pas de leur fait, mais plutôt de celui des médias :

Montgeron14Montgeron13Montgeron12

Dans cette affaire, nous sommes une nouvelle fois face à cette alternative : soit les journalistes qui ont couvert l’événement sont nuls, et n’ont pas su distinguer des opposants politiques de simples habitants, soit ils ont sciemment biaisé leur présentation pour manipuler l’opinion et enfoncer encore un peu plus Nicolas Dupont-Aignan. Je vous laisse tirer vos propres conclusions.

Macron président, ou comment l’effet de halo a fait triompher un « golem aware »

Emmanuel Macron va très probablement devenir le prochain président de la République française. Longtemps, on a pu croire qu’il constituait une simple bulle médiatique, qui allait éclater au soir du premier tour ; pourtant, c’est bien l’ancien secrétaire général adjoint de l’Élysée qui a passé la ligne en tête, avec 24 % des suffrages. Pour un observateur de la vie politique sur le Net, le choix des Français peut apparaître complètement déconcertant ; mais, précisément, était-ce à proprement parler un « choix », fruit de leur réflexion éclairée ? Ou bien autre chose, qui aurait davantage à voir avec un acquiescement, à peine conscient, à une forme de conditionnement ?

Emmanuel Macron

Dans les milieux « dissidents » sur Internet, ce fut la stupeur ce 23 avril 2017 à 20h, comme sur Meta TV, où Tepa et Adrien Abauzit, commentant en direct les résultats, n’en revenaient pas ; Alain Soral, de son côté, prophète de son état, avait annoncé l’élimination prématurée de Macron, censé finir quatrième ; quant aux militants de l’UPR, certains d’entre eux, abasourdis, estimèrent de prime abord que les résultats devaient être truqués.

Un candidat de synthèse

On comprend ces réactions, venant de gens réfléchis : Macron apparaissait clairement à leurs yeux comme le candidat de l’oligarchie, du « système », allant de Robert Hue à Alain Madelin, en passant par la plupart des caciques du Parti socialiste, François Bayrou, ou encore Pierre Bergé, Bernard-Henri Lévy, Alain Minc, Jacques Attali, Daniel Cohn-Bendit, et une bonne partie du show-biz. Pire : son discours était vide, flou, souvent incohérent, aussi creux et obscur que la fosse des Mariannes… c’est dire. L’humoriste Nicolas Canteloup n’hésitait pas à comparer à Jean-Claude Van Damme le candidat qui nous enjoignait à « penser printemps« .

A dire vrai, personne n’a peut-être mieux analysé, comme par anticipation, les prestations d’Emmanuel Macron que Franck Lepage dans ses sketchs sur la langue de bois, où il s’agit d’aligner les uns à la suite des autres, dans un ordre ou dans un autre, une liste de mots-clés pour former un semblant de discours sensé, qui ne dit en vérité strictement rien :

Julien Rochedy, quant à lui, fit cette analyse dans un entretien avec Christopher Lannes publié sur TV Libertés le 22 avril, soit la veille du premier tour :

« Macron, en ce moment, est en train de régresser, je le crois fortement, parce qu’on est en train de s’apercevoir qu’il dit absolument tout et son contraire, et ce que je suis en train de te dire, tout le monde s’en rend compte.

Dernièrement il nous a fait un coup formidable : il a fait un discours à Marseille où il appelle tous les Français d’après leur nationalité première, « je vois des Algériens, je vois des Comoriens, je vois… » et ainsi de suite, pour après faire, dans la minute qui suit, un entretien avec Causeur d’Elisabeth Lévy pour dire que la France n’est pas multiculturelle et qu’elle ne le sera jamais. C’est vraiment du grand n’importe quoi.

Et là, la polémique qui vient de sortir dernièrement, sur un de ses soutiens qui serait un radical islamiste, il dit sur Beur FM « c’est vrai qu’il est radical », et puis dans la minute qui suit « mais en même temps c’est quelqu’un de bien », donc pour lui tout le monde il est gentil, tout le monde il est beau, il n’y a aucun fond. (…)

Je fais le pari que Macron ne fera pas du tout le score qui lui est prédit dans les instituts de sondages et qu’il y a des chances pour qu’il ne soit pas au deuxième tour. »

Grossière erreur que de penser que tout le monde se rendait compte de ses contradictions, ou en prenait ombrage… Seul un homme attentif et rationnel peut y trouver à redire, ce que le consommateur moyen (et superficiel) d’informations n’est pas.

JPEG - 26.1 ko
Madelin et Philippot

On entendit son soutien Alain Madelin dire, en off, que Macron n’avait pas d’épaisseur politique et historique, et des professionnels de la communication lui tailler un costard, sur lequel n’aurait pas craché François Fillon, tant il était richement décoré. Petit florilège de ces piques, lancées sur LCI :

« Il a pastellisé la campagne (…). C’est plus de la télé réalité, on est revenu à Hélène et les Garçons (…), c’est la cantine de la fac. Lui, il est au milieu de tout ça comme un évangéliste en train de hurler comme un gourou, il est effrayant… »

« C’est du marketing politique de très bas étage… »

« Quand on regarde sa gestuelle, il imite Nicolas Sarkozy… Il a le programme de Hollande et la gestuelle de Sarkozy… C’est un produit qui a été fabriqué. Il est probablement le jouet ou la marionnette de quelqu’un qui aurait aimé pouvoir se présenter mais qui malheureusement ne l’a pas pu… »

« C’est un trou noir… c’est une espèce de force, mais il n’y a rien… c’est un candidat de synthèse, voire un artefact pur et dur… c’est le Triangle de Bermudes… »

« Ce type est dangereux, son programme est dangereux… »

« Il est le garant de la continuité du programme de François Hollande… »

« Macron est coaché par… une folle… On lui a appris à parler marseillais en 48h… Quand il parle du groupe de rap IAM, il ne comprend pas ce qu’il dit… »

« Dans les meetings de Macron, on se fait chier… »

« Quand il reprend IAM, soit c’est un neuneu (qui n’a pas compris le sens de la chanson), soit c’est du cynisme, beaucoup plus grave et indigne… »

« Il est dans la superficialité totale… »

« On sent que ce sont des phrases préparées, et qu’il ne se les est pas appropriées… Il interprète un rôle, qui lui a probablement été écrit par d’autres, dont on peut supposer qu’ils sont François Hollande, son épouse et je ne sais qui encore… Finalement, il n’est peut-être pas autre chose qu’un comédien de planches qui interprète un rôle que d’autres veulent écrire pour lui… »

« Macron nourrit l’abstention… car c’est du foutage de gueule…« 

Certains ont pu synthétiser toutes ces observations en qualifiant Macron de « golem aware« . « Le Golem est, dans la mystique puis la mythologie juive, un être artificiel, généralement humanoïde, fait d’argile, incapable de parole et dépourvu de libre-arbitre façonné afin d’assister ou défendre son créateur. » On devine l’identité du créateur en lisant dernièrement sur AgoraVox la journaliste Aude Lancelin, qui voit dans la victoire annoncée de Macron un « putsch du CAC 40« . Quant au terme « aware« , il renvoie au style oral jusqu’ici inimitable de l’interprète belge de Full Contact.

Des électeurs en marche… de zombies

Différents micros-trottoirs, dont celui de Vincent Lapierre sur E&R, ont pu montrer la superficialité ahurissante de nombre des futurs électeurs de Macron, ne sachant pas dire pourquoi ils allaient voter pour lui, incapables de citer une seule de ses idées ou de ses mesures. A vrai dire, l’argument qui revient le plus souvent, y compris dans les reportages diffusés à la télévision, c’est que Macron est jeune, que c’est un nouveau visage ; parfois, on ajoute qu’il est beau.

Il est à préciser que ce sont des personnes d’âge mûr qui tiennent ce langage, même s’il rappelle étrangement celui de Théo, 10 ans, interrogé par BFM TV le 11 avril 2017 : « Je voterais plutôt pour Emmanuel Macron parce qu’il a les yeux bleus, comme moi, il a l’air sympa. » Théo, malgré son jeune âge, a donc le même niveau de réflexion que l’électeur moyen d’Emmanuel Macron. Le candidat d’En marche ! incarne physiquement le slogan de campagne de François Hollande en 2012, à savoir « Le changement, c’est maintenant ! »

Michel Onfray a pu estimer, non sans quelque raison, que le leader d’En marche ! avait « séduit tous les incultes » et que « ça [faisait] du monde« .

Ce que nous en sommes en train de vivre avec l’élection programmée d’Emmanuel Macron à l’Élysée, et qui peut être assimilée à une expérience de psychologie sociale grandeur nature, nous rappelle une vérité fondamentale, difficile à accepter pour cet animal présomptueux et arrogant qu’est l’être humain : nos jugements et nos décisions ne sont pas, principalement, le fait de notre raison, le résultat du travail raisonné de notre intellect, mais la résultante, quasi automatique, d’influences plus profondes, en partie inconscientes, qui passent par nos émotions, en particulier la peur, mais aussi l’enthousiasme.

L’hypothèse que je propose est que le succès d’Emmanuel Macron repose essentiellement sur un double effet de halo, qui porte, d’une part, sur sa propre personne, et, d’autre part, sur celle de Marine Le Pen. D’abord, rappelons la définition de l’effet de halo :

« L’effet de halo, effet de notoriété ou encore effet de contamination, est un biais cognitif qui affecte la perception des gens ou de marques. C’est une interprétation et une perception sélective d’informations allant dans le sens d’une première impression (…). Une caractéristique jugée positive à propos d’une personne ou d’une collectivité a tendance à rendre plus positives les autres caractéristiques de cette personne, même sans les connaître (et inversement pour une caractéristique négative). (…) Ainsi Clifford (1975) a pu montrer que des personnes étaient jugées plus intelligentes que d’autres uniquement sur la base de leur attrait physique« .

On se rend ici compte de la portée des réponses données dans les micros-trottoirs par les sympathisants de Macron : « il est jeune, il est nouveau, il est beau » (dynamique, optimiste…), autant de caractéristiques positives (dans un contexte où les électeurs en ont ras-le-bol de leur classe politique vermoulue), qui tendent à rendre plus positives ses autres caractéristiques, son programme par exemple, même si on ne le connaît pas (et, de fait, en général, on ne le connaît pas).


On se retrouve ainsi avec des foules affluant vers les meetings de Macron, un peu comme des hordes de zombies convergeant vers les supermarchés dans les films de genre, ne sachant pas trop pourquoi elles sont là, et qui, lorsqu’elles se réveillent parfois, se rendent subitement compte du vide du discours et font marche arrière.

