Manifestation anti-Dupont-Aignan à Yerres : intox de BFM TV et France 2 ?

« L’appel au rassemblement avait été lancé dès vendredi soir sur les réseaux sociaux par de simples citoyens non encartés. Ce samedi matin, près de 300 personnes se sont rassemblées devant la mairie de Yerres pour protester contre le ralliement à Marine Le Pen (FN) de Nicolas Dupont-Aignan, leur maire et ex-candidat à la présidentielle (Debout La France). Au cri de « Dupont la haine » ou « Dupont démission », un cortège s’est formé et a défilé dans les rues de la ville. » C’est ainsi que Nicolas Goinard, journaliste au Parisien, a présenté l’événement. Tous les médias en ont fait de même. Pourtant, comme nous allons le montrer, la manifestation n’a pas été organisée par de « simples citoyens non encartés« , mais par des militants politiques pro-Macron et des adversaires de longue date de Nicolas Dupont-Aignan.

Dupont-Aignan_Manifestation_Yerres

Samedi 29 avril 2017, dans le journal de 20h de France 2, un reportage a été diffusé sur la manifestation qui a eu lieu à Yerres, dans l’Essonne, pour protester contre le ralliement de Nicolas Dupont-Aignan, maire de la ville, à Marine Le Pen dans le cadre de la campagne de second tour de l’élection présidentielle. Voici la vidéo du reportage, précédée par le texte qui l’accompagne sur le site de France TV Info :

« Des sifflets sous les fenêtres de l’hôtel de ville : à Yerres (Essonne) près de 200 habitants se sont rassemblés pour crier leur colère contre leur maire. Pour eux le ralliement de Nicolas Dupont-Aignan à Marine Le Pen est incompréhensible. « On va mettre des lits de camp devant la mairie pour lui signifier notre colère et notre dégoût », lance une habitante. Dans la commune le sujet est de toutes les conversations. Mais les avis sont partagés. La décision de Nicolas Dupont-Aignan est critiquée au sein même son parti. Les démissions se succèdent comme celle de Dominique Jamet, vice-président du parti Debout la France.

 

Les électeurs ne suivront pas

 

Selon Dominique Jamet, bon nombre d’électeurs ne suivront pas leur candidat. Dans la classe politique, les réactions se multiplient. Sur les réseaux sociaux, Manuel Valls parle de la trahison de Dupont-Aignan. Les mots les plus durs sont portés par la droite. « En quelque sorte il est passé de la résistance à la collaboration », estime Christian Estrosi, président de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur. Nicolas Dupont-Aignan fait un pari risqué sur l’avenir. À Yerres certains réclament déjà sa démission. »

France2

Le reportage de France 2 nous présente donc une manifestation de simples citoyens, dont on peut imaginer que beaucoup ont voté pour Nicolas Dupont-Aignan aux élections municipales (en 2014, il avait en effet été élu avec 77,14 % des suffrages), et qui sont aujourd’hui déçus de son choix.

Or, la première personne interviewée, très remontée, qui veut installer des lits de camp devant la mairie, n’est pas une simple citoyenne ; il s’agit d’Isabelle Herfeld, une ancienne élue de gauche à Montgeron, une commune limitrophe de Yerres. Lors des élections municipales de 2008, elle figurait sur la liste du socialiste Gérard Herault.


Elle a été maire adjointe chargée de l’éducation.



Dans une vidéo postée en 2011 par le PS de Montgeron, on la voit lors d’une mobilisation dans une école. La couleur des cheveux a changé, mais c’est bien elle (ici une autre photo avec les cheveux blancs).

Par ailleurs, son compte Twitter, de même que son profil sur le site des Colibris, laissent penser qu’elle n’habite pas à Yerres, mais à Montgeron.

Le troisième interviewé du reportage de France 2, qui dit avoir voté pour Nicolas Dupont-Aignan aux municipales, n’est pas non plus un simple citoyen. Il s’agit de Dinesh Khoosy, qui se trouve travailler dans la banque, qui est aussi photographe, mais qui est surtout membre du « comité Montgeron En Marche avec & pour Macron« , comme son compte Twitter l’indique.

On y trouve de nombreuses photos de ses activités de militant pour le mouvement d’Emmanuel Macron, comme celles-ci :




Dinesh Khoosy a d’ailleurs adressé, le 29 avril, plusieurs tweets à de nombreux médias (BFM TV, CNews, RTL, France Info, Le Parisien), pour annoncer une nouvelle manifestation, le 30 avril à 15h, devant la mairie de Yerres :

Dinesh_2

Dans le reportage de France 2, on aperçoit aussi parmi les manifestants Alain Bétant, ancien secrétaire de la section PS de Yerres, qui avait affronté Nicolas Dupont-Aignan lors des municipales de 2014 (il avait récolté 11,31 % des voix).



Sur le site du PS de Yerres, on lit ceci :

« Il a adhéré au PS en 1985 à Paris, puis a rejoint la section de Yerres en 1994. Ancien membre du conseil fédéral et du bureau fédéral du PS de l’Essonne, Alain a également été Président pour l’Essonne du courant « Nouveau Monde », aile gauche du PS co-présidée alors par Henri Emmanuelli et Jean-luc Mélenchon.

 

Sur le plan local, il a été secrétaire de la section PS de Yerres et a conduit une liste d’union de la gauche lors des Municipales de 2001 puis de 2014 contre M. Dupont-Aignan.

 

[Il a été] conseiller municipal entre 2001 à 2008 et depuis 2013, et conseiller communautaire depuis 2014 (…).

 

En octobre 2014, il démissionne de ses mandats locaux, laissant la place à Jérôme Rittling au poste de conseiller municipal et communautaire. »

BFM TV a également couvert la manifestation. Voici son reportage, précédé du texte qui l’accompagne :


« J’ai la nausée », « j’ai honte »… Le ralliement de Dupont-Aignan à Le Pen irrite des habitants de Yerres

 

« Monsieur le maire, c’est la guerre ! » Près de 200 habitants de Yerres se sont rassemblés ce samedi pour protester contre l’alliance de leur édile avec Marine Le Pen pour le second tour de la présidentielle. « J’ai la nausée (…) Je pense que certains se sont réveillés avec la gueule de bois ce matin en se rappelant les nombreuses fois où ils ont mis leur bulletin de vote en sa faveur », confie une habitante. « J’ai honte, c’est un homme indigne », témoigne une autre riveraine.

L’habitante qui dit avoir « la nausée« , c’est Isabelle Herfeld, déjà présente dans le reportage de France 2, et qui, nous l’avons vu, n’est pas une habitante de Yerres, mais de Montgeron, et se trouve être une militante socialiste.

La première personne interviewée n’est pas davantage une simple citoyenne ; il s’agit de Véronique Temel, militante socialiste, membre de la liste « Yerres avant tout ! », dirigée par Alain Bétant, qui s’était opposée à Nicolas Dupont-Aignan lors des municipales de 2014.

BFMTV.JPG

Le 12.45 de M6 a consacré, lui aussi, un reportage à la manifestation, censée regrouper de simples « habitants » en colère :

M6

Ici on reconnaît le sénateur socialiste Michel Berson, qui, comme l’indique Le Parisien, « roule pour Emmanuel Macron« .

On y reconnaît aussi Élodie Jauneau, dont un bandeau nous précise durant 5 secondes qu’elle est conseillère municipale PS à Yerres ; c’est elle qui harangue la foule.

« Depuis le mois d’août 2014, elle est la collaboratrice parlementaire de Romain Colas, député de la 9ème circonscription de l’Essonne. (…)

 

En 2011, libérée de sa charge de travail de chercheuse, elle a activement participé à la webcampagne de François Hollande et a adhéré au Parti Socialiste après la victoire du 6 mai 2012. (…)

 

Elle a intégré le Bureau de la Section PS de Yerres en 2013. Elle y est responsable du web et des réseaux sociaux. En 2015, elle rejoint le Secrétariat Fédéral de la Fédération de l’Essonne, aux côtés du Premier Secrétaire fédéral, Carlos Da Silva. Elle y est en charge de la communication.

 

(…) Depuis mars 2014, elle est conseillère municipale à Yerres. »

Élodie Jauneau est par ailleurs spécialiste de la « théorie du genre » (plusieurs interventions vidéo ici).

D’autres élus socialistes ou MRC (Mouvement Républicain et Citoyen) étaient présents lors de la manifestation, comme Aude Bristot, conseillère municipale PS à Montgeron, qui avait lancé sur Twitter un appel à manifester devant la mairie, le 29 avril à 11h.

On retrouve aussi Christophe Joseph, conseiller municipal et communautaire MRC à Montgeron, qui a publié sur Twitter une photo de sa participation à la manifestation.

Une vidéo amateure de la manifestation à Yerres a été, en outre, publiée sur le compte Twitter d’un sympathisant d’Emmanuel Macron :

Montgeron3

Si l’on récapitule, nous avons donc une manifestation d’environ 200 personnes (les uns habitant à Yerres, les autres venant de Montgeron), dans une ville qui compte environ 30.000 habitants, et dont la plupart des animateurs semblent être des élus socialistes et MRC, ainsi que des militants d’Emmanuel Macron, qui se trouve être en compétition contre le tandem formé par Marine Le Pen et Nicolas Dupont-Aignan pour le second tour de l’élection présidentielle.

Pourtant, aucun média ne semble avoir fait ces précisions ; tous nous ont simplement dit que des habitants de Yerres avaient manifesté spontanément devant la mairie. Au vu de ce que l’on vient de montrer, il est permis de douter du caractère spontané de cette manifestation.

D’ailleurs, de nombreux internautes ont mis en doute la présentation médiatique de l’événement, comme Seb (par ailleurs favorable à cette manifestation), qui, sur Twitter, a bien perçu que le PS et le MRC (il écrit le « MRG« , mais peut-être est-ce là une confusion) de Montgeron et de Yerres étaient à la manœuvre :

Montgeron15

Lors d’un échange qu’il a eu, le 29 avril, avec Aude Bristot et Christophe Joseph, les deux élus ont reconnu qu’il y avait bien eu « tromperie« , mais assurent qu’elle ne serait pas de leur fait, mais plutôt de celui des médias :

Montgeron14Montgeron13Montgeron12

Dans cette affaire, nous sommes une nouvelle fois face à cette alternative : soit les journalistes qui ont couvert l’événement sont nuls, et n’ont pas su distinguer des opposants politiques de simples habitants, soit ils ont sciemment biaisé leur présentation pour manipuler l’opinion et enfoncer encore un peu plus Nicolas Dupont-Aignan. Je vous laisse tirer vos propres conclusions.

Publicités

Macron président, ou comment l’effet de halo a fait triompher un « golem aware »

Emmanuel Macron va très probablement devenir le prochain président de la République française. Longtemps, on a pu croire qu’il constituait une simple bulle médiatique, qui allait éclater au soir du premier tour ; pourtant, c’est bien l’ancien secrétaire général adjoint de l’Élysée qui a passé la ligne en tête, avec 24 % des suffrages. Pour un observateur de la vie politique sur le Net, le choix des Français peut apparaître complètement déconcertant ; mais, précisément, était-ce à proprement parler un « choix », fruit de leur réflexion éclairée ? Ou bien autre chose, qui aurait davantage à voir avec un acquiescement, à peine conscient, à une forme de conditionnement ?

Emmanuel Macron

Dans les milieux « dissidents » sur Internet, ce fut la stupeur ce 23 avril 2017 à 20h, comme sur Meta TV, où Tepa et Adrien Abauzit, commentant en direct les résultats, n’en revenaient pas ; Alain Soral, de son côté, prophète de son état, avait annoncé l’élimination prématurée de Macron, censé finir quatrième ; quant aux militants de l’UPR, certains d’entre eux, abasourdis, estimèrent de prime abord que les résultats devaient être truqués.

Un candidat de synthèse

On comprend ces réactions, venant de gens réfléchis : Macron apparaissait clairement à leurs yeux comme le candidat de l’oligarchie, du « système », allant de Robert Hue à Alain Madelin, en passant par la plupart des caciques du Parti socialiste, François Bayrou, ou encore Pierre Bergé, Bernard-Henri Lévy, Alain Minc, Jacques Attali, Daniel Cohn-Bendit, et une bonne partie du show-biz. Pire : son discours était vide, flou, souvent incohérent, aussi creux et obscur que la fosse des Mariannes… c’est dire. L’humoriste Nicolas Canteloup n’hésitait pas à comparer à Jean-Claude Van Damme le candidat qui nous enjoignait à « penser printemps« .

A dire vrai, personne n’a peut-être mieux analysé, comme par anticipation, les prestations d’Emmanuel Macron que Franck Lepage dans ses sketchs sur la langue de bois, où il s’agit d’aligner les uns à la suite des autres, dans un ordre ou dans un autre, une liste de mots-clés pour former un semblant de discours sensé, qui ne dit en vérité strictement rien :

Julien Rochedy, quant à lui, fit cette analyse dans un entretien avec Christopher Lannes publié sur TV Libertés le 22 avril, soit la veille du premier tour :

« Macron, en ce moment, est en train de régresser, je le crois fortement, parce qu’on est en train de s’apercevoir qu’il dit absolument tout et son contraire, et ce que je suis en train de te dire, tout le monde s’en rend compte.

Dernièrement il nous a fait un coup formidable : il a fait un discours à Marseille où il appelle tous les Français d’après leur nationalité première, « je vois des Algériens, je vois des Comoriens, je vois… » et ainsi de suite, pour après faire, dans la minute qui suit, un entretien avec Causeur d’Elisabeth Lévy pour dire que la France n’est pas multiculturelle et qu’elle ne le sera jamais. C’est vraiment du grand n’importe quoi.

Et là, la polémique qui vient de sortir dernièrement, sur un de ses soutiens qui serait un radical islamiste, il dit sur Beur FM « c’est vrai qu’il est radical », et puis dans la minute qui suit « mais en même temps c’est quelqu’un de bien », donc pour lui tout le monde il est gentil, tout le monde il est beau, il n’y a aucun fond. (…)

Je fais le pari que Macron ne fera pas du tout le score qui lui est prédit dans les instituts de sondages et qu’il y a des chances pour qu’il ne soit pas au deuxième tour. »

Grossière erreur que de penser que tout le monde se rendait compte de ses contradictions, ou en prenait ombrage… Seul un homme attentif et rationnel peut y trouver à redire, ce que le consommateur moyen (et superficiel) d’informations n’est pas.

