Moscou 1999 : le 11-Septembre russe

Garry Kasparov a pointé une possible responsabilité de Vladimir Poutine dans l’attentat qui a frappé Saint-Péterbourg le 3 avril 2017. Nous avons vu que son argumentation ressemblait en tout point à celle de nombreuses personnalités, que les médias ont coutume de qualifier de « conspirationnistes » ; or, Kasparov n’a pas été affublé de ce qualificatif, et son discours a même été complaisamment relayé par CNN et Newsweek. D’où l’idée d’un « complotisme bon teint« . Ses soupçons se fondent sur une série d’attentats qui ont émaillé le règne de Poutine, et qui auraient servi ses intérêts. Ils se fondent surtout sur les attentats qui ont ensanglanté Moscou en 1999, et qui ont précédé de peu l’arrivée au pouvoir de Poutine. 18 ans plus tard, des chercheurs tentent péniblement, au milieu des gravats d’une histoire officielle en partie dynamitée, de faire surgir une « vérité » que très peu semblent disposés à entendre. Leur combat, comme leur objet d’étude, peuvent nous renvoyer, sur bien des points, à la quête de vérité concernant les attentats du 11 septembre 2001.

Cet article est la suite de Attentat de Saint-Pétersbourg : Kasparov accuse Poutine [un complotisme bon teint ?], paru le 19 avril 2017 sur AgoraVox.

Kashira Highway

Kashira Highway, Moscou, 14/09/1999

Il serait facile de railler le « complotisme » de Kasparov en ayant recours à une analyse d’ordre psychologique, du type de celle que l’on a pu lire récemment sous la plume du sociologue Gérald Bronner dans Pour la Science d’avril 2017 :

« Aux États-Unis, trois chercheurs en science politique – Christina Farhart, Joanne Miller et Kyle Saunders – ont fait récemment une curieuse constatation. Alors que dans ce pays, les partisans du Parti républicain sont statistiquement plus enclins à endosser des théories du complot que les Démocrates, la tendance paraît s’inverser ces derniers mois.

 

Immédiatement après les élections de novembre, une enquête sur un échantillon représentatif a en effet montré que la disposition à croire des énoncés conspirationnistes classiques a augmenté chez les Démocrates, alors qu’elle a baissé chez les Républicains, passant de 28 % à 19 % ! L’enquête portant sur l’adhésion aux mêmes énoncés, comment expliquer cette curiosité sociologique ?

 

Ceux qui se sont penchés sur les mythologies du complot ont parfois expliqué que le sentiment de perte de contrôle, de vivre dans un environnement sur lequel on ne pouvait plus agir, favorise les propositions intellectuelles de type conspirationniste, lesquelles visent à expliquer les phénomènes du monde comme étant dus à des volontés puissantes et occultes.

 

En ce sens, les interprétations conspirationnistes permettent d’évacuer le caractère arbitraire des événements en les rapportant à des intentions. Depuis la victoire de Donald Trump, les électeurs démocrates, conscients de ne plus être dans le camp des vainqueurs, développeraient donc un peu plus cette appétence pour des modes d’explication donnant un sens à ce sentiment de dépossession. »

Kasparov appartient, dans la Russie de Poutine, au camp des perdants (il a, en outre, essayé de s’opposer à lui et a échoué) ; il peut donc être plus enclin qu’un autre à imaginer de sombres conspirations rendant compte de son échec face à un ennemi tout-puissant. Pourtant, le possible biais psychologique de Kasparov ne nous dit rien de la véracité ou de la fausseté de ses croyances. C’est pourquoi il faut se pencher sur ces attentats de 1999, sur l’examen des faits. Un examen qui reste, à ce jour, extrêmement sensible…

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David Satter

En effet, pas plus tard que le 19 janvier 2017, une conférence du journaliste américain David Satter (par ailleurs chercheur à l’Hudson Institute), qui devait se tenir au Centre de recherches internationales (CERI), à Sciences Po, a été annulée en dernière minute, sans explication. Elle devait porter sur les ressorts terroristes du régime de Vladimir Poutine. Selon Le Monde, « la direction du CERI aurait préféré appliquer un principe de précaution, étant donné le risque de rétorsion du régime russe envers Sciences Po et ses étudiants engagés en programmes d’échanges. L’un des chercheurs du CERI, inquiet, aurait plaidé avec succès auprès de la direction contre la venue du journaliste, arguant que l’image critique du laboratoire qui en aurait découlé pouvait être préjudiciable aux doctorants qui travaillent sur la Russie au CERI« .

Un épisode fondateur entouré de mystères

Revenons donc sur les tragiques événements de 1999 en Russie. Entre le 31 août et le 16 septembre 1999, une série de cinq attentats, dont quatre contre des immeubles d’habitation, a eu lieu dans plusieurs villes de Russie, qui ont fait 293 morts et un millier de blessés. Le 31 août, à Moscou, une bombe explose sur une place tuant une personne et en blessant une quarantaine. Le 4 septembre à 9h40, à Bouïnaksk (Daghestan), une voiture piégée explose près d’un immeuble de cinq étages logeant des militaires russes et leurs familles : 64 personnes sont tuées et 133 blessées. Le 9 septembre, peu après minuit, 300 à 400 kg d’explosifs détonnent au rez-de-chaussée d’un immeuble du sud-est de Moscou. Le bâtiment de neuf étages et 108 appartements est détruit : 94 personnes périssent et 249 autres sont blessées. Le 13 septembre, une puissante bombe éclate à 5h dans un sous-sol d’un immeuble sur la route de Kachirskoïé dans le sud de Moscou. Le bâtiment de huit étages s’effondre : 118 personnes meurent et 200 sont blessées. Le 16 septembre à 5h, un camion piégé explose près d’un complexe d’appartements de neuf étages dans la ville de Volgodonsk au sud de la Russie, tuant 17 personnes et en blessant 69.