On se souvient de ce reportage de France 5, où l’on voyait le public de Macron quitter ses meetings au bout de quelques minutes, tant le vide était sidéral ; chose que les reporters reconnaissaient n’avoir jamais vu, ni chez Fillon, ni chez Le Pen, ni chez Mélenchon, ni chez Hamon…

La prestidigitation pour les nuls

Mais ces éveillés de la dernière heure ne sont pas légion. Chez la plupart, le charme macronien opère encore. Le charme très particulier du banquier d’affaires, qui comparait lui-même son métier, dans un entretien au Wall Street Journal du 8 mars 2015, à celui d’une prostituée : « On est comme une sorte de prostituée. Le job, c’est de séduire ». Et, pour séduire, le jeune homme sait y faire, qui multiplie les clins d’oeil à son auditoire lorsqu’il monte à la tribune, comme il l’a encore fait le soir du premier tour.

Voici comment François Henrot, directeur de la banque Rothschild, décrivait sur France 3 les compétences acquises chez lui par le jeune Emmanuel Macron :

« Ça, on apprend l’art de la négociation. On est aussi amené beaucoup (et ça c’est, j’allais dire, heureusement ou malheureusement, utile en politique) à communiquer, c’est-à-dire à raconter des his… une histoire. Donc on y apprend, d’une certaine façon aussi, des techniques de, comment j’allais dire, pas de manipulation de l’opinion, mais de… un petit peu. »

Les techniques de manipulation mentale utilisées par Macron ont été rapidement identifiées par les observateurs attentifs (ce que ne sont pas, répétons-le, la majorité des électeurs) : dire tout et son contraire, parfois d’une phrase à l’autre, via son célèbre « en même temps », ce qui est un moyen habile de harponner tous les électorats, de droite comme de gauche, qui peuvent avoir le sentiment que l’on répond à leurs attentes.

Si Marine Le Pen se prétend ni de droite, ni de gauche, Macron se revendique, lui, de droite et de gauche. Une manière d’être « anti-système » (en refusant le clivage traditionnel), tout en attirant dans son sillage la quasi totalité des acteurs du « système ». Ainsi, lors de son grand meeting parisien à Bercy, le 17 avril, il proclamait sous les acclamations de ses fans :

« Je continuerai à utiliser « en même temps ». Car je choisis la croissance et la solidarité, la liberté et l’égalité, les entreprises et les salariés, le meilleur de la droite, de la gauche et du centre ».

Rarement aura-t-on atteint pareil sommet dans la démagogie.

Comme l’explique Clément Viktorovitch, docteur en science politique et spécialiste de rhétorique, sur CNews, nous avons, nous autres êtres humains, la caractéristique cognitive de disposer d’une attention sélective, qui nous rend plus sensibles, dans un discours, à ce qui conforte nos opinions ; ainsi, en écoutant un discours d’Emmanuel Macron, une personne favorable à la prolongation de l’état d’urgence croira comprendre qu’il y est, lui aussi, favorable, de même qu’une personne qui y est défavorable… car Macron exprime consécutivement, plus ou moins clairement, les deux positions.

Raisonnement contre conditionnement, ou le combat de David contre Goliath

Macron bénéficie aussi d’un concours de circonstances extraordinaire. Sans l’éclatement des affaires touchant Fillon, celui-ci l’aurait probablement emporté haut la main. Si Valls avait remporté la primaire de la gauche, il aurait siphonné une bonne partie des voix de Macron et sans doute contrarié son accession au second tour. Si Hamon s’était retiré, Mélenchon lui serait certainement passé devant. Mais l’obstination de Fillon (plombé par les affaires), comme celle de Hamon (le plus mauvais candidat de l’histoire du Parti socialiste) lui ont tracé un boulevard. Macron apparaît clairement comme un choix par défaut, non de forte adhésion, comme en témoigne d’ailleurs son score relativement faible (Sarkozy avait atteint 31,18 % en 2007 et Hollande 28,63 % en 2012).

Parmi les « petits candidats », certains étaient de bon niveau, comme Nicolas Dupont-Aignan et François Asselineau, autrement plus structurés qu’Emmanuel Macron, mais ils ne pouvaient séduire qu’une part restreinte de l’électorat, qui s’intéresse de près à la politique, y consacre du temps, notamment sur Internet. Cet intérêt fort n’est pas le fait de la grande majorité de la population, qui fait son choix parmi les têtes d’affiche bénéficiant d’une très large exposition médiatique tout au long de l’année. Pour le public peu politisé, davantage influencé par les apparences que par le fond d’un projet, il importe de percevoir derrière le candidat la puissance d’un grand parti, un nombre conséquent de soutiens connus, de figures médiatiques de premier plan. Le grand public se rallie avant tout à la puissance, pas à la finesse des arguments d’un candidat isolé. On comprend que Dupont-Aignan et Asselineau, étant les seules figures connues de leurs (petits) mouvements, n’avaient aucune chance de séduire les masses.

GIF - 46 ko
Errico Malatesta

En outre, leur objectif, clair pour l’un, un peu moins pour l’autre, de sortir de l’Union européenne ne pouvait que susciter une forte réticence, non pas fondée sur la raison le plus souvent, mais sur une forme d’habitude, de conditionnement, que nous aide à saisir l’anarchiste italien Errico Malatesta dans un texte intitulé L’anarchie :

« Comme tous les êtres vivants, l’homme s’adapte et s’habitue aux conditions dans lesquelles il vit, et il transmet, par hérédité, les habitudes qu’il a acquises. C’est ainsi qu’étant né et ayant vécu dans les chaînes, et étant l’héritier d’une longue série d’esclaves, l’homme a cru, quand il a commencé à penser, que l’esclavage était la caractéristique même de la vie, et la liberté lui est apparue comme quelque chose d’impossible. De la même façon, contraint depuis des siècles et donc habitué à attendre le travail, c’est-à-dire le pain, du bon vouloir du patron, ainsi qu’à voir sa propre vie perpétuellement à la merci de celui qui possède la terre et le capital, le travailleur a fini par croire que c’est le patron qui lui permet de manger et il se demande naïvement comment on ferait pour vivre si les maîtres n’étaient pas là.

Imaginez quelqu’un qui aurait eu les deux jambes attachées depuis sa naissance, et qui aurait cependant trouvé le moyen de marcher tant bien que mal : il pourrait très bien attribuer cette faculté de se déplacer à ces liens, précisément – qui ne font au contraire que diminuer et paralyser l’énergie musculaire de ses jambes.

Et si aux effets naturels de l’habitude s’ajoute l’éducation donnée par le patron, par le prêtre, par le professeur, etc., qui sont tous intéressés à prêcher que les maîtres et le gouvernement sont nécessaires, s’il s’y ajoute le juge et le policier qui font tout pour réduire au silence quiconque penserait différemment et serait tenté de propager ce qu’il pense, on comprendra comment a pu s’enraciner dans le cerveau peu cultivé de la masse laborieuse le préjugé selon lequel le patron et le gouvernement sont utiles et nécessaires.

Imaginez qu’à cet homme qui a les deux jambes attachées, dont nous parlions, le médecin fasse toute une théorie et expose mille exemples habilement inventés pour le persuader qu’il ne pourrait ni marcher ni vivre si ses deux jambes étaient libres : cet homme défendrait farouchement ses liens et verrait un ennemi en quiconque voudrait les lui détacher.« 

De même, Asselineau a beau essayé d’expliquer que les traités européens constituent une entrave, ils sont perçus par la population comme les conditions même de notre survie et de notre liberté, car c’est ce que nos prêtres à nous, les médiacrates, répètent à longueur de journées (à tort ou à raison, là n’est pas la question ici). L’idée que « nous sommes plus forts ensemble » paraît, en outre, frappée au coin du bon sens. Et l’homme qui veut détacher la France de ses liens est perçu, en toute logique, comme un ennemi ou, du moins, un danger, ou encore comme un candidat farfelu, dixit Hervé Gattegno, directeur de la rédaction du Journal du dimanche et éditorialiste à RMC et BFM TV.

La raison impuissante face à la peur 

Reste le cas de Marine Le Pen. Son score décevant du premier tour (21,3 %), qui ne lui laisse entrevoir aucune chance de l’emporter au second (un score entre 35 et 40 % serait un maximum, sauf circonstances imprévues), témoigne de ce que l’entreprise de dédiabolisation n’aura pas modifié en profondeur la perception que la grande majorité de la population a encore du Front national. Cette perception a été conditionnée par plusieurs décennies de messages anxiogènes et même terrorisants de la part de la quasi totalité des leaders d’opinion qui ont l’occasion de s’exprimer dans les médias de masse. La reductio ad Hitlerum a notamment eu un effet inhibiteur ravageur : associer régulièrement Jean-Marie puis Marine Le Pen à Adolf Hitler a produit un effet de halo négatif, qui a contaminé tout leur programme politique, quand bien même on ne le connaît pas (ou quand bien même il émane aujourd’hui largement d’un ancien chevènementiste, Florian Philippot).

On se souvient que Lionel Jospin avait déclaré en 2007 sur France Culture que le Front national de Jean-Marie Le Pen, durant les années de présidence de François Mitterrand, n’avait jamais été « un parti fasciste » et que, par conséquent, « tout anti-fascisme n’était que du théâtre » ; dix ans plus tard, rares sont les Français qui, à l’instar d’Henri Guaino (qui s’est exprimé à ce sujet le 25 avril 2017 sur LCI), semblent partager les vues de l’ancien Premier ministre socialiste.

Il n’est ainsi pas rare de rencontrer des personnes qui se disent très défavorables à l’immigration, notamment extra-européenne, à l’insécurité ou à l’islamisation qui en découleraient, et qui pourtant seraient terrorisées à l’idée de voter pour Marine Le Pen, et qui préfèrent encore voter pour Emmanuel Macron, selon lequel pourtant « l’immigration se révèle une chance d’un point économique, culturel, social« . On voit bien, dans ce cas de figure, que ce n’est pas la raison qui les commande, car, sur le fond, elles ont les mêmes idées que celles que l’on défend au Front national. Ce qui les retient, c’est une émotion, en l’occurrence la peur, qui leur est transmise continuellement (comme un bruit de fond) par les médias, la télévision en tête. Ces personnes peuvent ainsi invoquer, pour justifier leur crainte, Adolf Hitler et les chambres à gaz, craignant sincèrement que l’histoire ne recommence. Il est vrai que la présence persistante, au sein du FN, d’admirateurs du nazisme, même s’ils sont régulièrement mis à la porte par la patronne du parti, n’est pas là pour rassurer, même les électeurs plus rationnels.