JPEG - 26.1 ko
Madelin et Philippot

On entendit son soutien Alain Madelin dire, en off, que Macron n’avait pas d’épaisseur politique et historique, et des professionnels de la communication lui tailler un costard, sur lequel n’aurait pas craché François Fillon, tant il était richement décoré. Petit florilège de ces piques, lancées sur LCI :

« Il a pastellisé la campagne (…). C’est plus de la télé réalité, on est revenu à Hélène et les Garçons (…), c’est la cantine de la fac. Lui, il est au milieu de tout ça comme un évangéliste en train de hurler comme un gourou, il est effrayant… »

« C’est du marketing politique de très bas étage… »

« Quand on regarde sa gestuelle, il imite Nicolas Sarkozy… Il a le programme de Hollande et la gestuelle de Sarkozy… C’est un produit qui a été fabriqué. Il est probablement le jouet ou la marionnette de quelqu’un qui aurait aimé pouvoir se présenter mais qui malheureusement ne l’a pas pu… »

« C’est un trou noir… c’est une espèce de force, mais il n’y a rien… c’est un candidat de synthèse, voire un artefact pur et dur… c’est le Triangle de Bermudes… »

« Ce type est dangereux, son programme est dangereux… »

« Il est le garant de la continuité du programme de François Hollande… »

« Macron est coaché par… une folle… On lui a appris à parler marseillais en 48h… Quand il parle du groupe de rap IAM, il ne comprend pas ce qu’il dit… »

« Dans les meetings de Macron, on se fait chier… »

« Quand il reprend IAM, soit c’est un neuneu (qui n’a pas compris le sens de la chanson), soit c’est du cynisme, beaucoup plus grave et indigne… »

« Il est dans la superficialité totale… »

« On sent que ce sont des phrases préparées, et qu’il ne se les est pas appropriées… Il interprète un rôle, qui lui a probablement été écrit par d’autres, dont on peut supposer qu’ils sont François Hollande, son épouse et je ne sais qui encore… Finalement, il n’est peut-être pas autre chose qu’un comédien de planches qui interprète un rôle que d’autres veulent écrire pour lui… »

« Macron nourrit l’abstention… car c’est du foutage de gueule…« 

Certains ont pu synthétiser toutes ces observations en qualifiant Macron de « golem aware« . « Le Golem est, dans la mystique puis la mythologie juive, un être artificiel, généralement humanoïde, fait d’argile, incapable de parole et dépourvu de libre-arbitre façonné afin d’assister ou défendre son créateur. » On devine l’identité du créateur en lisant dernièrement sur AgoraVox la journaliste Aude Lancelin, qui voit dans la victoire annoncée de Macron un « putsch du CAC 40« . Quant au terme « aware« , il renvoie au style oral jusqu’ici inimitable de l’interprète belge de Full Contact.

Des électeurs en marche… de zombies

Différents micros-trottoirs, dont celui de Vincent Lapierre sur E&R, ont pu montrer la superficialité ahurissante de nombre des futurs électeurs de Macron, ne sachant pas dire pourquoi ils allaient voter pour lui, incapables de citer une seule de ses idées ou de ses mesures. A vrai dire, l’argument qui revient le plus souvent, y compris dans les reportages diffusés à la télévision, c’est que Macron est jeune, que c’est un nouveau visage ; parfois, on ajoute qu’il est beau.

Il est à préciser que ce sont des personnes d’âge mûr qui tiennent ce langage, même s’il rappelle étrangement celui de Théo, 10 ans, interrogé par BFM TV le 11 avril 2017 : « Je voterais plutôt pour Emmanuel Macron parce qu’il a les yeux bleus, comme moi, il a l’air sympa. » Théo, malgré son jeune âge, a donc le même niveau de réflexion que l’électeur moyen d’Emmanuel Macron. Le candidat d’En marche ! incarne physiquement le slogan de campagne de François Hollande en 2012, à savoir « Le changement, c’est maintenant ! »

Michel Onfray a pu estimer, non sans quelque raison, que le leader d’En marche ! avait « séduit tous les incultes » et que « ça [faisait] du monde« .

Ce que nous en sommes en train de vivre avec l’élection programmée d’Emmanuel Macron à l’Élysée, et qui peut être assimilée à une expérience de psychologie sociale grandeur nature, nous rappelle une vérité fondamentale, difficile à accepter pour cet animal présomptueux et arrogant qu’est l’être humain : nos jugements et nos décisions ne sont pas, principalement, le fait de notre raison, le résultat du travail raisonné de notre intellect, mais la résultante, quasi automatique, d’influences plus profondes, en partie inconscientes, qui passent par nos émotions, en particulier la peur, mais aussi l’enthousiasme.

L’hypothèse que je propose est que le succès d’Emmanuel Macron repose essentiellement sur un double effet de halo, qui porte, d’une part, sur sa propre personne, et, d’autre part, sur celle de Marine Le Pen. D’abord, rappelons la définition de l’effet de halo :

« L’effet de halo, effet de notoriété ou encore effet de contamination, est un biais cognitif qui affecte la perception des gens ou de marques. C’est une interprétation et une perception sélective d’informations allant dans le sens d’une première impression (…). Une caractéristique jugée positive à propos d’une personne ou d’une collectivité a tendance à rendre plus positives les autres caractéristiques de cette personne, même sans les connaître (et inversement pour une caractéristique négative). (…) Ainsi Clifford (1975) a pu montrer que des personnes étaient jugées plus intelligentes que d’autres uniquement sur la base de leur attrait physique« .

On se rend ici compte de la portée des réponses données dans les micros-trottoirs par les sympathisants de Macron : « il est jeune, il est nouveau, il est beau » (dynamique, optimiste…), autant de caractéristiques positives (dans un contexte où les électeurs en ont ras-le-bol de leur classe politique vermoulue), qui tendent à rendre plus positives ses autres caractéristiques, son programme par exemple, même si on ne le connaît pas (et, de fait, en général, on ne le connaît pas).


On se retrouve ainsi avec des foules affluant vers les meetings de Macron, un peu comme des hordes de zombies convergeant vers les supermarchés dans les films de genre, ne sachant pas trop pourquoi elles sont là, et qui, lorsqu’elles se réveillent parfois, se rendent subitement compte du vide du discours et font marche arrière.

On se souvient de ce reportage de France 5, où l’on voyait le public de Macron quitter ses meetings au bout de quelques minutes, tant le vide était sidéral ; chose que les reporters reconnaissaient n’avoir jamais vu, ni chez Fillon, ni chez Le Pen, ni chez Mélenchon, ni chez Hamon…

La prestidigitation pour les nuls

Mais ces éveillés de la dernière heure ne sont pas légion. Chez la plupart, le charme macronien opère encore. Le charme très particulier du banquier d’affaires, qui comparait lui-même son métier, dans un entretien au Wall Street Journal du 8 mars 2015, à celui d’une prostituée : « On est comme une sorte de prostituée. Le job, c’est de séduire ». Et, pour séduire, le jeune homme sait y faire, qui multiplie les clins d’oeil à son auditoire lorsqu’il monte à la tribune, comme il l’a encore fait le soir du premier tour.

Voici comment François Henrot, directeur de la banque Rothschild, décrivait sur France 3 les compétences acquises chez lui par le jeune Emmanuel Macron :

« Ça, on apprend l’art de la négociation. On est aussi amené beaucoup (et ça c’est, j’allais dire, heureusement ou malheureusement, utile en politique) à communiquer, c’est-à-dire à raconter des his… une histoire. Donc on y apprend, d’une certaine façon aussi, des techniques de, comment j’allais dire, pas de manipulation de l’opinion, mais de… un petit peu. »

Les techniques de manipulation mentale utilisées par Macron ont été rapidement identifiées par les observateurs attentifs (ce que ne sont pas, répétons-le, la majorité des électeurs) : dire tout et son contraire, parfois d’une phrase à l’autre, via son célèbre « en même temps », ce qui est un moyen habile de harponner tous les électorats, de droite comme de gauche, qui peuvent avoir le sentiment que l’on répond à leurs attentes.

Si Marine Le Pen se prétend ni de droite, ni de gauche, Macron se revendique, lui, de droite et de gauche. Une manière d’être « anti-système » (en refusant le clivage traditionnel), tout en attirant dans son sillage la quasi totalité des acteurs du « système ». Ainsi, lors de son grand meeting parisien à Bercy, le 17 avril, il proclamait sous les acclamations de ses fans :

« Je continuerai à utiliser « en même temps ». Car je choisis la croissance et la solidarité, la liberté et l’égalité, les entreprises et les salariés, le meilleur de la droite, de la gauche et du centre ».

Rarement aura-t-on atteint pareil sommet dans la démagogie.

Comme l’explique Clément Viktorovitch, docteur en science politique et spécialiste de rhétorique, sur CNews, nous avons, nous autres êtres humains, la caractéristique cognitive de disposer d’une attention sélective, qui nous rend plus sensibles, dans un discours, à ce qui conforte nos opinions ; ainsi, en écoutant un discours d’Emmanuel Macron, une personne favorable à la prolongation de l’état d’urgence croira comprendre qu’il y est, lui aussi, favorable, de même qu’une personne qui y est défavorable… car Macron exprime consécutivement, plus ou moins clairement, les deux positions.

Raisonnement contre conditionnement, ou le combat de David contre Goliath

Macron bénéficie aussi d’un concours de circonstances extraordinaire. Sans l’éclatement des affaires touchant Fillon, celui-ci l’aurait probablement emporté haut la main. Si Valls avait remporté la primaire de la gauche, il aurait siphonné une bonne partie des voix de Macron et sans doute contrarié son accession au second tour. Si Hamon s’était retiré, Mélenchon lui serait certainement passé devant. Mais l’obstination de Fillon (plombé par les affaires), comme celle de Hamon (le plus mauvais candidat de l’histoire du Parti socialiste) lui ont tracé un boulevard. Macron apparaît clairement comme un choix par défaut, non de forte adhésion, comme en témoigne d’ailleurs son score relativement faible (Sarkozy avait atteint 31,18 % en 2007 et Hollande 28,63 % en 2012).

Parmi les « petits candidats », certains étaient de bon niveau, comme Nicolas Dupont-Aignan et François Asselineau, autrement plus structurés qu’Emmanuel Macron, mais ils ne pouvaient séduire qu’une part restreinte de l’électorat, qui s’intéresse de près à la politique, y consacre du temps, notamment sur Internet. Cet intérêt fort n’est pas le fait de la grande majorité de la population, qui fait son choix parmi les têtes d’affiche bénéficiant d’une très large exposition médiatique tout au long de l’année. Pour le public peu politisé, davantage influencé par les apparences que par le fond d’un projet, il importe de percevoir derrière le candidat la puissance d’un grand parti, un nombre conséquent de soutiens connus, de figures médiatiques de premier plan. Le grand public se rallie avant tout à la puissance, pas à la finesse des arguments d’un candidat isolé. On comprend que Dupont-Aignan et Asselineau, étant les seules figures connues de leurs (petits) mouvements, n’avaient aucune chance de séduire les masses.

GIF - 46 ko
Errico Malatesta

En outre, leur objectif, clair pour l’un, un peu moins pour l’autre, de sortir de l’Union européenne ne pouvait que susciter une forte réticence, non pas fondée sur la raison le plus souvent, mais sur une forme d’habitude, de conditionnement, que nous aide à saisir l’anarchiste italien Errico Malatesta dans un texte intitulé L’anarchie :

« Comme tous les êtres vivants, l’homme s’adapte et s’habitue aux conditions dans lesquelles il vit, et il transmet, par hérédité, les habitudes qu’il a acquises. C’est ainsi qu’étant né et ayant vécu dans les chaînes, et étant l’héritier d’une longue série d’esclaves, l’homme a cru, quand il a commencé à penser, que l’esclavage était la caractéristique même de la vie, et la liberté lui est apparue comme quelque chose d’impossible. De la même façon, contraint depuis des siècles et donc habitué à attendre le travail, c’est-à-dire le pain, du bon vouloir du patron, ainsi qu’à voir sa propre vie perpétuellement à la merci de celui qui possède la terre et le capital, le travailleur a fini par croire que c’est le patron qui lui permet de manger et il se demande naïvement comment on ferait pour vivre si les maîtres n’étaient pas là.

Imaginez quelqu’un qui aurait eu les deux jambes attachées depuis sa naissance, et qui aurait cependant trouvé le moyen de marcher tant bien que mal : il pourrait très bien attribuer cette faculté de se déplacer à ces liens, précisément – qui ne font au contraire que diminuer et paralyser l’énergie musculaire de ses jambes.

Et si aux effets naturels de l’habitude s’ajoute l’éducation donnée par le patron, par le prêtre, par le professeur, etc., qui sont tous intéressés à prêcher que les maîtres et le gouvernement sont nécessaires, s’il s’y ajoute le juge et le policier qui font tout pour réduire au silence quiconque penserait différemment et serait tenté de propager ce qu’il pense, on comprendra comment a pu s’enraciner dans le cerveau peu cultivé de la masse laborieuse le préjugé selon lequel le patron et le gouvernement sont utiles et nécessaires.

Imaginez qu’à cet homme qui a les deux jambes attachées, dont nous parlions, le médecin fasse toute une théorie et expose mille exemples habilement inventés pour le persuader qu’il ne pourrait ni marcher ni vivre si ses deux jambes étaient libres : cet homme défendrait farouchement ses liens et verrait un ennemi en quiconque voudrait les lui détacher.« 

De même, Asselineau a beau essayé d’expliquer que les traités européens constituent une entrave, ils sont perçus par la population comme les conditions même de notre survie et de notre liberté, car c’est ce que nos prêtres à nous, les médiacrates, répètent à longueur de journées (à tort ou à raison, là n’est pas la question ici). L’idée que « nous sommes plus forts ensemble » paraît, en outre, frappée au coin du bon sens. Et l’homme qui veut détacher la France de ses liens est perçu, en toute logique, comme un ennemi ou, du moins, un danger, ou encore comme un candidat farfelu, dixit Hervé Gattegno, directeur de la rédaction du Journal du dimanche et éditorialiste à RMC et BFM TV.