Le 22 septembre au matin, à Riazan, à environ 200 km au sud-est de Moscou, survient un incroyable incident, que nous décrit la spécialiste de la Russie Amy Knight :

« Les habitants d’un immeuble avaient signalé un insolite remue-ménage dans la cave et vu trois personnes dans une voiture aux plaques d’immatriculation partiellement camouflées décharger des sacs dont ils n’avaient pu distinguer le contenu. À son arrivée, la brigade anti-bombe découvrit que lesdits sacs ne contenaient pas seulement du sucre mais aussi des explosifs, notamment de l’hexogène, reliés à un détonateur.

 

Après avoir été examiné, l’ensemble fut expédié à Moscou par la section locale du FSB. L’immeuble fut totalement évacué. Les autorités locales retrouvèrent la voiture utilisée par les trois hommes, une Lada blanche, dans un parking situé à proximité. À leur grand étonnement, la piste des plaques d’immatriculation remontait au FSB. Et quand ils appréhendèrent deux des suspects, il s’avéra rapidement qu’ils étaient membres de l’agence. On les libéra presto, sur ordre de Moscou.

 

Après un jour et demi de silence, Patrouchev [directeur du FSB] annonça à la télévision qu’il s’agissait d’une fausse bombe, utilisée au cours d’un « exercice », et que les sacs ne contenaient que du sucre. La branche du FSB de Riazan et la police régulière, qui avaient ratissé la ville à la recherche d’autres explosifs, s’indignèrent. Comme l’expliqua un responsable de la police, « nos tests préliminaires ont montré la présence d’explosifs… Pour autant que nous sachions, le danger était réel. »« 

La Douma a rejeté en 2000 deux motions demandant une enquête parlementaire sur cet incident et mit au secret les documents relatifs à celle-ci pour les 75 prochaines années. Lors d’une conférence en 2016, le journaliste David Satter affirma que la plupart des personnes qui avaient enquêté sur l’incident de Riazan avaient été assassinées.

Le 24 mars 2000, l’émission Independent Investigation, sur la chaîne russe NTV, traita de l’incident, mettant face à face des habitants de l’immeuble de Riazan visé par le soi-disant exercice et des représentants du FSB. On constate que les habitants ne sont pas du tout convaincus par l’explication officielle, pas plus d’ailleurs que d’anciens chefs locaux du FSB présents sur le plateau. Des extraits de cette émission sont visibles dans le documentaire Assassination of Russia, réalisé à partir du livre Blowing Up Russia : Terror from Within.

Dans ce film, on voit que les autorités russes elles-mêmes se sont emmêlées les pinceaux pour expliquer l’incident de Riazan. Le 24 septembre 1999, Vladimir Rushailo, le ministre de l’Intérieur, déclare qu’un véritable attentat terroriste a été déjoué à Riazan. Vladimir Poutine, alors Premier ministre de Boris Eltsine (après avoir dirigé le FSB entre le 25 juillet 1998 et le 9 août 1999), donne la même version et en profite pour saluer la vigilance des habitants de Riazan. Le même jour, Nikolai Patrushev, le directeur du FSB, rectifie et affirme qu’il s’agissait en réalité d’un exercice, et qu’en lieu et place des explosifs, il n’y avait que du sucre. Ce changement de version tient au fait que les poseurs de bombe venaient tout juste d’être arrêtés et identifiés comme des agents du FSB.

Les attentats de 1999 ont été officiellement attribués à des indépendantistes tchétchènes : « Immédiatement après l’explosion du 13 septembre, rapporte Amy Knight, Poutine affirma que les responsables des attentats commis dans la ville daghestanaise de Bouïnaksk et à Moscou étaient très probablement des terroristes liés à Oussama Ben Laden qui avaient suivi un entraînement en Tchétchénie. » Comme le souligne John B. Dunlop, chercheur à la Hoover Institution, dans The Moscow Bombings of September 1999, ces attaques furent « le 11 Septembre des Russes » ; elles suscitèrent, écrit Knight, « une phobie du terrorisme – assortie d’un désir de vengeance contre les Tchétchènes« . La journaliste Sophie Shihab qualifiera les attentats de 1999 d’« épisode fondateur du nouveau régime russe » dans Le Monde du 17 novembre 2002 ; en effet, ils participèrent à l’accession triomphale de Vladimir Poutine à la présidence le 7 mai 2000.

Sophie Shihab note que ces attentats recèlent « tant de mystères et de contradictions que la question n’en finit pas de se poser : et si cette série d’attentats n’était qu’une machination ? » Pour BiblioObs, le 13 octobre 2013, la question ne se pose même pas : ces attentats « ont été commis par les services de sécurité russes sous l’égide d’un certain Vladimir Poutine. (…) L’accablante énumération des faits rapportée par le spécialiste de la Russie John B. Dunlop dans un livre paru aux Etats-Unis en 2012 ne laisse plus de place au doute : déclarer la guerre à la Tchétchénie sous un prétexte mensonger a permis à un premier ministre fraîchement nommé par le clan Eltsine de se hisser au pouvoir. »

Selon David Satter, ce « coup d’État«  organisé par le FSB aurait eu pour but de protéger Boris Eltsine et sa famille de possibles poursuites criminelles, en plaçant à la tête du pays un homme de son clan, qui lui garantirait l’immunité. Compte tenu de l’impopularité d’Eltsine à la fin de son mandat (2 % d’opinions favorables), son candidat n’avait aucune chance de l’emporter… à moins d’une provocation. Les attentats détournèrent la colère populaire de l’oligarchie corrompue pour la rediriger vers les Tchétchènes. Poutine lança la guerre contre les supposés terroristes et devint le « sauveur de la Russie« .

