Billard à trois bandes en Syrie: la stratégie d’Israël révélée par les e-mails d’Hillary

Dans son article paru le 23 février 2016 dans Politico, Robert Kennedy Jr. avait dépeint le conflit en Syrie comme une guerre globale pour le contrôle des ressources énergétiques de la région, avec, d’un côté, les États-Unis, l’Union européenne, Israël, les pays du Golfe et la Turquie, supportant l’opposition à Bachar el-Assad, de l’autre, la Russie, la Chine et l’Iran, soutenant le régime. RFK Jr. insistait surtout sur l’action des États-Unis, du Qatar et de l’Arabie saoudite dans le soutien à l’insurrection. Certes, il avait bien souligné qu’Israël était également déterminé à faire dérailler le « pipeline islamique », choisi par Assad en juillet 2011, qui aurait enrichi l’Iran et la Syrie, ainsi que leurs « proxys », le Hezbollah et le Hamas ; cependant, certains lecteurs ont pu estimer que la place d’Israël dans ce conflit méritait une analyse un peu plus poussée. La messagerie électronique d’Hillary Clinton, dont WikiLeaks a récemment mis en ligne de très nombreux e-mails, nous renseigne justement sur les intérêts et la stratégie d’Israël dans cette guerre.

Les intérêts de chacun des belligérants connus, nous nous demanderons si le mythe des rebelles « modérés », en passe d’être enterré, n’était précisément pas une ruse des anti-Assad visant à focaliser l’attention publique sur le seul État islamique et à laisser les mains libres aux principales forces qui, de fait, durant cinq ans, ont sapé l’État syrien. L’occasion, une nouvelle fois, de mettre en garde contre la désinformation galopante dans cette guerre – comme dans toute guerre.

Assad tombé, Iran isolé, Israël sécurisé

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James Rubin

Le 16 mars 2016, WikiLeaks a lancé un moteur de recherche pour explorer des archives contenant 30.322 e-mails et pièces jointes, envoyés vers ou par le serveur de courrier électronique privé d’Hillary Clinton, à l’époque où celle-ci était secrétaire d’État, du 30 juin 2010 au 12 août 2014. Dans cette masse d’échanges, se trouve un courrier envoyé le 30 avril 2012 par James P. Rubin à Hillary Clinton. Pour information, James Rubin était secrétaire d’État adjoint pour les relations publiques et porte-parole en chef du Département d’État entre 1997 et mai 2000. Dans l’administration Clinton, il était considéré comme le bras droit de la secrétaire d’État Madeleine Albright (une femme qui déclarait, en 1996, que la mort de 500.000 enfants irakiens, victimes de l’embargo décidé par le Conseil de sécurité de l’ONU, valait la peine). Rubin a également été membre de l’équipe de campagne d’Hillary Clinton pour sa nomination par le Parti démocrate dans l’optique de l’élection présidentielle de 2008.

Voici l’essentiel de son message « BEST OF LUCK ON CHINA TRIP » traduit :

« J’ai voulu transmettre quelque chose que j’ai l’intention de publier sur la Syrie et l’Iran, parce que je pense qu’il vaut la peine d’essayer de presser le Président et ses conseillers politiques à agir. […] Comme vous verrez dans la pièce jointe, je crois qu‘une action en Syrie préviendra le plus grand danger à l’horizon, à savoir qu’Israël lance une attaque surprise sur les installations nucléaires iraniennes. Bien que la pression ait maintenant baissé pour de multiples raisons, elle reviendra. D’autre part, l’action de Washington sur la Syrie éliminera pour une bonne part, je pense, le caractère d’urgence de l’action israélienne. Autrement dit, une politique plus agressive en Syrie […] atténuera considérablement la pression sur Israël pouvant le conduire à attaquer l’Iran et à déclencher peut-être une guerre plus large au Moyen-Orient […]. Je sais que vous pouvez ne pas être d’accord, mais j’ai pensé qu’il était mieux de partager cela avec vous comme au moins une façon nouvelle d’aborder le problème. »

L’e-mail se conclut ainsi : « All best, your friend, Jamie », montrant la grande familiarité entre les deux protagonistes.

On découvre le titre de la pièce jointe dans un autre e-mail adressé quelques heures plus tard par Hillary Clinton à Robert Russo, lui demandant d’imprimer ce texte : « Please print ».

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Robert Russo

Robert Russo est au service de la réussite d’Hillary Clinton depuis dix ans, comme nous l’apprend son profil sur Linkedin. Actuellement directeur de la correspondance et des briefings pour le site de campagne Hillary for America, il a notamment été adjoint spécial auprès de la secrétaire d’État entre janvier 2009 et février 2013.

Voici la substantifique moelle de ce texte de James Rubin, « NEW IRAN AND SYRIA 2.DOC » :

« La meilleure manière d’aider Israël à traiter la capacité nucléaire croissante de l’Iran, c’est d’aider le peuple de Syrie à renverser le régime de Bachar el-Assad. Les négociations pour limiter le programme nucléaire iranien ne résoudront pas le dilemme de sécurité d’Israël. […] Au mieux, les pourparlers […] permettront à Israël de reporter de quelques mois sa décision de lancer une attaque contre l’Iran, qui pourrait provoquer une guerre majeure au Moyen-Orient.

 

Le programme nucléaire iranien et la guerre civile en Syrie pourraient sembler sans rapport, mais ils sont liés. Pour les chefs israéliens, la réelle menace d’un Iran doté de l’arme nucléaire n’est pas la perspective d’un chef iranien fou lançant une attaque nucléaire délibérée sur Israël, qui conduirait à l’annihilation des deux pays. Ce que les militaires israéliens redoutent vraiment — mais sans pouvoir le dire — c’est de perdre leur monopole nucléaire. Une capacité iranienne en matière d’armes nucléaires […] pourrait aussi inciter d’autres adversaires, comme l’Arabie saoudite et l’Égypte, à se nucléariser de la même façon. Le résultat serait un équilibre nucléaire précaire, dans lequel Israël ne pourrait pas répondre aux provocations avec des frappes militaires conventionnelles en Syrie et au Liban, comme il le peut aujourd’hui. Si l’Iran acquerrait le statut d’État doté de l’arme nucléaire, Téhéran trouverait plus aisé d’appeler ses alliés en Syrie et au Hezbollah à frapper Israël, sachant que ses armes nucléaires lui serviraient de force de dissuasion pour empêcher Israël de répondre contre l’Iran lui-même.

 

Revenons à la Syrie. C’est la relation stratégique entre l’Iran et le régime de Bachar el-Assad en Syrie qui permet à l’Iran de saper la sécurité d’Israël — non à travers une attaque directe qui, en trente ans d’hostilité entre l’Iran et Israël, ne s’est jamais produite, mais à travers ses proxies au Liban, comme le Hezbollah, qui sont soutenus, armés et entraînés par l’Iran via la Syrie. La fin du régime d’Assad mettrait fin à cette dangereuse alliance. Le pouvoir en Israël comprend bien pourquoi vaincre Assad est maintenant dans ses intérêts [Rubin cite une déclaration du ministre de la Défense israélien, Ehud Barak, faite sur CNN la semaine précédente, allant dans ce sens].

 

Avec Assad parti, et un Iran devenu incapable de menacer Israël à travers ses proxies, il deviendrait possible pour les États-Unis et Israël de se mettre d’accord sur la ligne rouge qui indiquerait à quel moment le programme de l’Iran aurait atteint un seuil inacceptable.

 

Washington devrait commencer par exprimer sa volonté de coopérer avec des alliés régionaux, comme la Turquie, l’Arabie saoudite et le Qatar, pour organiser, entraîner et armer les forces rebelles syriennes. L’annonce d’une telle décision pourrait probablement causer, par elle-même, des défections substantielles au sein de l’armée syrienne. Ensuite, utilisant des territoires en Turquie et peut-être en Jordanie, des diplomates américains et des officiels du Pentagone pourront commencer à renforcer l’opposition. Cela prendra du temps. Mais la rébellion est partie pour durer un long moment, avec ou sans l’implication des États-Unis.

 

La seconde étape consiste à développer un soutien international pour une coalition menant des opérations aériennes. […] Armer les rebelles syriens et utiliser la force aérienne occidentale pour empêcher les hélicoptères et les avions syriens de voler est une approche peu coûteuse et à forte valeur ajoutée. […] La victoire ne viendra pas rapidement ou facilement, mais elle viendra. Et la récompense sera importante. L’Iran sera isolé stratégiquement, incapable d’exercer son influence au Moyen-Orient. Le nouveau régime en Syrie verra les États-Unis comme un ami, pas un ennemi. Washington remporterait une reconnaissance importante en se battant pour le peuple dans le monde arabe, et pas pour des régimes corrompus. »

James Rubin, comme il y fait référence dans son e-mail à Hillary Clinton, fera par la suite publier ce texte, à peine remanié, dans Foreign Policy, le 4 juin 2012. L’article s’intitule « The Real Reason to Intervene in Syria ».

En résumé, Rubin considère que, pour parer au plus grand danger qui guette le Moyen-Orient, à savoir une attaque d’Israël contre les installations nucléaires iraniennes, il faut œuvrer pour dissuader Israël de passer à l’action. En effet, son intervention pourrait constituer les prémices à une guerre de très grande ampleur. Pour atteindre cet objectif, il faut parvenir à faire baisser la pression que ressent Israël, en affaiblissant les organisations terroristes qui le menacent directement (Hezbollah au Liban, Hamas et Jihad islamique palestinien à Gaza), et qui se trouvent être des proxies de l’Iran, qu’il soutient via la Syrie. En rompant le lien entre l’Iran et la Syrie, ces proxies deviendraient inopérants. Et, pour rompre ce lien, il faut briser son maillon le plus faible : le régime de Bachar el-Assad. Il faut donc soutenir la rébellion contre lui, jusqu’à ce qu’il tombe. Assad tombé, les proxies iraniens rendus quasi inoffensifs, Israël pourrait suspendre son intention de bombarder l’Iran. Et des négociations plus apaisées sur le programme nucléaire iranien pourraient reprendre avec le soutien des États-Unis.

Pour contextualiser ces propos, rappelons qu’à cette époque le conflit en Syrie a commencé depuis plus d’un an, et que Mahmoud Ahmadinejad, bête noire des États-Unis et d’Israël, est encore au pouvoir en Iran. Il y restera jusqu’au 3 août 2013. James Rubin a anticipé le refus russe d’une telle opération, ce qui interdit de passer par le Conseil de sécurité des Nations unies, ainsi que la réticence de certains États européens, ce qui rend également difficile le recours à l’OTAN. L’opération ne pourra résulter, selon lui, que de l’accord de pays occidentaux et du Moyen-Orient, en particulier l’Arabie saoudite et la Turquie. Rubin semble ignorer qu’au moment où il fait ses préconisations, la CIA soutient déjà l’opposition syrienne depuis 2006, et que la Turquie, le Qatar et l’Arabie saoudite arment, entraînent et financent déjà des combattants jihadistes sunnites venus de Syrie, d’Irak et d’ailleurs pour renverser le régime d’Assad. Son texte nous éclaire donc essentiellement sur l’intérêt d’Israël dans la tentative en cours du renversement du régime syrien.

Israël et l’art de la guerre

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Sidney Blumenthal

Un autre e-mail intéressant a été envoyé à Hillary Clinton par Sidney Blumenthal le 23 juillet 2012. Ancien assistant et conseiller spécial du président Bill Clinton, journaliste spécialisé en politique américaine et internationale, Blumenthal est un ami et confident de longue date d’Hillary Clinton. En novembre 2007, il était devenu le « conseiller principal » de sa campagne présidentielle. The Daily Caller du 7 mars 2016 nous rappelle que, sur les dizaines de notes des Renseignements qu’il a envoyées à Hillary Clinton alors qu’elle était secrétaire d’État, 23 contenaient de l’information classifiée comme «  confidentielle » ou « secrète ». Ceci fait de Blumenthal l’un des partageurs les plus prolifiques d’informations classifiées avec Clinton. Ses notes sont « particulièrement intrigantes », dans la mesure où l’homme n’a pas travaillé pour le gouvernement. Pendant la période où il envoyait ses notes à Clinton, il travaillait pour la Fondation Clinton, aussi bien que pour diverses organisations à but non lucratif entretenant des liens étroits avec Hillary Clinton. Il a aussi travaillé, durant une partie de cette période, comme rédacteur pour The Daily Beast.

Dans son e-mail, non classifié, Sidney Blumenthal établit un rapport d’informations émanant de plusieurs sources proches de différents services de renseignement (il n’émet pas d’avis personnel). Voici la substantifique moelle de ce texte, « SYRIA, TURKEY, ISRAEL, IRAN » :

« 1. Selon un individu ayant accès aux plus hauts niveaux des gouvernements européens, les services de renseignement de ces pays rapportent à leurs directeurs que les chefs de l’armée israélienne et de la communauté du renseignement pensent que la guerre civile en Syrie est en train de s’étendre aux pays voisins, notamment le Liban, la Jordanie et la Turquie. Ces officiels européens sont inquiets que le conflit en cours en Syrie puisse mener à des soulèvements dans ces pays qui amèneront au pouvoir des régimes islamiques de plus en plus conservateurs, remplaçant les régimes laïcs ou modérés actuels. Ces individus ajoutent que les responsables de la sécurité israélienne pensent que le Premier ministre Benjamin Netanyahu est convaincu que ces développements les rendront plus vulnérables, avec uniquement des ennemis à leurs frontières.

 

2. Dans des conversations privées, de hauts représentants du renseignement et de l’armée israélienne déclarent à leurs associés européens qu’ils ont longtemps vu le régime du président syrien Bashar el-Assad, bien qu’hostile, comme une valeur sûre et un amortisseur entre Israël et les pays musulmans plus militants, une situation qui est menacée par les succès croissants des forces rebelles de l’Armée syrienne libre. Cette source est convaincue que ces chefs israéliens sont maintenant en train d’élaborer des plans d’urgence pour traiter avec une structure régionale où les nouveaux régimes révolutionnaires qui reprennent ces différents pays seront contrôlés par les Frères musulmans et peut-être des groupes plus problématiques comme Al Qaïda, ce qui ne présage rien de bon pour les Israéliens.

 

3. […] ces chefs d’État européens reçoivent des rapports indiquant que si Israël devait attaquer les installations nucléaires iraniennes en ce moment, cela ne ferait qu’aggraver ses relations avec ses voisins. […]

 

4. Selon une source ayant un accès direct, les chefs de l’armée turque ont déclaré dans des discussions privées avec les plus hautes autorités de leur gouvernement qu’une attaque d’Israël sur l’Iran déclenchera sûrement une guerre régionale « avant que la première attaque aérienne d’Israël ne soit retournée à sa base« . Les évaluations du renseignement turc, supportées par leurs agents de liaison dans les services de renseignement d’Europe de l’Ouest, informent que des milliers de missiles et de roquettes tomberont sur Israël lancées d’Iran, du Liban, de Syrie et de Gaza. […]

 

7. Une source particulière déclare que les services de renseignement britanniques et français pensent que leurs homologues israéliens sont convaincus qu’il y a un aspect positif à la guerre civile en Syrie ; si le régime d’Assad tombe, l’Iran perdrait son unique allié au Moyen-Orient et serait isolé. En même temps, la chute de la Maison Assad pourrait bien provoquer une guerre sectaire entre les chiites et la majorité sunnite de la région, s’étirant jusqu’en Iran, qui, du point de vue des chefs israéliens, ne serait pas une mauvaise chose pour Israël et ses alliés occidentaux. D’après cet individu, un tel scénario distrairait l’Iran de ses activités nucléaires et pourrait les entraver pendant beaucoup de temps. De plus, certains analystes supérieurs du renseignement israéliens pensent que cette tournure des événements pourrait même s’avérer être un facteur dans la chute finale du gouvernement actuel d’Iran. […]

 

9. En même temps, une source sensible distincte a ajouté que les services de sécurité européens sont inquiets que cette stratégie de la corde raide puisse mener à des fautes qui pourraient, à leur tour, conduire à une guerre régionale. A cet égard, ces services européens restent en rapport étroit avec leurs homologues israéliens, qui tentent de manipuler les événements tout en évitant un conflit général en ce moment. Cet individu déclare qu’un officier supérieur de l’armée israélienne a décrit la situation actuelle dans la perspective israélienne en citant Sun Tzu dans L’ART DE LA GUERRE : « Il gagnera celui qui sait quand combattre et quand ne pas combattre.«  »

En résumé, nous voyons s’exprimer deux appréciations opposées concernant la guerre en Syrie, du point de vue israélien. La première consiste à craindre que cette guerre civile ne s’étende aux pays alentours, conduisant ainsi à une prise de pouvoir de forces islamiques radicales, qui constitueraient autant d’ennemis mortels pour Israël. En outre, il est précisé que Bachar el-Assad, bien qu’hostile à Israël, représente un moindre mal, une force modératrice dans la région. La seconde appréciation voit dans la guerre en Syrie l’opportunité de renverser l’unique soutien de l’Iran au Moyen-Orient. Cette fois, la guerre régionale entre sunnites et chiites, que la chute d’Assad pourrait provoquer, est vue positivement, car elle détournerait pour un long moment l’Iran de ses activités nucléaires ; elle pourrait même conduire à la chute du gouvernement d’Ahmadinejad.