La raison impuissante face à la peur 

Reste le cas de Marine Le Pen. Son score décevant du premier tour (21,3 %), qui ne lui laisse entrevoir aucune chance de l’emporter au second (un score entre 35 et 40 % serait un maximum, sauf circonstances imprévues), témoigne de ce que l’entreprise de dédiabolisation n’aura pas modifié en profondeur la perception que la grande majorité de la population a encore du Front national. Cette perception a été conditionnée par plusieurs décennies de messages anxiogènes et même terrorisants de la part de la quasi totalité des leaders d’opinion qui ont l’occasion de s’exprimer dans les médias de masse. La reductio ad Hitlerum a notamment eu un effet inhibiteur ravageur : associer régulièrement Jean-Marie puis Marine Le Pen à Adolf Hitler a produit un effet de halo négatif, qui a contaminé tout leur programme politique, quand bien même on ne le connaît pas (ou quand bien même il émane aujourd’hui largement d’un ancien chevènementiste, Florian Philippot).

On se souvient que Lionel Jospin avait déclaré en 2007 sur France Culture que le Front national de Jean-Marie Le Pen, durant les années de présidence de François Mitterrand, n’avait jamais été « un parti fasciste » et que, par conséquent, « tout anti-fascisme n’était que du théâtre » ; dix ans plus tard, rares sont les Français qui, à l’instar d’Henri Guaino (qui s’est exprimé à ce sujet le 25 avril 2017 sur LCI), semblent partager les vues de l’ancien Premier ministre socialiste.

Il n’est ainsi pas rare de rencontrer des personnes qui se disent très défavorables à l’immigration, notamment extra-européenne, à l’insécurité ou à l’islamisation qui en découleraient, et qui pourtant seraient terrorisées à l’idée de voter pour Marine Le Pen, et qui préfèrent encore voter pour Emmanuel Macron, selon lequel pourtant « l’immigration se révèle une chance d’un point économique, culturel, social« . On voit bien, dans ce cas de figure, que ce n’est pas la raison qui les commande, car, sur le fond, elles ont les mêmes idées que celles que l’on défend au Front national. Ce qui les retient, c’est une émotion, en l’occurrence la peur, qui leur est transmise continuellement (comme un bruit de fond) par les médias, la télévision en tête. Ces personnes peuvent ainsi invoquer, pour justifier leur crainte, Adolf Hitler et les chambres à gaz, craignant sincèrement que l’histoire ne recommence. Il est vrai que la présence persistante, au sein du FN, d’admirateurs du nazisme, même s’ils sont régulièrement mis à la porte par la patronne du parti, n’est pas là pour rassurer, même les électeurs plus rationnels.


Les émotions et la raison sont constamment en lutte en nous, et c’est presque toujours l’émotion qui l’emporte, et contraint la raison de la suivre. On ne peut ainsi qu’éprouver une forme de dissonance cognitive lorsque l’on entend tous les tenants du « front républicain » affirmer que Marine Le Pen est une ennemie de la République, alors même qu’on entend cette dernière nous dire qu’elle instaurera la proportionnelle à l’Assemblée nationale, le référendum d’initiative populaire, et ne prendra aucune grande décision, comme la sortie de l’euro ou de l’Union européenne, sans passer par un référendum. Si l’on se fie à la seule raison, en examinant les propositions faites (dont rien ne nous garantit, il est vrai, qu’elles seront respectées), on se dit que Marine Le Pen nous propose plus de démocratie que la plupart de ses concurrents (qui ont, en outre, trahi le peuple après le référendum de 2005). Pourtant, on ne peut s’empêcher de penser, en même temps, qu’elle constitue le plus grand des dangers pour la démocratie, car c’est ce que l’on entend dire continuellement de la part de nombreuses personnalités dotées d’un fort capital d’autorité, sans qu’il soit d’ailleurs nécessaire pour elles d’y adjoindre le moindre argument.

Avec des si…

Peut-on sortir de cette situation apparemment désespérante, où l’intelligence semble devoir toujours capituler devant le recours aux émotions et à leur manipulation par les puissances de l’argent, qui tiennent le pouvoir médiatique ? Il est permis d’en douter. Suite au Brexit, le producteur de télévision Xavier Couture, totalement désemparé, avait proposé d’instaurer un permis de voter, qui serait délivré après un examen de culture générale. Son hypothèse était que seule l’ignorance avait pu faire triompher les tenants du Brexit. La proposition avait pu choquer (notamment sur AgoraVox), tant elle semblait témoigner d’une haine de la démocratie, de ce droit à décider accordé à tous ceux qui n’ont précisément aucun titre pour gouverner. Mais aujourd’hui, c’est à une semblable ignorance, ou à un déficit de rationalité, que, sur le web citoyen, on impute la probable victoire d’Emmanuel Macron, ce candidat si falot qu’il nous ferait presque regretter les déjà calamiteux Sarkozy et Hollande, et dont nombre des supporters semblent confondre l’élection à la présidence de la République avec le concours de Mister France.

D’aucuns pourront bien voir dans l’élection de ce « golem aware » un signe supplémentaire de la décadence de notre civilisation… Pour autant, les électeurs ne sont pas les seuls à blâmer. On a vu que des comportements politiciens, des ambitions personnelles, des logiques de partis avaient leur part de responsabilité dans l’ascension au sommet de Macron. Du côté de Marine Le Pen elle-même, certains gestes forts auraient peut-être aussi dû venir plus tôt, comme sa mise en congé de la présidence du Front national, et une ouverture beaucoup plus marquée vers des personnalités d’autres partis, qui auraient pu apposer leur marque sur le projet présidentiel, l’adoucir. A cette condition peut-être, son élection aurait pu être acceptée par une majorité de Français, qui n’auraient pas craint un accaparement du pouvoir par le Front national, un parti peu démocratique en interne, et dont les arrière-boutiques ne sont pas toujours aussi rassurantes que le très efficace tandem médiatique formé par sa présidente et son vice-président Philippot. A cette condition, il eût été possible de stopper l’ascension de Macron jusqu’à l’Élysée. Mais avec des si, on mettrait Paris en bouteille.

Désintox sur Fabius et le Front Al-Nosra : les vérificateurs ne font pas du « bon boulot »

La vérification des faits est à la mode chez nos journalistes, qui redécouvrent le b.a.-ba de leur métier. Tant mieux. A condition, cependant, que cette pratique ne serve pas de paravent ultime à la manipulation politique. Étude d’un cas exemplaire.

Maxime Darquier

Laurent Fabius a-t-il vraiment dit que le Front Al-Nosra faisait du « bon boulot » ? C’est la question que nous pose, le 1er mars 2017, le site Conspiracy Watch.

Pour ce faire, l’Observatoire du conspirationnisme et des théories du complot remet dans la lumière un extrait de l’émission « C Politique », diffusée sur France 5 le 24 octobre 2016. Dans cette séquence, le présentateur Karim Rissouli accueille son « vérificateur » Maxime Darquier, qui, d’après les termes de Conspiracy Watch, nous « montre comment une intox complotiste née sur le Réseau Voltaire de Thierry Meyssan s’est retrouvée dans la bouche de Marine Le Pen puis dans celle de Jean-Luc Mélenchon ».

La mise en avant de cette séquence télévisée vieille de plus de quatre mois, sur un site de veille (donc généralement très réactif), s’inscrit sans doute dans le cadre de la bataille des présidentielles. Rudy Reichstadt, l’animateur du site, est en effet membre de la Fondation Jean Jaurès, proche du Parti socialiste, et farouche opposant tant de l’extrême gauche que de l’extrême droite, réputées disposer d’un tropisme conspirationniste assez marqué.

« Démontage d’une intox », acte I

D’emblée, le « vérificateur » Maxime Darquier annonce la couleur : il va nous révéler les dessous d’une « énorme intox« . Si l’on se fie au lexique fourni par les Décodeurs du Monde, mis en ligne le 25 janvier 2017, le terme «  intox » sert à désigner « des informations volontairement erronées ou trompeuses ». Il ne s’agit donc pas de simples erreurs, qui auraient pu être commises de bonne foi. Nous sommes avec l’intox dans l’ordre de la manipulation volontaire.

L’intox, véhiculée par Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon (mais aussi par Nicolas Dupont-Aignan), consisterait à dire que Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères, aurait déclaré que le Front al-Nosra, un groupe jihadiste proche d’Al Qaïda, faisait du « bon boulot » en Syrie, dans le cadre de la guerre contre le régime de Bachar el-Assad.

La vérité, selon Maxime Darquier, serait très différente :

« Tout a commencé lors d’un sommet sur la Syrie en décembre 2012 à Marrakech. Laurent Fabius est là, en tant que ministre des Affaires étrangères. Un problème se pose alors : faut-il, oui ou non, accepter les jihadistes du Front al-Nosra autour de la table ? Les Américains sont contre, les pays arabes sont pour, et Laurent Fabius, lui, il compte les points. Le lendemain, dans le journal Le Monde, on lisait ça : « M. Fabius a (…) estimé que « tous les pays arabes étaient vent debout » contre la position américaine, « parce que, sur le terrain, ils [c’est-à-dire le Front al-Nosra] font du bon boulot ». » »

Et Karim Rissouli de nous livrer la claire interprétation qu’il convient, selon lui, d’avoir de la déclaration litigieuse :

« En clair, Laurent Fabius, on le voit, ne fait que citer la position, entre guillemets, des pays arabes. »

Plus loin dans la séquence, Maxime Darquier nous dit avoir retrouvé l’enregistrement des propos de Laurent Fabius lors de ce sommet de Marrakech, long de 7 minutes. Et de nous citer l’extrait qui, selon lui, « résume la pensée de Laurent Fabius » :

« Le président de la coalition a dit que, lorsqu’un groupe menait une action qui était efficace et utile au service des Syriens et contre Bachar el-Assad, c’était très difficile de le récuser en tant que tel. »

Cette citation est censée accréditer l’idée que Laurent Fabius ne fait que rapporter une opinion qui n’est pas la sienne.

« Démontage d’une intox », acte II

Pour clore sa démonstration, Maxime Darquier diffuse l’extrait d’un entretien donné par Laurent Fabius quatre jours plus tard, sur TV5 Monde. Voici ce que le ministre y déclare (je cite un extrait plus long et plus éclairant que celui donné par l’émission de France 5, en me basant sur la vidéo ci-dessous) :

– Xavier Lambrechts : A côté de la coalition se bat par exemple ce Front al-Nosra, qui sont des radicaux on va dire, des milices radicales…

– Laurent Fabius : C’est des radicaux, oui…

– Xavier Lambrechts : … des salafistes radicaux…

– Laurent Fabius : Ça pose un gros problème, vous avez vu…

– Xavier Lambrechts : Les Américains les considèrent depuis quelques jours comme organisation terroriste. Est-ce que la France pourrait suivre l’exemple américain ?

– Laurent Fabius : Écoutez, je suis en train de réfléchir à cela, parce que les Américains ont pris cette décision ; par ailleurs, la coalition nationale syrienne, les collègues arabes qui étaient là-bas, à Marrakech, eux étaient très hostiles à cette position, en disant : « Ce sont des gens qui se battent contre Bachar », donc c’est très difficile de les désavouer, mais il faut faire extrêmement attention, je suis en train d’étudier tout cela, parce que des rapports nous indiquent qu’ils ont un lien avec Al Qaïda. Et le problème, ce n’est pas seulement aujourd’hui, c’est aussi demain, il faut toujours avoir le regard prospectif : si, admettons, comme nous le souhaitons, que Monsieur Bachar tombe, que deviennent ces combattants et que deviennent leurs armes ? Est-ce qu’on va les retrouver, où ? au Mali, ailleurs ? Donc il faut faire très attention à cela… Et, d’ailleurs, vous avez noté que, autant la coalition nationale syrienne a désavoué la position américaine, autant elle n’a pas pris dans sa propre représentation les jihadistes. Car les principes qui sont ceux de la coalition nationale syrienne sont de respecter toutes les communautés, qu’elles soient minoritaires ou majoritaires, et de respecter les droits de l’homme et la démocratie. C’est donc tout à fait autre chose que la position d’Al Qaïda.

Je me permets d’ajouter une quatrième source, qui contextualise l’enregistrement audio diffusé par Maxime Darquier, une transcription de la conférence de presse donnée par Fabius le 12 décembre 2012 à la « 4e réunion des amis du peuple syrien » à Marrakech :

Q – Est-ce que vous… (inaudible), Monsieur le Ministre, à une clarification de la coalition sur ses rapports avec le groupe terroriste… comme les Américains l’ont…

R – Il y a eu une discussion sur ce sujet, vous avez raison. Parce qu’il y a des groupes divers. Et il y a en particulier un groupe qui a des positions militaires qui sont importantes, mais les Américains ont estimé que ce groupe, compte tenu de ses orientations, devait être mis sur la liste des terroristes. D’autres pays, je pense à un certain nombre de pays arabes, ont dit que cela ne leur paraissait pas pertinent. Et le président de la coalition a dit que, bien évidemment, on pouvait avoir des visions différentes sur ce sujet mais que, lorsqu’un groupe menait une action qui était efficace et utile au service des Syriens et contre Bachar Al-Assad, c’était très difficile de le récuser en tant que tel.

En ce qui concerne la France, nous allons examiner cette question de manière approfondie parce que c’est une question que l’on ne peut pas éluder. (…)./.

Une place pour l’interprétation

Si l’on a un minimum d’honnêteté intellectuelle, on doit admettre que les deux premières sources citées, l’article du Monde à l’origine de toute l’affaire, en date du 13 décembre 2012, et les quelques secondes d’enregistrement du sommet de Marrakech diffusées par Maxime Darquier, restent fort ambiguës, trop lapidaires sans doute, et ne permettent pas, avec certitude, de déterminer si Laurent Fabius ne fait que citer une position, sans la faire sienne, ou s’il la fait sienne.

JPEG - 101.5 ko

L’article du Monde, versions web et papier

On peut même légitimement être porté à croire que le ministre adhère à l’idée que le Front al-Nosra fait du « bon boulot », dans la mesure où la proposition est si choquante (le groupe terroriste a déjà alors commis 600 attaques, dont 40 attentats-suicides), qu’on serait en droit d’attendre de sa part une prise de distance ferme vis-à-vis d’un tel jugement. Or, cette prise de distance est inexistante dans ces deux premières sources.

En outre, il n’est pas insensé de penser qu’un homme qui a, un jour, déclaré que Bachar el-Assad « ne mériterait pas d’être sur la Terre » acquiesce à l’idée qu’un groupe qui lutte efficacement contre lui soit « difficile » à « récuser en tant que tel ».