La théorie de l’opération sous faux drapeau ne fait certes pas l’unanimité parmi les chercheurs, comme on peut le voir sur Wikipédia ; il est néanmoins possible de l’émettre, au moins aux États-Unis, et, dans une moindre mesure, en France (l’annulation de la conférence de Satter à Sciences Po nous montre bien que l’on marche là sur des œufs).

Des ressemblances avec les attentats du 11 septembre 2001


Les tenants de cette théorie font d’ailleurs souvent la comparaison entre les attentats de 1999 et ceux du 11-Septembre, essentiellement pour dire que là où les autorités russes se sont montrées réfractaires à toute enquête, les autorités américaines se sont montrées ouvertes et, avec bonne volonté, ont fait toute la lumière sur les événements de 2001 ; c’est ce qu’écrit par exemple Amy Knight :

« Mais, à la différence du gouvernement américain, les autorités russes ont contrecarré toutes les tentatives d’investigation sur les commanditaires et les causes de ces violences. Ce que la journaliste Ioulia Kalinina a formulé ainsi : « Les Américains, quelques mois après le 11 septembre 2001, savaient déjà tout – qui étaient les terroristes et d’où ils venaient… Nous, en général, nous ne savons rien. » »

On rappellera ici à Amy Knight que l’administration Bush ne voulait pas, de prime abord, d’une commission d’enquête, et que ce n’est que sous la pression des familles de victimes qu’elle a finalement cédé. On lui rappellera aussi que la Commission fit l’objet d’obstructions répétées de la part de la Maison Blanche et des services gouvernementaux, compromettant (aux yeux mêmes de l’ancien directeur du FBI Louis Freeh) la crédibilité du rapport final, au point que le vice-président de la Commission, Lee Hamilton, affirma qu’elle avait été «  mise en place pour échouer  ». Le journaliste d’investigation Fabrizio Calvi m’avait d’ailleurs confié en 2011 que la commission d’enquête était, à ses yeux, « la Commission des omissions« . Il paraît donc plus juste de dire que l’opacité est évidente en Russie, assumée, tandis qu’elle est plus subtile aux États-Unis, où elle se drape dans les oripeaux de la transparence.

Le 11-Septembre russe et le 11-Septembre américain peuvent cependant être comparés sur de nombreux autres points. Si les deux événements n’ont pas laissé la même emprunte dans la mémoire collective, leurs similitudes, tant de leur réalité objective que dans l’interprétation que leur ont donnée des « chercheurs de vérité », sautent aux yeux. La comparaison entre les deux événements n’a pas pour fonction de suggérer que nous aurions affaire à deux opérations sous faux drapeau (dans le cas américain, du fait de l’implication avérée de terroristes d’Al Qaïda, une éventuelle manipulation interne ne pourrait pas être une simple opération sous faux drapeau, où le coupable désigné est en vérité totalement innocent), mais de mettre en évidence que certaines des questions, très légitimes, que l’on peut se poser sur les attentats de 1999 devraient pouvoir se poser, avec la même assurance (car fondées sur des bases assez semblables), sur ceux de 2001. D’autres questions, en revanche, ne sauraient, si l’on fait preuve de rigueur, être transposées d’un événement à l’autre.

Dans les deux cas, nous avons affaire à des attaques multiples (cinq, étalées sur deux semaines, dans le premier cas, quatre, étalées sur deux heures, dans le second), où des immeubles se sont effondrés. Dans les deux cas, les attentats ont servi de prétextes pour déclencher des guerres : la seconde guerre de Tchétchénie et la seconde guerre d’Irak (après celle d’Afghanistan). A chaque fois, ce sont des jihadistes liés à Oussama Ben Laden qui ont été désignés comme responsables. En Russie, comme aux États-Unis, les attentats ont été perçus comme des événements fondateurs d’une nouvelle ère (la « guerre contre le terrorisme ») et d’un nouveau régime : d’un côté, celui de Poutine (qui s’apprêtait à prendre le pouvoir), de l’autre, celui de Bush et des néoconservateurs (qui venaient de prendre le pouvoir).

Dans les deux cas, des avertissements ont été reçus par les autorités, qui n’en ont pas tenu compte. Amy Knight note ainsi, au sujet des attentats en Russie :

« En juin 1999, deux journalistes occidentaux, Jan Blomgren du quotidien suédois « Svenska Dagbladet », et Giulietto Chiesa, correspondant de longue date du quotidien italien « La Stampa », annoncèrent qu’un acte de « terrorisme d’État » était sur le point de se produire en Russie. (…) En juillet, le journaliste russe Alexandre Jilin prévenait à son tour dans le quotidien « Moskovskaïa Pravda » que des attentats allaient avoir lieu à Moscou. Citant un document du Kremlin auquel il avait eu accès, Jilin écrivait que le but en serait de neutraliser les opposants à Eltsine, en particulier Iouri Loujkov, le maire de Moscou, et l’ancien Premier ministre Evgueni Primakov. Publié sous le titre « Tempête sur Moscou », l’article fut ignoré. La chose paraissait impensable. (…)

 

En tout état de cause, « The Moscow Bombings » fait clairement apparaître que le FSB était au courant des projets d’attentats. Comme nous l’avons dit, la rumeur d’actes terroristes imminents courait depuis juin 1999. Mais il y a plus significatif encore : le 9 septembre, jour de la première explosion à Moscou, un député respecté et influent de la Douma, Constantin Borovoï, était informé que la ville allait être victime d’un acte terroriste. Sa source ? Un officier du renseignement militaire. Borovoï a transmis cette information à des agents du FSB membres du Conseil de sécurité d’Eltsine, mais on l’ignora. Au moins un autre avertissement crédible fut signalé à l’appareil de sécurité ce jour-là sans provoquer la moindre réaction. »

Inutile ici de rappeler les nombreux avertissements reçus par la CIA et le FBI dans les mois précédant le 11-Septembre, l’inaction de l’exécutif qui avait pourtant été alerté, ses dénégations et ses mensonges suite aux attentats (nous en avons déjà parlé ici ou ). En Russie, le député Constantin Borovoï a été alerté d’une attaque imminente à Moscou ; aux États-Unis, ce sont de hauts-gradés du Pentagone qui avaient reçu une alerte la nuit précédant l’attaque, les poussant à annuler leur vol, de même que le maire de Washington Willie Brown, ou encore l’écrivain Salman Rushdie (mis en garde le 3 septembre 2001 par la FAA).