Depuis le 14 juin 2013, rappelons-le, c’est le modéré Hassan Rohani qui est au pouvoir en Iran. On pourrait ainsi penser que la seconde appréciation a dès lors perdu de sa pertinence (ces propos datant de l’été 2012) ; pour autant, Hassan Rohani n’est pas éternel et un gouvernement plus radical et plus farouchement hostile à Israël reviendra vraisemblablement un jour aux affaires. Au fond, le rapport de Sidney Blumenthal ne nous permet pas de connaître à coup sûr la stratégie d’Israël ; mais on peut deviner que l’État hébreu joue avec le feu, en espérant que la guerre fera tomber Assad et isolera durablement l’Iran, son principal ennemi, tout en priant pour que l’opération n’aboutisse pas à l’accession au pouvoir partout autour de ses frontières de régimes islamistes, bien plus hostiles encore que ne peut l’être celui actuellement en place à Damas. Comme nous le fait saisir la citation de Sun Tzu, la guerre en Syrie permet à Israël de ne pas combattre pour le moment directement l’Iran, un tel affrontement lui faisant présager de graves représailles. En laissant la situation pourrir en Syrie et dans toute la région, Israël, dans une situation d’attente, combat indirectement son ennemi.

Nous rejoignons la notion de « guerre par procuration », développée par Robert Kennedy Jr., et reprise à son compte par l’économiste Jeffrey Sachs, consultant spécial de Ban Ki-moon à l’ONU. D’ailleurs, de même qu’à travers la Syrie, c’est en fait l’Iran et la Russie, ses puissants alliés, que visaient les États-Unis, à travers la Syrie, c’est l’Iran que vise essentiellement Israël. Rappelons ce que déclarait Sachs :

« C’est précisément la dépendance du régime d’Assad à ses soutiens russes et iraniens qui a déterminé l’intérêt des États-Unis à son départ. Le renversement d’Assad, pensaient les responsables américains de la sécurité, affaiblirait l’Iran, discréditerait le Hezbollah et restreindrait le champ d’action géopolitique de la Russie.  »

Quant à la Turquie, à l’Arabie saoudite et au Qatar, ils pariaient sur le remplacement du régime alaouite en Syrie par une direction sunnite. Un tel renversement aurait affaibli leur concurrent régional, l’Iran, et, plus largement, réduit l’influence chiite au Moyen-Orient.

Du malheur d’être le maillon faible

L’e-mail de Sidney Blumenthal a fait l’objet de quelques recensions dans la presse alternative, comme dans Sputnik le 18 mars, mais en n’en mentionnant que les informations contenues dans son point 7, qui sont certes les plus dérangeantes. Idem avec Waqar Rizvi, journaliste sur la chaîne de télévision iranienne Press TV, repris et commenté par Jean Bricmont sur Facebook.

En revanche, Gilad Atzmon a bien noté la double option israélienne dans Global Research le 19 mars :

« Cet e-mail nous permet d’observer un vif débat politique qui a eu lieu en 2012. L’État juif avait à décider d’il fallait détruire le peuple syrien juste pour affaiblir l’Iran ou bien détruire l’Iran pour la destruction de l’Iran. L’Histoire suggère qu’une décision a été prise pour détruire les Syriens d’abord. Et le résultat doit être décevant pour Israël — l’Iran est maintenant plus fort que jamais. »

Pour autant, Atzmon se trompe lorsqu’il attribue l’e-mail de James Rubin, que nous avons relevé plus haut, à Hillary Clinton elle-même ; son erreur concerne également sa date :

« De manière choquante, à la fin 2015, après trois ans de guerre civile syrienne désastreuse, avec des centaines de milliers de morts et des millions de personnes déplacées, Clinton semble toujours cramponnée à la formule selon laquelle l’inquiétude d’Israël vis-à-vis de l’Iran devrait être traitée aux dépens du peuple syrien. Dans un courrier électronique que la candidate à la présidence des États-Unis, Hillary Clinton, a envoyé à un compte inconnu le 30 novembre 2015, celle-ci écrit :

 

« La meilleure manière d’aider Israël à traiter la capacité nucléaire croissante de l’Iran, c’est d’aider le peuple de Syrie à renverser le régime de Bachar el-Assad. » »

L’erreur a été commise par d’autres sites assez orientés, comme Fort Russ. Simple erreur ou manipulation ? Impossible à dire. La date du 30 novembre 2015 est en réalité celle à laquelle le Département d’État a rendu public cet e-mail, envoyé le 30 avril 2012.

Quoi qu’il en soit, Hillary Clinton n’avait pas besoin des conseils de James Rubin ou des rapports de Sidney Blumenthal pour déclarer, dès le 18 août 2011, qu’Assad devait quitter le pouvoir en Syrie. Sous la pression d’Israël ? La question peut se poser. En effet, un autre e-mail de Sidney Blumenthal, daté du 28 mars 2010, nous apprend que le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu avait tenu des propos fort irrespectueux à l’endroit de la secrétaire d’État américaine lors d’une réunion à huis-clos de l’APAIC, ce puissant lobby visant à soutenir Israël aux États-Unis : il aurait déclaré, comme le rapportent Ynet et Forward le 1er mars 2016 : «  Si nous ne pouvons pas dormir, Hillary ne dormira pas », alors même qu’il demandait aux participants à cette réunion de faire pression sur les États-Unis afin qu’ils soient plus agressifs envers l’Iran et son programme nucléaire. La source de cette information, un ancien employé du Département d’État, qui y a travaillé durant 30 ans, trouva, nous dit-on, « tout cela très inquiétant ».

Ce 21 mars 2016, Hillary Clinton a donné tous les gages nécessaires à l’occasion de la conférence annuelle de l’AIPAC, réaffirmant, bien entendu, que la sécurité d’Israël n’était « pas négociable », mais surtout qu’elle n’hésiterait pas à recourir à la force contre l’Iran si nécessaire. « Le prochain président devra être capable […] d’imposer de vraies conséquences à la moindre violation de (l’)accord  » sur la politique nucléaire de l’Iran entré en vigueur en janvier. « Nous emploierons la force si besoin  », a-t-elle promis devant un public conquis. Face à Trump, dont elle a stigmatisé la tiédeur, la volonté de rester neutre dans le conflit israélo-palestinien, Clinton a lancé à son auditoire qu’il y avait « une grande différence entre dire que Téhéran doit rendre des comptes et le faire vraiment  ».

Au final, dans ce conflit syrien, on observe donc une double motivation chez les opposants à Bachar el-Assad : certains des belligérants par procuration, tels l’Arabie saoudite et le Qatar, agissent pour maintenir leur domination sur l’Iran en tant qu’exportateurs d’énergies en direction du marché européen ; d’autres visent à contenir l’Iran principalement pour assurer la sécurité d’Israël. Dans le premier cas de figure, la Syrie paie son refus du pipeline qatari en 2009 et son choix du pipeline iranien en 2011 ; dans le second, elle paie son alliance, unique au Moyen-Orient, avec l’Iran, plus puissant qu’elle et dangereux à attaquer de front. « Tu es le maillon faible, au revoir  », ou quand la géopolitique du Moyen-Orient pourrait pratiquement s’expliquer avec la seule formule cynique et sadique de Laurence Boccolini.

Le « mythe » des rebelles modérés et le « leurre » de Daech

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Caroline Galactéros

Dans ce jeu de dupes, on est en droit de se demander, avec Caroline Galactéros, docteur en sciences politiques, colonel de la réserve opérationnelle, administratrice de l’ASAF et journaliste au Point, si la focalisation médiatique sur le groupe État islamique n’a pas pour fonction de nous faire oublier les autres groupes, tout aussi terroristes, qui œuvrent inlassablement au démembrement de l’État syrien. Dans un article du 6 mars 2016, publié sur le site de l’ASAF, elle enterrait profondément, en s’appuyant sur les propos du général Castres, « le mythe des rebelles modérés ». Un article décoiffant qui mérite d’être largement cité :

« La vérité finit toujours par être dévoilée. Ce sont au départ de simples “signaux faibles” […] et autres “bas bruits” qui deviennent peu à peu visibles jusqu’à irriguer entièrement le débat public et atteindre enfin le noyau dur des thèses officielles.

 

S’agissant des rebelles syriens, aimablement qualifiés depuis quelques années de “modérés”, nous en sommes encore au stade des “signaux faibles”, mais la situation évolue dans le bon sens. On ne peut que se réjouir du reportage “Un œil sur la Syrie” ([…] diffusé sur France 2 le 18 février) qui présente enfin un regard neuf sur le conflit syrien… cinq ans après son commencement. […]

 

Ainsi, le général Didier Castres, Sous-chef opérations de l’État major des Armées, a-t-il été auditionné le 16 décembre 2015 par la Commission des Affaires étrangères, de la Défense et des Forces armées du Sénat. Voici ce que l’officier français révèle au grand jour :

 

Les forces combattantes de Daech sont estimées à un effectif de 30.000 en Syrie et en Irak, dont 40 % de combattants étrangers. Ils sont opposés à 140.000 Kurdes du nord de l’Irak, 7.000 Kurdes syriens et 130.000 membres des forces de sécurité irakiennes. En outre, il existe en Syrie une constellation de combattants très divers de l’ordre de 100 000 personnes, dont la France estime que 80.000 d’entre eux appartiennent soit à des groupes terroristes désignés comme tels par les Nations unies, soit à des groupes salafistes extrémistes.

 

[…] Première information : la puissance de Daesh est largement surestimée dans nos médias. Avec seulement 30.000 hommes (d’autres sources parlent de 50.000) en Irak et en Syrie, l’Etat islamique n’est pas d’un poids considérable sur un plan militaire. Son expansion territoriale depuis trois ans montre ce que plusieurs observateurs syriens (dont l’archevêque d’Alep) ont déjà amèrement dénoncé : les Occidentaux ont beaucoup parlé, mais étrangement peu agi pour détruire cette hydre vert foncé.

 

Seconde information : si les membres de l’EI sont répartis de façon à peu près équilibrée entre l’Irak et la Syrie, on peut considérer qu’il y a entre 15 et 20 000 combattants de Daech présents principalement autour de Raqqa. C’est donc bien moins que les autres terroristes islamistes présents en Syrie, dont le général Castres nous dit qu’ils sont probablement autour de 80.000 dans les zones que nos médias et nos représentants politiques qualifient facilement de “rebelles”. On a donc un rapport de 1 à 4 entre les islamistes de l’État islamique et les “autres” (dont une écrasante majorité, autour du Front al-Nosrah, sont affiliés officiellement ou officieusement à al-Qaïda, berceau originel… de Daech). Les chancelleries occidentales, si elles tenaient compte des chiffres que leur fournit le renseignement notamment militaire, devraient en conséquence tenir des propos beaucoup plus proches de ceux tenus par Sergeï Lavrov ou… Bachar el-Assad lui-même. […]

 

Troisième information : il reste donc à peu près 20.000 rebelles dits “modérés” d’après le renseignement militaire français. C’est peu… d’autant qu’ils combattent dans les mêmes zones que les 80.000 “terroristes”, dont ils sont de facto les alliés sur le terrain. […]

 

La veille de cette édifiante audition du Général Castres, le 15 décembre 2015, le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian était lui-même auditionné devant cette même Commission du Sénat. Si l’on croise leurs deux déclarations, et compte tenu du fait que notre ministre ne pouvait ignorer ces informations du renseignement militaire, le grand écart devient inquiétant.

 

[…] comment croiser […] la déclaration du ministre de la Défense sur le renforcement de l’aide aux “insurgés” et celle du général Castres sur les 80.000 terroristes parmi les 100.000 “rebelles” sans conclure à l’impossibilité manifeste d’un tel croisement… sauf à comprendre que la France et les pays occidentaux soutiennent directement ou indirectement le terrorisme islamiste.

 

[…] Comment ne pas s’interroger sur la fonction de “leurre” de l’État islamique ? Daech et ses modes d’actions terrifiants et spectaculaires ne sont-ils pas au moins partiellement le paravent horrifiant qui cristallise l’attention populaire, médiatique et politique, la détournant ainsi d’une entreprise bien plus grave de déstabilisation profonde de la région et du monde. Daech fait oublier al-Qaïda qui agit en deuxième (et performant rideau), de manière rhizomique. Ses multiples avatars désormais labellisés “rebelles”, “insurgés”, ou “islamistes modérés” en sont par contraste, redevenus fréquentables et poursuivent leur démembrement méthodique de l’État. »

En focalisant l’attention publique sur le combat (assez mou) des forces occidentales contre Daech, et en entretenant le mythe de rebelles « modérés » (certes existants, mais très minoritaires et collaborant de fait avec les islamistes), on a habilement fait oublier le gros des « insurgés » que l’on soutient, et qui sont affiliés à Al-Qaïda. Daech a ainsi permis d’occulter le travail de sape mené en Syrie par les soi-disant « rebelles », composés en vérité à 80 % de terroristes reconnus comme tels.

D’autres articles ont récemment paru, qui tordent le cou à cette propagande. Le 15 mars 2016, Jamal Maarouf, ancien membre de l’Armée syrienne libre, déclarait dans Le Monde, que celle-ci était désormais « sous la coupe d’Al-Nosra » :

« Les chefs actuels de l’ASL sont obligés de composer avec Nosra, qui prélève une partie de l’aide humanitaire et militaire qui leur est envoyée. Les leaders de Nosra leur laissent les missiles TOW car ils ne sont pas bêtes. Ils savent que s’ils les saisissent, les livraisons cesseront aussitôt. Et ils ont besoin de ces missiles pour détruire les tanks du régime. En gros, Nosra dit à l’ASL où et comment les utiliser. »

RFK Jr. avait aussi, de son côté, dénoncé le portrait « délirant » fait par la presse de l’Armée syrienne libre, composée de bataillons unis de Syriens soi-disant modérés.

Le 21 décembre 2015, on apprenait en Belgique, dans Le Vif, qu’« une majorité des rebelles syriens [étaient] favorables à l’idéologie de l’EI ». L’information émanait d’un rapport du think tank Centre on Religion and Geopolitics, et avait été relayée par plusieurs médias britanniques, comme le Guardian le 20 décembre 2015. Extrait :

« Au moins 15 milices, représentant environ 65.000 combattants, pourraient combler un vide laissé par l’État Islamique. « L’Occident risque de réaliser une erreur stratégique en ne se focalisant que sur la lutte contre l’EI. Défaire l’organisation militairement ne mettrait pas un terme au jihadisme global […]« , estime le think tank, qui fait partie de la Faith Foundation de l’ancien Premier ministre Tony Blair.

 

« Le plus grand danger pour la communauté internationale ce sont les groupes qui partagent l’idéologie de l’EI, mais sont ignorés dans la bataille pour défaire l’organisation terroriste« , ajoute le Centre on Religion and Geopolitics. »

Mais, plus tôt encore, dès le 29 octobre 2015, c’est la députée non-inscrite de Vendée Véronique Besse, qui, à son retour de Syrie, où elle avait rencontré avec deux autres députés Bachar el-Assad, avait osé déclarer : « La France soutient des groupes modérés soi-disant modérés mais qui sont proches d’Al-Qaïda et donc proches de l’État islamique ». « La France soutient notamment Al-Nosra », avait-elle ajouté. Des propos qui lui avaient attiré les foudres de la présidente de la Commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale, Elisabeth Guigou. Cette dernière avait en effet « condamné avec force [d]es allégations scandaleuses », « indignes », qui étaient « la preuve directe [d’une] instrumentalisation par le chef du régime syrien, co-responsable de la poursuite de la guerre et de son cortège d’atrocités ».

Une rhétorique usée jusqu’à la corde, que déplorait également Caroline Galactéros dans son article, en notant que « le déni de réalité est un pêché fort répandu et [qu’]il reste plus facile d’accuser les journalistes de France 2 de reprendre la propagande du régime syrien que d’admettre un biais politique ou un déficit d’intelligence de situation (comme il fut d’ailleurs plus facile il y a quelques semaines d’accuser les journalistes de Canal + de reprendre la propagande du Kremlin dans leur reportage sur la révolution du Maïdan et la guerre civile ukrainienne dans le Donbass.  »

De la propagande organisée à la satire déguisée : une désinformation multiforme

La première victime de la guerre, entend-on parfois, c’est la vérité. En effet, chaque camp y va de sa désinformation pour tromper l’ennemi, et de sa propagande pour mettre les opinions publiques de son côté. Celui qui dit la vérité pourra ainsi facilement être discrédité en arguant qu’il reprend à son compte la propagande de l’ennemi. Salir le messager pour éviter d’avoir à considérer son message : la technique est connue.