Une page de discussion sur Wikipédia montre d’ailleurs bien qu’en se référant au seul article du Monde, les Wikipédiens ne parviennent pas à tomber d’accord sur la façon d’interpréter les propos de Laurent Fabius : deux avis s’opposent.

Pour être parfaitement clairs, les journalistes du Monde Isabelle Mandraud et Gilles Paris auraient sans doute dû écrire :

« M. Fabius a ainsi rapporté, mercredi, que « tous les Arabes [présents à Marrakech] étaient vent debout » contre la position américaine, car ils estiment « que, sur le terrain, ils [le Front al-Nosra] font un bon boulot ». »

Seules la troisième source, l’entretien sur TV5 Monde, ainsi que la quatrième, nous montrent assez clairement un Fabius impartial, mentionnant les positions des uns et des autres, et encore hésitant sur celle que la France se doit d’adopter. Seules ces dernières sources peuvent nous permettre de penser que Fabius n’exprimait pas sa propre opinion lorsqu’il disait que le Front al-Nosra faisait du « bon boulot ».

On peut néanmoins, si la citation du Monde est fidèle, continuer de s’étonner qu’un ministre français, attaché aux droits de l’homme, emploie, même pour rapporter la position d’un tiers, cette expression si inappropriée, « bon boulot », qui ne peut qu’horrifier lorsqu’on sait quels actes barbares se cachent derrière. On peut bien dire d’un plombier qui a réparé une fuite d’eau qu’il a fait du « bon boulot », mais pas d’un terroriste qui a causé un carnage dans un attentat-suicide, même si c’est contre le « régime de Bachar ».

Biais d’intentionnalité : « personne n’est à l’abri » du conspirationnisme…

Mais venons-en à l’essentiel, qui est la malhonnêteté de la présentation de cette pseudo « intox ». Car Darquier et Rissouli nous disent que nous avons affaire à « une grosse opération d’intox », « une intox sans fondement lancée par des sites complotistes » (en l’occurrence le Réseau Voltaire, Égalité & Réconciliation et La Gauche m’a tuer, mais aussi Michel Collon et Olivier Berruyer), autrement dit une énorme manipulation volontaire.

Or, nous venons de voir qu’à moins de tomber sur la troisième ou la quatrième source (mais combien les ont vues ?), l’interprétation des propos lapidaires de Fabius restait très peu claire. Alors, pourquoi présupposer que les sites qui ont cru que Fabius avait bel et bien dit qu’Al-Nosra faisait du « bon boulot » ne l’ont pas cru de bonne foi ? Face à une déclaration qui prêtait à interprétation, qui pouvait se lire de deux façons, les sites a priori hostiles à Fabius, à sa politique ou à ce qu’il représente, ont tout naturellement opté pour l’interprétation qui leur convenait le mieux (si tant est qu’ils en aient perçu une autre).

De la même manière, lorsque le philosophe Michel Onfray ne cesse de répéter, lors de ses passages à la télé (comme dans cette vidéo à 14’30), que Mahmoud Ahmadinejad, l’ancien président iranien, a déclaré vouloir « rayer Israël de la carte », alors même que, dès 2012, le ministre israélien du Renseignement avait admis que ces mots n’avaient jamais été prononcés, est-il plus juste de présupposer une malveillance de la part d’Onfray, ou une simple ignorance ? Le plus probable est qu’il n’a pas lu la mise au point parue dans Le Point le 26 avril 2012, et qu’en revanche il a bien enregistré dans son cerveau une désinformation qui a si souvent été répétée sur un si grand nombre de médias.

En présupposant une (mauvaise) intention là où il n’y en a probablement pas, nos journalistes « anti-conspirationnistes » succombent en vérité au biais d’intentionnalité, qui est typique, nous dit-on, de la pensée conspirationniste. Écoutons à ce propos le politologue Pierre-André Taguieff  :

« Dans les raisonnements complotistes, on retrouve un mécanisme cognitif général : l’attribution d’intentionnalité. On appelle « biais d’intentionnalité » la tendance qu’ont les individus à voir le comportement des autres comme intentionnel. C’est ainsi qu’une simple maladresse est interprétée comme une conduite agressive, révélatrice de dispositions hostiles. Autrement dit, le biais d’intentionnalité consiste à percevoir l’action d’une volonté ou une décision derrière ce qui est fortuit ou accidentel. »

Décidément, comme le notait la sociologue Marina Maestrutti dans Le Monde diplomatique en juin 2015, « personne n’est à l’abri » du conspirationnisme… pas même, on le voit, Karim Rissouli et son « vérificateur », si prompts à imaginer de sombres opérations de manipulation à grande échelle sur le web.

D’habiles omissions pour la démonstration : presse, livres…

La malhonnêteté du décryptage de « C Politique » tient aussi au fait que l’on laisse entendre que seuls des « sites complotistes » ont relayé les propos attribués abusivement à Laurent Fabius. Or, une simple recherche sur Google, qui ne réclame même pas l’aide d’un documentaliste professionnel (ce dont a eu besoin, comme il nous le dit, Maxime Darquier), nous montre que plusieurs grands médias ont repris l’information :

Le Figaro, le 10 décembre 2014 :

« Laurent Fabius s’est montré en pointe dans le dossier syrien, au côté de la rébellion à qui la France a livré des armes, et il est visé pour plusieurs déclarations publiques. Le chef de la diplomatie avait ainsi estimé, en août 2012, que « Bachar el-Assad ne mériterait pas d’être sur terre » et, en décembre 2012, que « le Front al-Nosra fait du bon boulot », alors même que cette organisation djihadiste syrienne venait d’être classée terroriste par les États-Unis. »

RTL, le 6 septembre 2015 :

« Proches de victimes de rebelles jihadistes, ces Syriens estiment que plusieurs déclarations publiques du chef de la diplomatie française ont contribué à aggraver la situation dans leur pays en encourageant notamment une faction rebelle au régime du président syrien Bachar al-Assad, le Front al-Nosra. Parmi ses déclarations, celle d’août 2012 dans laquelle le ministre affirmait que « Bachar al-Assad ne mériterait pas d’être sur terre ». Des propos rapportés par Le Monde en décembre 2012, où il estimait que « le Front al-Nosra fait du bon boulot », alors même que cette branche syrienne d’Al-Qaïda venait d’être classée parmi les organisations terroristes par les États-Unis, sont également en cause. »

La Tribune de Genève, le 7 septembre 2015 :

« Le chef de la diplomatie avait ainsi estimé, en août 2012, que « Bachar el-Assad ne mériterait pas d’être sur terre ». Dans des propos rapportés par Le Monde en décembre 2012, il aurait affirmé que « le Front al-Nosra fait du bon boulot », alors même que cette branche syrienne d’Al-Qaïda venait d’être classée parmi les organisations terroristes par les États-Unis. »

Le Monde diplomatique, en décembre 2015 :

« Fin août 2013, Paris se retrouve seul à vouloir bombarder les troupes de M. Al-Assad. Pendant trois ans, le ministre des affaires étrangères Laurent Fabius a défendu une position extrême, allant jusqu’à critiquer la décision américaine de placer le Front Al-Nosra sur la liste des organisations terroristes : «  Parce que, sur le terrain, ils font du bon boulot  » (13 décembre 2012). »

Mais, mieux encore que quelques articles de presse, il y a les livres, écrits généralement avec plus de recul et de scrupules, et qui doivent aussi passer par le filtre d’un éditeur. Et nous allons voir justement que de nombreux livres ont rapporté les propos de Laurent Fabius exactement de la même manière que ne l’ont fait les « sites complotistes » incriminés sur France 5. Petit florilège :

– Régis Le Sommier, Daech, l’histoire, Éditions de La Martinière, 2016 :


– Frédéric Pons, Le Martyre des chrétiens d’Orient, Calmann-Lévy, 2017 :


Jean-Pierre Martin, Christophe Lamfalussy, Molenbeek-sur-djihad, Grasset, 2017 :


Jean-Loup Izambert, 56 – Tome 1 : L’État français complice de groupes criminels, IS Édition, 2015 :


Geneviève et Jean-Claude Antakli, Syrie, une guerre sans nom ! Cris et châtiments, François-Xavier de Guibert, 2014 :


Je ne cite même pas Philippe de Villiers, peut-être trop partisan, qui, dans Les Cloches sonneront-elles encore demain ?, paru chez Albin Michel en 2016, attribue à Fabius la fameuse citation.

Et même chez un journaliste britannique « spécialisé dans les réseaux de contre-espionnage », dixit Le Monde diplomatique, on la retrouve encore…

– Roger T. Howard, Power and Glory : France’s Secret Wars with Britain and America, 1945-2016, Biteback Publishing, 2016 :


J’ai cependant trouvé deux livres, qui manient la citation avec un peu plus de réserve.

Xavier Baron, Histoire de la Syrie. 1918 à nos jours, Éditions Tallandier, 2014 :


Jacques Baud, Terrorisme : Mensonges politiques et stratégies fatales de l’Occident, Éditions du Rocher, 2016 :


Cette dernière référence, dans une note de bas de page, est la seule qui marque une réelle prudence, tout en laissant le lecteur juge : « En l’absence du verbatim de la déclaration du ministre, en raison du manque de clarté des citations évoquées dans la presse, nous laisserons le lecteur juge. »

Précisons que Jacques Baud, l’auteur de cette réflexion sur l’absence de clarté de la citation du Monde, est colonel d’état-major général, ancien analyste des services de renseignement stratégique suisses. Engagé auprès des Nations unies dans de nombreux conflits, il est l’auteur de nombreux ouvrages de référence (Encyclopédie du Renseignement et des services secrets, Lavauzelle, 2002 ; La Guerre asymétrique ou la défaite du vainqueur, Rocher, 2003 ; Encyclopédie des terrorismes et des violences politiques, Lavauzelle, 2009). Son jugement est donc vraisemblablement capable de quelque finesse, et, s’il ne trouve pas claire une citation, c’est peut-être bien qu’elle ne l’est réellement pas.

Mais, pour Karim Rissouli et son « vérificateur » patenté, tout était absolument clair, évident, dans la micro-citation du Monde, et il fallait nécessairement être très mal intentionné pour mal la comprendre. Ainsi, RTL, Le Figaro, Le Monde diplomatique, Calmann-Lévy et Grasset, tous, feraient-ils partie, avec le Réseau Voltaire et E&R, de la « grosse opération d’intox » mis au jour par Le bureau de vérif’ de « C Politique » ?

Manipulation au carré

On le voit par cet exemple, la dénonciation d’intox dans les médias n’est pas toujours sans arrière-pensées politiques ; cet exercice, apparemment neutre, peut être mis au service de luttes peu avouables contre des adversaires idéologiques. En effet, en laissant croire que Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon ont repris une intox créée de toutes pièces par la « complosphère », on les discrédite à peu de frais. Or, nous avons vu :

– que rien ne permettait d’affirmer qu’il y avait eu « intox », autrement dit manipulation volontaire,

– que la citation des propos de Laurent Fabius dans le journal Le Monde était interprétable, compte tenu de sa concision et de son manque de clarté, dans deux directions différentes,

– qu’il fallait avoir recours à d’autres sources, moins connues, pour pencher vers l’interprétation qui « disculpe » le ministre,

– qu’une multitude de médias mainstream et de livres, publiés chez de grands éditeurs, avaient repris à leur compte la citation litigieuse de Fabius (ce que France 5 occulte),

– et que, par conséquent, il était parfaitement mensonger d’affirmer que seuls des « sites complotistes » et deux candidats aux deux extrémités de l’échiquier politique la diffusaient.

En voulant dénoncer une pseudo manipulation, Le bureau de vérif’ a réussi la prouesse de nous manipuler. Volontairement ? Difficile d’arriver à une autre conclusion, sinon cela signifierait tout bonnement que nos pros de la « désintox » n’ont pas fait les vérifications élémentaires présentées dans cet article. Je laisse le lecteur juge…

29 pages déclassifiées sur le 11-Septembre : entre « gaslighting » et « false flag operation »

Les fameuses 28 pages classifiées — durant presque quatorze ans — du rapport du Congrès sur les attentats du 11 septembre 2001 étaient donc 29. Elles ont été rendues publiques, certes entachées de nombreux caviardages, vendredi 15 juillet 2016. La plupart des médias se sont contentés de souligner que ces pages ne contenaient aucune preuve de l’implication de l’Arabie saoudite dans les attentats. Quelques-uns ont soutenu exactement le contraire. Il faut dire que le conditionnel, utilisé à outrance dans ces pages, permet de conclure aussi bien à « des liens » entre l’Arabie saoudite et les terroristes du 11-Septembre qu’à « l’absence de preuve » impliquant formellement le gouvernement saoudien.

Parmi tous les articles parus ces derniers jours, l’un d’eux mérite une attention particulière : celui de Kristen Breitweiser, l’une des Jersey Girls. Elle nous met en garde contre un traitement politique et médiatique expéditif de ces 29 pages, qu’elle assimile à une forme de manipulation mentale : le gaslighting. Comme pour lui donner raison, Richard Clarke vient de livrer son hypothèse sur les mystères que recèlent encore ces pages restées si longtemps secrètes ; selon l’ancien « tsar » du contre-terrorisme, la CIA aurait pu se livrer avec les Saoudiens à une opération sous faux drapeaux à l’égard de deux des futurs pirates de l’air d’Al Qaïda, une opération qui aurait mal tourné et qu’elle s’échinerait depuis à dissimuler.

JPEG - 18.8 ko
Charles Boyer et Ingrid Bergman dans « Gaslight »

Le 16 juillet, Kristen Breitweiser, l’une des Jersey Girls (ces veuves du 11-Septembre qui ont fait pression sur le gouvernement américain pour qu’une enquête ait lieu sur ces attentats), a publié un article sur son blog hébergé par le Huffington Post. J’en ai traduit l’essentiel. Selon elle, les 29 pages sont loin d’être aussi inoffensives que l’on voudrait bien nous le faire croire :


« Tout d’abord, voici ce que vous devez savoir quand vous écoutez un membre de notre gouvernement affirmer que les 29 pages nouvellement rendues publiques ne sont pas un « pistolet fumant » [une preuve irréfutable] — ILS MENTENT.