En Russie, les autorités prétendirent que l’incident de Riazan était un exercice de sécurité mené par le FSB. Aux États-Unis, des exercices avaient bel et bien lieu au moment même des attentats (parmi lesquels une simulation de détournements d’avions, et la simulation par le NRO d’un crash d’avion). Dans les deux cas, les exercices, ou prétendus « exercices », ressemblaient comme deux gouttes d’eau aux véritables attentats.

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Daniele Ganser

L’incident de Riazan a certainement le même statut, aux yeux des sceptiques, que la chute du WTC 7 le 11 septembre 2001, annoncée prématurément par une journaliste de la BBC : celui d’une anomalie qui met la puce à l’oreille, et pousse ensuite à tout remettre en doute (tel est le cas pour l’historien Daniele Ganser). D’ailleurs, si Vladimir Rushailo et Vladimir Poutine ont tenu des propos contradictoires avec la version officielle, affirmant qu’un attentat avait été déjoué à Riazan, John Kerry a estimé, de manière tout aussi problématique, alors qu’il était candidat à l’élection présidentielle de 2004, que le WTC 7 avait été démoli de façon contrôlée pour des raisons de sécurité.

Cela dit, la chute du WTC 7 apparaît comme une « anomalie » troublante essentiellement à ceux qui ignorent que bien d’autres médias que la BBC l’avaient annoncée à l’avance (CNN, NY1, ABC, MSNBC, WPIX), tout simplement parce que les pompiers l’avaient eux-mêmes prévue, au point que le chef des pompiers de New York, Daniel Nigro, avait mis en place une « collapse zone » environ trois heures avant qu’elle ne se produise ; ceux que la chute du WTC 7 trouble encore ont pu aussi ne pas s’être donné la peine de prendre connaissance de l’étude du NIST, évoquant un effondrement intérieur précédant celui de la façade extérieure, qui nous éloigne de l’idée fautive selon laquelle le bâtiment serait tombé d’un coup, de manière parfaitement symétrique, et à la vitesse de la chute libre. En outre, il paraît difficile (c’est un euphémisme) d’imaginer une démolition contrôlée silencieuse, accompagnée d’aucun bruit d’explosions. Il suffit, pour s’en convaincre, d’écouter à ce sujet l’expertise de Mark Loizeaux, président de Controlled Demolition, Inc.

A Riazan, on l’a dit, « les habitants d’un immeuble avaient signalé un insolite remue-ménage dans la cave et vu trois personnes dans une voiture (…) décharger des sacs (…). À son arrivée, la brigade anti-bombe découvrit que lesdits sacs (…) contenaient (…) des explosifs (…). Les autorités locales retrouvèrent la voiture utilisée par les trois hommes, une Lada blanche, dans un parking situé à proximité. À leur grand étonnement, la piste des plaques d’immatriculation remontait au FSB. Et quand ils appréhendèrent deux des suspects, il s’avéra rapidement qu’ils étaient membres de l’agence. On les libéra presto, sur ordre de Moscou« . Cet épisode rappelle l’arrestation par la police de New York, le matin du 11-Septembre, de cinq jeunes Israéliens, après que des habitants d’un immeuble situé face aux Twin Towers ont signalé leur étrange comportement sur un parking. Lorsque la police examina leur van blanc, les chiens renifleurs d’explosifs réagirent positivement (même si le van n’en contenait pas). Le FBI affirma plus tard que deux de ces hommes étaient des agents du Mossad. Détenus durant 71 jours, il furent finalement libérés et renvoyés dans leur pays. La comparaison s’arrête cependant là, car, si ces probables agents israéliens avaient certainement eu vent, dans le cadre de leur activité de surveillance des réseaux islamistes du New Jersey, qu’une attaque se préparait (tel est l’avis de l’ancien agent de la CIA Vince Cannistraro), rien n’indique qu’ils en avaient une préconnaissance précise, et encore moins qu’ils aient pu y être eux-mêmes impliqués.

Les observateurs sceptiques des attentats en Russie expliquent, à l’instar de David Satter dans un texte intitulé The Shadow of Ryazan : Who Was Behind the Strange Russian Apartment Bombings in September 1999 ?, que les prouesses techniques réalisées par les terroristes mis en cause dépassaient de loin leurs capacités et nécessitaient à coup sûr l’aide d’un service de renseignement :

« L’organisation des attentats à la bombe, notamment la vitesse et l’efficacité avec lesquelles ils ont été menés, suggère la participation d’un service de renseignement. (…)

 

Pour faire ce qu’on les accuse d’avoir fait sans l’assistance d’experts, les terroristes tchétchènes auraient dû être capables d’organiser neuf explosions (les quatre qui ont eu lieu et les cinq que les autorités russes prétendent avoir déjouées) dans des villes très distantes en l’espace de deux semaines. Ils auraient aussi dû avoir la capacité de pénétrer dans des usines militaires russes top secrètes ou dans des unités militaires pour obtenir l’hexogène.