Nous avons aussi vu, avec les e-mails mis en ligne par WikiLeaks, que des erreurs d’interprétation (de l’auteur du message ou de sa date) étaient possibles, qui constituaient un motif supplémentaire de désinformation (chacun reprenant à son compte l’interprétation erronée). Et c’est sans compter sur les sites spécifiquement dédiés à la propagande, que l’on ne détecte pas toujours au premier coup d’œil, comme nous l’avons vu dans un précédent article avec le cas d’AWD News.

Il est si facile de se faire piéger que c’est ce qui est arrivé au célèbre philosophe slovène Slavoj Žižek, dans un article paru le 9 décembre 2015 dans News Statesman, et intitulé « We need to talk about Turkey ». Voici ce qu’écrivait Žižek :

« En octobre 2015, Hakan Fidan, le chef de l’Organisation nationale du renseignement et l’allié le plus loyal du président turc, a condamné l’intervention russe en Syrie, accusant Moscou d’essayer de « réprimer » la révolution islamiste syrienne. « L’EIIL est une réalité et nous devons accepter que nous ne pouvons pas anéantir une création bien organisée et populaire telle que l’État islamique ; donc je recommande vivement à mes collègues occidentaux de revoir leur mentalité au sujet des courants politiques islamiques, mettre de côté leur mentalité cynique et contrecarrer les plans de Vladimir Poutine d’écraser les révolutionnaires islamistes syriens”, a déclaré Fidan dimanche, selon Anadolu News Agency. »

En fait, si l’on clique sur le lien censé renvoyer à l’Anadolu News Agency, on tombe sur un article de l’inévitable AWD News du 18 octobre 2015, qui, comme à l’accoutumée, ne renvoie pas vers la supposée source initiale. En l’espèce, cette source première n’existe pas : la déclaration d’Hakan Fidan est une pure invention de la part d’AWD News. Le site News Statesman a rapidement corrigé l’erreur, de manière transparente, avec une note au bas de l’article. L’agence de presse turque a également tenu à dénoncer cette désinformation.

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« Disclaimer » – World News Daily Report

Plus comique, on pouvait récemment lire au détour d’un site dissident, se présentant comme « un groupe de réflexion stratégique au profit de toutes les organisations patriotiques », qui « se donne pour objectif de faire émerger de nouvelles élites  », un article au titre aguicheur : « Edward Snowden affirme que Ben Laden serait toujours en vie », et dont la source était, cela ne s’invente pas, AWD News en date du 18 mars. La source originale, qu’une rapide recherche sur Google permet de retrouver, est en fait un article du site World News Daily Report, daté du 25 août 2015 et signé Barbara Johnson. La présentation de la journaliste, lanceuse de scoops, ne manque pas de saveur :

« Barbara Johnson est une jeune journaliste qui s’est fait un nom grâce à ses recherches minutieuses et son style d’écriture soutenu. Ancienne pornstar, elle a rapidement atteint le sommet dans sa nouvelle profession grâce à sa beauté et à ses compétences « sociales ». »

Vous l’aurez peut-être compris, Barbara Johnson, l’ancienne pornstar reconvertie avec succès dans le journalisme grâce à ses talents relationnels, n’existe pas… et World News Daily Report s’avère être un site 100 % satirique. Il faut certes fouiller un peu dans un recoin du site pour dénicher la vérité cachée ; c’est un court paragraphe dans la rubrique « Démenti » qui nous avertit :

« WNDR assume […] toute la responsabilité de la nature satirique de ses articles et de la nature fictive de leur contenu. Tous les personnages apparaissant dans les articles de ce site – même ceux basés sur des personnes réelles – sont entièrement fictifs et toute ressemblance entre eux et toute personne, vivante, morte, ou morte-vivante, serait purement miraculeuse. »

Ce site, discrètement loufoque, est régulièrement repris comme une source fiable, comme l’a fait le site alternatif Le Nouvel Ordre Mondial le 26 août 2015, en diffusant la pseudo révélation de Snowden sur Ben Laden. A en croire les statistiques affichés au-dessus de l’article, celui-ci aurait été « liké » 31.000 fois et partagé 93.800 fois sur Facebook (des chiffres colossaux), et retweeté 644 fois, ce qui fait suspecter une absence totale de vérification de la part de ces internautes, qui n’ont pas encore acquis les bons réflexes. Parmi les personnes qui ont fait circuler l’intox sur Twitter, on retrouve étrangement, non plus un philosophe star, mais un écrivain renommé : Régis Jauffret.

Au milieu des révélations qui abondent sur la Toile, entachées d’autant de désinformations, la morale du funambule s’affirme invariablement comme notre boussole la plus sûre. De l’audace face au conformisme, certes, mais de la réserve aussi face à toute information qui ne nous convient que trop bien, parce que sensationnelle, révélatrice d’un noir secret, ou que sais-je… Rien ne remplace la pratique, qui assouplit petit à petit l’esprit et le rend de plus en plus apte à affronter les périls. Sur le chemin, se forme – à son rythme – le citoyen vigilant, cauchemar des pouvoirs et pilier de la démocratie.

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Effet cigogne : Robert Kennedy Jr. à l’épreuve de la rhétorique «anti-complotiste»

Le 29 février dernier, nous publiions un article rendant compte des propos détonants de Robert F. Kennedy Jr. dans le magazine Politico, où il analysait le conflit en Syrie comme une guerre par procuration entre grandes puissances, dont l’enjeu était la bataille entre deux pipelines rivaux, l’un favorisant l’Iran, la Syrie et la Russie, l’autre le Qatar, l’Arabie saoudite, la Turquie, mais aussi l’Union européenne et les États-Unis. La vision géopolitique proposée par RFK Jr. a déplu à certains observateurs du conflit syrien, dans la mesure où elle gommerait, selon eux, la lutte des Syriens modérés pour plus de liberté, réduisant ces derniers à des pions dans un « grand jeu » qui les dépasserait.

Pour stigmatiser cette vision, qu’ils jugent « réactionnaire », partagée pourtant par l’émission de France 2 « Un Œil sur la Planète », ils ont, comme à l’accoutumée, usé de l’accusation de « conspirationnisme ». Cela n’est pas bien grave, tant l’outrance de ce type d’accusation décrédibilise leurs auteurs. Pour autant, c’est une bonne occasion pour nous de développer une double réflexion : la première porte sur un aspect problématique de l’article de RFK Jr., qu’il convient d’affronter, la seconde sur la rhétorique communément employée par tous ceux qui semblent vouloir, sur des sujets controversés, notamment en matière de géopolitique, museler le débat public. Parmi ces derniers, nous retrouverons précisément des contempteurs de la thèse de RFK Jr.

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Robert Kennedy Jr.

Sources manquantes : Politico et WikiLeaks sollicités

Un passage de l’article de Robert Kennedy Jr. a été pointé du doigt par un lecteur, et dénoncé par lui comme étant de la désinformation. Voici ce passage en langue originale :

« Secret cables and reports by the U.S., Saudi and Israeli intelligence agencies indicate that the moment Assad rejected the Qatari pipeline, military and intelligence planners quickly arrived at the consensus that fomenting a Sunni uprising in Syria to overthrow the uncooperative Bashar Assad was a feasible path to achieving the shared objective of completing the Qatar/Turkey gas link. In 2009, according to WikiLeaks, soon after Bashar Assad rejected the Qatar pipeline, the CIA began funding opposition groups in Syria. It is important to note that this was well before the Arab Spring-engendered uprising against Assad. »

Et la traduction que nous en avions donnée (on peut aussi se reporter à celle que vient d’effectuer le Saker Francophone) :

« Des câbles secrets et des rapports des services de renseignement américains, saoudiens et israéliens indiquent qu’au moment où Assad rejeta le pipeline du Qatar, des planificateurs arrivèrent rapidement au consensus que fomenter une insurrection sunnite en Syrie pour renverser le peu coopérant Bachar el-Assad serait une voie praticable pour réaliser l’objectif partagé de l’achèvement du pipeline Qatar/Turquie. En 2009, d’après WikiLeaks, peu après que Bachar el-Assad rejeta le pipeline du Qatar, la CIA commença à financer les groupes d’opposition en Syrie. Il est important de noter que c’était bien avant le soulèvement contre Assad engendré par le Printemps arabe. »

On remarque ici que l’article de Politico renvoie, par un lien, à un article du Washington Post, censé prouver ses allégations. Or, que nous dit cet article ? Que le Département d’État américain a financé secrètement des groupes d’opposition à Bachar el-Assad dès 2006, sous la présidence de George W. Bush, et ce au moins jusqu’à septembre 2010, sous la présidence de Barack Obama (sans que l’on sache dire si ces financements ont alors cessé). La source de l’information, ce sont des câbles diplomatiques publiés par WikiLeaks, dont celui-ci. Le Washington Post n’évoque pas le rôle de la CIA, ni un début de financement de dissidents en 2009 après le refus par Assad du pipeline du Qatar.

Par ailleurs, la première assertion de Robert Kennedy Jr., selon laquelle « des câbles secrets et des rapports des services de renseignement américains, saoudiens et israéliens indiquent » qu’un consensus a très vite été trouvé entre différents protagonistes pour renverser Assad après son refus du pipeline qatari, n’est étayée par aucune source. Nous n’en avons pas trouvé non plus de notre côté. Quand bien même Politico est une source réputée sérieuse, et RFK Jr. un personnage éminent, leur information est ici néanmoins sujette à caution. Nous avons donc contacté par mail à la fois la rédaction de Politico et le service de presse de WikiLeaks, dans l’espoir d’un éclaircissement. Wait and see

Une coquille dupliquée

La prudence est de mise, d’autant que l’article comporte déjà une petite coquille (que nous avions spontanément corrigée dans notre article) :

« In their view, our war against Bashar Assad did not begin with the peaceful civil protests of the Arab Spring in 2011. Instead it began in 2000, when Qatar proposed to construct a $10 billion, 1,500 kilometer pipeline through Saudi Arabia, Jordan, Syria and Turkey. »

Que le Qatar ait pu faire sa proposition de pipeline en 2000 et ne recevoir le refus d’Assad qu’en 2009 nous avait d’emblée interpellé. Neuf ans, c’est long pour une prise de décision. En faisant une petite recherche, nous avons pu trouver de nombreuses sources indiquant que la proposition du Qatar datait de 2009, ce qui paraît effectivement plus normal ; ainsi, dans cet article de Foreign Affairs, la célèbre revue du puissant think tank Council on Foreign Relations (CFR), daté du 14 octobre 2015, où l’on lit ceci :

« And so, in 2009, Qatar proposed to build a pipeline to send its gas northwest via Saudi Arabia, Jordan, and Syria to Turkey, an investment of billions of dollars up front that would reduce transportation costs over the long term. However, Syrian President Bashar al Assad refused to sign the plan… »

On peut aussi se fier à un article paru dans The National le 26 août 2009, qui rapporte l’information encore toute fraîche, à un autre de Stephanie Clancy, publié en mars 2010 dans Pipelines International, mais encore à un article de Felix Imonti, publié le 17 septembre 2012 sur Oil Price, à un autre de Christina Lin, paru le 1er août 2015 sur un blog du Times of Israël, ou encore à un article de Pepe Escobar, publié le 8 décembre 2015 sur Counterpunch.

Notons que cette erreur, pourtant facilement identifiable avec un peu de bon sens, a été relayée par Natacha Polony, lorsque, dans sa revue de presse du 29 février sur Europe 1, elle a évoqué l’article de Robert Kennedy Jr. (une erreur que, de son côté, Thomas Cluzel, dans sa revue de presse sur France Culture, n’a pas commise). Les sites qui ont traduit tout ou partie de l’article de RFK Jr. ont souvent reproduit l’erreur (comme ici, ou ), mais au moins un site l’a rectifiée.

Enjeu gazier confirmé, médias laminés

On pourrait aussi se fier à un article du commandant Rob Taylor, paru le 21 mars 2014 dans la prestigieuse publication militaire Armed Forces Journal, et que devraient lire les détracteurs d’une vision géopolitique du conflit syrien. En effet, Rob Taylor détruit littéralement la version médiatique dominante du conflit en Syrie, qui néglige l’aspect géopolitique et énergétique, mis justement au centre de son analyse par RFK Jr. Son article, intitulé « La politique de pipeline en Syrie », mérite d’être cité un peu longuement :

« Vous ne pouvez pas comprendre le conflit sans parler du gaz naturel. 

 

Une grande partie de la couverture médiatique suggère que le conflit en Syrie est une guerre civile, en laquelle le régime alaouite (chiite) de Bashar el-Assad se défend (et commet des atrocités) contre des factions de rebelles sunnites (qui commettent aussi des atrocités). L’explication réelle est plus simple : c’est une question d’argent. […]

 

Tout examen du conflit actuel en Syrie qui néglige l’économie géopolitique de la région est incomplet. (Presque tous les reportages dans les médias adoptent cette description.) […]

 

Le pétrole et les pipelines de gaz naturel apportent de grandes quantités de richesses aux États qui les contrôlent, attirant ainsi l’attention internationale, l’intrigue et, dans bien des cas, l’activité terroriste. […]

 

Vu à travers une lentille géopolitique et économique, le conflit en Syrie n’est pas une guerre civile, mais le résultat du jeu de plus grands acteurs internationaux se positionnant eux-mêmes sur l’échiquier géopolitique dans la préparation de l’ouverture du pipeline en 2016. […] L’Arabie saoudite et le Qatar, aussi bien qu’Al-Qaïda et d’autres groupes, manœuvrent pour destituer Assad et exploiter leur conquête de Damas, espérée par les sunnites. En faisant cela, ils espèrent gagner une partie du contrôle du « nouveau » gouvernement syrien et une partie des richesses du pipeline. […]

 

Les reportages qui ne tiennent pas compte du pipeline et de ses implications géopolitiques ignorent la réalité qui crève les yeux [« the elephant in the room« ]. »

Remarquons que l’article de Foreign Affairs dit sensiblement la même chose :

« La plupart des belligérants étrangers dans la guerre en Syrie sont des pays exportateurs de gaz, avec des intérêts dans l’un des deux projets de pipelines rivaux, qui cherchent à traverser le territoire syrien pour livrer le gaz qatari ou iranien en Europe. […]

 

Tout règlement politique de la crise en Syrie doit aussi concilier les intérêts gaziers rivaux. Une façon de faire serait de permettre aux deux pipelines d’être construits, pour que les gaz qatari et iranien puissent être mis sur le marché à bon prix. Cela résoudrait au moins un motif du conflit. En fait, il servirait raisonnablement bien les intérêts tous les acteurs, en dehors de la Russie. »

Une incertitude qui change peu de choses

Mais revenons à l’article de Robert Kennedy Jr. et aux quelques lignes douteuses que nous avons relevées. La question est de savoir si ces lignes changent quelque chose à l’essentiel de ce qui est dit, et qui n’est pas remis en question. Résumons ce que nous savons, et avec quel degré de certitude.

– En 2006, le Département d’État américain commence à financer secrètement des groupes d’opposants à Bachar el-Assad, dans la perspective d’un changement de régime. Un câble de WikiLeaks est, selon Julian Assange, particulièrement explicite sur la volonté américaine de déstabiliser le régime, en alimentant des tensions entre sunnites et chiites.

– En 2009, Assad refuse le pipeline qatari. À cette heure, nous n’avons pas la preuve de ce qu’avance Robert Kennedy Jr., à savoir que la CIA et d’autres protagonistes se mirent d’accord pour évincer Assad, en finançant des opposants, et permettre ainsi au projet de pipeline qatari d’aller à son terme.

– En juillet 2011, Assad signe un accord pour un second pipeline avec l’Iran, et avec la bénédiction de la Russie. À ce moment-là, l’aide étrangère aux opposants du régime augmente significativement. Dans le récent « Un Œil sur la Planète », Alain Juillet, ancien directeur du renseignement au sein de la DGSE, actuel président de l’Académie d’intelligence économique, affirme qu’en raison du choix d’Assad, l’Arabie saoudite et le Qatar décidèrent qu’il fallait le renverser. Nous savons même, grâce à John Kerry, que ces royaumes sunnites avaient offert de « payer la note » pour une invasion américaine en Syrie afin d’évincer Bachar el-Assad.

En novembre 2015, Alain Juillet tenait des propos similaires sur France Inter, exposant ce qui s’était passé immédiatement après la décision qatarie et saoudienne de renverser le président syrien :

« A ce moment-là, on va voir apparaître des opposants qui vont dire « il faut renverser Bachar parce que c’est un mauvais régime« , et certains Occidentaux vont embrayer là-dessus, donc on va voir le Qatar financer des mouvements, Jamal al-Nosra en particulier, qui est proche d’Al-Qaïda, et puis il y a Daech, un groupement qui, au départ, reçoit beaucoup d’argent de la part des Saoudiens et de la part des Qataris ».

En dépit du point d’interrogation sur les allégations de RFK Jr. pour 2009, l’essentiel nous semble sauf : une entreprise de déstabilisation de la Syrie par les États-Unis et les royaumes du Golfe a bien été lancée longtemps avant le Printemps arabe, et le motif énergétique semble bel et bien central dans l’aide massive fournie aux rebelles par le Qatar et l’Arabie saoudite à partir de l’été 2011.