 

La relation de notre gouvernement avec le royaume d’Arabie saoudite n’est pas différente de celle d’un toxicomane avec l’héroïne. Tout comme un drogué à l’héroïne qui mentira, trompera et volera pour nourrir son vice, certains membres de notre gouvernement mentiront, tromperont et voleront pour continuer leur relation dysfonctionnelle et mortelle avec le royaume d’Arabie saoudite — une relation qui pourrit cette nation et ses dirigeants de fond en comble.

 

[…] Lisez les 29 pages et vous connaîtrez les faits. Ne laissez personne de notre gouvernement nier la réalité accablante de ces 29 pages.

 

Et, quand vous lisez les 29 pages, souvenez-vous qu’elles ont été écrites en 2002 et 2003.

 

Le président Bush ne voulait pas que l’on enquête sur le royaume d’Arabie saoudite. Le président Bush entretient des relations profondes avec le royaume d’Arabie saoudite et sa famille royale et voulait seulement protéger le royaume. Le président Bush voulait aller en guerre en Irak — pas en Arabie saoudite. Alors, 29 pleines pages qui disaient « Saoudien » et « Bandar » à la place de « Hussein » et « Irak » constituaient un énorme problème pour le président Bush.

 

[…] Il y a eu un effort concerté du FBI et de l’administration Bush pour maintenir les preuves incriminant les Saoudiens à l’écart de l’enquête de la Congressionnal Joint Inquiry.

 

En dépit du manque de coopération du FBI et de la pression de l’administration Bush pour contrecarrer toute enquête sur les Saoudiens, la Joint Inquiry a été pourtant capable d’écrire 29 pleines pages concernant la complicité saoudienne dans les attaques du 11/9. Aucun autre pays n’a reçu une telle attention dans le rapport final de la Congressionnal Joint Inquiry. Pas l’Irak. Pas l’Iran. Pas la Syrie. Pas le Soudan. Pas même l’Afghanistan ou le Pakistan.

 

Les 29 pages ont été gardées secrètes […] pendant quinze ans — non pas pour des questions de sécurité nationale — mais pour des questions de commodité, d’embarras et de dissimulation. Le décret exécutif 13526 fait de cela un crime. […]

 

Pour être clair, la Commission sur le 11/9 n’a PAS entièrement enquêté sur le royaume d’Arabie saoudite. Le directeur exécutif Philip Zelikow bloqua toute enquête sur les Saoudiens. […] Zelikow a ré-écrit entièrement la section du rapport de la Commission du 11/9 concernant les Saoudiens et leur connexion avec les attaques du 11/9. […]

 

Pour une administration cherchant à se débarrasser de preuves incroyablement compromettantes sans que personne ne le remarque — le faire hier, quand le Congrès fermait ses portes pour ses vacances estivales de deux mois, était probablement le meilleur jour que l’on puisse imaginer. […]

 

Pendant quinze ans, je me suis battue pour obtenir des informations concernant le meurtre de mon mari de la part du gouvernement américain. […] Et notre gouvernement n’a rien fait d’autre que de bloquer, contrarier, entraver et obstruer le chemin de la vérité, de la transparence, de la responsabilité et de la justice. Allant même jusqu’à commettre un gaslighting sur nous aujourd’hui même en niant la vérité simple écrite sur le papier des 29 pages.

 

S’il vous plaît, lisez les 29 pages. Regardez les faits et les preuves. Et alors, regardez la façon vénale dont différents membres de notre gouvernement et les médias jouent les propagandistes sur ces faits — vous disant de nier la très dure et consternante réalité trouvée dans ces 29 pages. J’espère que leur gaslighting vous dégoûte autant qu’il me dégoûte.

 

Remarquez que ces 29 pages détaillent principalement la connexion saoudienne aux attaques du 11/9 à San Diego. Elles abordent brièvement les informations sur Phoenix, également. Fait important, les 29 pages ne comprennent pas les informations trouvées dans les plus de 80.000 documents qui sont actuellement passés en revue par un juge fédéral en Floride — 80.000 documents que ni la Commission sur le 11/9, ni le Joint Inquiry, ni les Clinton, Bush, ou la Maison Blanche d’Obama, ni le royaume d’Arabie saoudite ne veulent que nous connaissions.

 

Plus que tout, s’il vous plaît, sachez ceci : le royaume d’Arabie saoudite a fourni un support opérationnel et financier aux pirates de l’air du 11/9. C’est un fait. Et le gouvernement américain a dissimulé ce fait pendant quinze ans — encore aujourd’hui. Et cela est un crime. »

Ingrid Bergman et les Jersey Girls : une rencontre éclairante

Dans ce texte, co-signé par les veuves du 11-Septembre Monica Gabrielle, Mindy Kleinberg, Lorie Van Auken, et Patty Casazza, un mot étrange retient l’attention : « gaslighting ». Voici la définition qu’en donne Wikipédia :

« Gaslighting ou gas-lighting est une forme d’abus mental dans lequel l’information est déformée ou spinée, omise sélectivement pour favoriser l’abuseur, ou faussée dans le but de faire douter la victime de sa mémoire, de sa perception et de sa santé mentale. Les exemples vont du simple déni par un abuseur que de précédents incidents se soient passés, jusqu’à la mise en scène d’événements bizarres par l’abuseur dans l’intention de désorienter la victime.

 

Le terme prend son origine dans la pièce Gas Light et dans son adaptation cinématographique. Depuis, le terme a été utilisé dans le domaine clinique et la littérature spécialisée. »

Dans son livre Le mauvais traitement psychologique. Comment se protéger du mobbing et des autres formes de harcèlement, Luis de Rivera donne la définition suivante :

« Commettre un gaslighting est faire en sorte que quelqu’un doute de ses sens, de son raisonnement et même de la réalité de ses actes. »


L’expression a été popularisée par le film Gaslight, thriller psychologique de George Cukor, sorti en 1944 et inspiré de la pièce de théâtre Angel street de Patrick Hamilton. Dans les rôles principaux : Ingrid Bergman (qui remportera à cette occasion l’Oscar de la meilleure actrice), Charles Boyer et Joseph Cotten.

Pour résumer le propos du film : Gregory Anton (Charles Boyer) séduit Paula Alquist (Ingrid Bergman) en Italie, l’épouse et suggère qu’ils s’installent à Londres, dans l’ancienne maison de sa tante, Alice Alquist, une cantatrice célèbre dont le meurtre n’a jamais été élucidé. Paula a vécu dans cette maison avec sa tante et l’a quittée voilà dix ans. Par amour, elle accepte de revenir y vivre. A peine installé à Londres, Gregory commence à se montrer de plus en plus distant avec sa femme. Il l’empêche par divers stratagèmes de voir du monde et l’accuse de perdre la tête. Peu à peu, Paula se laisse convaincre de douter de sa propre santé mentale. Elle croit entendre des bruits de pas, le soir, à l’étage supérieur de sa maison, pourtant condamné. Elle voit, ou croit voir la luminosité des lampes à gaz diminuer, ce qui semble impossible car on lui assure que le gaz n’a été allumé nulle part ailleurs dans la maison. Elle ne devra son salut qu’à l’intervention d’un inspecteur de Scotland Yard (Joseph Cotten), ancien fervent admirateur d’Alice Alquist. Celui-ci devine les manœuvres de Gregory, qui, tous les soirs, prétextant une sortie, se rend en réalité dans le grenier de sa propre maison par un chemin détourné, qui renferme les affaires de scène d’Alice ; il y cherche des bijoux royaux que possédait la cantatrice et qui n’ont jamais été retrouvés depuis son meurtre… dont Gregory se révélera être l’auteur.


Sur le blog de Rudy Andria, on trouve synthétisée la séquence du harcèlement par le gaslighting, qui correspond à la stratégie que Charles Boyer suit pour rendre folle Ingrid Bergman :

1 – séduction dans une relation privilégiée.
2 – isolement des autres influences.
3 – manipulation de la réalité.
4 – neutraliser les perceptions et les raisonnements.
5 – faire douter de sa propre santé mentale.
6 – profiter de la crise de nerfs comme si c’était une preuve.
7 – se débarrasser de la victime.

Dans le film, la séquence est interrompue avant d’arriver à la septième étape, grâce à l’intervention du détective de Scotland Yard. Ce détail du scénario témoigne du fait qu’une fois la situation de harcèlement installée, il est très difficile pour la victime de s’en sortir par elle-même ; une intervention énergique venant de l’extérieur est nécessaire pour la sauver.

29 pages et un choc de perceptions

Mais revenons dans la réalité. Où pourrait bien se situer le gaslighting dans le traitement médiatique de la déclassification des 29 pages ? Une recherche sur Google Actualités nous donne un aperçu des titres de la presse française suite à cet événement (l’activiste Jon Gold a réalisé une copie d’écran similaire avec la presse anglophone).



Le moins que l’on puisse dire est qu’il règne une belle unanimité ; le message à retenir, quant à lui, est clair : l’Arabie saoudite est innocente, circulez, y a rien à voir… On est loin de l’effet « sismique » que laissait craindre à Arthur MacMillan, correspondant en chef de l’AFP à Téhéran, la déclassification annoncée des fameuses pages en avril dernier :

macmillan

A ce moment-là, les députés et sénateurs américains qui les avaient consultées n’hésitaient pas à dire qu’elles étaient véritablement choquantes. Ainsi, le représentant du Kentucky Thomas Massie avait lancé que ces pages l’avaient forcé à reconsidérer sa compréhension de l’histoire récente :

« C’est un vrai choc quand vous les lisez. […] J’ai dû m’arrêter toutes les deux pages afin de simplement absorber, et essayer de réorganiser ma compréhension de l’histoire des 13 dernières années et des années qui ont mené à cela. Cela vous oblige à tout repenser.  »

Stephen Lynch, député démocrate du Massachusetts, déclarait pour sa part que les pages donnaient «  les noms de personnes et d’organismes […] complices des attaques du 11-Septembre. » Walter Jones, député républicain du Kentucky, confiait : « Il y avait 28 pages, et il m’a probablement fallu une bonne heure et demie pour les lire, parce que j’ai dû en relire certaines parties que je n’arrivais pas à croire » Walter Jones, député républicain de la Caroline du Nord : « J’ai été absolument choqué par ce que j’ai lu. […] Si les pirates de l’air du 11-Septembre ont reçu une aide extérieure – en particulier d’un ou plusieurs gouvernements étrangersla presse et le public ont le droit de savoir ce que notre gouvernement a fait ou n’a pas fait pour traduire les responsables en justice. » Quant à Rick Nolan, député démocrate du Minnesota, il disait : « [Les 28 pages] détaillent qui a en réalité financé les attaques du World Trade Center et du Pentagone, et qui est responsable du financement des attaquants. […] La lecture en a vraiment été dérangeante. Je peux dire qu’il y a une description très détaillée de qui a financé la plupart des attaquants […]. Ce ne sont pas des hypothèses. »

A lire les titres de la presse, on a l’impression qu’on ne nous parle pas du même texte : les journalistes ne semblent pas avoir ressenti le même choc en le parcourant, n’ont pas dû s’arrêter toutes les deux pages pour digérer… Tout semble en ordre. Thomas Massie et consorts auraient-ils eu des troubles de la perception ?

Pourtant, en fouillant un peu, on trouve quelques sources mainstream qui nous présentent ces 29 pages sous un angle bien différent. Pour se rendre compte du contraste, il n’est qu’à comparer deux titres, celui du « journal de référence » français, Le Monde, dans son édition du 16 juillet, et celui du célèbre magazine américain Vanity Fair, dans son édition du 15 juillet.

JPEG - 30.9 ko
Le Monde, 16 juillet 2016
JPEG - 19.1 ko
Vanity Fair, 15 juillet 2016

D’un côté, Le Monde nous annonce, en reprenant à son compte les propos du ministre saoudien des affaires étrangères Adel Al-Jubeir, que « le dossier est clos » ; de l’autre, Vanity Fair évoque un rapport « explosif  ». Voici son article, traduit pour l’essentiel :

« Les 28 pages nouvellement déclassifiées, dont on a longtemps pensé qu’elles contenaient des informations impliquant la Maison des Saoud, sont fortement expurgées et ne prennent pas une position définitive sur l’implication du pays dans le 11/9. Cependant, le rapport affirme que “tandis qu’ils étaient aux États-Unis, certains des pirates de l’air du 11-Septembre étaient en contact et ont reçu aide ou assistance de la part d’individus qui pourraient être liés au gouvernement saoudien.”

 

Voici certains des éléments les plus intéressants à retenir de ce rapport récemment publié.

 

Des membres de la famille royale saoudienne ont envoyé de l’argent à une femme en relation avec les pirates de l’air du 11/9

 

Le Prince Bandar, qui a servi d’ambassadeur saoudien aux Etats-Unis entre 1983 et 2005, et sa femme auraient envoyé de l’argent à la femme d’Osama Bassnan. Bassnan est suspecté d’avoir apporté de l’assistance à Nawaf al-Hazmi et Khalid al-Mihdhar, deux des terroristes impliqués dans les détournements d’avions. La femme de Bassnan aurait reçu de la part de la femme de Bandar une allocation mensuelle de 2000 dollars, et le FBI a trouvé des chèques de banque pour un total de 74.000 dollars dans la résidence du couple. Selon ce document, Bassnan a aussi encaissé un chèque de 15.000 dollars venant de Bandar.

 

Un homme suspecté d’être un agent saoudien a apporté de l’aide à deux pirates de l’air

 

Omar al-Bayoumi, un homme suspecté d’être un agent saoudien, a cosigné un bail et fourni le premier mois de loyer et de dépôt de garantie pour les pirates de l’air al-Hazmi et al-Mihdhar, et a aidé le duo à trouver des écoles de pilotage, selon le rapport. Al-Bayoumi recevait aussi un salaire mensuel d’une entreprise appelée “Erean,” dont le rapport prétend qu’elle a des liens avec l’Arabie saoudite et Oussama Ben Laden, alors même qu’il s’est montré pour le travail à une seule occasion et était “connu pour avoir accès à de grandes quantités d’argent d’Arabie saoudite, en dépit du fait qu’il ne semblait pas avoir de travail.”