 

Enfin, les terroristes tchétchènes auraient eu besoin de virtuosité technique. Dans le cas des immeubles d’habitation à Moscou, les bombes étaient placées pour détruire les éléments structurels critiques les plus faibles, de telle sorte que chacun des immeubles s’écroule « comme un château de cartes ». De tels calculs minutieux sont la marque de spécialistes expérimentés, et les seuls endroits en Russie où de tels spécialistes étaient entraînés étaient les forces Spetsnaz, le renseignement militaire (GRU), et le FSB. »

De même, on entendit de nombreux sceptiques, parmi lesquels des pilotes de ligne, considérer que les manœuvres réalisées par les pirates de l’air du 11-Septembre dépassaient de loin leurs capacités, démontrées dans les écoles de pilotage qu’ils fréquentèrent aux États-Unis (un avis qui ne fait certes pas l’unanimité parmi les pilotes). Le Washington Post du 12 septembre 2001 nota ainsi, au sujet du vol 77, qui devait frapper le Pentagone : « Des sources de l’aviation dirent que l’avion était piloté avec une habileté extraordinaire, de sorte qu’il était hautement probable qu’un pilote entraîné était aux commandes« . Or, le New York Times rapporta de son côté qu’un instructeur de vol, qui connut Hani Hanjour (le pilote présumé) sept mois auparavant, le considérait comme « un très mauvais pilote« , allant jusqu’à dire : « Il ne pouvait pas voler du tout« . Le 30 septembre 2001, le Washington Post renchérit :

« Sans aucun doute, les qualités de pilote d’Hanjour étaient faibles. […] Il y a à peine un mois, des instructeurs du Freeway Airport à Bowie volèrent avec lui et le jugèrent inapte à piloter un avion par lui-même. Mais le matin du 11-Septembre, alors que le vol 77 se détournait de sa route vers Los Angeles pour foncer sur Washington et le Pentagone, Hanjour est censé avoir exécuté ce qu’une haute source de l’aviation a qualifié de « virage soigné et coordonné ». »

Même type de réflexion chez l’ancien sénateur de Floride Bob Graham, répété presque dans les mêmes termes en 2003 et en 2016 : selon lui, il est invraisemblable que 19 individus, dont la plupart ne parlaient pas anglais, n’étaient jamais venus aux États-Unis et n’avaient pas une grande éducation, aient réussi par leurs propres moyens à se cacher pendant au moins 18 mois, à s’entraîner et ensuite à exécuter une attaque très compliquée, sans être démasqués. On sait que l’homme met en accusation l’Arabie saoudite et ses services secrets.

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Richard Clarke

En Russie, il est avéré que le FSB s’est invité dans la campagne d’attentats de septembre 1999, à Riazan ; reste à savoir si c’était pour tester la vigilance de la population, dans le cadre d’un exercice qui n’avait pas été annoncé (telle est la version officielle), ou si c’était pour poser une bombe et faire sauter un immeuble, la veille du premier bombardement aérien sur Grozny, la capitale tchétchène. Aux États-Unis, l’ancien « tsar » du contre-terrorisme Richard Clarke soupçonne la CIA d’avoir mené une opération clandestine (sous faux drapeau), par l’intermédiaire des services de renseignement saoudiens, pour « retourner » Khalid al-Mihdhar et Nawaf al-Hamzi, les deux fers de lance de l’opération du 11-Septembre selon son « cerveau » présumé Khalid Sheikh Mohammed. La clandestinité de cette mission aurait empêché l’Agence de transmettre ses renseignements au FBI. Selon Clarke, c’est son échec qui aurait permis à l’opération terroriste de se dérouler sans obstacle.

Dernière ressemblance (ou presque) entre les attentats russes et américains : comme le note Sophie Shihab, dans Le Monde du 17 novembre 2002, « les Tchétchènes n’ont jamais cessé de nier leur culpabilité dans les attentats de 1999« , à commencer par Ibn al-Khattab et Chamil Bassaïev. Quant à Oussama Ben Laden, il a nié à plusieurs reprises sa responsabilité dans les attentats du 11-Septembre, avant que des cassettes ne le montrent tenir un langage différent ; cet apparent revirement, qui a pu troubler certains observateurs, n’en est pas un en réalité, Ben Laden préférant se présenter comme un incitateur des hommes qui ont pris part aux attentats, plutôt que comme un responsable direct. Il est important d’ailleurs de préciser que les dénégations ne concernent que le seul Ben Laden ; Ayman al-Zawahiri a clairement revendiqué les attentats, de même que Khalid Sheikh Mohammed et Ramzi bin al-Shaibah, qui l’avaient fait en avril 2002, dans un entretien avec le journaliste égyptien Yosri Fouda, alors qu’ils étaient encore en liberté.

On le voit, certaines ressemblances entre les attentats russes et américains sont bien réelles (comme les avertissements reçus par les autorités, qui ne suscitèrent aucune réaction), alors que d’autres ne sont qu’apparentes (« dénégation » des responsables, « anomalie » dans le déroulement normal des attentats…) et n’apparaissent ainsi qu’aux yeux de ceux qui disposent d’informations partielles ou tronquées. Dans le cas du 11-Septembre, les organisateurs et les exécutants sont connus, et nul ne peut sérieusement défendre l’hypothèse d’une opération sous faux drapeau. Les zones d’ombre se situent essentiellement dans l’inaction de l’exécutif, l’opération que la CIA menait peut-être vis-à-vis de certains des terroristes, en relation avec les services saoudiens, et l’aide éventuelle que des agents de renseignement (saoudiens et pakistanais) ont pu leur apporter. Dans le cas des attentats de Moscou, l’incident de Riazan peut laisser envisager une implication plus grande des services de renseignement russes.