Corrélation et causalité : le chant du coq fait-il se lever le soleil le matin ?

Venons-en au raisonnement de ceux qui ne veulent pas croire que le conflit syrien est, au moins largement, une affaire de pipelines. Sur le forum du site Hoax Buster, un intervenant s’inquiète, le 7 mars, de l’article de Robert Kennedy Jr. qui commence à circuler sur la Toile, et d’une possible manipulation de ses propos :

« Depuis quelques jours l’on voit sur les réseaux sociaux et quelques médias habitués de l’intox la déclaration de Robert Kennedy Jr sur les sources de la guerre en Syrie. Cela serait dû à la construction d’un pipeline souhaité en 2009 par le Qatar qui aurait eu une presque exclusivité du marché du gaz avec l’Europe. El Assad y étant opposé aurait refusé l’accord de laisser passer le pipeline en Syrie pour le compte de Putin… Cette info circule sur des sites comme agoravox ou autres égalité et réconciliation. Est ce une désinformation de la déclaration de Robert Kennedy ? »

Le lendemain, un autre intervenant lui répond :

« Admettons donc que ces faits sont avérés, de toute façon ça ne changera rien à la suite de la démonstration…

 

Le problème en effet n’est pas la véracité de ces faits, mais leur influence sur le déclenchement du conflit actuel.

 

Vu qu’ils ont eu lieu avant ledit conflit (et avant, d’après lui, diverses tentatives de déstabilisation par les services secrets américains, ce qu’il faudrait vérifier en épluchant Wikileaks), monsieur Kennedy, sans preuve aucune, en déduit que c’est la cause du conflit, commettant ainsi l’erreur bien connu en rhétorique sous le nom de « post hoc, ergo propter hoc » :

 

http://cortecs.org/materiel/leffet-atchoum-ou-post-hoc-ergo-propter-hoc

 

Or ce n’est pas parce que le soleil se lève après que les coqs aient chanté que ce sont eux qui le font se lever… »

Cette réaction mérite que l’on s’y attarde, et qu’on y réponde, car elle est quasi systématique dans la rhétorique « anti-complotiste ». Et elle se trouve justement, du fait de son usage quasi systématique, tantôt pertinente (comme dans le cas de la « théorie du complot » autour du virus Zika, dont ont parlé Libération et L’Express le mois dernier), tantôt parfaitement à côté de la plaque, comme dans le cas qui nous occupe.

D’abord, explicitons les termes rhétoriques qui nous sont opposés :

Post hoc, ergo propter hoc (expression latine signifiant à la suite de cela, donc à cause de cela) est un sophisme qui consiste à prendre pour la cause ce qui n’est qu’un antécédent ; c’est prétendre que si un évènement suit un autre, alors le premier doit être la cause du second. Il s’agit d’une erreur très tentante, car la séquence temporelle apparaît inhérente à la causalité. L’erreur est de conclure en se basant uniquement sur l’ordre des événements, plutôt que de tenir compte d’autres facteurs qui pourraient exclure la relation.

L’argument fallacieux peut être résumé ainsi :

  • A s’est produit, puis B s’est produit.
  • Donc, A a causé B.

Le fait que deux événements se succèdent n’implique pas que le premier soit la cause du second (Post hoc, non est propter hoc, c’est-à-dire après cela, mais pas à cause de cela).

Le post hoc est un sous-ensemble de ce que la zététique (ou « art du doute ») appelle l’effet cigogne, c’est-à-dire de toutes les confusions entre corrélation et causalité

Pour illustrer la prégnance de cette rhétorique, rappelons les propos tenus, le 9 février 2016, lors de la journée d’études « Réagir face aux théories du complot », par la ministre de l’Éducation nationale, Najat Vallaud-Belkacem :

« Les forces du complotisme viennent précisément de ce qu’il puise aux sources de la nature humaine, dans des spécificités qui sont aussi celles qui ont donné naissance au savoir et à la science.

 

La première d’entre elles, c’est la recherche des causes.

 

Si quelqu’un frappe à la porte, nous l’ouvrons. Et s’il n’y a personne, nous recherchons une explication : « Quelqu’un m’a fait une farce » ; « J’ai mal entendu ».

 

Mais à aucun moment, sauf dans une pièce de Ionesco, nous ne nous disons : « Parfois, quand on frappe à une porte, il y a quelqu’un, et, parfois, il n’y a personne. » Nous recherchons la cause de ce bruit.

 

De la même façon, si nous voyons quelqu’un sortir précipitamment d’une banque, et que, deux minutes après, cette banque explose, que nous disons-nous ? Soit que cette personne a posé la bombe. Soit qu’elle était au courant.

 

Pourtant, elle pouvait simplement avoir oublié d’aller chercher ses enfants à l’école. Ce qui justifie amplement une sortie aussi précipitée.

 

Ce que je désigne ici, est un phénomène bien connu, un réflexe qu’exploite le complotisme : la confusion entre la corrélation et la causalité.

 

Et s’il peut en jouer aussi facilement, et si c’est tellement efficace, c’est parce que notre cerveau aime comprendre. Aime créer des liens.

 

C’est cette quête permanente d’une explication à tout prix qui peut être reprise et détournée pour façonner des théories complotistes. »

L’exemple donné par la ministre, dont le but est de nous inciter à la plus grande prudence, eut été plus piquant si la personne sortant de la banque en courant, deux minutes avant qu’elle n’explose, avait porté une cagoule et laissé apercevoir une arme de poing… Aurait-il été alors raisonnable de ne point la soupçonner ? De penser qu’elle pouvait simplement avoir oublié d’aller chercher ses enfants à l’école ? Où l’on entrevoit qu’une illustration trop abstraite d’un biais cognitif (ici la confusion entre corrélation et causalité) n’est que peu pertinente pour prétendre réfuter un raisonnement comme celui de RFK Jr., profondément ancré dans un réel complexe, peuplé d’acteurs dont on connaît l’histoire, les forces, les intérêts, les alliances et parfois les intentions.

Question piégée : À qui profite le crime ?

Permettons-nous deux autres exemples de corrélations, de notre cru, qui nous rapprochent un peu de notre sujet.

Première situation : Monsieur A menace ostensiblement de mort, devant témoins, Monsieur B. Le lendemain, on retrouve Monsieur B mort poignardé. Cela ne prouve certes en rien que Monsieur A est le coupable. Il se peut très bien que ce soit l’épouse de Monsieur B qui, lors d’une énième dispute, lui ai planté un couteau dans le coeur. Pour autant, il n’est pas illégitime de faire de Monsieur A un suspect, et même le principal suspect.

Deuxième situation : Monsieur A vit seul, il est très âgé et se trouve avoir amassé une véritable fortune. Un jour, il modifie dans le plus grand secret son testament, déshérite ses enfants, et lègue tout à Monsieur B, truand notoire. La semaine suivante, on retrouve Monsieur A « suicidé » de trois balles dans la tête. Là encore, nous n’avons pas la moindre preuve de la culpabilité de Monsieur B, et nous pouvons tout à fait imaginer que les deux hommes se sont liés d’amitié, que Monsieur A s’est subitement souvenu qu’il haïssait ses enfants, et qu’il a réussi un suicide hors du commun.

Selon notre ministre de l’Éducation nationale, les soupçons que nous pouvons avoir face à ce genre de situation seraient-ils le signe que le « complotisme » nous guette ? Certes pas, du moins nous l’espérons ; le « complotisme » consisterait plutôt à affirmer de manière dogmatique, obtuse, bornée, que le coupable est nécessairement celui à qui profite le crime, ou, plus exactement, celui à qui le crime semble profiter le plus. Or, si le coupable profite généralement du crime qu’il commet (d’où la pertinence, intacte, de la question « À qui profite le crime ? »), il n’est pas forcément celui qui en profite le plus ; en outre, il peut être difficile, entre plusieurs bénéficiaires, de déterminer lequel en a vraiment le plus profité.

Le politologue Pierre-André Taguieff le dit à sa façon : « Le détective qui est en nous se pose la question : « À qui profite le crime ? », et croit naïvement pouvoir identifier les responsables d’un acte criminel en répondant simplement à cette question. » Mais l’écueil du propos de Taguieff, comme celui d’autres pourfendeurs du « complotisme », c’est de donner parfois l’impression que la question « À qui profite le crime ? » s’inscrit déjà, en tant que telle, dans la « rhétorique du complot », telle qu’elle nous est par exemple présentée sur le site du ministère de l’Éducation nationale :

« À qui profite le crime ?

 

Il s’agit d’un topos caractéristique qui permet de reconstruire les événements a posteriori en démontrant qu’ils ont finalement atteint le but qui est censé être celui du complot. Ainsi, certaines théories du complot autour du 11 septembre partent du principe que le gouvernement américain souhaitait mener une guerre en Irak pour s’approprier son pétrole et considèrent donc que ce dernier est celui qui profite le plus du 11 septembre. »

Or, si l’on associe systématiquement cette question, parfaitement naturelle et légitime, à une rhétorique présentée comme infamante, et aux raisonnements aberrants auxquels elle peut mener si l’on se contente d’y répondre, sans réelle investigation, on s’interdit de questionner le moindre crime ; on ne s’autorise plus qu’à recueillir sagement les versions officielles qui nous seront gentiment servies par les autorités.

Ainsi, voici comment, en 1894, dans un article satirique du New York Times, on tournait en dérision ceux qui posaient la question « À qui profite le crime ? », selon le compte rendu qu’en a fait le journaliste Nicolas Chevassus-au-Louis dans son livre Théories du complot, on nous cache tout, on nous dit rien :

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Début du chapitre 2 : « Aux sources du conspirationnisme »

Puisque les philatélistes ont profité de la guerre de Sécession – car qui dit nouveaux États dit nouveaux timbres –, la guerre de Sécession est donc l’œuvre des philatélistes. Le ridicule de ce genre de syllogisme tend à ridiculiser subtilement, dans le même mouvement, l’attitude consistant à demander, après un crime entouré d’obscurité, à qui il a pu profiter.

« Théorie du complot » : l’étiquette tueuse d’intelligence

De même, en usant de l’expression « théories du complot » à tout bout de champ, on fait d’une pierre deux coups : on décrédibilise, certes, certaines théories délirantes, mais on dissuade aussi les citoyens de rester sur leurs gardes et de contrôler les différents pouvoirs qui les manipulent ou les oppriment.

En amalgamant les sujets les plus sérieux (questionnements sur des guerres, des attentats, des assassinats politiques, etc.) aux sujets les plus grotesques (domination du monde par les extraterrestres, les reptiliens… les philatélistes), on musèle le débat public, comme l’a d’ailleurs fait à dessein la CIA, à partir de 1964, pour ridiculiser les doutes émis par le peuple américain au sujet des conclusions de la Commission Warren ; c’est ce que relevait sur RT, en août 2013, Lance deHaven-Smith, professeur à la Reubin O’D. Askew School of Public Administration and Policy de l’Université de Floride, et auteur de Conspiracy Theory in America, publié aux Presses de l’Université du Texas :

« Il est très important de comprendre que le terme « théories du complot » est une étiquette générale, qui ne fait aucune distinction entre une idée folle et une idée très réaliste, il ne dépeint les choses que schématiquement. Et ce que nous devons faire, à l’inverse, c’est de dire précisément ce sur quoi porte notre soupçon, de montrer les éléments qui motivent notre volonté de parler de ces choses, afin de sortir de cette tentative de mettre un terme définitif à ces conversations. Car ces méthodes [d’intimidation] sapent réellement le débat public, en le rendant très difficile. »

On aura compris que ces amalgames sont, au moins parfois, faits exprès, dans le cadre d’une guerre de l’information, comme nous en faisait d’ailleurs part le très informé site Reflets le 5 décembre 2011 :

« Parce qu’il faut être bien clair : si les États ne complotent pas en permanence, ils le font quand même. C’est-à-dire qu’ils font des choses qu’ils ne veulent pas que leurs populations sachent. Comme des organisations plus ou moins secrètes ou des entreprises. […] Le conspirationnisme « bien géré » est un outil redoutable pour empêcher les débats, la contestation de certaines réalités troubles, de volontés de haut niveau peu claires. […]

 

Les spécialistes en stratégie de l’information estiment qu’une partie des théories sont montées par les États eux-mêmes ou bien récupérées par des États qui les accentuent, les modifient un peu, pour mieux s’en servir comme paravent ou comme outil de manipulation de l’opinion : « vous n’allez quand même pas me demander de parler de ça, on sait très bien que c’est du conspirationnisme, très peu pour moi ! » est une méthode politique de plus en plus courante. »

Dans la plupart des cas, cependant, la rhétorique « anti-complotiste » grossière est le fait de simples « perroquets » en manque de réflexion sérieuse. Exemple flagrant :

« Les partisans du complotisme cherchent à combler les « blancs » de l’histoire, c’est-à-dire les faits, qui permettent de comprendre un événement important, par exemple les raisons de l’assassinat du président Kennedy ou des attentats du 11 Septembre. »

Ces propos extravagants, accusant de « complotisme » tous ceux qui « cherchent à […] comprendre un événement important  » (les historiens ? les journalistes ? Valéry Giscard d’Estaing ? John Kerry ?), n’ont pas été tenus au café du commerce par un membre de ces « légions d’imbéciles, dixit Umberto Eco, qui, avant [Internet], ne parlaient qu’au bar, après un verre de vin et ne causaient aucun tort à la collectivité  », mais par un politologue, Stéphane François, interviewé par Libération le 11 mars, dans le cadre d’un dossier « Grand complot » (dossier au demeurant consternant, dépourvu de la moindre nuance, où l’on n’apprend rien, où l’on disserte sur « les conspirationnistes », un peu comme d’autres dissertent sur « les juifs » ou « les musulmans », dans un amalgame permanent et peu ragoûtant, copié-collé de cent autres dossiers fabriqués dans le même moule depuis dix ans).

La presse, qui se vautre ces derniers temps dans cette thématique émoustillante du « complotisme », ne semble pas en mesure d’en extraire un brin d’intelligence. Ainsi, pas plus tard encore que le 11 mars, c’est un article du Point, signé Hélène Vissière, qui titrait tout de go : « Donald Trump, théoricien du complot ». Au milieu de divers propos peu sérieux du milliardaire, que celui-ci tiendrait « par calcul politique » selon la journaliste, on lit ceci :

« Récemment, lors d’un meeting électoral, il a affirmé que s’il était élu, il donnerait les noms de ceux « qui ont vraiment fait tomber le World Trade Center« , sous-entendant que l’on ne savait toujours pas qui avait financé les attentats. »

Notez que l’article du Point ne dit rien de plus de cette déclaration, peu claire en l’état, de Donald Trump. Or, si l’on va à la source, par exemple sur le site Real Clear Politics, on trouve sa déclaration complète (avec la vidéo) :

« We went after Iraq, they did not knock down the World Trade Center. It wasn’t the Iraqis that knocked down the World Trade Center, we went after Iraq, we decimated the country, Iran’s taking over, okay.

 

But it wasn’t the Iraqis, you will find out who really knocked down the World Trade Center. Because they have papers in there that are very secret, you may find it’s the Saudis, okay ? But you will find out. »

Comme le précise Real Clear Politics, Trump fait ici allusion aux 28 pages classifiées, qui indiqueraient une implication de l’Arabie saoudite dans l’organisation des attentats du 11-Septembre, et dont a souvent parlé, depuis 2002, l’ancien sénateur de Floride Bob Graham, qui fut aussi président de la Commission du renseignement et co-président de la Congressionnal Joint Inquiry sur le 11-Septembre.

La retranscription de la journaliste du Point est véritablement scandaleuse, d’une part, parce qu’elle ne fournit qu’un élément d’information décontextualisé, qui rend le propos de Trump incompréhensible, et, d’autre part, parce qu’elle semble s’offusquer que le candidat républicain à la Maison-Blanche sous-entende que l’on ne sait toujours pas qui a financé les attentats ; or, la Commission d’enquête elle-même reconnaissait dans son rapport, page 172, n’avoir pas été en mesure de déterminer l’origine du financement de ces attentats :

« To date, the U.S. government has not been able to determine the origin of the money used for the 9/11 attacks. Ultimately the question is of little practical significance. »

Pire : 28 pages censurées depuis bientôt 14 ans, dont toute la presse française connaît l’existence, pourraient potentiellement montrer du doigt un nouveau financier. Et c’est sans parler du financement des services de renseignement pakistanais, dont nous avions examiné la possibilité dans un article de 2007, qui avait auparavant été évoqué (comme fort probable) par Bernard-Henri Lévy dans Qui a tué Danel Pearl ? (Grasset, 2003, p. 381-387), puis par Éric Laurent dans La face cachée du 11-Septembre (Plon, 2004, p. 215-216), avant qu’une émission de France Inter ne juge cette relation certaine. De qui se moque Le Point ?