Les émotions et la raison sont constamment en lutte en nous, et c’est presque toujours l’émotion qui l’emporte, et contraint la raison de la suivre. On ne peut ainsi qu’éprouver une forme de dissonance cognitive lorsque l’on entend tous les tenants du « front républicain » affirmer que Marine Le Pen est une ennemie de la République, alors même qu’on entend cette dernière nous dire qu’elle instaurera la proportionnelle à l’Assemblée nationale, le référendum d’initiative populaire, et ne prendra aucune grande décision, comme la sortie de l’euro ou de l’Union européenne, sans passer par un référendum. Si l’on se fie à la seule raison, en examinant les propositions faites (dont rien ne nous garantit, il est vrai, qu’elles seront respectées), on se dit que Marine Le Pen nous propose plus de démocratie que la plupart de ses concurrents (qui ont, en outre, trahi le peuple après le référendum de 2005). Pourtant, on ne peut s’empêcher de penser, en même temps, qu’elle constitue le plus grand des dangers pour la démocratie, car c’est ce que l’on entend dire continuellement de la part de nombreuses personnalités dotées d’un fort capital d’autorité, sans qu’il soit d’ailleurs nécessaire pour elles d’y adjoindre le moindre argument.

Avec des si…

Peut-on sortir de cette situation apparemment désespérante, où l’intelligence semble devoir toujours capituler devant le recours aux émotions et à leur manipulation par les puissances de l’argent, qui tiennent le pouvoir médiatique ? Il est permis d’en douter. Suite au Brexit, le producteur de télévision Xavier Couture, totalement désemparé, avait proposé d’instaurer un permis de voter, qui serait délivré après un examen de culture générale. Son hypothèse était que seule l’ignorance avait pu faire triompher les tenants du Brexit. La proposition avait pu choquer (notamment sur AgoraVox), tant elle semblait témoigner d’une haine de la démocratie, de ce droit à décider accordé à tous ceux qui n’ont précisément aucun titre pour gouverner. Mais aujourd’hui, c’est à une semblable ignorance, ou à un déficit de rationalité, que, sur le web citoyen, on impute la probable victoire d’Emmanuel Macron, ce candidat si falot qu’il nous ferait presque regretter les déjà calamiteux Sarkozy et Hollande, et dont nombre des supporters semblent confondre l’élection à la présidence de la République avec le concours de Mister France.

D’aucuns pourront bien voir dans l’élection de ce « golem aware » un signe supplémentaire de la décadence de notre civilisation… Pour autant, les électeurs ne sont pas les seuls à blâmer. On a vu que des comportements politiciens, des ambitions personnelles, des logiques de partis avaient leur part de responsabilité dans l’ascension au sommet de Macron. Du côté de Marine Le Pen elle-même, certains gestes forts auraient peut-être aussi dû venir plus tôt, comme sa mise en congé de la présidence du Front national, et une ouverture beaucoup plus marquée vers des personnalités d’autres partis, qui auraient pu apposer leur marque sur le projet présidentiel, l’adoucir. A cette condition peut-être, son élection aurait pu être acceptée par une majorité de Français, qui n’auraient pas craint un accaparement du pouvoir par le Front national, un parti peu démocratique en interne, et dont les arrière-boutiques ne sont pas toujours aussi rassurantes que le très efficace tandem médiatique formé par sa présidente et son vice-président Philippot. A cette condition, il eût été possible de stopper l’ascension de Macron jusqu’à l’Élysée. Mais avec des si, on mettrait Paris en bouteille.

Snowpiercer : une allégorie politique sans illusion

Snowpiercer, Le Transperceneige, du réalisateur sud-coréen Bong Joon Ho, a été unanimement salué comme l’une des grandes réussites de la SF au cinéma en 2013. Mais la noirceur de son message politique n’a peut-être pas été suffisamment relevée. Elle doit pourtant être regardée en face, pour tenter d’imaginer un avenir possible.

L’article révèle l’essentiel de l’intrigue et la fin de ce film sorti en France le 30 octobre 2013. Si vous envisagez d’aller le voir, mieux vaut ne pas (encore) lire ce qui suit.

Quand l’humanité prend le train : un microcosme étouffant

Résumons rapidement le propos : en 2014, des scientifiques pensent avoir découvert le moyen de maîtriser le réchauffement climatique, et pulvérisent dans l’atmosphère une substance chimique (qui n’est pas sans évoquer les chemtrails) dont les effets vont s’avérer catastrophiques, puisqu’elle va engendrer une nouvelle ère glaciaire. Toute vie sur Terre est anéantie, et seule une poignée d’hommes (quelques milliers) survit, dans une arche de Noé moderne : un train qui roule à toute allure dans les étendues glacées, et tourne continuellement autour du globe sans jamais pouvoir s’arrêter sous peine que ses passagers ne meurent de froid. L’action du film se déroule 17 ans plus tard, en 2031.

Une organisation sociale hiérarchique, très inégalitaire, s’est tout naturellement reformée, qui se matérialise dans l’occupation même du train : à l’arrière est parquée la plèbe, qui vit dans une misère noire et est tenue en respect par des hommes en armes, tandis que les wagons à l’avant (que les gueux n’ont jamais vu de leurs yeux) sont le lieu de vie et de réjouissances des classes aisées ; dans la locomotive, enfin, réside le mystérieux dictateur Wilford (Ed Harris), qui est aussi le concepteur du train. Ce dernier fait l’objet d’un véritable culte de la personnalité et la Machine elle-même (qui, dans son mouvement perpétuel, maintient la vie) est quasi divinisée. Des enfants sont parfois arrachés à leurs parents pauvres, pour être conduits à l’avant de la Machine, où l’on n’ose imaginer le sort qui leur est réservé…

Bientôt la révolte gronde, la plèbe maltraitée et entassée s’organise sous l’action de Curtis (Chris Evans), leader malgré lui, encouragé par Gilliam (John Hurt), sorte de vieux sage, figure tutélaire du groupe, qui cherche à faire du jeune homme son successeur. Mais pour remonter vers l’avant du train, il faut franchir des portes closes, que seul Namgoong Minsoo (Song Kang-Ho), le concepteur du système de sécurité, est capable d’ouvrir. Le type, véritable junkie, moisit dans une sorte de morgue, jusqu’à ce que les révoltés conduits par Curtis ne viennent le réveiller à l’aide de kronol, une drogue dont il est accro. Sa fille de 17 ans, Yona (Ko Asung), est tout aussi accro que lui, et semble posséder un étrange pouvoir médiumnique, lui permettant de pressentir ce qui se cache derrière chacune des portes. Le groupe va alors remonter, wagon par wagon, vers l’avant de l’immense train, au prix de combats d’une extrême violence et de pertes humaines considérables.

Après avoir livré une bataille sanglante contre de terrifiants guerriers au look de bourreaux, protecteurs de l’oligarchie en place, le groupe affaibli s’arrête. Seuls Curtis, Namgoong Minsoo, Yona, épaulés d’un vaillant combattant et de deux parents dont les enfants ont été enlevés, continuent l’avancée. Avec, en guise d’otage, Mason (Tilda Swinton), ridicule représentante de la classe privilégiée aux faux airs de Margaret Thatcher. Ils traversent alors des compartiments plus enchanteurs et luxueux les uns que les autres, où les happy few vivent dans une étonnante insouciance (comme anesthésiés par leur confort), mais découvrent aussi la propagande insensée qui s’exerce dans l’école du train…

De nouveaux drames surviennent. Curtis, Minsoo et Yona seront les seuls à aller au bout du périple. Ils se fraient un passage dans une discothèque bondée où l’alcool coule à flot, où la drogue est partout, passent à travers un dernier wagon jonché de junkies moribonds, et c’est l’étape ultime : les voilà devant la dernière porte où trône Wilford. Alors que Curtis est décidé à aller jusqu’au bout pour tuer l’horrible tyran, Minsoo a une autre envie : faire sauter une autre porte, sur la gauche, qui mène hors du train, à l’aide de kronols agglomérés qui pourraient faire office d’explosif. Minsoo a remarqué que la neige à l’extérieur commençait à fondre, et en a déduit que la vie était en train de redevenir possible.

Revolution : Just an illusion

Le face-à-face final entre Curtis et Wilford aura cependant bien lieu. Moment d’une terrible révélation : la révolte que Curtis a cru mener était en réalité voulue par Wilford lui-même, et manipulée par le « vieux sage » Gilliam, complice du tyran. Son but : réguler la surpopulation dans le train, retrouver un équilibre démographique permettant à l’humanité et à son organisation sociale de perdurer. Selon Wilford, les hommes livrés à eux-mêmes s’entretuent (comme dans l’état de nature de Hobbes) ; il convient donc de les tenir à leur place, de leur faire respecter la place « naturelle » qui leur a été attribuée. L’oligarchie seule peut ainsi rendre viable une société, et la révolution elle-même est intégrée au système, pilotée par le système, pour permettre le maintien des fragiles équilibres. Glaçante leçon de philosophie politique.

Wilford, fatigué de sa solitude, propose à Curtis de prendre sa place. En remontant tout le train, ce que personne avant lui n’avait réussi, il a démontré ses qualités pour devenir le nouveau chef dont le bétail humain a besoin. Le révolutionnaire (simple idiot utile en vérité) va-t-il accepter de se muer en tyran ? Car telle semble être l’intraitable nécessité, l’inévitable issue de toute tentative d’émancipation…

JPEG - 119.7 ko
Wilford (Ed Harris)

La Croix a beau voir dans ce film « une ode à la résistance », dénonçant « le cynisme du pouvoir absolu » et affichant « son refus d’accepter l’inacceptable au nom du réalisme », quel est le résultat de la résistance ici ? La perpétuation de l’oligarchie, des strictes hiérarchies et du pouvoir du chef. Snowpiercer dénonce certes le grotesque du pouvoir et de ses sbires, pantins désarticulés et fanatisés aptes à n’émettre que des slogans, mais il affirme aussi que toute résistance se révèle illusoire si elle prétend renverser l’ordre établi. Pessimisme noir. Vous pourrez bien décapiter le sommet de la pyramide et le remplacer ; mais la pyramide, elle, restera en place, immuablement. Si les critiques ont volontiers perçu dans ce film une dénonciation des États totalitaires ou fascistes, il délivre en vérité une vision assez désespérante sur le fonctionnement de tous les États, y compris lorsqu’ils se prétendent démocratiques et libéraux. Écoutons à ce propos le réalisateur lui-même :

« L’idée du mensonge politique est au cœur du film. Quand un système arrive au bout du rouleau, qu’il est obsolète et qu’il opprime les gens, toutes sortes de fables sont imaginées pour maintenir artificiellement le pouvoir en place. Ici, c’est la notion magique du moteur à mouvement perpétuel et qui devient une religion, mais, en fait, les pièces détachées s’usent, et il n’est pas possible de les remplacer, alors on cache les déficiences du système et les solutions terribles qu’il réclame pour subsister. J’ai pensé à la structure d’Apocalypse Now, avec le personnage de Curtz-Brando au terme de la remontée du fleuve dont Wilford dans le train est un équivalent. Le spectateur ne peut pas aller plus vite que le héros Curtis dans son avancée et plus on progresse avec lui, plus ce sont les idées qui priment sur l’action. »

Si Snowpiercer n’a évidemment pas la puissance unique d’Apocalypse Now, il a le mérite, sous les dehors d’un film d’action à l’esthétique très léchée, de faire passer un message politique fort et sans concession, dont le happy end supposé est pour le moins ambigu. Au point de faire trembler aux États-Unis ; le film y a en effet été amputé de vingt minutes. « Au pays de l’enthousiasme compétitif et du soft power, remarque Didier Péron, la simple représentation de la fureur que peut représenter l’antinomie riches-pauvres passe mal ». La révolte populaire contre le Talon de fer met à nu l’illusion d’un ordre juste (qui n’est que propagande pour camoufler l’injuste et même souvent l’horreur), mais la révolte elle-même est illusion, car perpétuellement intégrée, digérée par le système, voire orchestrée par ce dernier. L’illusion est double, et semble nous enfermer dans un cercle de l’absurde.