Une recherche menacée par l’autocensure, les biais d’experts et l’indifférence

D’aucuns pourront peut-être dire que le sujet abordé est si grave que, faute de preuve absolue, il ne faut pas insinuer, même avec la plus grande prudence, que des attentats (attribués à des ennemis bien réels : des terroristes islamistes) pourraient être (au moins en partie) des opérations sous faux drapeau. C’est la position que semble adopter Conspiracy Watch, par exemple, qui condamne (certes très discrètement) les accusations de Kasparov contre Poutine. Je dis « semble adopter », car, parfois, comme dans le cas de l’attaque chimique de Khan Cheikhoun, en Syrie, on lit qu’un simple « faisceau d’indices concordants laisse peu de doute« , et semble donc faire office de preuve, quant à la responsabilité du régime de Bachar el-Assad.

Sur ce dilemme, une réflexion de David Satter mérite d’être entendue :

« Beaucoup de gens me disent : « Vous ne l’avez pas prouvé et vous ne pouvez pas le prouver« , mais c’est un peu une perversion du vénérable principe de la doctrine anglo-saxonne de la présomption d’innocence. La présomption d’innocence est conçue pour protéger les individus contre le gouvernement. Cela ne s’applique pas à un gouvernement suspecté d’un crime de masse contre sa propre population. »

Dans une autre conférence à l’Hudson Institute, en 2016, David Satter déclare encore :

« Pourquoi suis-je à ce point convaincu qu’il s’agit d’un acte de terrorisme accompli par le gouvernement russe contre son propre peuple ? En fait, ce n’est pas une théorie du complot, ce n’est pas une folle supposition, (…) mais plutôt une conclusion basée sur une abondance de preuves. Aux États-Unis, aujourd’hui, des gens sont en prison sur la base de preuves circonstancielles. (…) Et la plupart de ces preuves circonstancielles sont impossibles à contrefaire. »

La preuve circonstancielle concerne les circonstances ou le contexte dans lequel un crime est survenu. Elle ne prouve pas que l’accusé a bel et bien commis le crime, mais suggère qu’il est possible d’établir un rapport entre le crime et l’accusé. Par exemple, si un détective trouve l’empreinte digitale de l’accusé sur le coffre-fort d’où des bijoux ont été volés, cette preuve lie l’accusé au coffre-fort car elle démontre que ce dernier a touché le coffre, mais elle ne prouve pas que l’accusé l’a ouvert et volé les bijoux.


Daniele Ganser reconnaît, lui aussi, qu’il n’a pas la preuve formelle de la démolition contrôlée du WTC 7, mais estime que sa probabilité est « haute« , et qu’il se doit donc d’en parler dans ses conférences, prudemment. Son goût pour la vérité, quoi qu’elle lui coûte, lui vaut l’opprobre de ceux qui subordonnent la recherche de la vérité au souci de leur réputation (nous verrons cependant bientôt que ce « goût de la vérité » est largement biaisé). C’est ainsi que, lors d’une conférence à l’université de Tübingen, en Allemagne, il révéla qu’un professeur de cette université, apprenant son invitation, s’était empressé d’écrire à l’organisateur de la rencontre, le professeur Rainer Rothfuß, pour lui dire que la venue de ce « théoricien du complot suisse » faisait courir un grave danger pour la réputation de l’université. Rainer Rothfuß tint bon, il ne plia pas sous la pression. A l’inverse de la direction de Sciences Po, qui désinvita, en vertu du principe de précaution, David Satter, lequel s’était pourtant exprimé précédemment dans de nombreuses universités, comme à Columbia et à Chicago, et dont le dernier livre, The Less You Know, the Better You Sleep, a été publié par les éditions de Yale University.

Il ne s’agit pas ici d’être pro-russe ou pro-américain (ce que semblent être certains des « chercheurs de vérité » mentionnés dans cet article), mais de défendre le droit à la recherche sur des sujets capitaux, sur lesquels les gouvernements rêvent de poser un lourd couvercle. John B. Dunlop voit ainsi dans son livre, The Moscow Bombings of September 1999, le « travail préliminaire » à une enquête russe officielle, si elle devait jamais voir le jour. Il s’appuie, nous dit-on, « sur les articles de fond de la presse russe, les propos de responsables des services de sécurité, les témoignages oculaires et les analyses de journalistes et chercheurs occidentaux« . Cette tâche ressemble, au moins dans l’esprit affiché, au travail monumental réalisé sur le 11-Septembre par le chercheur indépendant Paul Thompson, dont l’ouvrage The Terror Timeline aurait dû, idéalement, constituer la base d’une enquête indépendante.


Comme le dit à raison Mathias Girel, maître de conférences en philosophie à l’ENS Ulm, qui a participé à dénoncer « la conspiration des industriels du tabac » : « Quelqu’un qui fait l’hypothèse d’un complot n’est pas irrationnel, il le devient s’il n’accepte pas la charge de la preuve et tout le patient travail empirique qui en est le corollaire. » Néanmoins, il convient d’admettre que la lenteur du travail de recherche sérieux, couplée à l’obstruction des enquêtes officielles par les autorités, voire leur totale absence, ne peuvent que susciter spéculations et croyances au sein du public, l’homme ordinaire n’étant pas, qu’on le déplore ou non, un disciple de Pyrrhon… Des spéculations qui peuvent d’ailleurs être nourries par la parole a priori crédible, mais parfois fort légère, de certains chercheurs qui, en dépit de leur prudence affichée, se laissent quelque peu emporter sur la pente de leurs croyances ou de leurs désirs.