 

Deux hommes ont réalisé une “répétition” sur un vol vers D.C., avec des tickets payés par le gouvernement saoudien

 

En 1999, Mohammed al-Qudhaeein et Hamdan al-Shalawi auraient posé au personnel de vol une poignée de questions suspectes et essayèrent d’entrer dans le cockpit de l’avion à deux reprises. Al-Qudhaeein et al-Shalawi volaient vers Washington, D.C., où ils avaient planifié d’assister à une soirée à l’ambassade saoudienne. Les deux prétendirent que l’ambassade avait aussi payé leurs tickets à bord du vol.

 

Le numéro de téléphone aux États-Unis de l’ambassadeur saoudien été trouvé en possession d’un agent d’Al Qaïda

 

Abu Zubaida, un important agent d’Al Qaïda qui a été arrêté au Pakistan en 2002, avait un numéro de téléphone dans son répertoire téléphonique qui pouvait être lié à celui de la résidence du Colorado du Prince Bandar. Le numéro de téléphone d’un garde du corps à l’ambassade saoudienne à Washington, D.C. a aussi été trouvé dans les affaires de Zubaida.

 

Un homme placé sur une liste de surveillance du gouvernement américain s’est introduit dans le pays avec le Prince Bandar

 

Un suspect non nommé, qui était sur la liste de surveillance du Département d’État, aurait été “capable de contourner le Service des douanes et le Service de l’immigration et des naturalisations. »

Lorsque Vanity Fair insiste sur le fait que les 29 pages « sont fortement expurgées et ne prennent pas une position définitive sur l’implication du pays dans le 11/9 », prenant ensuite le soin d’énumérer les points les plus saillants qui peuvent encore nourrir la suspicion à l’égard de l’Arabie saoudite, Le Monde emploie deux fois le terme « rumeurs » pour désigner ces soupçons, et affirme que « l’Arabie saoudite appelait depuis longtemps à cette publication », omettant le chantage à 750 milliards de dollars récemment pratiqué par elle, dont on peut se demander s’il n’a pas eu un impact notable sur le caviardage final des 29 pages.

Les lecteurs des articles minimalistes de la presse française, qui sont essentiellement des reprises d’une dépêche de l’AFP — Le Figaro gagnant sans doute la palme de la concision avec un articulet de huit lignes — n’auront aucune connaissance des informations qui, sans être conclusives, interrogent néanmoins sérieusement le rôle de l’Arabie saoudite, et que la presse américaine évoque tout de même quelque peu.

C’est le cas du New York Times, qui s’efforce certes de dégonfler la baudruche que constituaient selon lui les 29 pages :

« Des enquêtes ultérieures sur les attaques terroristes ont suivi les pistes décrites dans le document et découvrirent que beaucoup n’avaient aucune base factuelle. Mais la mythologie entourant le document grandit au rythme des années où il demeura classifié. »

Il indique que ces enquêtes ultérieures ont été conduites par la Commission sur le 11-Septembre, en précisant — en passant — les limites de ces investigations :

« Mais certains anciens membres de la Commission sur le 11-Septembre ont indiqué que la formulation dans le rapport final n’avait pas exclu la possibilité que des officiels saoudiens d’un rang inférieur aient assisté les pirates de l’air et ont dit que la Commission avait opéré sous une extrême pression de temps et n’avait pas pu suivre toutes les pistes. »

Comme le rapporte le Daily Beast, l’un de ces anciens membres de la Commission, Bob Kerrey, déclara même : « Les éléments de preuve relatifs à l’implication plausible d’agents du gouvernement saoudien dans les attaques du 11-Septembre n’ont jamais été pleinement recherchés.  » Un autre ancien membre, John Lehman, tint le même langage à CNN en mai dernier, ajoutant que la piste saoudienne devrait être maintenant « vigoureusement suivie ».

Preuve introuvable sous un amoncellement d’indices

Il est certain que, si l’on ne cherche pas, on ne trouve pas… et que, en dépit d’une masse énorme d’indices concordants (voir à ce propos l’article monumental de Larisa Alexandrovna Horton «  The “28 Pages” Explained »), on peut conclure à l’absence de preuve… et voir ensuite toute la presse mondiale, quasi unanime, faire ses gros titres sur ces preuves manquantes, que personne n’a eu ni le temps ni les moyens de chercher. Sans aller jusqu’à dire avec Paul Sperry du New York Post — dans ce qui pourrait apparaître comme un excès contraire — que « Oui, le gouvernement saoudien a aidé les terroristes du 11/9 », le moins que l’on puisse dire est que le dossier est loin d’être clos.

D’autant qu’un résumé d’une page d’un rapport conjoint de la CIA et du FBI, daté de 2005, évaluant la nature et l’ampleur du support du gouvernement saoudien au terrorisme a été déclassifié en même temps que les 29 pages, où l’on peut lire que, s’il n’existe pas de preuve de l’implication du gouvernement saoudien ou de la famille royale dans le 11-Septembre, il en existe concernant l’aide d’entités officielles saoudiennes et d’ONG saoudiennes à des individus ayant des activités terroristes ; de plus, il est dit que le gouvernement saoudien et beaucoup de ses agences ont été infiltrés et utilisés par des individus associés ou sympathisants d’Al Qaïda.


Le résumé ajoute que le gouvernement saoudien soutient la propagation du wahhabo-salafisme aux États-Unis, une croyance qui sert aux jihadistes pour justifier leurs actions.

Face à la difficulté inouïe d’établir la moindre preuve de l’implication saoudienne dans le 11-Septembre, on en arrive à se demander ce qu’est au juste une « preuve », et si cela ne s’apparente pas à une chimère inaccessible. Dans la conclusion de son article, paru le 20 juillet sur Facebook et repris le 21 juillet sur Antiwar (que le site 28pages.org a identifié comme l’analyse la plus détaillée à ce jour des 29 pages), Larisa Alexandrovna Horton écrit à ce propos :

JPEG - 8.9 ko
Larisa Alexandrovna Horton

« Beaucoup dans les médias ont dit qu’il n’y avait pas de « pistolet fumant » [preuve irréfutable] dans les 28 pages. Si par « pistolet fumant » nous voulons un type de preuve qui mettrait Bandar et Atta ensemble dans la même pièce, alors aucun « pistolet fumant » de ce genre ne sera découvert. Ce n’est pas ainsi que des agents de renseignement travaillent. Il y a des intermédiaires et le gouvernement américain a identifié cinq d’entre eux par leurs noms : Bayoumi, Bassnan, Hussayen, Thumiary, et al-Qudhaeein. Quatre sur les cinq ont des emplois du gouvernement saoudien, de même que des liens avec les pirates de l’air du 11/9. Quatre d’entre eux apparaissent aussi comme étant des agents du renseignement saoudien avec des emplois du gouvernement saoudien leur servant de couverture. Deux d’entre eux ont été directement financés par le Prince Bandar et la Princesse Haifa, aussi bien que par le ministère de la Défense et de l’Aviation saoudien (dirigé par le père du Prince Bandar). En tant qu’agents du renseignement du gouvernement saoudien, ils ont probablement obtenu le financement du GID [le service de renseignement extérieur saoudien] (dirigé par le beau-frère/demi-cousin du Prince Bandar). L’un d’entre eux a reçu un financement supplémentaire d’un prince saoudien non-identifié à l’intérieur du cercle du roi. L’un d’entre eux rendait directement des comptes à Bandar en sa qualité d’employé du Consulat saoudien. Trois d’entre eux sont liés par des appels téléphoniques à l’ambassade saoudienne et à d’autres départements du gouvernement saoudien. Tous ont été protégés par le gouvernement saoudien. Ajoutez à cela les nombreux individus anonymes qui sont liés à la fois à l’ambassade saoudienne et aux pirates de l’air. En outre, des connexions à Bandar apparaissent dans les répertoires téléphoniques suspects de plusieurs terroristes.

 

Enfin, la promotion de Bandar à la tête du GID dans les trois ans suivant les attaques du 11/9 ajoute aussi au contexte. Tout cela mis ensemble constitue un « pistolet fumant » qui lie l’un des officiels clés du gouvernement saoudien et l’un des membres de la famille royale saoudienne les plus hauts placés à des activités terroristes. Bien que ces données ne prouvent pas que Bandar était impliqué dans le complot du 11/9 ou même en avait connaissance, c’est suffisant pour affirmer qu’il s’agit d’un suspect. »

Pour la journaliste, la masse d’informations pertinentes est telle que, mise en contexte, elle fait preuve : « Les 28 pages établissent clairement que les pirates de l’air avaient des officiers traitants qui relevaient de, étaient financés par et prenaient leurs ordres de figures aux plus hauts niveaux du gouvernement saoudien. »

On ne sait si le sociologue Gérald Bronner irait jusqu’à qualifier de « millefeuille argumentatif » l’article de Larisa Alexandrovna Horton… Rappelons qu’il désigne sous ce terme une construction théorique faite d’une multitude d’arguments, dont chacun est très faible, voire faux, mais dont l’ensemble, par sa masse, impressionne et paraît véridique comme un faisceau d’indices peut l’être. En le voyant, on se dit : « Tout ne peut pas être faux. » Ici, la conviction de la journaliste se fonde sur une multitude d’informations, tantôt avérées, tantôt douteuses, dont la mise en relation contextualisée semble faire sens.

La théorie du « tsar » Clarke

Reste pour Larisa Alexandrovna Horton la question (qu’elle laisse en suspens) du pourquoi de la dissimulation américaine et de la protection du gouvernement saoudien, protection que l’ancien sénateur Bob Graham, fer de lance de la déclassification des 29 pages, fait remonter jusqu’à la Maison-Blanche.

JPEG - 19.1 ko
Richard Clarke

A cette question, Richard Clarke, coordinateur national pour la sécurité, la protection des infrastructures et le contre-terrorisme dans le Conseil de sécurité nationale des États-Unis de 1998 à 2003, apporte un élément de réponse, son hypothèse. Le 19 juillet, il a publié un article sur le site de ABC News, intitulé « Derrière les 28 pages : Questions sur un présumé espion saoudien et la CIA ». En voici l’essentiel, traduit :


« Ces pages et beaucoup d’autres précédemment publiées posent des questions pour une enquête plus approfondie […]. La Commission du 11/9 a pris le témoin et a poursuivi l’examen de la plupart d’entre elles, mais pas toutes.

 

Parmi ces reliures pendantes de l’enquête, deux se distinguent. La première, le sujet de ces 28 pages, est quel rôle des officiels du gouvernement saoudien ont joué dans le support d’Al Qaïda et du complot du 11/9.

 

La seconde question, avec laquelle a lutté la Commission du 11/9, mais sans être capable d’y répondre, est pourquoi la CIA a échoué à dire au FBI et à la Maison-Blanche quand l’agence a eu connaissance des terroristes d’Al Qaïda aux États-Unis.

 

Je crois que les deux questions pourraient être liées et qu’un élément majeur de la tragédie du 11/9 pourrait rester dissimulé : un possible échec d’une mission d’espionnage de la CIA et des Saoudiens sur le sol américain qui a mal tourné et qui a finalement permis au 11/9 de se dérouler sans obstacle. […]

 

[Le directeur de la CIA] n’a jamais signalé la présence des pirates de l’air du 11/9 — même lorsque la CIA savait que deux d’entre eux étaient dans le pays et les avaient suivis autour du monde pendant des mois.

 

Selon une enquête de l’Inspecteur général de la CIA, personne au sein de l’agence n’alerta le FBI ou la Maison-Blanche avec cette information durant plus d’un an, même si 50 à 60 membres de la CIA le savaient. Bien au contraire : les responsables de la CIA ont donné des instructions pour que l’information ne soit pas partagée. Pourquoi ? […]

 

Deux pirates de l’air saoudiens, nommés Khalid al-Mihdhar et Nawaf al-Hamzi, sont arrivés à Los Angeles en 2000. Peu après leur arrivée, un autre citoyen saoudien, Omar al-Bayoumi, se présenta à eux, leur trouva un logement, leur fournit de l’argent et les amena jusqu’à Anwar al-Awlaki, un imam qui allait devenir une figure majeure d’Al Qaïda, à San Diego.

 

L’histoire officielle, telle qu’on la trouve dans le rapport de la Commission du 11/9, est que al-Bayoumi était juste un bon Samaritain qui rencontra al-Mihdhar and al-Hamzi par hasard dans un restaurant après les avoir entendus parler arabe avec l’accent du Golfe.

 

Mais les 28 pages récemment publiées mettent en lumière la suspicion générale au sujet d’al-Bayoumi et soulèvent une question importante à laquelle on n’a jamais vraiment répondu : qui était-il, vraiment ?

 

Selon les 28 pages, les agents du FBI agents impliqués dans l’affaire ont reçu plusieurs rapports qui leur ont laissé penser qu’al-Bayoumi était un officier du renseignement saoudien, vivant et travaillant secrètement aux États-Unis. Sa couverture était qu’il travaillait pour une entreprise de logistique d’aviation appartenant au gouvernement saoudien, mais les enquêteurs ont découvert qu’il n’avait jamais fait le moindre travail pour l’entreprise.

 

Même al-Hamzi suspectait al-Bayoumi d’être un espion saoudien, selon le rapport de la Commission du 11/9.

 

On ne sait pas encore si al-Bayoumi était totalement innocent, s’il supportait délibérément des agents d’Al Qaïda, pour le compte du gouvernement saoudien ou s’il était un sympathisant d’Al Qaïda. […]

 

Mais il y a une autre théorie que les 28 pages et le rapport de la Commission du 11/9 n’explorent pas : et si al-Bayoumi était un espion saoudien qui enquêtait sur Al Qaïda à la demande de la CIA ?

 

Je crois que cela pourrait être la réponse […].

 

La CIA n’est pas autorisée à conduire des opérations de renseignement à l’intérieur des États-Unis. Même si elle le pouvait, la plupart des employés de la CIA auraient beaucoup de mal à devenir amis avec al-Mihdhar et al-Hamzi.

 

Mais un collègue saoudien comme al-Bayoumi aurait une bien meilleure chance, en particulier s’il prétendait être un sympathisant d’Al Qaïda connaissant des gens comme l’imam radical al-Alwaki. Dans le langage du monde du renseignement, de telles approches de sources potentielles d’informations, utilisant de faux prétextes, sont connues sous le nom d’opérations sous faux drapeaux [« false flag operations »].

 

Si la CIA demandait au service de renseignement saoudien d’approcher al-Mihdhar et al-Hamzi aux États-Unis, alors cela se serait produit au même moment où le Counterterrorism Center (CTC) de la CIA essayait de développer des sources humaines à l’intérieur d’Al Qaïda.