Croire ou ne pas croire à la coïncidence – telle est la question

Venons-en, après cette petite digression, à la corrélation mise en évidence par Robert Kennedy Jr. (non pas celle de 2009, qui reste douteuse, mais celle de 2011), et moquée par le contributeur de Hoax Buster. Corrélation faisant causalité, rappelons-le, sans la moindre ambiguïté, pour un ancien directeur du renseignement au sein de la DGSE…

En juillet 2011, Assad signe un accord pour un pipeline avec l’Iran, après avoir refusé celui du Qatar (événement A) ; le Qatar et l’Arabie saoudite, furieux de ce choix, considèrent qu’il faut renverser Assad pour mener leur propre projet de pipeline à terme (événement B) ; au même moment, les groupes d’opposants au régime commencent à recevoir une aide décuplée, en provenance du Qatar, d’Arabie saoudite et de Turquie (événement C). Ne peut-on pas raisonnablement en conclure que A est cause de B, qui est cause de C ?

Pour certains zététiciens, qui ne sont pas encore passés tout à fait maîtres dans l’art du doute (encore un effort petit scarabée…), cette déduction est du même ordre que considérer que, le chant du coq précédant le lever du soleil, le chant du coq est la cause du lever du soleil… Peut-on réellement prendre ce genre de comparaison oiseuse au sérieux ? Faudrait-il croire que le Qatar a déversé 3 milliars de dollars, entre 2011 et 2013, pour renforcer l’insurrection en Syrie, sans que cela n’ait le moindre rapport avec son projet de pipeline ? Faudrait-il pousser la prudence jusqu’à rejeter ce qui apparaît comme une quasi évidence ? Douter à l’infini, jusqu’à ce qu’on trouve un bout de papier avec les aveux, écrits noir sur blanc dessus, de l’émir du Qatar ? On reproche souvent aux « complotistes » d’avoir un usage excessif du doute. Ici, c’est l’hôpital qui se fout de la charité !

L’ennui, avec nombre de ces experts en rhétorique (parfois aussi en psychologie sociale), c’est qu’ils analysent tout à l’aune de leur savoir théorique propre (la rhétorique, la psychologie), mais ne semblent pas s’enquérir de matière, en s’informant de manière un peu poussée, pour penser le réel. Ils n’évoquent jamais le fond des sujets (pas le temps, sans doute, trop compliqué, « inutile » même selon le sociologue Gérald Bronner…), et se bornent à une analyse formelle, à l’analyse d’une pseudo rhétorique. Comme si l’on pouvait découvrir la vérité d’une chose en n’observant que la forme du discours du savant qui l’étudie… Chose que l’on n’observe finalement jamais soi-même, par un refus de principe. Étrange rejet obstiné de l’empirisme au profit d’un formalisme auto-suffisant (et au combien reposant).

Ainsi, le rhétoricien de Hoax Buster, sans connaissance particulière du sujet qu’il traite, considère que les faits qui, selon RFK Jr., ont été cause de la guerre en Syrie (le refus du pipeline A et le choix du pipeline B), ayant « eu lieu avant ledit conflit », on ne peut, faute de preuve, en déduire qu’ils ont eu une influence « sur le déclenchement du conflit actuel ». Or, d’une part, le choix du pipeline B (en juillet 2011) a eu lieu, non pas avant, mais pendant le conflit (qui a commencé en mars 2011), et, d’autre part, l’important n’est pas tant de savoir comment le conflit a commencé (même si Jeffrey Sachs évoque que, « dès mars ou avril 2011, des combattants sunnites anti-régime et des armes [ont probablement] commencé d’entrer en Syrie par les pays voisins ») que comment il s’est embrasé ; et cela, nous le savons. Il s’est embrasé à partir d’août 2011, avec l’envoi massif d’armes et d’argent aux rebelles et aux jihadistes, et, comme le dit Sachs, la déclaration d’Obama et de Clinton exigeant d’Assad qu’il quitte le pouvoir.

On ne peut décidément pas espérer comprendre la géopolitique mondiale en ne brandissant que « l’effet cigogne » et des histoires de coqs qui chantent au soleil levant.

Cette prudence presque excessive, à laquelle nous cantonnent les experts en rhétorique, se retrouve d’ailleurs dans le numéro d’« Un Œil sur la Planète » dont nous parlions. Juste après l’intervention d’Alain Juillet, qui démolit toute idée de simple coïncidence, le journaliste qui s’exprime, en voix off, se trouve pris dans le dilemme shakespearien de notre temps – croire ou ne pas croire à la coïncidence, telle est la question – et s’abstient de prendre position : « Coïncidence ou pas, c’est à partir de l’été 2011, après le choix du pipeline iranien, que la rébellion syrienne voit l’aide étrangère s’accroître.  » Choisir le lien de causalité eut été taxé de « complotisme », sans doute… Mais choisir la simple corrélation aurait semblé franchement trop frileux. Alors, le reportage dit sans dire, en se réfugiant derrière la parole d’un autre (qui défend clairement la thèse de la guerre pour l’énergie), mais sans en endosser soi-même la responsabilité.

La morale du funambule

Si la déduction opérée par RFK Jr. paraît hautement probable (ne parlons que de déduction tant que nous n’avons pas les éventuels câbles de 2009 qui prouveraient définitivement ses allégations), d’autres sont, reconnaissons-le, parfois plus périlleuses. Ainsi, après avoir noté que des membres du Pentagone semblaient, dans un rapport, approuver l’apparition prévisible du califat de l’État islamique, RFK Jr. faisait cette remarque un brin suspicieuse :

« Ce n’est pas une coïncidence, les régions de Syrie occupées par l’État islamique englobent exactement la route proposée pour le pipeline du Qatar. »

Une observation qui frise le « complotisme », diront certains… puisque RFK Jr. ne semble point croire à la simple corrélation. Il paraît plutôt penser que la présence de l’EIIL sur le tracé du pipeline qu’avait refusé Bachar el-Assad n’est pas tout à fait le fruit du hasard (comme si on l’avait installé là exprès pour servir les intérêts saoudiens et qataris).

Cette remarque de RFK Jr. nous en avait d’ailleurs rappelé une autre, faite le 14 février 2002 par le journaliste israélien Uri Avnery dans Maariv :

« Si l’on regarde la carte des grandes bases militaires américaines créées [durant la guerre en Afghanistan], on est frappé par le fait qu’elles sont situées exactement sur la route de l’oléoduc prévu vers l’océan Indien. […] Oussama Ben Laden n’avait pas perçu que son action servirait les intérêts américains… Si j’étais un adepte de la théorie du complot, je penserais que Ben Laden est un agent américain. Ne l’étant pas, je ne peux que m’émerveiller de la coïncidence. »

Face à de telles coïncidences, l’esprit tangue… et doit continuer de tanguer (pour qui n’a pas le mal de mer). Car rien ne prouve la causalité, mais rien n’assure non plus qu’il ne s’agit que d’une misérable corrélation. D’où la nécessité de continuer à investiguer.

Permettons-nous encore un autre exemple de corrélation, relatif au 11-Septembre. Il se trouve que des exercices de simulation militaires avaient lieu le matin même du 11 septembre 2001, qui semblent avoir favorisé quelque peu l’action des terroristes en semant la confusion. Parmi les exercices du jour, on trouvait des simulations de détournements d’avions, comme nous l’apprenait Vanity Fair d’août 2006. Un autre exercice mené par le NRO (National Reconnaissance Office) visait à simuler le crash accidentel d’un petit avion sur l’une des tours de son quartier général, nous apprenait Associated Press. Cette agence du ministère de la Défense est située à 40 kilomètres du Pentagone et à 6,5 kilomètres de l’aéroport international Dulles de Washington, d’où décolla, 50 minutes avant le début de l’exercice, le Boeing qui s’écrasa… sur le Pentagone. « Bizarre coïncidence » selon le gouvernement américain, « incroyable coïncidence » selon le porte-parole du NRO…

Un esprit « sain », selon les zététiciens, s’émerveillera peut-être de la coïncidence, de la concomitance, mais conclura (faute de preuve) à une simple corrélation. L’esprit « complotiste », lui, déduira de la corrélation un lien de causalité, et imaginera que si les attentats ont en lieu pendant les exercices, c’est que des membres de l’appareil d’État américain ont fait en sorte qu’ils aient lieu ce jour-là, à ce moment-là, pour faciliter leur réalisation, dont ils pouvaient tirer profit. C’est très exactement, souvenons-nous-en, l’opinion qu’émettait le géopolitologue Aymeric Chauprade dans un entretien d’octobre 2011, précisant que ce genre d’exercices avait eu lieu en d’autres occasions, notamment lors des attentats de Londres en 2005.

Ce jeu de ping-pong incessant entre adeptes de la corrélation et aficionados de la causalité, cheveux blonds de l’anti-complotisme militant et cheveux gris de la conspiration intégrale, têtes trop dures, chacune à leur façon, à qui on ne la fait pas, quel que soit l’objet de leur morgue, nous évoque, osons le dire, une chanson peu amène, mais néanmoins fraternelle, de Georges Brassens

Méditez l’impartial message,
D’un qui balance entre deux âges,

 

Le temps ne fait rien à l’affaire,
Quand on est con, on est con.
Qu’on ait vingt ans, qu’on soit grand-père,
Quand on est con, on est con.
Entre vous, plus de controverses,
Cons caducs ou cons débutants,
Petits cons de la dernière averse,
Vieux cons des neiges d’antan…

Moralité : que chacun s’efforce de balancer entre les deux écueils au milieu desquels nous avons tenté ici de naviguer, entre cette rhétorique spécieuse, faussement intelligente, purement formelle, qui nous désarme contre les complots réels à débusquer, et celle, tout aussi spécieuse, qui nous désarme également, de par son systématisme idiot. À la vérité, loin des caricatures de grands naïfs ou de grands paranos qu’on nous sert souvent, je crois que nous ne nous en sortons pas si mal ici… Nous naviguons plutôt bien.

Jeffrey Sachs (ONU) alerte sur Hillary Clinton et la «guerre par procuration» en Syrie

Après le retentissant article publié le 23 février par Robert F. Kennedy Jr. sur la guerre en Syrie, c’est au tour de l’économiste Jeffrey David Sachs de faire paraître, le 29 février sur le site Syndicate Project, un article de la même veine, quoique plus succint, intitulé « Mettre un terme à la guerre en Syrie ». L’article a été repris le 2 mars dans la rubrique « Le Cercle » du site des Échos, sous le titre « Syrie : les erreurs de l’Amérique ». Cet adversaire acharné d’Hillary Clinton, qu’il range dans le camp des néoconservateurs va-t-en-guerre, y dénonce la responsabilité de la CIA dans le conflit et réhabilite quelque peu, contre la propagande qu’elle subit, la Russie.

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Jeffrey Sachs

Conseiller spécial du secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-moon, sur les objectifs de développement durable, et directeur de l’Earth Institute de l’Université de Colombia à New York, Jeffrey Sachs est le seul universitaire à avoir figuré deux fois au classement des personnalités les plus influentes du monde publié par le magazine américain Time Magazine. Le New York Times a vu en lui « the most important economist in the world ». C’est donc, quoi qu’on pense de son action – parfois fort contestée – en tant que conseiller économique, ce qu’on peut appeler une sommité. Sa popularité se traduit sur la Toile par 213 000 followers sur Twitter.

Pour finir de présenter le personnage, souvenons-nous qu’en octobre 2011, lors du mouvement Occupy Wall Street, il avait pris la parole pour appeler à en finir avec la « corporatocratie » aux États-Unis et revenir à la démocratie. « Corporatocratie » est un terme péjoratif qui désigne un système économique et politique contrôlé par les entreprises et les intérêts d’entreprise, au détriment de la souveraineté du peuple. Auteur d’un ouvrage sur John Fitzgerald Kennedy, il a également eu l’occasion de signifier qu’il avait de sérieux soupçons quant à une possible implication de la CIA dans son assassinat. Le prestige, nous allons le voir avec lui, n’empêche pas le franc-parler.

Guerre par procuration : l’Iran et la Russie dans le viseur

Dans son article incisif, Jeffrey Sachs part du principe que, pour trouver une issue à la guerre en Syrie, qui constitue « actuellement la plus grande catastrophe humanitaire au monde et, du point de vue géopolitique, le conflit le plus dangereux de la planète », il faut « jouer la transparence », alors que, note-t-il, « la guerre se joue aussi en coulisses, d’où les Américains tirent les ficelles depuis 4 ans ». Sachs va donc s’efforcer de produire « une analyse transparente et réaliste des causes premières de la guerre ».

Il retrace alors la chronologie des événements, qu’il est inutile ici de reprendre, à partir du début de l’année 2011. Notons toutefois ces deux observations prudentes :

« Il paraît probable que dès mars ou avril 2011, des combattants sunnites anti-régime et des armes aient commencé d’entrer en Syrie par les pays voisins. De nombreux récits de témoins oculaires font état de djihadistes étrangers engagés dans des attaques violentes contre des policiers. Ces témoignages sont toutefois difficiles à confirmer, surtout cinq ans plus tard. […]

 

De nombreux observateurs assurent que le Qatar a financé l’agitation contre le régime en Syrie et utilisé la chaîne de télévision Al Jazeera pour renforcer de par le monde le sentiment anti-Assad, affirmations difficiles à établir une fois pour toutes. »

Jeffrey Sachs rappelle ensuite la campagne de propagande menée par les médias américains contre Bachar el-Assad, qui marquait un changement de traitement assez notable vis-à-vis d’un chef d’État jusqu’ici « vu par ces mêmes médias comme un dirigeant relativement modéré, quoiqu’autoritaire », et dont « Hillary Clinton, lorsqu’elle était secrétaire d’État, notait, en mars 2011, que beaucoup le considéraient au Congrès comme un réformateur  ».

Sachs date le début effectif de la guerre au 18 août 2011, lorsque le président Barack Obama et sa secrétaire d’État Hillary Clinton ont déclaré qu’Assad devait quitter le pouvoir. C’est à partir de ce moment-là que la violence a décuplé. Jusqu’à cette date, remarque l’économiste, on comptait tout au plus 2 900 morts (on en compte 400 000 aujourd’hui).

Il explique que « les États-Unis ont manœuvré pour renverser Assad », même s’ils ont le plus souvent « agi par alliés interposés », en s’appuyant principalement sur l’action de l’Arabie saoudite et de la Turquie. « La CIA et l’Arabie saoudite ont coordonné en sous-main leurs actions », écrit Sachs, qui appuie ses dires sur un article du New York Times.

Le consultant spécial de Ban Ki-moon rejoint alors explicitement l’analyse de Robert Kennedy Jr., en parlant de guerre par procuration :

« Tout d’abord, la guerre en Syrie est une guerre par procuration, impliquant surtout les États-Unis, la Russie, l’Arabie saoudite, la Turquie et l’Iran. Les États-Unis et leurs alliés – l’Arabie saoudite et la Turquie – ont lancé la guerre en 2011 afin de renverser le régime d’Assad. L’alliance américaine s’est heurtée à une opposition de plus en plus vive de la Russie et de l’Iran, dont l’armée par procuration, le Hezbollah libanais, combat aux côtés des troupes gouvernementales. »

A travers la Syrie, explique Sachs, c’est en fait l’Iran et la Russie, ses puissants alliés, que visaient les États-Unis :

« C’est précisément la dépendance du régime d’Assad à ses soutiens russes et iraniens qui a déterminé l’intérêt des États-Unis à son départ. Le renversement d’Assad, pensaient les responsables américains de la sécurité, affaiblirait l’Iran, discréditerait le Hezbollah et restreindrait le champ d’action géopolitique de la Russie. »

Quant aux alliés des Américains, la Turquie, l’Arabie saoudite et le Qatar, ils pariaient sur le remplacement du régime alaouite en Syrie par une direction sunnite. Un tel renversement aurait affaibli leur concurrent régional, l’Iran, et, plus largement, réduit l’influence chiite au Moyen-Orient.

La « sale guerre » de la CIA

Sachs dénonce l’aveuglement américain, qui a consisté à croire qu’Assad serait facilement renversé, alors même que le régime disposait bel et bien, en dépit d’une forte opposition, de « soutiens intérieurs considérables ». Sans même parler des puissants alliés russes et iraniens qui, on pouvait l’anticiper, allaient réagir.