Citons le cas de Daniele Ganser, engagé dans un combat pour la paix, et porté de ce fait à charger la barque des faiseurs de guerres américains. C’est ainsi qu’il se base, pour forger son opinion sur le WTC 7, sur l’avis du Pr. Jörg Schneider, émis en 2006, soit deux ans avant la parution du rapport du NIST en novembre 2008 ; il y a manifestement là un problème de méthode, car on ne saurait sérieusement mettre en cause une étude scientifique en ayant recours à l’avis d’un expert qui n’avait pas encore pu en prendre connaissance. Ganser se base aussi sur les avis unanimes des « Architectes & Ingénieurs » du 9/11 Truth Movement, dont nombre des membres n’ont pourtant pas les qualifications requises pour juger de ce sujet, et il omet de mentionner les avis autorisés contraires. Il reprend aussi l’idée fausse d’une chute à la vitesse de la chute libre, prétend que les médias n’ont pas rapporté la chute du WTC 7, hormis BBC World, ce qui est faux, explique à son auditoire crédule que Larry Silverstein, le propriétaire du complexe, a commandé la démolition contrôlée du WTC 7, ce qui est encore faux ; la signification de l’expression « pull it«  (évacuer l’immeuble des hommes qui s’y trouvent, non pas le démolir) a été depuis longtemps tirée au clair par le recoupement de nombreuses sources et de témoignages de pompiers. L’historien affirme encore que le passeport de Satam al Suqami a été miraculeusement retrouvé dans les débris du WTC, ce qui, une fois de plus, est faux ; il a été retrouvé dans la rue avant les effondrements, tout comme des cartes de crédit et d’autres effets personnels appartenant aux passagers des avions. Ganser n’est probablement pas un menteur, un manipulateur, il se trompe sûrement de bonne foi ; il n’en reste pas moins que son analyse du 11-Septembre est entachée d’une multitude d’erreurs et qu’elle participe à l’intoxication du public, qui, effet de halo oblige (l’homme est agréable à regarder et sympathique), a tendance à lui faire confiance.

Outre les intimidations, l’autocensure et les analyses biaisées d’experts, le dernier danger qui guette face à ces lourds problèmes, c’est l’indifférence du public, voire même sa complaisance. Comme le remarquait l’ancien dissident soviétique Sergueï Kovalev fin 2007 : « J’ai rencontré des gens persuadés que les accusations étaient vraies, et qui n’en ont pas moins voté Poutine avec la même conviction. Leur logique est simple : les vrais chefs exercent le genre de pouvoir qui est capable de tout, y compris commettre des crimes. » Un point de vue que n’aurait pas contredit l’ancien parlementaire britannique Michael Meacher, qui, tout en admettant la responsabilité d’Al Qaïda, avait affiché ses soupçons quant à l’attitude étonnamment passive des autorités américaines dans les mois précédant les attentats du 11-Septembre : « Les gens n’aiment pas y penser, mais les gouvernements peuvent être impitoyables… » On le voit, soit que l’on détourne le regard, soit que l’on trouve le moyen de justifier l’injustifiable, on est généralement peu porté à affronter des questions par trop effrayantes touchant les agissements de ses dirigeants. La recherche sur les attentats de 1999, comme sur ceux de 2001, aurait pourtant besoin du soutien de citoyens qui, sans sombrer dans la paranoïa, ne s’empresseraient pas davantage de se mettre la tête dans le sable.

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Attentat sur les Champs-Élysées : le maire PS du 4e arrondissement de Paris accuse Poutine

Jeudi 20 avril 2017, vers 21h, alors que, sur France 2, les onze candidats à l’élection présidentielle passaient leur dernier « grand oral », une fusillade a éclaté sur les Champs-Élysées. Un policier est mort, deux autres ont été blessés, dont un grièvement, ainsi qu’une passante. Immédiatement, sur Twitter, Christophe Girard, maire du quatrième arrondissement de la capitale, a mis en cause Vladimir Poutine, en insinuant qu’il aurait pu avoir commandité l’attaque, au profit de Marine Le Pen. En fin de soirée, le groupe État islamique a revendiqué l’attentat.

Christophe Girard_5

21h47 : Christophe Girard, conseiller régional d’Île-de-France, maire du 4e arrondissement de Paris, par ailleurs membre du Parti socialiste et chargé du projet Culture dans la campagne de Vincent Peillon pour la primaire citoyenne de 2017, réagit à la fusillade qui vient d’ébranler les Champs-Élysées. Il s’étonne du timing de l’attaque, à trois jours seulement du premier tour de l’élection présidentielle, et tourne d’emblée son regard vers le président russe :

Voici une copie du tweet polémique, qui a été effacé au bout de quelques heures :

Christophe Girard

Christophe Girard retweete ensuite un message affirmant que les terroristes veulent fausser l’élection, et la faire pencher en faveur de la présidente du Front national :

Christophe Girard_2

A 21h53, il précise sa pensée, exprimée dans son premier tweet, insinuant que le « maître du Kremlin » pourrait être le commanditaire de l’attentat :

A 22h04, l’économiste Jacques Sapir, qui lutte à sa façon contre la « russophobie » ambiante en collaborant avec divers médias russes, dont Sputnik, réagit fermement aux allégations « complotistes » de Christophe Girard :

De nombreux internautes se montrent tout aussi outrés par les propos du cacique socialiste :

Christophe Girard_7

Comme le mentionne l’une des internautes, la Russie a été frappée par le terrorisme, le 3 avril, à Saint-Pétersbourg. A cette occasion, c’est Garry Kasparov qui avait immédiatement mis en cause Vladimir Poutine, qui aurait, selon lui, organisé ou laissé sciemment se produire l’attentat, afin de détourner l’attention des manifestations populaires dénonçant la corruption du régime. L’ancien champion d’échecs a lancé ses accusations sur CNN, sans rencontrer de contradiction ; il a aussi été complaisamment relayé par Newsweek.