JPEG - 52.2 ko
Derrière le décor, la lutte des classes

Une faible lueur dans les ténèbres

Dans Snowpiercer, le train qui va à toute vitesse sans arrêt possible représente notre monde cupide qui ne sait où il va, mais doit continuer toujours plus vite à pédaler (comme un hamster fou dans sa roue) pour ne pas tomber. Le culte de la Sainte Machine renvoie au culte de la Croissance infinie, au nom de laquelle tout est permis. La drogue omniprésente chez les classes aisées (bien plus que chez les gueux) leur permet d’oublier qu’elles vont dans le mur, et les junkies cadavériques, à l’avant-dernier étage de la fusée, symbolisent la logique mortifère de l’ensemble, de cette société qui suit sa logique propre, autiste, sans prendre le moindre recul et apercevoir le malheur qui la guette. Wilford, seul dans sa loco où règne un calme effrayant, avec pour unique compagnie une sorte de geisha psychopathe, est le visage de ces élites qui, à force de s’isoler du peuple, en deviennent dangereuses.

La seule porte de sortie donne bel et bien, comme l’avait vu Minsoo, sur l’extérieur du train et il faut la faire sauter ! Ce que notre artificier défoncé ne manquera pas de faire. Mais, de même que l’action de l’homme pour enrayer le dérèglement climatique avait eu (au début du film) un effet catastrophique, son action (à la fin) pour sortir du train fou se révèlera tout aussi destructrice ; l’explosion libératrice est en effet cause d’une énorme avalanche, sur les pentes montagneuses entre lesquelles sillonne l’interminable ténia de fer, qui déraille. L’humanité semble alors définitivement perdue, prisonnière de la ferraille et des glaces éternelles.

Yona et un jeune enfant (rescapé de la locomotive, où il entretenait les rouages usés de la Machine) sont pourtant miraculeusement sains et saufs, et s’extraient de la carcasse argentée. La neige est plus tendre qu’auparavant, et au loin on aperçoit même la vie, sous la forme splendide d’un ours blanc. Lueur d’espoir ? Si l’on oublie tout réalisme, oui ; sinon, le plus probable est que la grosse bête, redoutable prédateur, fera de nos survivants sans défense son petit-déjeuner. Et c’en sera fini de l’humanité. L’espoir est donc bien mince, et Bong Joon Ho nous laisse entrevoir que la solution, en cette fin de cycle, ne sera probablement pas politique, dans le sens vermoulu du terme. La jeunesse des deux survivants nous incite assurément à renouveler nos cadres de réflexion.

Révolution 2.0 : quenelle, mémétique et démocratie

Le phénomène de la quenelle a pris, ces derniers temps (et plus encore depuis ce samedi, avec le geste de Nicolas Anelka), des proportions que nul n’aurait pu imaginer. Le pouvoir politique en fait l’une de ses priorités, à traiter en 2014, et Dieudonné semble être devenu l’ennemi public numéro un ; c’est un peu le Ben Laden français, que François Hollande et Manuel Valls se sont choisis pour cible. Vouloir défier la finance était probablement trop présomptueux pour l’actuel locataire de l’Élysée, « monsieur 15 % ». On a les ennemis qu’on peut… 

Au-delà de sa signification originelle, ce qui importe aujourd’hui dans la quenelle, c’est qu’elle a échappé à son créateur (sans doute le premier surpris de son succès) et que des milliers d’individus se la sont appropriés, comme d’un geste d’insoumission au « système », plus ou moins potache, loin de toute référence à une lutte contre le sionisme. C’est un peu l’esprit de Coluche, qui voulait « leur foutre au cul« , qui renaît ici. La quenelle est devenue un mème contestataire parmi les plus performants sur la Toile.

Son succès doit nous interroger sur la difficulté que rencontrent, a contrario, les « gentils virus » sur lesquels Étienne Chouard comptait (et compte toujours) pour propager son idée de « vraie démocratie ». D’un côté, un « mème comportemental », méchant et drôle, qui cartonne, de l’autre, un « mème verbal », gentil et sérieux, qui progresse, certes, mais beaucoup plus lentement. La quenelle, par son travail de sape, pourrait-elle alors (sans même s’en douter) préparer le terrain pour les « gentils virus » et leur travail autrement plus constructif ? A moins que ces derniers ne doivent se résoudre à une action de très longue haleine…

JPEG - 325.7 ko

Crédits illustration : Slo

Commençons par une brève digression sportive. Lorsque Jean-Pierre Papin mit fin à sa carrière de footballeur, on attendit fébrilement le nouveau JPP. Et les observateurs de l’époque crurent le voir arriver en la personne de Florian Maurice, voire de quelques autres jeunes talents. Mais tous déçurent, et JPP n’eut pas vraiment de successeur. Le nouveau grand joueur français n’aurait pas son profil de numéro 9, mais un profil de numéro 10 : c’était Zinédine Zidane. Quand Zidane, à son tour, prit sa retraite, on guetta le nouveau Zidane. Et on crut le reconnaître en la personne de Yoann Gourcuff, ou de quelques autres (Hatem Ben Arfa, Samir Nasri…). Mais aucun ne confirma au plus haut niveau, et Zidane n’eut pas de successeur. On ne peut guère s’empêcher de plaquer nos anciens schémas pour envisager le futur.

De même, avec l’arrivée d’Internet, l’interrogation de certains fut de savoir si un homme politique de premier plan allait percer uniquement grâce à ce nouveau moyen d’expression, et gagner la Présidentielle. Nicolas Dupont-Aignan sortit certes de l’anonymat grâce au web, et prit sa place sur la scène médiatique traditionnelle ; François Asselineau se fit aussi une réputation grâce au web, qui ne s’étendit cependant guère hors du Net. Mais en tout état de cause, aucun homme politique français susceptible de gagner une grande élection n’émergea grâce au web. Beppe Grillo, en Italie, aurait pu faire mentir cette règle, dont le parti obtint lors des élections de février 2013 entre 23 et 25 % des suffrages pour chaque chambre du parlement. Grillo avait fait campagne sans passer par les grands médias, uniquement en se servant d’Internet et en allant rencontrer les gens directement. Mais l’homme était déjà une célébrité (grâce aux grands médias et au cinéma) avant cette campagne. Là encore, nous interrogeons le futur avec notre expérience politique passée, et nous restons aveugles à ce qui se passe vraiment, à la nouveauté qui vient.

L’émergence du courage de penser

La nouveauté, nous l’avons déjà explorée depuis longtemps (nous tous), dans nombre d’articles parus ici même. La nouveauté, c’est l’émergence de citoyens adultes (ou, du moins, en voie de le devenir), qui prennent conscience du décalage entre le discours (simpliste, orienté, biaisé) de leurs tuteurs (politiques, médiatiques) et la réalité (plus subtile et complexe) qu’ils peuvent commencer à appréhender, certes en tâtonnant, grâce au web. Exemple caricatural : les montages télévisés qui, lorsqu’ils touchent à des sujets « sensibles », ou marginaux, sont presque toujours manipulateurs, ce que les rushes mis en ligne par les personnes interviewées mettent désormais parfaitement en lumière (voir ici ou ). J’emprunte le mot « tuteurs » au philosophe Emmanuel Kant, qui va nous aider à comprendre en quoi le Net peut permettre la réalisation du projet des Lumières :

« Qu’est-ce que les Lumières ? – La sortie de l’homme de sa minorité, dont il porte lui-même la responsabilité. La minorité est l’incapacité de se servir de son entendement sans la direction d’autrui, minorité dont il est lui-même responsable s’il est vrai que la cause en réside non dans une insuffisance de l’entendement mais dans un manque de courage et de résolution pour en user sans la direction d’autrui. Sapere aude, « Aie le courage de te servir de ton propre entendement » telle est la devise des Lumières. »

 

Kant, Réponse à la question : « Qu’est-ce que les Lumières » ?, le 30 septembre 1784.

Et voici ce qu’il écrit au sujet des « tuteurs » :

« Que la grande majorité des hommes (y compris le beau sexe tout entier) tienne pour très dangereux de faire le pas qui mène vers la majorité – ce pas lui est d’ailleurs si pénible -, c’est ce à quoi veillent les tuteurs qui, dans leur grande bienveillance, se sont attribué un droit de regard sur ces hommes. Ils commencent par rendre stupide leur bétail et par veiller soigneusement à ce que ces paisibles créatures n’osent faire le moindre pas hors du parc où elles sont enfermées. Ils leur font voir ensuite le danger dont elles sont menacées si elles tentent de marcher seules. Ce danger n’est pourtant pas si grand : après quelques chutes, elles finiraient bien par apprendre à marcher. »

Le Net n’a pas permis l’émergence d’un énième représentant du peuple, d’un énième tuteur, mais de citoyens apprenant à s’en passer pour penser. Certes, parfois, nous pouvons « chuter », penser avec maladresse, nous tromper… et sitôt les tuteurs rappliquent pour nous condamner, et nous ramener dans notre enclos ! Les anathèmes pleuvent, la peur nous gagne, et nous redevenons mineurs. L’accusation de « conspirationnisme » est, de ce point de vue, fondamentale à décrypter, comme Étienne Chouard, ce si vaillant démocrate, vient récemment de le faire, le 26 décembre 2013 (fichier PDF ici) :

« Je déplore ce mot de « conspirationniste » qui est une véritable agression contre l’intelligence critique : je note d’ailleurs que les mots « conspirationniste » et « complotiste » sont systématiquement utilisés pour discréditer un donneur d’alerte (institution FONDAMENTALE dans une démocratie digne de ce nom), et ces mots eux-mêmes sont devenus pour moi un révélateur, un indicateur : ceux qui utilisent les mots « conspirationniste » et « complotiste » sont des flics en civil du système ; consciemment ou inconsciemment, ils le sont DE FAIT. (…)

 

Ceux qui se laissent intimider par cette insulte (« complotiste« ) sont des trouillards. Chacun son truc. Moi, je n’obéis pas aux injonctions de penser, je pèse les arguments sur une balance avec mes valeurs, honnêtement, et je tiens à la pluralité (à la biodiversité politique) de mes informations.