L’économiste cherche alors à ouvrir les yeux de ses contemporains sur les pratiques plus que contestables des services américains :

« L’opinion devrait prendre la mesure de la guerre sale menée par la CIA. Les États-Unis et leurs alliés ont inondé la Syrie de djihadistes sunnites, tout comme ils l’avaient fait en Afghanistan dans les années 1980 avec les moudjahidines qui deviendraient plus tard Al-Qaida. L’Arabie saoudite, la Turquie, le Qatar et les États-Unis ont régulièrement soutenu certains des groupes djihadistes les plus violents, jugeant, avec cynisme à défaut de clairvoyance, que ces forces effectueraient à leur place le sale travail et qu’elles pourraient être ensuite, d’une façon ou d’une autre, poussées vers la sortie. »

Nous sommes là en plein dans le troisième des 36 stratagèmes (du nom d’un ancien traité chinois de stratégie) que nous évoquions dans notre précédent article, intitulé « Assassiner avec une épée d’emprunt ». Sachs avait déjà lancé l’accusation dans un tweet du 19 février : « L’Occident manipule depuis longtemps des jihadistes pour des intérêts occidentaux : la Grande-Bretagne avec les Saoudiens ; les États-Unis avec les moudjahidines ; la CIA, l’Arabie saoudite, le Qatar avec les jihadistes anti-Syrie. »

L’homme des Nations unies tient à tordre le cou à la propagande médiatique anti-russe, consistant à prêter à Vladimir Poutine des visées expansionnistes ; il en profite, dans le même mouvement, pour égratigner – jusqu’au sang – les États-Unis :

« À en croire les grands médias américains et européens, l’intervention militaire russe en Syrie est une trahison et traduit des visées expansionnistes. La vérité est différente. Les États-Unis ne sont autorisés par la charte des Nations unies ni à organiser une alliance, ni à financer des mercenaires, ni à introduire clandestinement des armes lourdes pour renverser le gouvernement d’un pays tiers. La Russie, en l’espèce, réagit plus qu’elle n’agit. Elle répond aux provocations des États-Unis contre son allié. »

La vérité est assénée froidement, durement. Les États-Unis ont agi illégalement en Syrie. La Russie n’a fait que répondre à leurs provocations. Fichtre !

Une étrange omission

Sachs détaille, pour finir, les six principes qui doivent être suivis pour mettre fin à la guerre :

« Premièrement, les États-Unis doivent cesser les opérations, clandestines ou déclarées, visant à renverser le gouvernement syrien. Deuxièmement, le Conseil de sécurité des Nations unies doit veiller au cessez-le-feu, et appeler tous les pays engagés dans le conflit […] à cesser d’armer et de financer des forces militaires en Syrie.

 

Troisièmement, les activités paramilitaires doivent cesser, y compris celles des soi-disant « modérés » soutenus par les États-Unis. Quatrièmement, les États-Unis et la Russie – ainsi, bien sûr que le Conseil de sécurité des Nations unies – doivent tenir le gouvernement syrien pour entièrement responsable de la cessation de ses actions punitives contre les opposants au régime. Cinquièmement, la transition politique doit se mettre en place progressivement, en construisant la confiance de toutes les parties, plutôt que dans une course arbitraire et déstabilisatrice à des « élections libres ».

 

Enfin, les États du Golfe, la Turquie et l’Iran doivent être poussés à négocier face à face un cadre régional qui puisse garantir une paix durable. Arabes, Turcs et Iraniens ont vécu ensemble pendant des millénaires. C’est à eux, et non aux puissances extérieures, qu’il revient d’ouvrir la voie vers un ordre stable dans la région. »

Ainsi se termine l’article, au cœur duquel se remarque – on ne voit même que lui, comme le nez au milieu de la figure – un incroyable manque, une absence qu’on ne s’explique pas, dans un texte pourtant si franc, si direct. Jeffrey Sachs avait promis d’« examiner les motivations des principaux acteurs », et pourtant les mots « pétrole », « gaz », « pipeline », n’ont jamais été prononcés. Pas une fois.

Une omission tellement surprenante qu’elle n’est pas passée inaperçue de tous. Par exemple, de ce commentateur sous l’article :

« L’auteur a omis les raisons pour lesquelles l’Amérique et ses alliés occidentaux ont attaqué le Moyen-Orient. En un mot – le pipeline à travers la Syrie pour alimenter l’Europe et perturber les affaires pétrolières de la Russie. »

Ou encore de cet autre sur Twitter :

« Mais un tel plan laisse indécis lequel des gazoducs sera construit, par conséquent il ne résoudra pas le problème. »

Effectivement, sans mentionner cette question énergétique cruciale, le problème n’a que peu de chances de trouver sa solution.

La collection de casseroles de la belliciste Hillary

Jeffrey Sachs s’est encore illustré récemment en signant, le 5 février dans le Huffington Post, un papier assassin contre Hillary Clinton, la favorite des Démocrates dans la course à la Maison Blanche. Son titre, massif : « Hillary Is the Candidate of the War Machine ». D’entrée de jeu, Sachs cogne fort, très fort :

« Il n’y a aucun doute que Hillary est la candidate de Wall Street. Encore plus dangereux, cependant, c’est qu’elle est la candidate du complexe militaro-industriel. L’idée qu’elle est mauvaise sur les questions d’entreprise, mais bonne sur la sécurité nationale, est fausse. Sa soi-disant « expérience » en matière de politique étrangère a consisté à soutenir chaque guerre exigée par l’État sécuritaire profond des États-Unis dirigé par les militaires et la CIA. »

Notons la référence à la notion d’État profond [« the US deep security state »], qu’étudie Peter Dale Scott, l’auteur d’American War Machine.

Selon Sachs, Hillary Clinton n’est rien moins qu’une « néocon fervente », le qualificatif de néoconservateur n’étant pas réservé, comme on le croit parfois, aux seuls Républicains. Notre économiste engagé rappelle les faits d’armes d’Hillary : son soutien au changement de régime en Irak dès 1998, son enthousiasme pour la guerre en Irak en 2003, qu’elle défendit en répétant « comme un perroquet » la propagande mensongère de la CIA :

« En quatre ans, depuis que les inspecteurs sont partis, les rapports du renseignement montrent que Saddam Hussein a travaillé pour reconstruire son stock d’armes biologiques et chimiques, sa capacité de lancement de missiles et son programme nucléaire. Il a aussi donné de l’aide, un refuge et un sanctuaire à des terroristes, y compris à des membres d’Al Qaïda. »

En 1999, pendant la guerre du Kosovo, elle aurait même poussé son mari de président, Bill Clinton, à bombarder, selon la journaliste au New York Times Lucinda Franks. Plus tard, elle oeuvra activement au renversement de Kadhafi en Libye, « non seulement en violation du droit international, mais aussi à l’encontre du bon sens le plus élémentaire », écrit Sachs. Et tandis que la Libye ravagée sombrait dans la guerre civile, que la guerre se propageait au Mali, que des armes s’écoulaient vers Boko Haram au Nigeria et alimentaient l’État islamique en Syrie et en Irak, Hillary Clinton, se rêvant en Jules César, trouvait vraiment tordant de lancer, sur le plateau de CBS, au sujet de son ennemi vaincu : «  Nous sommes venus, nous avons vu, il est mort ! »

Mais le pire était encore à venir, selon Jeffrey Sachs : « Peut-être le désastre suprême de cette longue liste de désastres a été la promotion implacable d’Hillary d’un changement de régime mené par la CIA en Syrie. » En août 2011, celle qui était alors secrétaire d’État « précipita les États-Unis dans le désastre » en déclarant que Bachar el-Assad devait « dégager de là  ».

Dans un tweet du 28 févrer, l’économiste renchérit : « Le rôle sombre d’Hillary est encore pire en Syrie qu’en Libye. Elle est incompétente et dangereuse. Incroyable qu’elle fasse campagne en faisant valoir son bilan. » Le même jour, il lance encore cette banderille : « Elle a joué un rôle (en collaboration avec la CIA) dans la déstabilisation de la totalité du Moyen-Orient. »

Sachs n’oublie pas de signaler le soutien constant d’Hillary Clinton à l’expansion de l’OTAN, y compris à l’Ukraine et à la Géorgie, et ceci à l’encontre de tout bon sens, participant ainsi activement, en tant que secrétaire d’État, à la reprise de la Guerre froide avec la Russie. Bref, la barque est pleine… pour celle qui a néanmoins viré en tête, côté Démocrates, après le « Super Tuesday » de cette semaine.

Robert Kennedy Jr. dénonce le conflit en Syrie : une «guerre par proxys» pour un pipeline

Robert Francis Kennedy Jr., fils de Bob Kennedy, neveu de John F. Kennedy et de Ted Kennedy, avocat spécialisé dans le droit de l’environnement et président de Waterkeeper Alliance, a publié, le 23 février 2016 dans Politico, un article important pour comprendre le monde actuel. Il nous livre un éclairage dérangeant sur la situation dramatique du Moyen-Orient, l’origine de Daech et de la guerre en Syrie, le jeu américain, mais aussi des autres grandes puissances, dans la région, le tout dans une perspective historique longue de 65 ans. Il ne fait que confirmer, au fond, ce que nombre d’observateurs pensent depuis un moment, à savoir que la « guerre au terrorisme » est le paravent d’une guerre pour le pétrole, et que les groupes jihadistes sont comme des « proxys », qui permettent une guerre par procuration entre grandes puissances.

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Robert F. Kennedy, Jr.

« Alors que nous nous intéressons à la montée de l’État islamique et cherchons la source de la sauvagerie qui a pris tant de vies innocentes à Paris et San Bernardino, nous devrions vouloir regarder au-delà des explications commodes en termes de religion et d’idéologie. Plutôt, nous devrions examiner les logiques plus complexes de l’histoire et du pétrole – et comment elles ramènent souvent le problème sur nos propres rivages. »

65 ans de complots pour des pipelines

Robert F. Kennedy Jr. (RFK Jr.) rappelle à bon escient les opérations clandestines de la CIA au Moyen-Orient (« complots de coups d’État » en Jordanie, en Syrie, en Iran, en Irak et en Égypte), décrites dans un rapport dont son grand-père, Joseph P. Kennedy, était signataire : le rapport « Bruce-Lovett ». Il précise que ces opérations, si elles sont largement connues par la rue arabe, sont généralement ignorées par le peuple américain, qui a tendance à croire la parole de son gouvernement.

Afin précisément que les Américains puissent comprendre ce qui se trame de nos jours, il faut commencer, nous dit RFK Jr., par revenir sur « cette histoire sordide mais dont on se souvient peu », qui commence durant les années 1950. A cette époque, le président Eisenhower et les frères Dulles (le directeur de la CIA Allen Dulles et le Secrétaire d’État John Foster Dulles) repoussent les propositions soviétiques de traité pour faire du Moyen-Orient une zone neutre de la Guerre froide et pour laisser les Arabes contrôler l’Arabie. Au lieu de cela, ils ont monté une guerre clandestine contre le nationalisme arabe, qu’Allen Dulles assimilait au communisme, particulièrement lorsque l’autonomie des Arabes menaçait les concessions pétrolières.

C’est ainsi qu’ils ont fourni une aide militaire secrète à des tyrans en Arabie saoudite, en Jordanie, en Irak et au Liban, favorisant des marionnettes, animées d’une idéologie conservatrice et jihadiste, qu’ils estimaient pouvoir constituer un antidote fiable au marxisme soviétique. Lors d’une rencontre à la Maison Blanche entre le directeur de la planification de la CIA, Frank Wisner, et John Foster Dulles, en septembre 1957, Eisenhower fit cette recommandation à l’Agence, selon une note enregistrée par son secrétaire, le général Andrew J. Goodpaster : « Nous devrions faire tout notre possible pour insister sur l’aspect « guerre sainte ». » Comme l’écrit RFK Jr., « la CIA a entretenu un violent jihadisme comme arme de la Guerre froide ».

La CIA commença son ingérence active en Syrie en 1949. En mars, le président élu démocratiquement, Choukri al-Kouatli, hésita à approuver le pipeline trans-arabe, un projet américain conçu pour relier les champs pétrolifères d’Arabie saoudite aux ports du Liban via la Syrie. Dans son livre Legacy of Ashes, le journaliste Tim Weiner raconte qu’en représailles du manque d’enthousiasme d’al-Kouatli pour le pipeline américain, la CIA manigança un coup d’État pour le remplacer par un dictateur qu’elle avait sélectionné, Husni al-Zaim. L’homme eut à peine le temps de dissoudre le parlement et d’approuver le pipeline américain avant que ses compatriotes ne le destituent quatre mois et demi après son arrivée au pouvoir. Le coup d’État d’al-Zaim est le premier qu’ait connu le monde arabe.

RFK Jr. passe ensuite en revue d’autres opérations clandestines de la CIA. En Iran d’abord, avec le coup d’État contre Mossadegh en 1953, après que celui-ci essaya de renégocier les termes des contrats entre son pays et l’Anglo-Iranian Oil Company. Ensuite, en Syrie, lorsqu’en 1957 la CIA tenta d’organiser un second coup d’État dans ce pays en armant des militants islamistes, à commencer par les Frères musulmans. Enfin, en Irak, où la CIA réussit à installer le parti Baas et Saddam Hussein. Tim Weiner écrit d’ailleurs que James Critchfield, chef de la CIA au Proche-Orient, reconnut plus tard que l’Agence, en substance, « créa Saddam Hussein ». Ronald Reagan et son directeur de la CIA Bill Casey regardaient Saddam Hussein comme un ami potentiel de l’industrie pétrolière américaine et une barrière solide contre la propagation de la révolution islamique iranienne. Son prédécesseur avait nationalisé l’Iraq Petroleum Company.

2009 : Assad refuse le pipeline du Qatar

Après ces rappels historiques, résumés ici, RFK Jr. en vient à la situation présente en Syrie. Il commence par mettre en scène deux visions du conflit qui s’opposent :

« Tandis que la presse américaine docile répète comme un perroquet le récit selon lequel notre support militaire pour l’insurrection syrienne est purement humanitaire, de nombreux Arabes voient la crise actuelle simplement comme une nouvelle guerre de pipelines par procuration…  »

RFK Jr. considère qu’il existe une abondance de faits qui soutiennent cette manière de voir les choses. Si, de notre point de vue, notre guerre contre Bachar el-Assad débuta avec les manifestations civiles et pacifiques du Printemps arabe en 2011, pour eux, elle débuta en 2009, quand le Qatar proposa de construire un pipeline de 1500 kilomètres et de 10 milliards de dollars à travers l’Arabie saoudite, la Jordanie, la Syrie et la Turquie.

Ce pipeline devait relier directement le Qatar aux marchés de l’énergie européens via des terminaux de distribution en Turquie ; cette dernière aurait empoché d’importantes taxes de transit. Le pipeline Qatar/Turquie aurait donné aux royaumes sunnites du Golfe persique une domination décisive sur les marchés mondiaux du gaz naturel et renforcé le Qatar, le plus proche allié des États-Unis dans le monde arabe. L’Union européenne, dont 30 % du gaz provient de Russie, était également désireuse de ce pipeline, qui aurait offert à ses membres de l’énergie bon marché et un soulagement vis-à-vis de l’influence politique et économique étouffante de Vladimir Poutine. Le pipeline aurait bénéficié aussi à l’Arabie saoudite sunnite en lui donnant un point d’appui dans la Syrie dominée par un régime alaouite assimilé au chiisme.

Évidemment, les Russes, qui vendent 70 % de leurs exportations de gaz en Europe, voyaient le pipeline Qatar/Turquie comme une menace existentielle. Du point de vue de Poutine, le pipeline du Qatar était un « complot de l’OTAN » pour changer le statu quo, priver la Russie de son seul point d’appui au Moyen-Orient, étrangler l’économie russe et mettre un terme à l’influence russe dans le marché européen de l’énergie. En 2009, Assad annonça qu’il refuserait de signer l’accord pour permettre au pipeline de traverser la Syrie, et ce afin de protéger les intérêts de son allié russe.

Assad mis une nouvelle fois en rage les monarques sunnites du Golfe en donnant son aval, en juillet 2011, à un « pipeline islamique » approuvé par la Russie, courant des champs de gaz iraniens à travers la Syrie et jusqu’aux ports du Liban. Ce pipeline aurait fait de l’Iran chiite, et non plus du Qatar sunnite, le principal fournisseur du marché de l’énergie européen, et aurait de façon spectaculaire accru l’influence de l’Iran au Moyen-Orient et dans le monde. Israël était aussi déterminé à faire dérailler le « pipeline islamique », qui aurait enrichi l’Iran et la Syrie et probablement leurs « proxys », le Hezbollah et le Hamas.

La CIA, la Turquie, le Qatar et l’Arabie saoudite derrière l’insurrection jihadiste

RFK Jr. en vient alors au cœur de son propos, sur l’origine de la guerre en Syrie :

« Des câbles secrets et des rapports des services de renseignement américains, saoudiens et israéliens indiquent qu’au moment où Assad rejeta le pipeline du Qatar, des planificateurs arrivèrent rapidement au consensus que fomenter une insurrection sunnite en Syrie pour renverser le peu coopérant Bachar el-Assad serait une voie praticable pour réaliser l’objectif partagé de l’achèvement du pipeline Qatar/Turquie. En 2009, d’après WikiLeaks, peu après que Bachar el-Assad rejeta le pipeline du Qatar, la CIA commença à financer les groupes d’opposition en Syrie. Il est important de noter que c’était bien avant le soulèvement contre Assad engendré par le Printemps arabe. »

Au printemps 2011, il n’y avait encore à Damas que de petites manifestations pacifiques contre la répression du régime d’Assad. Pourtant, comme l’indiquent des câbles de WikiLeaks, la CIA était déjà présente sur le terrain en Syrie. Les royaumes sunnites voulaient une implication plus forte des États-Unis. Le 4 septembre 2013, le Secrétaire d’État John Kerry déclara lors d’une audience au Congrès que les royaumes sunnites avaient offert de « payer la note » pour une invasion américaine en Syrie afin d’évincer Bachar el-Assad. Mais, en dépit de la pression des Républicains, Barack Obama rechigna à envoyer de jeunes Américains mourir en tant que mercenaires pour un conglomérat de pipeline.