 

Cela aurait été parfaitement logique pour le CTC d’essayer d’apprendre des choses sur Al Qaïda en ayant quelqu’un issu d’un service de renseignement ami qui exécute une opération sous faux drapeaux sur deux agents connus d’Al Qaïda. Parce que ces deux hommes étaient aux États-Unis, cependant, la CIA aurait eu besoin de coordonner sa démarche avec le FBI.

 

Le FBI aurait-il été informé, toutefois, il aurait très probablement mis un veto à l’idée et bougé rapidement pour arrêter les deux hommes. Je connaissais très bien le personnel du FBI en charge du contre-terrorisme à l’époque, et ils n’auraient pas hésité pour procéder à une telle arrestation. […]

 

Si la CIA a enfreint les règles de demande d’approbation du FBI et, en coopération avec les services de renseignement saoudiens, a mené une opération sous faux drapeaux aux États-Unis contre les terroristes d’Al Qaïda, cela expliquerait pourquoi les responsables de la CIA ont pris des décisions de manière répétée et ont donné des instructions claires de ne transmettre à personne en dehors de la CIA les nouvelles plutôt ahurissantes et sans précédent selon lesquelles des agents d’Al Qaïda étaient dans notre pays.

 

Il est possible que l’opération clandestine ne produisit aucune information de valeur et que la CIA perdit son intérêt pour elle.

 

Finalement, 18 mois après l’arrivée des deux hommes d’Al Qaïda aux États-Unis, la CIA, de manière fort discrète, transmit un rapport au FBI au sujet d’al-Mihdhar et al-Hamzi. C’était trop tard. La piste s’était arrêtée nette. Ils étaient entrés dans la phase finale des préparations du 11/9. […]

 

Quiconque est impliqué dans une telle opérations clandestine aurait de bonnes raisons de la cacher. Si la présence des deux terroristes aux États-Unis avait mené à leur arrestation et à leur interrogatoire par le FBI, d’autres pirates de l’air du 11/9 auraient aussi pu être attrapés.

 

C’était il y a 15 ans que la tragédie du 11/9 se produisit, mais il n’est pas trop tard pour finir l’enquête, pour répondre aux questions qui ont été laissées ouvertes il y a plus d’une décennie. […]

 

Nous avons tous le droit de savoir. »

Ce n’est là qu’une hypothèse, qui n’est pas obligée de convaincre. La conclusion, elle, peut faire consensus.

Mettre fin au gaslighting

L’importance de cette intervention de Richard Clarke réside finalement, comme celle de Kristen Breitweiser, comme d’ailleurs celle de Larisa Alexandrovna Horton, dans le contre-pied qu’elle constitue vis-à-vis du discours général, nous disant en gros que, faute de preuve formelle, on peut enfin penser et passer à autre chose, que le dossier est clos ; ces trois interventions, aussi différentes soient-elles, court-circuitent l’entreprise de gaslighting en marche, consistant à nous dire que, finalement, ces 29 pages, ce n’était pas grand-chose, ce n’était rien (et, plus généralement, que les questions sur le 11-Septembre sont épuisées). Un peu comme l’intervention du détective de Scotland Yard à la fin du film Gaslight, qui vient rompre le mensonge de Gregory (ici la propagande médiatique) et redonner confiance en son jugement à Paula (oui, ces 29 pages sont accablantes et ne sont qu’un avant-goût des 80.000 documents sur le même sujet encore classifiés).

JPEG - 31.9 ko
Fin de partie pour le manipulateur…

Le 4 mai 2016, Elise Lucet était interviewée par Thinkerview. La présentatrice du magazine Cash investigation sur France 2 n’était pas au courant de l’existence des 29 pages et de leur déclassification annoncée, qui faisait pourtant grand bruit dans la presse américaine. Elle faisait remarquer que les médias avaient leurs obsessions, et que l’obsession du moment, c’était Daech. Il se trouve que l’Arabie saoudite (et ses relations troubles avec les services secrets américains) fait le lien entre les deux sujets… ça tombe bien. Jugeant qu’il n’y avait aucun tabou dans les médias français pour aborder le 11-Septembre (quelle belle nouvelle !), la journaliste avait fini par déclarer : « Je suis pour qu’on revienne sur le 11-Septembre. » Richard Clarke est pour, les Jersey Girls aussi… bref, tout le monde est d’accord. Qu’attendons-nous ? Ce serait la fin du naufrage médiatique qui avait notamment consisté à assimiler — cas typique de gaslighting — scepticisme et conspirationnisme, esprit critique et trouble psychique.

Trump veut « jeter Nicolas Sarkozy en prison » : décryptage d’une manipulation

Une déclaration tonitruante a rencontré un grand succès sur les réseaux sociaux depuis le début de la semaine. Pourtant, c’est une pure intox. Nous allons ici la décrypter et rappeler quelques règles simples pour ne jamais tomber dans ce genre de piège. Nous allons aussi faire connaissance avec un site assez particulier, à l’origine de la désinformation : AWD News. Un site si déroutant que même un journaliste qui s’était donné pour tâche de le comprendre s’y est cassé les dents. Plongée dans un univers où les propagandistes ne se reposent jamais.

Lundi 14 mars 2016, le site AWD News publie la première occurrence de la désinformation ; il s’agit d’un article intitulé « Donald Trump : il faut jeter Nicolas Sarkozy en prison pour avoir contribué à « l’expansion du terrorisme » ». L’article, comme l’a remarqué Buzz Feed ce mardi, a été supprimé, mais on le retrouve dans le cache de Google. En revanche, ce que Buzz Feed n’a pas vu, c’est que ledit article a réapparu le jour même sur AWD News, et se trouve donc toujours en ligne.

Voici ce que nous dit cet article :

« Donald Trump est un personnage étonnant. Le milliardaire, qui distille les déclarations provocantes, souvent taxées de racisme et de misogynie, a eu un mot négatif pour François Hollande.Interviewé cette semaine par un journaliste de Chicago Tribune lors d’une séance de dédicaces dans la Trump Tower à New York,Donald Trump fustige Nicolas Sarkozy.

 

A la question : « Que pensez-vous de Nicolas Sarkozy, Le millionnaire réplique:Je vais être très clair : je n’apprécie guère l’ancien président de la République.Je n’éprouve pas de compassion pour cet homme qui se pose aujourd’hui en victime.Si la France a aujourd’hui un problème avec sa classe politique elle a résolument un problème avec la place qu’occupe la prison dans son arsenal punitif.il doit être condamné pour aider les terroristes à s’installer en Lybie et pour avoir déstabilisé le monde. »

Fact checking : les règles d’or

La défiance face à ce genre d’article devrait être immédiate. Pourquoi ? D’abord, pour une simple question de forme : la mise en page est en effet défectueuse ; il n’y pas d’espace après les points et les virgules, on note l’oubli d’une majuscule («  .il doit  »), et une faute d’orthographe dans le mot « Lybie », qui s’écrit correctement ainsi : Libye. Cela ne fait pas très professionnel, ou simplement soigné même pour un amateur. Nous sommes, en outre, sur un site à peu près inconnu, et l’article n’est attribué à aucun auteur.

Ensuite, et surtout, l’article ne comporte aucun lien, qui pourrait renvoyer à la source de la déclaration supposée de Trump, en l’occurrence l’article du Chicago Tribune. Un article sensationnel, sans aucun lien, qui permettrait pourtant au lecteur de vérifier par lui-même très rapidement la fiabilité de l’information, c’est très mauvais signe.

Comme l’article nous donne deux indications précises, la source (le Chicago Tribune) et la date approximative de sa publication (« cette semaine  »), il est normalement très facile d’y remonter par soi-même. Il suffit d’une recherche sur Google ; par exemple avec les mots clés suivants : « Trump Sarkozy jail Chicago Tribune Libya » (en traduisant de préférence certains mots dans la langue originale, ici en anglais). On peut, en outre, limiter sa recherche aux résultats de moins d’une semaine, ou, pour être sûr de ne rien manquer, de moins d’un mois. Si notre recherche ne donne rien, c’est vraiment très mauvais signe. On est même à peu près certain d’avoir affaire à une intox.

Remarquez que l’opération de vérification décrite ici ne prend guère plus d’une minute (ou à peine plus si on prend vraiment son temps).

Il peut aussi facilement sauter aux yeux que, dans la déclaration attribuée à Trump, deux sujets se juxtaposent, qui n’ont pourtant aucun rapport : d’une part, la place occupée par la prison dans l’arsenal punitif français, et, d’autre part, l’aide de Sarkozy aux terroristes en Libye. On passe du coq à l’âne, d’une phrase à l’autre.

L’aspect très sensationnel et étonnant de la déclaration attribuée à Trump doit nous mettre en garde. Bien sûr, rien n’est impossible, mais ce genre de propos doit provoquer un réflexe en nous, celui de vérifier.

Pour essayer d’aller plus loin, on peut ensuite s’amuser à rechercher dans Google une phrase de l’article, par exemple : « Je n’éprouve pas de compassion pour cet homme qui se pose aujourd’hui en victime ». Et là, quelle surprise lorsque vous découvrez la même phrase dans un article de Rue89, datant du 5 juillet 2014, et intitulé : « Ne jetez pas Nicolas Sarkozy en prison ! ». L’article est signé Samuel Gautier, ancien chargé d’enquêtes à l’Observatoire international des prisons (OIP).

En lisant cet article, on découvre d’autres passages communs avec l’article de AWD News :

« Je vais être très clair : je n’apprécie guère l’ancien président de la République. […] Je n’éprouve pas de compassion pour cet homme qui se pose aujourd’hui en victime […]. Si la France a aujourd’hui un problème avec sa classe politique […], elle a résolument […] un problème avec la place qu’occupe la prison dans son arsenal punitif. »

On retrouve là, au mot près, la supposée déclaration de Donald Trump. AWD News a donc fait un simple copié-collé, en supprimant, au milieu de ces phrases, quelques passages trop contextualisés, qui ne pouvaient pas être exploités dans l’intox. Seul ce passage a été ajouté, dans un français approximatif d’ailleurs : « il doit être condamné pour aider les terroristes à s’installer en Lybie et pour avoir déstabilisé le monde ». En effet, il eut été plus juste d’écrire : « il doit être condamné pour avoir aidé… ».

Bref, nous sommes là en présence d’un cas d’intox particulièrement grossier et qu’un œil un minimum exercé doit repérer presque instantanément.

Tombés sous le charme de la propagande

Pourtant, combien de sites et d’internautes sont tombés dans le panneau ! Selon Buzz Feed, la phrase attribuée à Donald Trump aurait été partagée plus de 5000 fois sur Facebook. Nous n’avons pas pu vérifier ce nombre, mais, comme l’exemple ci-dessous le montre, la fausse information a de toute façon été beaucoup partagée. Sara Kiani, nous y reviendrons plus loin, est l’une des ambassadrices de charme d’AWD News sur les réseaux sociaux.

Sur Facebook, un relais d’information pourtant généralement pertinent comme Jean Bricmont a ici relayé l’intox. Il a un peu vite partagé la publication d’un autre utilisateur, qui, dans un second temps, alerté par un commentateur, a rectifié son post en signalant qu’il s’agissait d’un « fake ».

Sur Twitter, l’intox apparaît pour la toute première fois, le 14 mars, dans un tweet d’une certaine Maria Luis, qui œuvre clairement pour le compte d’AWD News. La jeune femme se présente comme « journaliste indépendante/un vrai journaliste est un chômeur  ». On reconnaît là la pensée d’Alain Soral, selon laquelle « un journaliste français c’est soit une pute, soit un chômeur » ; ce clin d’œil est vraisemblablement fait pour séduire le public de Soral (le propagandiste cherche en effet à créer une complicité avec sa cible). Durant cette journée du 14 mars, le même tweet sera envoyé à différents destinataires, choisis selon leurs profils (contestataires, anti-système), à 74 reprises ! Vérifiez, j’ai compté !

Un matraquage qui porte forcément un peu ses fruits. Parmi les relais de la fausse information, on remarque de nombreux sympathisants du Front national (comme ici), qui cumulent un fort rejet de Nicolas Sarkozy et un goût de plus en plus marqué pour Trump, depuis que Jean-Marie Le Pen a déclaré, le 27 février, que, s’il était Américain, il voterait pour lui. Mais on note tout aussi bien le manque de vigilance d’une journaliste de la radio Africa n°1. Ailleurs, sur la Toile, l’intox est notamment diffusée par Press TV, un média iranien, News360X, Les moutons enragés, ou encore des médias africains : Abidjan TV, Africa Voice, Free Congo, Afropages… ce dernier site semblant avoir un partenariat avec AWD News.

On comprend aisément pourquoi tant d’internautes se sont laissés avoir : ils avaient tellement envie de croire à cette information, c’était si beau, qu’un homme puissant comme Trump, peut-être le futur président des États-Unis, dise ses quatre vérités à Sarkozy et se fasse le porte-voix de millions d’individus qui pensent, sans pouvoir le dire face à un large public, que l’ancien président de la République mériterait la prison pour avoir déstabilisé la Libye et engendré le chaos que l’on connaît aujourd’hui. Mais, en l’occurrence, c’était trop beau pour être vrai. C’est le piège du web et des réseaux sociaux, de nous permettre de relayer à toute vitesse les informations qui nous plaisent… mais qui ne sont pas toujours vraies.

Pourquoi les désinformateurs ont-ils lancé cette intox à ce moment-là ? Peut-être parce que plusieurs articles venaient de paraître, peu de temps auparavant, qui rapprochaient les deux protagonistes. Dans ces articles, on apprenait que Nicolas Sarkozy cherchait à s’inspirer de Donald Trump. Ainsi, Le Monde du 5 mars titrait sur Trump, le « nouveau modèle » de Sarkozy. Quant au Plus du 6 mars, il titrait : « Sarkozy se rêve en candidat anti-système, comme Trump. Pas crédible une seconde ». Les lanceurs d’intox escomptaient peut-être que, l’intérêt des lecteurs étant déjà éveillé par cette actualité, ils allaient, en tapant les noms « Trump Sarkozy » dans leurs moteurs de recherche, tomber avec une plus forte probabilité sur leur article malveillant.

Qui se cache derrière AWD News ?