 

Là comme ailleurs, chacun doit se déterminer tout seul, en conscience. »

Et, plus spécifiquement, dans le cas de la réflexion sur le 11-Septembre :

« Mais là encore, il y a un marqueur, regardez bien : la plupart des gens qui diabolisent ReOpen911 sont des chiens de garde du système. Diaboliser les sceptiques, ça leur sert de marqueur entre eux, entre collabos : si tu ne diabolises pas ReOpen, tu seras persécuté à ton tour par le système. Et ça fait peur aux autres.

 

Et inversement, le simple scepticisme sur cette affaire devient un signe d’indépendance intellectuelle (et de courage) pour les autres : les résistants.

 

Étonnante régularité de cette observation. »

Ces propos ne sont-ils pas une mise en application très concrète des injonctions de Kant à sortir de la peur, à faire preuve de courage ? Dans la novlangue actuelle, qui détourne (voire inverse) le sens des mots, un « conspirationniste » se révèle souvent être un citoyen vigilant, un défenseur de la démocratie. Certes, il peut parfois s’égarer, mais ce n’est pas un argument suffisant pour le condamner. Ou alors c’est l’idée même de citoyen adulte que l’on condamne. Et c’est le projet des Lumières lui-même que l’on condamne. Allons au bout de la logique.

Quand la quenelle échappe à son créateur

Et la quenelle dans tout ça ? Elle est un geste de courage précisément, dirigée contre nos tuteurs. Quels qu’ils soient. Dieudonné désignait certes initialement un ennemi bien précis : le sionisme. Mais les quenelleurs qui ont pris la relève – par milliers – ignorent souvent tout de ce combat premier, et leur geste est plus universel, contre tous les tuteurs possibles : le gouvernement, les médias, tous les pantins du pouvoir et les directeurs de conscience. Si le geste reste ambigu, il ne fait guère de doute que la grande majorité des quenelleurs (souvent très jeunes) ne sont pas des militants antisionistes ; ils expriment – en dépit même des intentions de Dieudonné – le message, déjà vulgaire mais si populaire, de Coluche lors de la campagne présidentielle de 1981 :

C’est justement parce qu’elle a été détournée de sa signification originelle que la quenelle a acquis un tel pouvoir de contagion. Qui peut honnêtement croire que les sportifs Nicolas Anelka, Tony Parker, Boris Diaw, Teddy Riner, Mamadou Sakho ou Pierre-Ambroise Bosse (qui se sont tous affichés en train de faire la quenelle), sans parler de Yannick Noah qui s’est laissé photographier en train d’effectuer un autre geste dieudonnien (le doigt levé), sont les disciples d’Adolf Hitler ?

Nos politiques, étrangement, semblent parfois le penser… Il suffit de lire les réactions hallucinantes qui ont suivi la quenelle d’Anelka : « Le geste d’Anelka est une provocation choquante, écœurante. Pas de place pour antisémitisme et incitation à la haine sur terrain de foot« , a ainsi tweeté la ministre des Sports Valérie Fourneyron, avant que l’ancienne ministre des Sports, la sénatrice UDI Chantal Jouanno, nous explique que « l’antisémitisme [n’était] pas un sous-racisme » et qu’ »il ne [fallait] pas baisser les bras, surtout face à la montée du Front National« . Anelka serait donc antisémite et ferait le jeu du Front national ? Est-ce bien cela qu’il faut comprendre ? Le député UDI Meyer Habib, ami de Benjamin Netanyahou et vice-président du CRIF, a annoncé à la télévision israélienne qu’il allait préparer, pour la rentrée parlementaire, un projet de loi pour que soit pénalisé « le nouveau salut nazi et antisémite » que serait la quenelle, et dont les praticiens seraient des « nostalgiques du IIIe Reich« , à l’image, selon lui, de Nicolas Anelka. Le délire a atteint son paroxysme dans un tweet de David-Xavier Weiss, secrétaire national de l’UMP chargé des médias (et journaliste à Sud Radio), qui a estimé que le geste de l’attaquant français révélait, de manière « flagrante« , l’existence d’un lien entre immigration et antisémitisme.

On imagine le tollé qu’une telle déclaration aurait provoqué si elle avait émané d’un élu du Front national… Le Lab d’Europe 1 a eu la bonne idée de rappeler les origines de nos soit-disant immigrés : « Né dans les Yvelines, Nicolas Anelka est originaire de Martinique. Quant à Dieudonné, il est né à Fontenay-aux-Roses, dans les Hauts-de-Seine, d’une mère bretonne et d’un père camerounais. »

Voir Manuel Valls, ministre de l’Intérieur (qui réclamait jadis plus de Blancs, de White, de Blancos dans sa bonne ville d’Évry), et François Hollande lui-même, président de la République (qui, rappelons-le, a rendu hommage à Jules Ferry, selon lequel « les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures« ), prendre solennellement la parole pour promettre de venir à bout de la quenelle a quelque chose de surréaliste. Le chef de l’État s’était certes déjà abaissé à prendre la parole dans l’affaire Leonarda… Après le « mariage pour tous », il semble donc que la nouvelle priorité de ce gouvernement soit la lutte contre les outrances d’un humoriste qui, officiellement, « ne fait plus rire personne« . Heureusement que nous ne sommes pas en situation de crise économique, et que le plein emploi règne en France. Sinon, on aurait de quoi s’inquiéter…

Naissance d’un mème révolutionnaire

La classe politique se discrédite donc à vitesse accélérée, et les quenelles se répandent d’ailleurs sur le Net à proportion que ce discrédit grandit. La quenelle peut être considérée comme un mème, cette « unité d’imitation » qui se multiplie dans « la soupe de la culture humaine« , selon la définition de Richard Dawkins, et dont le web est un lieu de propagation privilégié :

« Dans sa forme la plus sommaire, un mème internet est une idée simple propagée à travers le web. Cette idée peut prendre la forme d’un hyperlien, d’une vidéo, d’un site internet, d’un hashtag, d’un personnage récurrent ou simplement d’une phrase ou d’un mot. (…)

 

Un mème internet peut parfois changer avec le temps, par hasard ou du fait d’un commentaire, d’imitations ou d’une parodie. Les mèmes internet peuvent évoluer et très vite se répandre sur Internet, atteignant souvent une popularité mondiale et disparaissant quelques jours après leur publication. (…)

 

L’élément humoristique est un facteur très important pour les mèmes. Une communication décalée par rapport à un contexte, en combinaison avec des images, est la base des mèmes sur internet. Chaque membre de la communauté cherche à se faire une place en introduisant ou modifiant des mèmes. »

Pensons, plus précisément, au Gangnam Style et au Harlem shake qui, tous deux, derrière leur apparence loufoque, avaient un message politique – contestataire. Dans le premier cas :

« Psy fait notamment une critique de la débauche consumériste des jeunes femmes de ce quartier [Gangnam-gu, à Séoul], et met en scène différents lieux de défoulement de la société sud-coréenne étouffée sous la pression sociale (…). La carrière d’entraînement des chevaux, la salle de sport, le métro, le supermarché sont transformés en discothèque, et des « ajoumas » (littéralement « dames d’un âge certain ») traversent le pays en bus en chantant et en dansant. Symbole du réveil d’une Corée décomplexée face à la morosité de la société que met en scène Psy, ces femmes commencent à s’amuser après une vie à subir un mari artisan du « miracle économique coréen ». »

Dans le deuxième cas, on peut déceler derrière l’absurde, comme le fait le sémiologue Nicolas Jung, un appel à la révolution : 

« Ce mème internet est né en hiver, quelques jours avant mardi gras, pendant le carnaval. On en retrouve les différents éléments : un fou élu roi des festivités, des déguisements et des masques qui autorisent la transgression, un exutoire collectif qui rompt l’ordre établi pour mieux mimer le chaos, un rituel enfin créé ici par la répétition des mêmes gestes et de la même formule dans toutes les vidéos liées au phénomène. « The Harlem Shake » ne serait-il pas, en somme, un gigantesque carnaval organisé à l’échelle de la planète ? Et le buzz autour de cette vidéo ne répondrait-il tout simplement pas à ce besoin que nous ressentons cycliquement de déconstruire pour mieux reconstruire ?

 

« The Harlem Shake » semble ainsi s’inscrire dans la croyance ancestrale selon laquelle le désordre généré, la fin du monde symbolique permettra le renouveau de toute chose et la création d’un nouvel ordre. »

Comme le note encore Jung, ce défoulement rappelle « le carnaval et sa fonction d’inversion des valeurs qui permet de renverser le monde, la société à la fin d’un cycle (fin de l’hiver) pour mieux reconstruire et repartir sur des bases solides (le début du printemps)« . Le succès du Harlem Shake repose ainsi, au-delà d' »une formule particulièrement simple à reproduire« , sur « un côté ludique et fédérateur » et un message « qui peut être jugé subversif et appeler à la transgression, ce qui trouve souvent de l’écho, notamment auprès d’un jeune public« . Ces caractéristiques ne correspondent-elles pas très exactement à celles de la quenelle ?

Dans un monde médiatique jugé mensonger, dénoncé pour son inversion constante des valeurs, n’y a-t-il pas une aspiration dans le peuple à inverser ces valeurs pour les remettre peut-être à l’endroit ? Ne sent-on pas confusément que nous sommes en fin de cycle ? Et la quenelle, telle que le public s’en est emparé, n’est-elle pas le signe, ludique et fédérateur, que l’on souhaite mener le carnaval à son terme ? Telle est peut-être bien l’inquiétude que le pouvoir ressent, et qui justifie qu’il veuille sévir : que le carnaval actuel ne constitue pas une simple parenthèse dans le cours normal des choses, mais traduise un réel désir de révolution. Le philosophe Francis Cousin n’a sans doute pas tort, lorsqu’il dit que les gens qui rient dans les spectacles de Dieudonné « sont sur un terreau qui est extrêmement dangereux pour le système capitaliste, parce que ce rire a produit une distance entre la vérité officielle et la vérité réelle, et ce qui est décisif c’est la distance« , car elle peut être le prélude à un « mouvement de lutte de classes offensif« .

La conscience de cette « distance » (ce que certains appellent « sortir de la Matrice« ) est surtout produite par la pratique intelligente du web, qui finit par rendre plus que pénible, indigeste, la consommation de médias traditionnels. Sans que nous ne ressentions forcément tous les choses avec une telle intensité, l’expérience décrite par Piero San Giorgio face à Gilles Lartigot peut sans doute nous parler à tous : « Ça fait maintenant sept ans que je n’ai plus de télévision. (…) Dans le temps, quand j’allais dans un hôtel (…) la première chose qu’on fait c’est d’allumer la télévision, on écoute les nouvelles, ça fait un bruit de fond… Aujourd’hui, si j’essaie d’allumer les nouvelles, je t’assure, en trois secondes j’éteins tout de suite, tellement ça me dégoûte, tellement je me rends compte que c’est du mensonge, et tellement je me rends compte que c’est de la merde. » Depuis l’époque, il y a plus de trente ans, où Coluche se moquait des journalistes et des « milieux autorisés qui s’autorisent à penser« , les choses n’ont pas vraiment évolué dans le bon sens… mais certains citoyens se sont eux-mêmes autorisés à penser et à se passer un peu des journalistes, surtout lorsqu’ils prétendent remplacer les curés. Mieux que toutes les quenelles du monde (qui risquent de mal vieillir, dans le grégarisme et le conformisme), tel est l’acte le plus subversif.