En 2011, les États-Unis rejoignirent la France, le Qatar, l’Arabie saoudite, la Turquie et le Royaume-Uni pour former la Coalition des amis de la Syrie, qui demanda formellement le départ d’Assad. La CIA fournit 6 millions de dollars à Barada TV, une chaîne de télévision britannique, pour produire des programmes en faveur du renversement du président syrien. Des documents du renseignement saoudien, publié par WikiLeaks, montrent qu’avant 2012, la Turquie, le Qatar et l’Arabie saoudite armaient, entraînaient et finançaient des combattants jihadistes sunnites venus de Syrie, d’Irak et d’ailleurs pour renverser le régime d’Assad. Le Qatar, qui avait le plus à gagner, investit 3 milliards de dollars pour renforcer l’insurrection et invita le Pentagone à entraîner des insurgés sur des bases américaines au Qatar. « L’idée de fomenter une guerre civile entre sunnites et chiites pour affaiblir les régimes syriens et iraniens, dans le but de maintenir le contrôle des produits pétrochimiques de la région, n’était pas une nouvelle notion dans le lexique du Pentagone », affirme RFK Jr.

En effet, un rapport « accablant » de la RAND Corporation, financé par le Pentagone, datant de 2008, proposait « un plan précis pour ce qui était sur le point d’arriver ». Le rapport, intitulé « Unfolding the Future and the Long War », affirme que, dans la mesure où les économies des pays industrialisés continueront dans un futur prévisible à dépendre fortement du pétrole, et que la plus grande part du pétrole est produite au Moyen-Orient, les États-Unis ont un motif pour y maintenir la stabilité. Or, il observe que l’aire géographique où se situent les réserves de pétrole prouvées coïncide avec la zone d’influence d’une grande partie du réseau jihadiste et salafiste. Ceci crée « un lien entre les provisions pétrolières et la longue guerre ». Le rapport explique ainsi que le contrôle des dépôts de pétrole et de gaz du Golfe persique restera, pour les États-Unis, une « priorité stratégique » qui « interagira fortement avec celle de la poursuite de la longue guerre ».

Dans ce contexte, le rapport identifie plusieurs trajectoires potentielles pour la politique régionale concentrée sur la protection de l’accès aux réserves de pétrole du Golfe, parmi lesquelles la suivante est la plus saillante : exploiter « les lignes de faille entre les différents groupes jihadistes et salafistes pour les retourner les uns contre les autres et gaspiller leur énergie dans des conflits internes ». RAND recommande d’user d’« actions secrètes, d’opérations d’information, de guerre non conventionnelle » pour mettre en application une stratégie « diviser pour régner ». Le rapport poursuit :

« Les États-Unis et leurs alliés locaux pourraient utiliser les jihadistes nationalistes [voir définition en fin d’article] pour lancer une campagne par procuration pour discréditer les jihadistes transnationaux aux yeux de la population locale. […] Les dirigeants américains pourraient aussi choisir de profiter du conflit durable entre sunnites et chiites, en prenant le parti des régimes sunnites conservateurs contre les mouvements d’autonomisation chiites dans le monde musulman […] éventuellement soutenir les gouvernements sunnites autoritaires contre un Iran continuellement hostile ».

Comme prévu, la réaction exagérée d’Assad à la crise fabriquée à l’étranger – envoyant des bombes-barils sur des bastions sunnites et tuant des civils – polarisa la fracture entre sunnites et chiites en Syrie et permit aux responsables politiques de vendre aux Américains l’idée que la lutte pour le pipeline était une guerre humanitaire. Le portrait fait par la presse de l’Armée syrienne libre, composée de bataillons unis de Syriens modérés était, nous dit RFK Jr., « délirant  ». Les unités éparses, regroupées dans des centaines de milices indépendantes, étaient pour la plupart commandées par (ou alliées à) des militants jihadistes, qui étaient les plus engagés et les plus efficaces des combattants.

Un pipeline vaut bien un califat

En dépit de la couverture médiatique dominante, les planificateurs du renseignement américain savaient depuis le début que leurs « pipelines proxies » étaient des jihadistes radicaux qui se tailleraient probablement un tout nouveau califat islamique dans les régions sunnites de Syrie et d’Irak. Deux ans avant que les coupeurs de gorges de l’État islamique en Irak et au Levant n’apparaissent sur la scène internationale, une étude de sept pages de la Defense Intelligence Agency (qui fonctionne sous la juridiction du Département de la Défense), datée du 12 août 2012, obtenue par le groupe Judicial Watch, avertissait que, grâce au soutien des États-Unis et de la coalition sunnite aux jihadistes sunnites radicaux, « les salafistes, les Frères musulmans et Al Qaïda en Irak (aujourd’hui EIIL), sont les forces majeures conduisant l’insurrection en Syrie ».

Utilisant les financements des États-Unis et des États du Golfe, ces groupes avaient fait évoluer les manifestations pacifiques contre Bachar el-Assad dans « une direction clairement sectaire  » (sunnites contre chiites). Le rapport note que le conflit s’est transformé en une guerre civile sectaire, appuyée par « les pouvoirs religieux et politiques » sunnites. Il dépeint le conflit syrien comme une guerre globale pour le contrôle des ressources de la région, avec « l’Occident, les pays du Golfe et la Turquie supportant l’opposition [à Assad], tandis que la Russie, la Chine et l’Iran soutiennent le régime ».

Les auteurs du rapport du Pentagone « semblent approuver l’apparition prévisible du califat de l’État islamique », écrit RFK Jr., qui les cite : « Si la situation se démêle, il y a une possibilité d’établir une principauté salafiste déclarée ou non déclarée dans l’est de la Syrie (Hasaka et Der Zor) et c’est précisément ce que les puissances qui soutiennent l’opposition veulent dans le but d’isoler le régime syrien.  » Le rapport du Pentagone avertit que cette nouvelle principauté pourrait s’étendre au-delà de la frontière irakienne, jusqu’à Mossoul et Ramadi et « déclarer un État islamique par l’entremise de son alliance avec d’autres organisations terroristes en Irak et en Syrie ».

RFK Jr. ne peut qu’aboutir au constat suivant :

« Bien sûr, c’est précisément ce qui s’est produit. Non par coïncidence, les régions de Syrie occupées par l’État islamique englobent exactement la route proposée pour le pipeline du Qatar.  »

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Source images : « Syrie : le grand aveuglement », documentaire diffusé le 18 février 2016 sur France 2
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En bas, le pipeline du Qatar, en haut celui de l’Iran

Remarque un brin suspicieuse, qui en rappelle une autre. Le 14 février 2002, le journaliste israélien Uri Avnery écrivait malicieusement dans Maariv :

« Si l’on regarde la carte des grandes bases militaires américaines créées [durant la guerre en Afghanistan], on est frappé par le fait qu’elles sont situées exactement sur la route de l’oléoduc prévu vers l’océan Indien. […] Oussama Ben Laden n’avait pas perçu que son action servirait les intérêts américains… Si j’étais un adepte de la théorie du complot, je penserais que Ben Laden est un agent américain. Ne l’étant pas, je ne peux que m’émerveiller de la coïncidence. »

Comme l’écrivait encore Salim Muwakkil dans le Chicago Tribune le 18 mars 2002 : «  Les actes terroristes du 11-Septembre, bien que tragiques, fournirent à l’administration Bush une raison légitime d’envahir l’Afghanistan, de chasser les Talibans récalcitrants et, par coïncidence, d’ouvrir la voie pour le pipeline.  » Rappelons que le gouvernement américain voyait initialement dans les Talibans une source de stabilité qui permettrait la construction d’un oléoduc à travers l’Asie centrale. Ce n’est que lorsque les Talibans, après six mois de négociations, le 2 août 2001, ont refusé d’accepter les conditions des États-Unis, que la guerre est devenue inévitable. A la mi-juillet 2001, lors d’une réunion secrète tenue à Berlin, de hauts fonctionnaires américains avaient fait part de plans pour mener des actions militaires contre le régime taliban s’il refusait le pipeline. L’opération se déroulerait, disait-on, avant les premières neiges en Afghanistan, soit à la mi-octobre au plus tard. Le 7 octobre commença effectivement la guerre. Entre temps était survenu le 11-Septembre. Le pipeline « Turkménistan–Afghanistan–Pakistan–Inde » a finalement commencé à être construit le 13 décembre 2015, et devrait être opérationnel d’ici 2019.

Selon Tim Clemente, qui présida au FBI le Joint Terrorism Task Force entre 2004 et 2008, les Américains ont refait en Syrie la même erreur que lorsqu’ils avaient entraîné les moudjahidines en Afghanistan. Au moment où les Russes avaient quitté le pays, les supposés alliés des États-Unis s’étaient mis à détruire des antiquités, à asservir les femmes, à mutiler des corps et à tirer sur les Américains. De son côté, le vice-président Joe Biden expliqua, le 3 octobre 2014, devant des étudiants de Harvard, que la Turquie, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis étaient «  si déterminés à faire tomber Assad » qu’ils ont lancé une « guerre par procuration entre sunnites et chiites », et déversé « des centaines de millions de dollars et des dizaines de milliers de tonnes d’armes à quiconque voudrait se battre contre Assad. Sauf que les gens qui ont été approvisionnés, c’était al-Nosra et Al Qaïda », les deux groupes qui fusionnèrent en 2014 pour former l’État islamique. Biden semblait en colère que les prétendus « amis » des États-Unis ne soient pas dignes de confiance pour suivre l’agenda américain.

RFK Jr. rappelle une nouvelle fois la double lecture que l’on peut avoir des conflits au Moyen-Orient et semble se ranger derrière celle que l’on a ordinairement dans le monde arabe :

« A travers le Moyen-Orient, les dirigeants arabes accusent habituellement les États-Unis d’avoir créé l’État islamique. Pour la plupart des Américains, de telles accusations paraissent folles. Pourtant, pour beaucoup d’Arabes, les preuves de l’implication américaine sont si abondantes qu’ils concluent que notre rôle pour favoriser l’État islamique a dû être délibéré.

 

En fait, beaucoup des combattants de l’État islamique et leurs commandants sont des successeurs idéologiques et organisationnels des jihadistes que la CIA a entretenus durant plus de 30 ans de la Syrie et de l’Égypte à l’Afghanistan et à l’Irak. »

Il revient alors sur l’invasion américaine de l’Irak menée par George W. Bush, dans un pays laïque où Al Qaïda n’existait pas, et où son « vice-roi  » Paul Bremer, « dans un monumental acte de mauvaise gestion, créa effectivement l’Armée sunnite, appelée aujourd’hui État islamique ». Début 2011, les alliés des États-Unis financèrent l’invasion des combattants d’AQI en Syrie. En avril 2013, entré en Syrie, AQI changea son nom en EIIL. Une organisation dirigée, comme le dit Dexter Filkins, journaliste au New Yorker, par un conseil d’anciens généraux irakiens, dont beaucoup étaient membres du parti laïque Baas de Saddam Hussein, et qui se sont convertis à l’islam radical dans les prisons américaines. « Les 500 millions de dollars de l’aide militaire qu’Obama envoya en Syrie, écrit RFK Jr., ont presque certainement fini par bénéficier à ces jihadistes militants. » Il en va de même, notons-le, de l’aide française.

Mourir pour un pipeline, d’accord, mais de mort lente…

Tim Clemente, avec lequel RFR Jr. s’est entretenu, souligne la différence entre le conflit en Irak et celui en Syrie : dans ce dernier, des millions d’hommes en âge de combattre ont quitté le champ de bataille pour l’Europe, au lieu de défendre leurs communautés. L’explication évidente, c’est que les modérés fuient une guerre qui n’est pas la leur. Ils veulent simplement éviter d’être pris entre l’enclume de la tyrannie d’Assad soutenue par les Russes et le marteau jihadiste et sunnite que les Américains ont eu en main en participant à une bataille mondiale entre pipelines concurrents. On ne saurait, selon RFK Jr., blâmer le peuple syrien de ne pas largement embrasser un plan pour leur nation qui a été concocté à Washington ou à Moscou. Les superpuissances n’ont laissé aucune option pour un avenir désirable pour lequel les Syriens modérés auraient pu envisager de se battre. Et RFK Jr. de faire remarquer que « personne ne veut mourir pour un pipeline ».

Alors que faire ? Commencer par utiliser les bons mots, par sortir de la propagande, afin que le peuple américain puisse enfin comprendre la situation :

« En utilisant les mêmes images et le même langage qui ont appuyé notre guerre de 2003 contre Saddam Hussein, nos dirigeants politiques laissent les Américains croire que notre intervention en Syrie est une guerre idéaliste contre la tyrannie, le terrorisme et le fanatisme religieux. Nous avons tendance à écarter, comme s’il s’agissait de simple cynisme, l’avis de ces Arabes qui voient la crise actuelle comme une reprise des mêmes vieux complots au sujet des pipelines et de la géopolitique. Mais, si nous devons avoir une politique étrangère efficace, nous devons reconnaître que le conflit syrien est une guerre pour le contrôle des ressources indiscernable de la myriade des guerres du pétrole, clandestines et non déclarées, que nous avons menées au Moyen-Orient depuis 65 ans. Et c’est seulement lorsque nous voyons ce conflit comme une guerre par procuration pour un pipeline que les événements deviennent compréhensibles. »

Tim Clemente compare l’État islamique aux Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), un cartel de la drogue doté d’une idéologie révolutionnaire pour inspirer ses fantassins : « Vous devez penser à l’État islamique comme à un cartel pétrolier. A la fin, l’argent dirige le raisonnement. L’idéologie religieuse est un instrument qui motive ses soldats à donner leurs vies pour un cartel pétrolier. » Dépourvus de ce fanatisme qui les aveugle, les Syriens fuyant pour l’Europe, pas plus que les Américains, ne sauraient envoyer leurs enfants mourir pour un pipeline.

RFK Jr. nous enjoint donc à regarder la réalité en face :

« Ce que nous appelons « guerre au terrorisme » n’est rien d’autre qu’une autre guerre du pétrole. Nous avons gaspillé 6 milliards de dollars dans trois guerres à l’étranger et en construisant un état de guerre sécuritaire sur notre propre sol depuis que le pétrolier Dick Cheney déclara la « Longue Guerre » en 2001. Les seuls gagnants ont été les entrepreneurs militaires et les compagnies pétrolières qui ont empoché des profits historiques, les agences de renseignement qui ont gagné en puissance de manière exponentielle au détriment de nos libertés, et les jihadistes qui invariablement se servent de nos interventions comme de leur plus efficace moyen de recrutement.

 

[…] Au cours des sept dernières décennies, les frères Dulles, la bande à Cheney, les néocons et consorts ont détourné ce principe fondamental de l’idéalisme américain [selon lequel chaque nation devrait avoir le droit à l’auto-détermination] et déployé notre appareil militaire et de renseignement au service des intérêts mercantiles de grandes sociétés et, particulièrement, des compagnies pétrolières et des entrepreneurs militaires, qui ont littéralement réussi un beau coup dans ces conflits. »

Robert F. Kennedy Jr. recommande finalement à l’Amérique de se détourner de ce nouvel impérialisme et de revenir sur le chemin de l’idéalisme et de la démocratie. Il préconise de laisser les Arabes se gouverner eux-mêmes, de ne surtout pas envahir la Syrie, et d’en finir avec la ruineuse dépendance au pétrole du Moyen-Orient qui a déformé la politique étrangère américaine depuis un demi siècle, en visant une plus grande indépendance énergétique.

***

De cet article décoiffant, émanant d’un membre du clan Kennedy, je retiendrai deux points : la notion de guerre par procuration et la faillite des grands médias.

La guerre par procuration et les 36 stratagèmes

Commençons, concernant le premier point, par lire la définition que nous en donne Wikipédia :

« Une guerre par procuration est une guerre où deux pouvoirs s’affrontent, mais indirectement, en soutenant financièrement ou matériellement d’autres puissances ou groupes militaires qui, eux, sont en conflit direct sur le terrain.

 

La formule en anglais war by proxy a été créée par Zbigniew Brzeziński, conseiller du président Jimmy Carter. Ce concept s’applique pour de nombreux conflits de la guerre froide.

 

Si les superpuissances ont parfois utilisé des gouvernements comme proxies, des groupes terroristes ou autres tierces parties sont plus souvent employés. »

Précisément, nous avions rapporté en août 2009 les révélations de Sibel Edmonds, ancienne traductrice au FBI, selon lesquelles les États-Unis avaient utilisé Ben Laden jusqu’au 11-Septembre, dans le cadre d’opérations de déstabilisation en Asie centrale. Cette « utilisation » se faisait via des intermédiaires, la Turquie, mais aussi d’autres acteurs provenant du Pakistan, d’Afghanistan et d’Arabie saoudite. « Ben Laden, les Talibans et d’autres groupes servaient ainsi d’armée terroriste par procuration, écrivions-nous. Les États-Unis avaient besoin de cette discrétion afin d’éviter tout risque de révolte populaire en Asie centrale (Ouzbékistan, Azerbaïdjan, Kazakhstan et Turkménistan), mais aussi de fâcheuses répercussions en Chine et en Russie. » Comme le dit bien Wikipédia, « les groupes qui se battent pour un certain superpouvoir ont normalement leurs propres intérêts, qui diffèrent de ceux de la puissance tutélaire » ; cela vaut aussi bien pour les combattants de Ben Laden à l’époque que pour ceux de l’État islamique aujourd’hui, qui ont leurs propres motivations, et se trouvent utilisés à leur insu.