On ignore tout de l’identité de ceux qui ont monté cette intoxication médiatique. Le site AWD News ressemble en effet à une énigme. On ne sait pas qui l’anime. Vous y trouvez bien cette mention en bas de page : « About AWDNEWS », mais elle n’est pas cliquable. Aucune information n’est donnée sur la nature de ce média, ses fondateurs, ses journalistes, si tant est qu’il y en ait. En effet, la plupart des articles semblent être de simples reprises d’autres sites, du pur plagiat, comme ce copié-collé d’un entretien de Julian Assange avec Ignacio Ramonet (dont la source n’est même pas mentionnée).

Il serait fastidieux de passer chaque article en revue, mais aucun ne paraît être original. On vous propose même un article intitulé « La Turquie menace la France de sa colère », daté du 17 février 2016, qui s’avère être la reprise pure et simple d’un article du Monde intitulé « Coup de froid entre la France et la Turquie » (seul le titre change) et daté… du 12 décembre 2011 ! Ou encore, AWD News publie le 23 janvier 2016 un article intitulé : « Israël menace de bombarder les cargaisons d’armes russes vers la Syrie » ; c’est, au mot près, le même texte qui a été publié sur un autre site… le 30 mai 2013. Et, plus récemment encore, le 9 mars, on nous apportait la preuve que Sarkozy avait touché de l’argent de Khadafi pour sa campagne de 2007… en nous ressortant, mine de rien, un article paru le 13 novembre 2015 dans L’Obs. On pourrait multiplier les exemples. Pour s’en rendre compte, il suffit de prendre n’importe quelle phrase d’un article d‘AWD News et de le rentrer dans votre moteur de recherche. Les plagiats apparaissent alors au grand jour.

Tel semble donc être le fonctionnement général de ce site, qui a tous les traits d’un agrégateur d’informations, même s’il le cache à ses lecteurs : dupliquer des articles, ou des débuts d’articles, parus ailleurs, sur une myriades de sites plus ou moins fiables, sans aucun lien, aucune source, et en ne tenant aucunement compte de leur date de première parution. On peut ainsi vous raconter, comme si elle s’était passée hier, une histoire qui date en réalité de plusieurs années. Parfois on prend la peine de changer le titre de l’article d’origine, parfois non. La seule restriction à cette duplication effrénée, c’est que tous les articles doivent s’inscrire dans la ligne éditoriale d’AWD News. Quelle est cette ligne ? Un passage en revue des articles révèle une ligne clairement anti-américaine, anti-israélienne, anti-saoudienne, anti-qatarie, anti-turque, anti-Daech, anti-allemande, anti-Hollande et anti-Sarkozy, pro-russe, pro-iranienne, pro-Hezbollah, pro-Assad. La désinformation que nous avons analysée apparaît étrangement comme une exception, du moins après une première approche des contenus. Le site, en dépit de son indigence, possède suffisamment de moyens pour exister en cinq langues : anglais, français, espagnol, allemand, italien.

Comment savoir qui se cache derrière ce site, et quels intérêts il sert ? Les Debunkers de Hoax ont cru avoir résolu l’énigme, dans un article du 14 septembre 2014 : « Ce site de désinformation appartient au journal « al bayan » basé a Dubaï. C’est un organe de propagande officiel dirigé par le gouvernement en place des Émirats Arabes Unis ». Cette révèlation est censée provenir de cette page : https://who.is/whois/http:/awdnews.com. Une allégation qu’on retrouve dans un message d’un certain Barry Grossman, posté sur Facebook le 31 juillet 2014 : « he AWDNews.com domain is registered to the al Bayan Magazine owned by the Dubai Media Inc, the control of which is associated with the Dubai royal family. At least somebody is trying to make it look like it is connected with al Baya and the Qatar royal family ». Grossman, dont on trouve une biographie en anglais ici, se présente comme un avocat international canadien, et intervient régulièrement pour commenter l’actualité dans différents médias iraniens.

Une enquête mi-figue mi-raisin

Le 29 janvier 2016, un journaliste s’est finalement décidé à enquêter sur cet « intrigant site internet de désinformation ». Il s’agit de Romain Mielcarek, pour Radio France Internationale. Son article, louable dans son intention et porteur d’espoir, commence malheureusement mal :

« Le président Hollande « coupable de haute trahison ». Le Pentagone qui « prépare une guerre contre la Russie« . Ou encore l’Arabie saoudite et Israël qui seraient « sur la même longueur d’onde« . Ce sont quelques-unes des affirmations qu’on peut lire sur le site AWD News. Ses cibles sont systématiquement les mêmes : Israël, les Etats-Unis, l’Europe, la Turquie et l’Arabie saoudite. Et les pays héroïsés sont presque toujours l’Iran, la Syrie et la Russie.

 

Militant ou manipulateur ? En tout cas, ce site produit des articles particulièrement tranchés qui se présentent comme des enquêtes de presse. Les sources sont toujours présentées de manière floue, peut-être pour que l’on ne puisse pas les remonter. De rapides vérifications montrent qu’elles sont en général largement interprétées ou déformées. Exemple avec cet article du 28 janvier, qui cite Foreign Policy comme partenaire d’AWD News, affirmant que les Etats-Unis préparent des plans de guerre contre la Russie. Sauf qu’en cherchant, on retrouve effectivement sur la source américaine un article vieux d’un an évoquant des « plans », qui sont en réalité des simulations visant à entraîner les forces américaines. Des scénarios qui opposent une équipe « bleue » et une équipe « rouge » et dont les dernières versions sont inspirées des conflits récents en Géorgie et en Crimée. Foreign Policy explique très bien comment de tels scénarios permettent de rejouer des batailles qui ont déjà eu lieu, ou de tester des situations probables allant d’une guerre contre la Corée du Nord… jusqu’à une invasion de zombis.

 

Les auteurs d’AWD News auraient-ils tout simplement mal compris les propos du site américain ? Peu probable : de telles interprétations sont récurrentes et souvent caricaturales. »

Première remarque : s’il y a bien un reproche qu’on pouvait s’éviter de faire à ce site, c’était bien d’avoir ses cibles systématiques, et ses pays héroïsés, car nos grands médias sombrent malheureusement trop souvent dans le même travers. Et il ne vient alors à l’idée d’aucun journaliste de ces médias de déplorer leurs propres cibles systématiques : l’Iran, la Syrie et la Russie, et leurs propres pays héroïsés, ou, du moins, fortement épargnés : Israël, les États-Unis, l’Europe, la Turquie et l’Arabie saoudite. AWD News ne fait que pratiquer une contre-propagande, certes un peu plus voyante que l’autre.

Plus grave : le journaliste veut prouver que le site déforme ses sources. Et, pour ce faire, il donne un article en exemple. Mais, d’emblée, en écrivant qu’ADW News cite Foreign Policy comme son partenaire, il montre qu’il n’a pas compris le principe même du site, qui est d’agréger des articles, et non pas de les écrire. La première phrase de l’article : « Selon les informations de notre partenaire Foreign Policy… » n’est évidemment pas le fait d’un journaliste d’AWD News, qui n’en compte probablement pas, mais celui du journaliste qui a été plagié par AWD News. Une simple recherche sur Google permet de remonter à la source : un article de Slate, qui se trouve être la traduction d’un article de Foreign Policy, signé Julia Ioffe. C’est donc Slate qui est partenaire de Foreign Policy. L’article, d’aillleurs, est bel et bien intitulé « Comment le Pentagone se prépare à une guerre contre la Russie », et commence par ces mots : « Selon les informations de notre partenaire Foreign Policy… ». AWD News n’a donc pas « mal compris les propos du site américain », comme le pense Mielcarek après avoir lu l’article original en anglais, il ne les a pas déformés ou interprétés, pour la bonne raison qu’il n’a pas eu à consulter ce site américain ; il a seulement recopié le début de l’article en français (que Mielcarek n’a pas trouvé), sans y toucher un mot, ni la moindre virgule.

Évidemment, cette incompréhension étant générale, les deux autres exemples que donne Mielcarek tombent également à l’eau. Le premier articulet sur François Hollande ne constitue que le tout début d’un long article publié par Sylvain Baron sur son blog. Quant à l’article sur Israël et l’Arabie saoudite, il ne fait que reprendre un article du média iranien Sahar. Il est préoccupant, tout de même, qu’un journaliste qui prétend faire une enquête sur le web peine à faire une simple recherche sur Google. Car il n’est pas difficile de remonter à la source de tous ces articles ; il suffit, on l’a déjà dit, d’en prendre un court passage et de le rentrer dans son moteur de recherche. Cela prend environ 10 secondes.

La suite de l’enquête est heureusement plus intéressante. L’auteur relève que « plusieurs personnes relaient la production d’AWD News sur les réseaux sociaux. Côté francophone, il s’agit chaque fois de charmantes jeunes femmes aux photos de profil particulièrement séduisantes, singulièrement exotiques, pour la plupart. » Maria Luis, que nous avons déjà rencontrée, en fait partie. Mielcarek l’a jointe. Membre d‘AWD News, elle lui a garanti que le site était totalement indépendant, mais refusa de lui répondre concernant les financements ou la direction de l’entreprise.

JPEG - 47.2 ko
Charmante ambassadrice d’AWD News sur Twitter

Une autre de ces jeunes femmes se fait appeler Sophie Alvarez (voir l’une de ses interventions en commentaire de cet article du site Réseau International). Elle assure à Mielcarek qu’elle est journaliste et qu’elle réside en Turquie, à Istanbul. Originaire de France, elle lui confie son amour de l’Iran, même si elle n’y est jamais allée. Elle évoque aussi son faible niveau linguistique. Le journaliste lui annonce alors avoir des amitiés iraniennes, ce qui va étrangement provoquer chez son interlocutrice un « changement radical de discours ». Elle prétend soudainement avoir vécu en Iran, à Téhéran, durant deux ans, et avoir travaillé comme traductrice en anglais, mais aussi avoir étudié le perse à l’université de Téhéran. « Pourquoi tant d’incohérences dans son discours ? », se demande Mielcarek. « Probablement parce qu’il est en grande partie faux, tout comme ses photos de profil, volées à une certaine Rose-Marie N. et que l’on retrouve sur son CV en ligne  ». En effet, celle qui se présente sous le nom de Sophie Alvarez a usurpé sur son profil Facebook la photo d’une autre jeune femme, qu’on retrouve sur le réseau professionnel Linkedin.

Sur Facebook, les petites mains de la propagande d‘AWD News ont toutes le même profil : belles nanas aguicheuses, comme Sara Kiani et Mahnaz Hund, qui appâtent les mâles avec leurs photos (et ça marche : respectivement 1762 et 1408 « amis »), et qui distillent ensuite des liens vers le site dont elles sont les discrètes ambassadrices. A noter que, comme Sophie Alvarez, Mahnaz Hund usurpe les photos d’une autre, en l’occurrence la chanteuse iranienne Sahar (qui a l’avantage de ne pas être connue en France, et dont on retrouve les photos ici).

Mielcarek a, lui aussi, farfouillé sur le web pour remonter jusqu’au propriétaire de ce site aux méthodes plus que douteuses. Le résultat de sa quête diffère de celui de Barry Grossman et des Debunkers de Hoax. Il découvre en effet sur les hébergeurs des noms de domaine d’AWD News que le site a été « enregistré à Berlin comme propriété d’un certain Kevin Middelkoop ». Mais, là encore, « il s’agit d’un faux nom, dont l’adresse mail est elle-même reliée à Yavar Sherafat… résidant à Téhéran ». Cet homme serait, selon le journaliste, le propriétaire du site. Nous voici donc désormais à Téhéran, et non plus à Dubaï comme précédemment. Sollicité par le journaliste de RFI, Yavar Sherafat restera muet. « Impossible, à ce stade, de dire si derrière ce site se cache un État ou une officine privée  », conclut Mielcarek.

Ces autres petits soldats de l’information

Reconnaissons que nous n’avons pas pu faire le tri entre le vrai et le faux dans ces différentes investigations… Une ultime recherche nous emmène sur la liste des « sites conspirationnistes », grand fatras où l’on retrouve jetés dans le même sac une multitude de sites (1203 à ce jour !) qui, pour certains, ont le malheur de ne proposer qu’une information un peu différente de celle des médias dominants. Les nouveaux inquisiteurs ont même réussi à y placer des sites comme Reporterre de Hervé Kempf, Les Gentils Virus pour la Démocratie, ou encore Semeurs Cueilleurs, une ONG qui s’est donnée pour but de favoriser la préservation de la bio-diversité et des semences reproductibles. Au 115e rang de cette liste effrayante, on trouve notre site. Un nouveau nom apparaît, en guise de propriétaire : Mohammad Ghalamchi.

Une recherche sur ce nom ne nous apprendra rien de plus.

En conclusion : AWD News est clairement un site de propagande, qui fait feu de tout bois, publie tout et n’importe quoi, du moment que cela sert sa cause. L’important, de son point de vue, n’est pas tant l’article qu’il publie (dont il ne recopie souvent que le début, sans lien pour lire la suite) que son titre, qu’il va dupliquer sur les réseaux sociaux. Bien des gens ne lisant que les titres des articles, en particulier sur Twitter, ils les diffusent sans trop réfléchir à leur communauté, simplement parce que ces quelques mots les satisfont, portent un message qu’ils partagent.

AWD News cherche manifestement, comme le note Romain Mielcarek, « à instrumentaliser les colères pour faire passer [ses] messages ». « On les retrouve ainsi, note-t-il, sur des pages traitant du conflit israélo-palestinien, de la guerre en Syrie, d’Afrique ou encore de Dieudonné ». D’où le succès relatif de la désinformation concernant Trump et Sarkozy ; la déclaration choc du milliardaire new-yorkais sur l’ancien président français, haï par une partie de la population, valait bien qu’on la partage ou qu’on la « like » (sa vérité n’avait presque aucune importance). L’intox était l’occasion de communier dans une exaspération et un rejet communs.

Pour servir cette propagande, des jeunes femmes aux profils alléchants, derrière lesquelles se cachent peut-être, allez savoir, des messieurs un peu moins alléchants, et qui twittent, postent et lâchent leurs coms plus vite que leur ombre. Ces autres petits soldats du journalisme manient-ils au moins leur clavier par conviction ? Ou n’est-ce pour eux qu’une mission purement alimentaire ? Quels destins peuvent bien se dissimuler derrière les Sophie Alvarez et autre Maria Luis ? Leurs témoignages sont les bienvenus.