Le principe de Gulliver

Mais une question se pose alors : peut-on traduire politiquement cette nouvelle indépendance de l’esprit ? Étienne Chouard a commencé à montrer la voie, il a même conçu un mème, non pas comportemental mais verbal, en synthétisant à l’extrême son message : « Ce n’est pas aux hommes de pouvoir d’écrire les règles du pouvoir« . Un site, créé par un « gentil virus », est venu en renfort pour dire l’essentiel de ce qu’il y avait à retenir : « Le Message ». Le voici justement, le fameux message :

Parce que ce n’est pas aux hommes au pouvoir d’écrire les règles du pouvoir
“Nous voulons une Assemblée Constituante démocratique, donc tirée au sort.”

Et une association a même vu récemment le jour : Les Citoyens Constituants, pour porter ce projet. Pourtant, force est de constater que les « gentils virus » n’ont pas la viralité de la quenelle. Ce qui est bien normal : la contestation est toujours plus facile et populaire que la construction, le rire que la réflexion. Et si Dieudonné est un provocateur, Chouard est dans la douceur, dans l’écoute respectueuse de l’autre, le refus du conflit (qu’il abhorre) et la promotion de la discussion, en digne continuateur de Montaigne :

Vidéo de l’émission complète ici

L’ennui, c’est que personne n’a jamais accédé au pouvoir en étant à ce point vertueux. Et les idées elles-mêmes, qu’on le veuille ou non, sont portées par des hommes. Certains rient avec la quenelle de Dieudonné ; on ne rira jamais avec le message de Chouard. Certains ont la rage avec la quenelle (et cette passion est mobilisatrice) ; mais on n’aura jamais la rage en écoutant Étienne Chouard. Il faudrait alors que la sagesse soit contagieuse… mais qui peut le croire ? La bêtise l’est, la colère l’est ; mais on n’a jamais vu la sagesse contaminer l’esprit d’un peuple.

Peut-être peut-on alors espérer que lorsque le pouvoir aura fini d’être discrédité (avec 15 % d’opinions favorables on n’en est plus très loin), les Français seront accessibles à une parole juste et claire, sans qu’elle n’ait besoin de s’enrober de rire et de spectacle. Ou alors il faudra se creuser la tête pour inventer un mème plus performant (un geste). Ou il faudra tout simplement être patient… Il se peut que le changement de paradigme – s’il advient – prenne nécessairement beaucoup de temps. D’ici là, il faudra cultiver les micro-résistances, comme l’évoque par exemple dans ce texte Michel Onfray :

« La politique que je propose suppose ce que je nomme le principe de Gulliver : chacun connaît l’histoire de Swift qui montre comment un géant peut être entravé par des lilliputiens si, et seulement si, le lien d’une seule de ces petites créatures se trouve associé à une multiplicité d’autres attaches. L’histoire de Gulliver illustre à ravir la leçon de La Boétie : « Soyez résolus de ne plus servir et vous voilà libres. » La domination n’existe que par le consentement de ceux qui ne la refusent pas. Si l’on refuse l’assujettissement, et que l’on est assez nombreux pour cela (leçon de l’association d’égoïstes de Stirner…), alors ce pouvoir s’effondre de lui-même, car il ne tient sa force que de notre faiblesse, il n’a de pouvoir que de notre soumission. »

La révolution commence sur soi-même (c’est la seule sur laquelle nous ayons prise), et elle se poursuit par coopérations lilliputiennes, jusqu’au jour, peut-être, où les liens tissés immobiliseront Gulliver…

Courage et patience : deux vertus à cultiver assurément en 2014. Bonne année à tous !

La démocratie représentative est morte, vive la démocratie !

Nous assistons en ce moment à une étrange confluence. D’abord, le Printemps arabe se prolonge en Europe : au sud de la Méditerranée on voulait la démocratie, comme au nord… mais au nord on la réclame aussi à présent, alors même qu’on croyait la posséder depuis longtemps… mais c’était un leurre. Ensuite, depuis la chute de DSK, les affaires de mœurs éclatent en série : les médias et les politiques se discréditent à vitesse accélérée, les uns pour leur omerta, les autres pour leur déni. Les citoyens agacés pointent du doigt un réflexe de caste et un mépris du peuple. Et ne savent plus à quel saint se vouer… Ils croyaient vivre en démocratie ; ils se rendent compte qu’ils ont rêvé. Ils croyaient encore parfois en la probité de leurs journalistes et politiques, et patatra, tout s’effondre : on leur parle de scandales sexuels infâmes dont « tout le monde », paraît-il, était au courant. Sales coups pour la démocratie, sales coups pour nos certitudes… Et voilà que, dans ce contexte où tous nos repères vacillent, un prof d’économie révélé en 2005 pour son cyber-combat contre le Traité Constitutionnel Européen nous offre une nouvelle perspective, totalement inattendue, sur l’avenir de notre démocratie… offrant par là même un contenu possible aux revendications des « Indignés » du Vieux Continent.

Il souffle un vent de révolution en ce beau printemps 2011. Les Espagnols montrent le chemin en réclamant une « démocratie réelle ». D’autres peuples européens vont certainement suivre le mouvement, car il répond à un besoin profond. Ici même, sur AgoraVox, on assiste à une floraison d’articles dotés d’une même fraîcheur, et qui expriment tous les mêmes aspirations, les mêmes revendications : la participation citoyenne effective aux affaires de la cité, la fin de l’oligarchie, le dépassement du système représentatif, l’avènement de la démocratie.

Médias citoyens : le terreau démocratique

Ainsi, TommytheHerbs, dans son article « Campement revendicatif au cœur de Madrid : la puerta de la solucíon ? », écrit :

« Ce qui ressort de ces petits phrasés revendicatifs que l’on peut voir éclore un peu partout durant ces manifestations, c’est que tout d’abord les gens ne croient plus en l’efficacité du vote, d’ailleurs les taux d’abstention sont toujours plus forts d’élections en élections […]. On assiste donc à une perte de confiance dans le rôle que les politiques peuvent jouer (« el bipartismo es dictatora », « le bipartisme c’est la dictature ») ou même des syndicats d’ailleurs […].

 

« Yo no voto , Yo salgo a la calle » (moi je ne vote pas, je sors dans la rue). En se rendant compte que leur vote ne possède finalement pas une si grande influence sur leur environnement socio-politico-économique, les gens deviennent persuadés que la véritable action se trouve dans le rassemblement, dans les rues, sur la place publique en définitive, que ce soit celle d’internet ou bien celle de leurs villes. « Ni políticos,ni banqueros.¡Democracia Participativa Ya ! » (Ni politiques ni banques,la démocratie participative maintenant !), le peuple veut retrouver un rôle dans la vie politique et civique de son pays, de sa région et de sa ville, il revendique le droit à une démocratie qui impliquerait largement plus ses citoyens, et grâce à l’outil internet ce mouvement prend une forme participative intéressante et en plus bénéficie de l’avantage que de nombreuses idées peuvent être préalablement échangées pour asseoir le mouvement sur une base intelligente et organisée, riche en apport citoyen d’ horizons variés. »

Marc Jutier, dans son article « Nous voulons la Démocratie maintenant ! », exprime le même élan :

« Nous en avons assez du petit groupe d’élus professionnels qui monopolisent la parole publique et des ces institutions nationales et européennes, voire mondiales, qui nous ôtent jusqu’au droit de proposer nos solutions aux difficultés de notre quotidien. Nous avons assez subi l’oligarchie politico-financière et son régime politique mièvre, qui déresponsabilise et infantilise les Peuples par devant, tout en les dépouillant par derrière. L’élection à échéances fixes de politiciens professionnels est une mascarade qui ne permet que l’entretien à grands frais d’un statu quo désormais intenable. Il y a urgence sociale, environnementale, économique, sanitaire, éducative, judiciaire, énergétique, …. Notre maison brûle, et ils nous ordonnent de regarder ailleurs ! Les besoins du Peuple seront bien servis par les décisions du Peuple ! Nous sommes assez forts et assez responsables pour gérer nous-mêmes notre vie ! »

Erik Gruchet, dans son article « Extinction programmée de la caste politique », réclame la fin de la « démocratie représentative », qui infantilise les peuples, et son remplacement par une forme de démocratie directe et adulte :

« L’abrogation du monopôle législatif de la caste politique en place, quelle que soit son obédience, est une des revendications de la révolution citoyenne en cours en Europe. Nous sommes le peuple et nous ne voulons plus de représentants du peuple. Nous souhaitons nous exprimer directement, débattre sur des forums réels ou virtuels, choisir en âme et conscience, voter sur internet de façon sécurisée et accessible à tous et enfin accepter le verdict de la démocratie réelle. Nous voulons refonder entièrement la république et sa constitution pour y inscrire en lettre d’O.R « l’Obligation Référendaire » ainsi que le « Salaire Universel Citoyen », le S.U.C du nouveau monde à bâtir, soumis à la nécessaire participation individuelle à la bonne marche de l’État. Ce n’est pas en maintenant les citoyens en dépendance que l’on émancipe un peuple, c’est en leurs rendant leurs pouvoirs individuellement et en les impliquant directement dans des choix de société. Nous ne sommes plus des enfants que l’on guide par la main pour les conduire dans le « droit chemin » de la mafia capitalistique, bancaire et consumériste, nous sommes des êtres pensants qui exigeons notre droit souverain à l’expression sans intermédiaire. […]

 

La réelle démocratie n’est pas une fantaisie d’utopistes illuminés, elle est la revendication déterminée de tous les peuples en éveil de conscience. Nous ne céderons plus aux sirènes des beaux parleurs professionnels qui nous conduisent vers l’écueil de leurs ambitions personnelles. La hiérarchie clanique du pouvoir politique est un reliquat d’anciens régimes autoritaires et violents qui se maintiennent par la ruse et la division. Elle ne correspond ni ne sert aucune civilisation durable et éclairée qui s’appuie sur tous ses citoyens. Cette hiérarchie de caste tombera comme tombent les feuilles mortes : elles cèdent par manque de sève devant la poussée des tendres bourgeons. »

Enfin, Jean-Paul Foscarvel annonce, dans son article « Un bouleversement en marche », une possible nouvelle ère, celle de la démocratie auto-organisationnelle :

« Les récents événements sont le signe d’un bouleversement fondamental. L’actualité bousculée fait tourner l’histoire. Nous entrons peut-être dans une nouvelle ère. Celle de la démocratie auto-organisationnelle, succédant à la démocratie représentative. […] La libération des peuples du joug ploutocrate passe par une prise de conscience collective face à des dirigeants dénués de tout scrupule et œuvrant pour une minorité contre les peuples. Ce sont les crises réelles qui font devenir les peuples intelligents et les amènent vers l’autonomie. »

Dans cette aspiration à une autre démocratie, plus directe, plus réelle, Internet joue un rôle moteur. Non pas seulement qu’il permette de coordonner les luttes et d’organiser les manifestations ; il permet surtout deux choses : rendre les citoyens conscients et actifs.