La guerre par procuration est un concept militaire ancien ; on en trouve trace dans Les 36 stratagèmes, un traité chinois de stratégie qui décrit les ruses et les méthodes qui peuvent être utilisées pour l’emporter sur un adversaire, et qui a probablement été écrit au cours de la dynastie Ming. Le troisième des 36 stratagèmes a pour titre : « Assassiner avec une épée d’emprunt ». Voici la traduction qu’on en trouve sur Wikipédia :

« Si tu veux réaliser quelque chose, fais en sorte que d’autres le fassent pour toi. Plutôt que de faire le travail en s’exposant à des contres de la part des autres, user des logiques d’autres acteurs et les orienter (les composer) pour qu’elles travaillent pour soi sans qu’ils le sachent. »

Sur un autre site, voici la traduction de « Doc Mac Jr » :

« Assassiner avec une épée d’emprunt »

 

Utilise les ressources d’un autre pour faire ton travail.

 

Quand les intentions de l’ennemi sont évidentes et que l’attitude de l’allié est hésitante, amenez vos alliés à attaquer vos ennemis pendant que vous préservez vos propres forces.

Et le commentaire qu’il en donne :

« Pour éviter d’être incriminé dans une affaire de meurtre, certains peuvent mener leurs actions avec une « épée d’emprunt » qui fait référence à quelqu’un d’autre qui en veut à la victime. En conduisant un troisième élément à commettre le meurtre, vous pouvez atteindre votre but sans avoir à en assumer la responsabilité. Dans un contexte martial, cette maxime conseille au dirigeant d’exploiter le conflit des divers pouvoirs. Pour combattre un ennemi fort, il faut découvrir une puissance en désaccord avec cet ennemi et l’amener à le combattre à votre place. De cette façon on obtient un résultat double avec un demi effort. »

Cette stratégie n’est pas sans nous rappeler les préconisations de la RAND Corporation en 2008, qui, nous l’avons vu, recommandait aux dirigeants américains d’user d’« actions secrètes, d’opérations d’information, de guerre non conventionnelle » pour imposer une stratégie « diviser pour régner », et qui incitait les États-Unis et leurs alliés locaux à « utiliser les jihadistes nationalistes pour lancer une campagne par procuration ».

RAND connaît certainement ses classiques, ce qui ne semble pas être le cas des communicants du gouvernement français, qui, sur le site On te manipule, ont osé écrire : « même si les événements ont une cause intentionnelle et des acteurs évidents (attentat, assassinat, révolution, guerre, coup d’État…), la théorie du complot va chercher à démontrer que cela a en réalité profité à un AUTRE groupe caché. C’est la méthode du bouc émissaire. » L’article de Robert F. Kennedy Jr. n’a cessé de démontrer que, derrière les acteurs évidents des attentats, des guerres, des coups d’État (les jihadistes par exemple), il y avait bel et bien, au moins parfois, d’autres groupes cachés qui en tiraient profit (entrepreneurs militaires, compagnies pétrolières, agences de renseignement…). Ce n’est pas la méthode du bouc émissaire ; c’est le troisième des 36 stratagèmes.

L’article de RFK Jr. montre aussi que les complots, lorsqu’ils sont réels, ne sont pas nécessairement découverts au bout de « deux jours », contrairement à ce que prétendait un peu nonchalamment Umberto Eco en mars 2011. Il a fallu par exemple attendre 60 ans pour que la CIA reconnaisse avoir orchestré le coup d’État en Iran contre Mossadegh. Et certains d’entre nous ne découvrent que maintenant le complot du Qatar et du Pentagone pour fomenter, il y a quelques années de cela, une guerre civile entre sunnites et chiites en Syrie. Une telle découverte était hautement improbable, s’il avait fallu compter sur les seuls grands médias.

Cette forme de « sténographie » qui produit les légendes…

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Stephen Kinzer

Nous en arrivons à notre second point. Il pourrait nous suffire ici de citer un article détonant de Stephen Kinzer, ancien journaliste au New York Times, actuellement Senior Fellow à l’Institut Watson pour les Études internationales à l’Université Brown, qui fait comme un écho fracassant à celui de Robert F. Kennedy Jr. Son article, paru le 18 février 2016 dans le Boston Globe, porte un titre explicite : « Les médias induisent le public en erreur sur la Syrie ». Le reste l’est tout autant.

Kinzer décrit ce qui se passe dans et autour de la ville d’Alep : les militants des groupes armés antigouvernementaux sèment la dévastation en ville, tandis que l’armée syrienne et l’aviation russe les repoussent hors d’Alep. Le journaliste mentionne le témoignage d’un habitant de la ville apparu sur les réseaux sociaux : « Les rebelles “modérés” protégés par la Turquie et l’Arabie saoudite attaquent la périphérie de la ville avec des roquettes et des bombonnes de gaz. » La politologue libanaise Marwa Osma affirme, de son côté, que les troupes de Damas constituent avec leurs alliés l’unique force qui combat vraiment l’État islamique sur le terrain. Pourtant, remarque Kinzer :

« Cela ne correspond pas à la narration donnée par Washington. Le fait est qu’une grande partie de la presse américaine rapporte le contraire de ce qui se passe en réalité. Beaucoup d’articles suggèrent qu’Alep était une “zone libérée” depuis trois ans, et qu’elle est aujourd’hui réduite à la misère. »

On dit ainsi aux Américains que le mieux est de combattre le gouvernement de Bachar el-Assad et ses alliés russes et iraniens, et qu’il convient de souhaiter qu’une coalition vertueuse rassemblant Américains, Turcs, Saoudiens, Kurdes et l’« opposition modérée » l’emportera. Aussi absurde que cela soit de le croire, Kinzer refuse de blâmer le peuple américain, car il ne dispose de « presque aucune vraie information sur les combattants, leurs buts, ou leur tactique  ». La responsabilité incombe aux médias. Stephen Kinzer se montre impitoyable à leur endroit :

« On se rappellera de la couverture de la guerre en Syrie comme l’un des épisodes les plus honteux de l’histoire de la presse américaine. Et les récits sur les carnages dans l’ancienne cité d’Alep en sont l’illustration la plus récente. […]

 

Sous intense pression financière, la plupart des journaux américains, des magazines et des télévisions ont drastiquement réduit le nombre de leur correspondants à l’étranger. Les actualités internationales les plus importantes viennent maintenant de reporters basés à Washington. Dans cet environnement, l’accès aux informations et à la crédibilité dépendent de l’acceptation de la parole officielle. Les journalistes qui couvrent la Syrie authentifient leurs informations avec le Pentagone, le Département d’État, la Maison Blanche et les « experts » de think tank. Après avoir fait le tour de ce sale manège, ils ont l’impression d’avoir toutes les facettes de l’histoire. Cette forme de sténographie produit les légendes qui passent pour de l’information sur la Syrie. […]

 

Inévitablement, cette forme de désinformation a débordé sur la campagne présidentielle américaine. Au dernier débat dans le Milwaukee, Hillary Clinton a prétendu que les efforts de paix de l’ONU en Syrie étaient basés sur « un accord que j’ai négocié en Juin 2012 à Genève ». C’est l’exact contraire qui est vrai. En 2012, la Secrétaire d’État Clinton s’est joint à la Turquie, à l’Arabie Saoudite et à Israël dans un effort couronné de succès, pour tuer le plan de paix de Kofi Annan car il ménageait l’Iran et aurait conservé Assad au pouvoir au moins temporairement. Pas un journaliste sur cette scène du Milwaukee n’en savait assez sur le sujet pour corriger cela.

 

On peut pardonner aux hommes politiques quand ils déforment le sens de leurs actions passées. Les gouvernements peuvent aussi être excusés lorsqu’ils utilisent un discours qu’ils estiment utile pour eux. Mais le journalisme se doit de rester en dehors des cercles des élites au pouvoir et de leur fausseté intrinsèque. La crise actuelle a mis en lumière un échec total sur ce plan.

 

On dit que les Américains sont ignorants du monde qui les entoure. Nous le sommes effectivement, de même que les peuples des autres pays. Si les Boliviens, ou les habitants du Bhoutan ne comprennent pas ce qui se passe en Syrie, après tout, cela n’a aucun effet réel sur les événements. Notre ignorance, en revanche, est bien plus dangereuse, car nous [les Américains – NdT] avons une influence sur ce qui se passe. Les États-Unis ont le pouvoir de décréter la mort de nations entières. Et ils peuvent le faire avec l’appui du consensus populaire, car la plupart des Américains – et parmi eux, les journalistes – se contentent de l’histoire qui leur est servie sur un plateau par les autorités. En Syrie, la “version officielle” dit : “Il faut combattre Bachar el-Assad, la Russie et l’Iran ! Unissons-nous avec nos amis turcs, saoudiens, kurdes pour avancer vers la paix !“. Tout ceci est incroyablement éloigné de la réalité. Et il est très probable que cela a au contraire pour effet de prolonger la guerre et de condamner de nombreux Syriens à la souffrance et à la mort. »

Le journalisme sténographique, cet autre nom de la propagande… qui justifie pleinement un journalisme citoyen, comme ici ou sur le dossier syrien, qui ne se contente précisément pas de l’histoire qui nous est servie sur un plateau par les autorités.

Diffusé le 18 février 2016 par France 2 dans son émission « Un Œil sur la planète », le documentaire Syrie : le grand aveuglement a certes commencé à reconnaître les errances des médias occidentaux dans ce conflit qui dure depuis cinq ans.

Mais la thèse du « grand aveuglement », défendue ici, paraît encore dictée par une frilosité trop habituelle. On se souvient d’ailleurs que c’est à la même thèse de l’aveuglement que s’étaient rangés les animateurs de l’émission de France Inter « Rendez-vous avec X » lorsque, en 2009, ils avaient égratigné la version officielle des attentats du 11-Septembre, lançant à l’antenne, d’une part, que des membres de la famille royale saoudienne et des services secrets pakistanais avaient participé à l’organisation des attentats et que, d’autre part, l’administration Bush avait couvert ces responsables par intérêt. Selon Monsieur X, l’administration Bush avait été aveuglée par son obsession de l’Irak, dont l’invasion était déjà programmée, et n’avait pas prêté suffisamment attention aux avertissements nombreux qu’elle avait reçus d’une attaque à venir d’Al Qaïda sur le sol américain. En Syrie, trop obnubilés par on ne sait quel souci, les dirigeants des pays engagés dans le conflit n’auraient pas vu non plus Daech venir.

Ainsi, au moment d’aborder (durant 8 minutes) le coeur du problème, la guerre énergétique, la prudence la plus extrême reste de rigueur. Voici comment la journaliste Samah Soula lance le sujet traitant des « dessous du conflit » :

« Il y a bien sûr la lutte contre Daech, qui mobilise une large coalition, mais il y a aussi peut-être des raisons cachées, moins avouables. On l’évoque rarement, mais la Syrie occupe une place stratégique sur la route de l’énergie, et quand il y a du gaz et du pétrole, les enjeux et les appétits sont colossaux. »

Puis, après avoir rappelé le choix de Bachar el-Assad pour le pipeline iranien (en juillet 2011) et son refus de celui du Qatar (en 2009), Alain Juillet, président de l’Académie d’intelligence économique, évoque le très fort mécontentement de l’Arabie saoudite et du Qatar, qui virent ce nouveau projet comme une concurrence inacceptable pour leurs propres livraisons de pétrole, et qui auraient par voie de conséquence considéré qu’il fallait renverser Bachar el-Assad. La voix-off nous dit alors :

« Coïncidence ou pas, c’est à partir de l’été 2011, après le choix du pipeline iranien, que la rébellion syrienne voit l’aide étrangère s’accroître. […] A se demander pour certains si la guerre en Syrie n’est pas aussi une guerre de l’énergie. »

Quelle infinie précaution ! Rien n’est affirmé, la guerre de l’énergie reste ici une simple hypothèse. Pourtant, Robert F. Kennedy Jr. nous l’a bien dit : « C’est seulement lorsque nous voyons ce conflit comme une guerre par procuration pour un pipeline que les événements deviennent compréhensibles. »

Le documentaire de France 2 aurait pu ainsi faire référence, comme le fait RFK Jr., aux câbles de WikiLeaks qui montrent que, dès 2009 (et non pas seulement à partir de l’été 2011), la CIA commença à financer les groupes d’opposition en Syrie. C’était deux ans avant les premières manifestations. Un autre câble, « Influencing the SARG in the End of 2006 », émanant de William Roebuck, alors chargé d’affaires à l’Ambassade américaine de Damas, révèle même une volonté américaine de déstabilier la Syrie dès 2006 (soit cinq ans avant le Printemps arabe), comme l’a expliqué Julian Assange en septembre 2015 sur RT. Il s’agissait de créer dans le gouvernement syrien un climat de paranoïa, lui faisant envisager la possibilité d’un coup d’État, et qui l’aurait fait surréagir. La partie la plus sérieuse du plan devait consister à alimenter, avec l’aide de l’Égypte et de l’Arabie saoudite, « des tensions sectaires entre sunnites et chiites », avec notamment la promotion de rumeurs, fausses ou exagérées, selon lesquelles l’Iran essaierait de convertir au chiisme des sunnites pauvres. Roebuck espérait ainsi faire d’une pierre deux coups : enrayer l’influence de l’Iran en Syrie et réduire l’influence du gouvernement syrien sur sa population.

Un colosse qui pèse 170 000 milliards de dollars

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Wesley Clark

Nous n’aborderons pas ici en détail le troisième problème que l’article de Robert F. Kennedy Jr. soulève, à savoir notre cruelle dépendance au pétrole et les manières possibles de s’en défaire. Promouvoir des sources d’énergie alternatives, bien sûr, comme y incite d’ailleurs le général Wesley Clark dans une vidéo postée le 20 septembre 2012. Mais, comme il le dit justement, c’est un combat de géants qu’il va falloir mener, car face à soi, on va rencontrer des forces redoutables, prévient-il, celles des grandes sociétés pétrolières, qui représentent les forces économiques les plus puissantes du monde. Il rappelle que la valeur des réserves pétrolières dans le sous-sol représentent 170 000 milliards de dollars. L’enjeu, dit-il, c’est de renverser la structure du marché de l’énergie ; et, pour ce faire, il va falloir s’affronter à des hommes qui contrôlent ces réserves énergétiques si lucratives. Seul un mouvement de masse peut mener à bien ce combat, qu’il convient de nourrir par une prise de parole publique sur ces questions. Clark nous avertit : « Cela ne pourra pas se faire dans une transition en douceur. »

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Note :

[ Concernant la notion de « jihadistes nationalistes », on peut se reporter à l’ouvrage de John Arquilla et Douglas A. Borer, Information Strategy and Warfare : A Guide to Theoryand Practice, Routledge, 2007, p. 94-95 : « Nationalist jihadi groups ». En résumé, ces jihadistes ne visent qu’à récupérer des territoires perdus à un occupant étranger, généralement « infidèle ». Du fait de leur nationalisme, ils tendent à bénéficier d’un support populaire plus important que les autres jihadistes. Les plus connus de ces groupes sont le Hamas (combattant l’occupation israélienne), le Hezbollah (combattant l’occupation israélienne et, dans une moindre mesure, combattant politiquement contre toute reprise de la domination chrétienne au Liban), et le groupe Bassaïev en Tchétchénie (qui combattait l’occupation russe). ]

Ressources :

Robert F. Kennedy, Jr., « Why the Arabs don’t want us in Syria », Politico, 23 février 2016.

Stephen Kinzer, « The media are misleading the public on Syria », Boston Globe, 18 février 2016.

Robert Naiman, « WikiLeaks Reveals How the US Aggressively Pursued Regime Change in Syria, Igniting a Bloodbath », Truth-out, 9 octobre 2015.

Mnar Muhawesh, « Migrant Crisis & Syria War Fueled By Competing Gas Pipelines », Mint Press News, 9 septembre 2015 [Attention : cet article affirme en préambule qu’un câble de WikiLeaks de 2006 a révélé qu’Israël était à l’origine d’un plan de déstabilisation de la Syrie ; or, ce câble, comme deux commentateurs – ici et – l’ont remarqué, n’affirme rien de tel.].

« Assange on ‘US Empire,’ Assad govt overthrow plans & new book ‘The WikiLeaks Files’ », RT, 9 septembre 2015.

Nafeez Ahmed, « Syria intervention plan fueled by oil interests, not chemical weapon concern », The Guardian, 30 août 2013.