Conscients, car les sources d’information sont désormais démultipliées, chacun peut avoir un œil sur le monde entier, l’omerta politico-médiatique est de plus en plus aisément contournée, les gens s’expriment directement et discutent entre eux, à grande échelle – sans être obligés de passer par des médiateurs, qui filtrent leurs propos et les formatent selon leurs exigences -, ils s’habituent à travailler l’information de manière collective, enfin une sorte d’empathie universelle est en train de naître, comme le relève Jeremy Rifkin.

Actifs, car tout sur Internet nous pousse à l’action : la recherche d’information sur Google et ailleurs, la vérification de celles-ci, leur recoupement – habitude de plus en plus fréquente du fait de l’insécurité informationnelle (profusion de rumeurs, de hoax, etc.) dont nous sommes pleinement conscients -, l’évaluation constante des informations (par des votes ou des commentaires), la production de contenus (articles, vidéos, etc.), la conversation ininterrompue dans les forums, les recommandations et le partage…

Quand le mot « démocratie » désigne son strict contraire…

Or la « démocratie représentative », qu’il est sans doute plus juste d’appeler « gouvernement représentatif », dans la mesure où il a été historiquement conçu en opposition avec la démocratie, repose sur une certaine inconscience des masses et sur leur relative inaction – conditions de leur manipulation.

Rappelons, en premier lieu, cette vérité historique : dès son origine, le régime représentatif se pose en opposition au régime démocratique, comme le signifient clairement ces paroles de Sieyes, prononcées le 7 septembre 1789 : « Les citoyens qui se nomment des représentants renoncent et doivent renoncer à faire eux-mêmes la loi ; ils n’ont pas de volonté particulière à imposer. S’ils dictaient des volontés, la France ne serait plus cet État représentatif ; ce serait un État démocratique. Le peuple, je le répète, dans un pays qui n’est pas une démocratie (et la France ne saurait l’être), le peuple ne peut parler, ne peut agir que par ses représentants. » [1] Dans La haine de la démocratie, le philosophe Jacques Rancière, favorable à la démocratie directe, rappelle que :

« la représentation n’a jamais été un système inventé pour pallier l’accroissement des populations. Elle n’est pas une forme d’adaptation de la démocratie aux temps modernes et aux vastes espaces. Elle est, de plein droit, une forme oligarchique, une représentation des minorités qui ont titre à s’occuper des affaires communes. […] Et l’élection n’est pas davantage en soi une forme démocratique par laquelle le peuple fait entendre sa voix. Elle est à l’origine l’expression d’un consentement qu’un pouvoir supérieur demande et qui n’est vraiment tel qu’à être unanime. L’évidence qui assimile la démocratie à la forme du gouvernement représentatif, issu de l’élection, est toute récente dans l’histoire. La représentation est dans son origine l’exact opposé de la démocratie. Nul ne l’ignore au temps des révolutions américaine et française. Les Pères fondateurs et nombre de leurs émules français y voient justement le moyen pour l’élite d’exercer en fait, au nom du peuple, le pouvoir qu’elle est obligée de lui reconnaître mais qu’il ne saurait exercer sans ruiner le principe même du gouvernement » [2].

Dans le système représentatif, les aspirations démocratiques doivent être logiquement contenues. Samuel Huntington l’a parfaitement exprimé dans une analyse produite en 1975 par la Commission Trilatérale, intitulée Crisis of Democracy [3], Huntington écrit : « La décennie 1960 a témoigné de la vitalité de l’idée démocratique. Elle a été une décennie de poussée démocratique et de réaffirmation de l’égalitarisme démocratique [4]. […] Plusieurs des problèmes de gouvernance aux États-Unis aujourd’hui découlent d’un excès de démocratie […]. Ce qui est nécessaire est un degré plus grand de modération dans la démocratie. […] Le bon fonctionnement d’un système politique démocratique requiert habituellement une certaine mesure d’apathie et de non-engagement d’une partie des individus et des groupes. […] Nous en sommes venus à reconnaître qu’il y a potentiellement des limites désirables à la croissance économique. Il y a aussi potentiellement des limites désirables à l’extension indéfinie de la démocratie politique. » [5]

Il va sans dire que la télévision est l’instrument le plus performant pour développer cette apathie et ce non-engagement désirés par le pouvoir oligarchique. Le fondateur de la Trilatérale, Zbigniew Brezinski, n’hésita d’ailleurs pas en 1995 à se faire le promoteur du « tittytainment » – le mot est formé à partir de la contraction de « tit » (le sein maternel auquel le nourrisson s’allaite) et « entertainment » (le divertissement). Selon Zbig, « un cocktail de divertissement abrutissant et d’alimentation suffisante permettrait de maintenir de bonne humeur la population frustrée de la planète. » [6] Et Jean-Luc Mélenchon de commenter, dans un article de Technikart paru en 1999, ce nouvel opium du peuple : « Guy Debord aurait adoré. Nul doute que sa Société du spectacle© a pris, au cours des années 90, un envol sidérant. Télé, radio et presse ne nous apparaissent plus vraiment comme un contre-pouvoir. Au contraire : les médias modernes s’imposent comme les principaux collaborateurs du « titytainment » nouveau, escamotant la réalité vécue au profit d’une fiction lénifiante. » Avec le « tittytainment », nous sommes très loin, chacun en conviendra, de la démocratie authentique…

Isègoria et tirage au sort : l’essence de la démocratie

Rancière voit dans le tirage au sort (en usage chez les Grecs) l’essence même de la démocratie dans sa forme authentique, c’est-à-dire directe. Il est, sur ce point, sur la même ligne qu’Etienne Chouard, qui vient de prononcer, le 24 avril 2011 à Marseille, une conférence des plus stimulantes sur ce sujet du tirage au sort, et que je vous conseille très vivement de regarder :

Dans sa conférence, Chouard décrit les modalités du tirage au sort à Athènes il y a 2500 ans, montre en quoi ce système est plus que jamais d’actualité, et répond aux objections qui ont pu être émises à son endroit.

Pour synthétiser à l’extrême, le principal objectif des Athéniens était d’imposer une véritable égalité politique. Le premier pilier dans les institutions de la démocratie athénienne était l’isègoria, droit de parole pour tous à tout moment et à tout propos : les Athéniens considéraient ce droit de parole comme une hygiène de base qui permettait à la démocratie de se protéger elle-même en faisant de chaque citoyen une sentinelle apte à dénoncer d’éventuelles dérives oligarchiques et à protéger la démocratie. Les Athéniens tenaient à l’isègoria plus qu’à toute autre institution. Conscients que le pouvoir corrompt, les Athéniens ont établi qu’il fallait garantir, de façon prioritaire, l’amateurisme politique, et donc la rotation des charges, grâce aux mandats courts et non renouvelables. Or, le seul moyen pour désigner les représentants en faisant tourner rapidement les charges était le tirage au sort, égalitaire et incorruptible. Selon Chouard, la différence fondamentale entre l’élection et le tirage au sort, c’est que l’élection repose sur la confiance en notre volonté individuelle (comme si elle ne pouvait pas être trompée), alors que le tirage au sort cultive la défiance pour, en quelque sorte, nous protéger contre notre volonté collective (toujours menacée de tromperie).

L’une des grandes craintes que suscite le tirage au sort, c’est de confier le pouvoir aux incompétents ou aux « affreux » (pour reprendre l’expression de Chouard) ; je vous laisse découvrir les réponses qui peuvent y être apportées, dans la vidéo ou, pour ceux qui préfèrent lire, sur le site de Chouard, où il a tout couché par écrit.

Révolution 2.0 : la fabrique du « bon citoyen »

Mais concernant spécifiquement la crainte de l’incompétence des citoyens, il faut garder à l’esprit que ce fut toujours l’argument des oligarques pour confisquer le pouvoir : « Cette idée que les citoyens sont incapables de saisir la complexité des problèmes dans une société moderne » est « le motif fondamental par lequel les oligarques légitiment leur domination« , écrit Hervé Kempf dans L’oligarchie ça suffit, vive la démocratie [6]. Le journaliste et théoricien de l’opinion publique Walter Lippmann l’invoquait au début du XXe siècle pour justifier que le peuple s’en remette à des « hommes responsables« , et renonce à exprimer directement sa volonté. La fabrique du consentement – de masses auxquelles on donne le droit de vote mais que l’on juge incompétentes – est ainsi pleinement justifié. Edward Bernays en sera le premier praticien, dans la lignée des travaux théoriques de Lippmann.

Or, si les citoyens sont (en effet) souvent incompétents, c’est qu’ils sont mis délibérément à l’écart du débat public. Car c’est par le débat que l’on peut trouver le désir de s’informer et d’élever son niveau de conscience. C’est la réponse très pertinente que Christopher Lasch a adressé à Lippmann dans son livre La révolte des élites et la trahison de la démocratie :

« Les gens acquièrent facilement les connaissances dont ils peuvent faire usage. Puisque le public ne participe plus aux débats sur les questions nationales, il n’a aucune raison de s’informer des affaires civiques. C’est le déclin du débat public, et non pas le système scolaire (quelle que soit, par ailleurs, sa dégradation) qui fait que le public est mal informé, malgré toutes les merveilles de l’âge de l’information. Quand le débat devient un art dont on a perdu le secret, l’information aura beau être aussi facilement accessible que l’on voudra, elle ne laissera aucune marque. Ce que demande la démocratie, c’est un débat public vigoureux, et non de l’information. Bien sûr, elle a également besoin d’information, mais le type d’information dont elle a besoin ne peut être produit que par le débat. Nous ne savons pas quelles choses nous avons besoin de savoir tant que nous n’avons pas posé les bonnes questions, et nous ne pouvons poser les bonnes questions qu’en soumettant nos idées sur le monde à l’épreuve de la controverse publique.

 

L’information qui est d’ordinaire conçue comme une condition préalable au débat se comprend mieux comme son produit dérivé. Quand nous nous engageons dans des discussions qui captivent entièrement notre attention en la focalisant, nous nous transformons en chercheurs avides d’information pertinente. Sinon, nous absorbons passivement l’information — si tant est que nous l’absorbions. » [7]

Les médias traditionnels, télévision en tête, ne poussent pas au débat et à la participation citoyenne. Ils sont bien souvent, au contraire, des instruments de conditionnement et d’infantilisation du citoyen, qui ne favorisent pas la liberté d’expression, mais répriment, tel un nouveau clergé (dixit Régis Debray), les opinions dissidentes. Ils fabriquent de « mauvais citoyens », passifs, désintéressés, ignorants, oublieux de tout, et consommateurs d’infos comme de marchandises. Internet, tout à l’inverse, est l’instrument du débat et de la participation d’un nombre croissant de citoyens, il est le lieu où la liberté d’expression existe en acte. Il crée de « bons citoyens », actifs, curieux, dotés d’une mémoire d’éléphant, et refusant de considérer les informations comme de vulgaires marchandises à ingurgiter puis à évacuer à vitesse grand V. Alors que les anciens médias sont ceux de la démocratie des apparences (que fustige Kempf), les nouveaux peuvent être ceux de la démocratie réelle.

D’ailleurs, Étienne Chouard juge très pertinemment qu’Internet et les blogs réactivent l’isègoria des Grecs, qui est précisément la condition de possibilité des citoyens actifs : « Aujourd’hui, en pleine oligarchie, d’une certaine façon, l’Internet nous rend (un peu) l’isègoria que les élus nous ont volée depuis 200 ans. C’est l’isègoria qui rendait possible des citoyens actifs et à l’inverse ce sont les citoyens actifs qui donnaient vie à l’isègoria. Les deux se tiennent, vont ensemble. » Ou encore, plus explicitement : « Je trouve que les blogs sont une réactivation de quelque chose qui était essentiel sous la démocratie athénienne, l’isègoria, le droit de parole pour tous à tout moment. Les Athéniens le considéraient comme le plus important de tous les droits dans la démocratie. Le fait que toutes les opinions dissidentes aient voix au chapitre protégeait la démocratie contre les erreurs, contre les dérives. Avec l’élection, on a renoncé au droit de parole pour chacun. Et Internet est un outil pour les humains qui ont toujours cette pulsion, ce besoin de s’exprimer, de protester, de résister. C’est l’isègoria qui revient sur le devant de la scène malgré les hommes politiques et je trouve ça très fort. »

Du journalisme citoyen à la démocratie citoyenne

On peut certainement affirmer que la révolution médiatique sur Internet (avec les blogs, les médias participatifs, Facebook, Twitter…) précède et annonce la révolution politique que portent désormais dans leurs gènes les citoyens élevés au Web 2.0. Rappelez-vous les caractéristiques de la démocratie athénienne, répertoriées par Chouard : elle vise l’égalité politique, elle repose sur l’égal droit de parole pour tous, sur la liberté totale d’expression, les citoyens ont un rôle de sentinelles qui veillent à ce que la démocratie ne dérive pas vers une forme d’oligarchie, ils ont la possibilité de dénoncer une telle dérive, les fonctions politiques sont exercées par des amateurs, surveillés par leurs pairs, nul ne leur fait naturellement confiance, c’est au contraire la défiance qui règne et fonde tout le système, leur activité n’a pas pour vocation de les enrichir, et s’ils ont bien agi ils gagneront la simple reconnaissance de la communauté… Ne trouvez-vous pas que ces attributs de la démocratie athénienne ressemblent en tous points à ceux du journalisme citoyen tel qu’il se pratique sur l’agora numérique ? Ce qui peut nous faire penser que la suite logique du journalisme citoyen, c’est… la démocratie citoyenne, ou originelle, à faire revivre aujourd’hui.

De la même manière que le journalisme traditionnel est constamment contesté par les journalistes citoyens, la « démocratie représentative » ne correspond plus aux nouveaux citoyens qu’Internet forme, ou plutôt dont Internet libère certaines potentialités et aspirations essentielles : à la liberté, à l’égalité, mais aussi à la solidarité. Les médiateurs de l’information (les journalistes), comme les représentants élus du peuple (les politiques), ne parviennent plus à légitimer leur position de surplomb face à des citoyens de plus en plus actifs et conscients, qui expriment toujours plus fermement leur volonté de prendre collectivement en main leur destin et de contrôler les informations qui modèlent leurs consciences. Alors que depuis des décennies, les enquêtes d’opinion indiquent que les citoyens perdent inexorablement confiance à la fois dans les politiques et les journalistes, on semble enfin assister au sursaut citoyen que cette défiance commandait naturellement depuis déjà longtemps. Mais tout vient à point à celui qui sait attendre… et je ne peux m’empêcher de citer de nouveau Erik Gruchet : « Cette hiérarchie de caste tombera comme tombent les feuilles mortes : elles cèdent par manque de sève devant la poussée des tendres bourgeons« .

En à peine quelques semaines, le mouvement des Indignados en Espagne a fait prendre à l’idée de « démocratie représentative » un sacré coup de vieux. Le temps paraît subitement s’être accéléré. L’élection présidentielle de 2012, au centre de tous les débats politico-politiciens depuis des mois, voire… depuis la précédente élection, perd même de son attrait, tant l’enjeu ne paraît plus être de savoir pour qui nous allons voter, mais bien comment nous allons au plus vite changer de système et instaurer la démocratie réelle – telle qu’Étienne Chouard peut nous la laisser entrevoir, même si la réflexion est évidemment à poursuivre. L’élection de 2007 était peut-être la dernière à susciter encore de l’engouement, car rares étaient à l’époque ceux qui imaginaient sortir du système représentatif, qui paraissait être la forme ultime de la démocratie ; et puis de nouvelles figures (Sarkozy, Royal, voire Bayrou) laissaient augurer une autre manière de faire de la politique.

Pour 2012, Nicolas Sarkozy (candidat probable de l’UMP) ne suscite plus aucun intérêt, il a réussi à lasser jusqu’à ses partisans. Au PS, quel que soit le candidat, nul enthousiasme. C’est morne plaine au PS… et la soupe à la grimace depuis les déboires de DSK. Et personne ne croit plus que ce parti puisse constituer une réelle alternative à l’UMP. Pour dire la vérité, seule la montée de Marine Le Pen dans les sondages constituait ces derniers temps un sujet d’excitation : allait-elle éliminer Sarkozy ou DSK du 1er tour ? de qui allait-elle faciliter la victoire au 2nd tour ? allait-elle faire exploser l’UMP après la présidentielle ? Or, même Marine Le Pen semble passée de mode depuis quelque temps… du moins les sondages attestent d’un tassement. C’est bien que le principe même de l’élection est discrédité chez de nombreux citoyens, qui n’y croient plus.

Les jours de la démocratie représentative sont comptés…

Sur Internet, on pouvait voir, ces derniers temps, que les candidats les plus en vogue étaient, sinon des populistes revendiqués, du moins des contempteurs de l’oligarchie : Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen, Eva Joly, Nicolas Dupont-Aignan, voire François Asselineau. La séduction qu’ils exerçaient venaient, entre autres choses, de cet au-delà de la « démocratie représentative » (oligarchique) qu’ils laissaient entrevoir dans leurs discours (sans s’y ranger pour autant). Le Printemps européen – et l’idée de démocratie directe qu’il porte en germe – suggère que les citoyens ne se contenteront plus pour longtemps de candidats professionnels, aussi « anti-système » soient-ils. C’est tout le système politique et médiatique qui va devoir se révolutionner, de par l’initiative même des citoyens enfin conscients. Comment ? Ce n’est certainement pas à un seul homme de le dire… Et la révolution ne se fera pas en un jour. C’est un long cheminement collectif qui se profile, et dont la Toile sera le support principal…

Concluons notre réflexion avec ces quelques extraits du manifeste de Badi Baltazar, « Twitter & Facebook : Armes de démocratie massives », paru le 30 mai 2011 sur AgoraVox :

« Les jours de la médiation – si chère aux milieux rédactionnels – sont comptés. Fini l’hégémonie journalistique postmoderne. […] Il m’apparaît indiscutable que le monopole d’une élite relève de tout sauf de la nature humaine. […] Aujourd’hui c’est le partage, l’échange qui priment. Fini l’unilatéralité de l’information. […] Les volontés politiques de revoir la structure même d’internet, parce qu’elle menace leur capacité de contrôle sur les masses, est tout simplement inhumain. Voilà pourquoi le 4è pouvoir devrait s’atteler à rédiger son testament. Twitter et Facebook, ce sont des milliards de vérités que par essence révèlent des milliards de voix. C’est l’anti pensée unique par définition. De par son pouvoir de partage de visions, de savoir, d’émotions, de témoignages, internet a paradoxalement des vertus, c’est une sorte de réseau en mouvement relatif permanent. Le symbole de l’anti inertie de notre siècle. […] Twitter, les médias participatifs, les blogs, Facebook et autres supports contribuent à la naissance d’une intelligence collective. […] Rien ne pourra y faire, la voix du peuple et les milliards de connexions se renforcent et s’organisent un peu plus à chaque seconde qui passent, de telle sorte qu’aujourd’hui un retour en arrière est impossible. La preuve en est l’ampleur des mouvements dans le monde Arabe, en Espagne à présent et, qui sait, en France et ailleurs plus tard. S’agit-il vraiment des prémices d’une révolte envers le projet de nouvelle gestion mondiale de l’ordre du même nom ? Je l’espère. Mon intime conviction est qu’aucun homme, aucun groupe, aucune alliance n’arrivera jamais à dominer l’humanité car la voix du peuple est par essence insaisissable.« 

Il n’est nul besoin d’avoir le culte d’Internet pour reconnaître ses effets, non tant sur l’homme, dont il ne fait que libérer les potentialités (bonnes ou mauvaises), que sur la société et, demain sans doute, de façon très profonde, sur la politique. « Nous sommes tous Américains« , clamait Jean-Marie Colombani dans Le Monde au lendemain du 11-Septembre. Je me permets à mon tour, au début du Printemps européen, de suggérer cette autre formule, non pas compassionnelle celle-là, mais d’espérance : « Nous sommes tous Athéniens » – du temps de Socrate comme de celui de DSK


Notes :

[1] SIEYES, « Sur l’organisation du pouvoir législatif et la sanction royale », in Les orateurs de la Révolution française, La Pleïade, 1989, p. 1026-1027.

[2] Jacques RANCIERE, La haine de la démocratie, La Fabrique éditions, 2005, p. 60.

[3] Michel CROZIER, Samuel HUNTINGTON, Joji WATANUKI, The Crisis of Democracy, Report on the Governability of Democracies to the Trilateral Commission, New York, New York University Press, 1975.

[4] Huntington, op. cit., « Chapter III. The United States », p. 60.

[5] Ibid, p. 113-115.

[6] La scène est rapportée par le journaliste allemand Hans-Peter Martin en introduction de son ouvrage Le Piège de la mondialisation (Solin/Actes Sud).

[7] Hervé KEMPF, L’oligarchie ça suffit, vive la démocratie, Éditions du Seuil, 2011, p. 88.

[8] Christopher LASCH, La révolte des élites et la trahison de la démocratie, Éditions Flammarion, 2007 (édition originale : 1995), p. 168-169.

Crédit photo : Emilio Morenatti / AP