Malgré les protestations sur Twitter, Christophe Girard ne plie pas ; il assume ses propos :

Alors qu’un internaute lui affirme que Poutine lutte contre le terrorisme en Russie, l’homme politique marque une vive réserve :

Un autre internaute lui demande de ne pas supprimer son tweet litigieux ; c’est alors que le politicien prétend que les services de renseignement américains avaient prévu l’attentat à Paris :

Puis, interpellé vertement par le journaliste Pierre Jovanovic, qui lui demande des preuves de ce qu’il avance, Christophe Girard lui répond qu’il a été « alerté comme beaucoup de manipulations possibles venues de pays proches pour perturber notre élection« .

Les insinuations de l’élu socialiste sont si graves qu’il ne peut plus se réfugier derrière ses quelques tweets sibyllins ; il doit révéler les avertissements qu’il prétend avoir reçus (en provenance du renseignement américain), comme d’ailleurs beaucoup d’autres personnes, selon ses dires.

Le conspirationnisme, ce n’est pas émettre des soupçons de machination sur la base d’informations nombreuses et sérieuses, et en discuter avec prudence ; non, le conspirationnisme, c’est accuser d’une machination, sans aucune preuve, ni même le moindre début d’indice, celui à qui semble profiter le crime (en l’occurrence Marine Le Pen, que Vladimir Poutine voudrait faire élire à tout prix, y compris en semant la terreur à Paris). En ce sens, on peut dire que les propos de Christophe Girard (en l’état, sans plus de précisions) relèvent, stricto sensu, du conspirationnisme.

Si l’on se réfère à la page du site du ministère de l’Éducation nationale consacrée à la Journée d’étude « Réagir face aux théories du complot », organisée le 9 février 2016 par Najat Valaud-Belkacem, on lit ceci :

À qui profite le crime ?

Il s’agit d’un topos caractéristique qui permet de reconstruire les événements a posteriori en démontrant qu’ils ont finalement atteint le but qui est censé être celui du complot. Ainsi, certaines théories du complot autour du 11 septembre partent du principe que le gouvernement américain souhaitait mener une guerre en Irak pour s’approprier son pétrole et considèrent donc que ce dernier est celui qui profite le plus du 11 septembre.

 

Une intention derrière chaque événement

Les théories du complot suivent une forme d’hypothèse intentionnaliste qui part du principe qu’il n’existe aucun événement sans qu’il n’y ait derrière un acteur caché qui en profite.

Christophe Girard n’a manifestement pas été très sensible à l’effort pédagogique du ministère de l’Éducation nationale.

Il est d’ailleurs à noter qu’au moment même où Christophe Girard proférait en toute impunité ses allégations sur Twitter, David Pujadas demandait presque à Jacques Cheminade de s’excuser pour ses propos sceptiques sur le 11-Septembre. Le candidat a répondu factuellement, en rappelant les informations compromettantes pour l’Arabie saoudite contenues dans les 29 pages du rapport du Congrès, qui ont été rendues publiques (avec de nombreux caviardages) le 15 juillet 2016, et qui suffisent à montrer clairement que toute la lumière n’a pas été faite sur cette affaire.

Il ne reste plus à Christophe Girard qu’à en faire autant : documenter a minima ses soupçons, et même ses accusations.

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Addendum :

A 0h59, Catherine Clément, normalienne, philosophe, romancière, Commandeur de la Légion d’honneur, Grand officier de l’ordre national du Mérite (et soutien d’Emmanuel Macron), jette à son tour la suspicion sur le président russe via un tweet : « Impossible de ne pas soupçonner Vladimir Poutine d’avoir actionné l’attentat sur les Champs-Élysées. Confer élection de Trump. »

Dix minutes plus tard, elle en rajoute une couche :

Réaction caustique de Jacques Sapir :

Attentat de Saint-Pétersbourg : Kasparov accuse Poutine [un complotisme bon teint ?]

Le 3 avril 2017, un attentat-suicide a frappé le métro de Saint-Pétersbourg, en Russie, tuant 14 personnes et en blessant une quarantaine d’autres. Selon les autorités moscovites, le kamikaze est un Russe d’origine kirghize de 22 ans, Akbarzhon Djalilov. Le jour même de l’attaque, l’ancien champion du monde d’échecs et opposant politique Garry Kasparov a fortement insinué une responsabilité directe des services secrets russes et de Vladimir Poutine. Trois points nous intéressent dans cette affaire : d’abord, l’argumentation « conspirationniste » de Kasparov, qui en rappelle d’autres du même type ; ensuite, l’absence de réaction des médias spécialisés dans la dénonciation du « conspirationnisme », qui montre que celui-ci n’est stigmatisé que lorsqu’il pointe dans une seule direction, celle du bloc atlantiste ; enfin, l’événement fondateur qui rend possible la suspicion de Kasparov, ce que certains ont appelé le « 11-Septembre russe », une série d’attentats qui s’est déroulée en 1999, et qui comporte d’étonnantes ressemblances avec les attentats de 2001 aux États-Unis.

L’article qui suit traite des deux premiers points. Un second article traitera du troisième.

Gary Kasparov

Une rhétorique « complotiste » très classique

Dès le 3 avril, Garry Kasparov réagit à l’attentat qui vient de toucher Saint-Pétersbourg, à travers une série de tweets (dont je donne une traduction) ; selon lui, cet attentat tombe à point nommé pour le Kremlin, alors que, depuis le 26 mars, d’importantes manifestations anti-corruption mobilisent des dizaines de milliers de citoyens, dont beaucoup de jeunes, à travers tout le pays.

L’ancien joueur d’échecs, devenu par la suite l’un des chefs du mouvement L’Autre Russie, une coalition d’opposants à Vladimir Poutine, ne se contente pas de prévoir que le président russe va se servir du prétexte terroriste pour réprimer les manifestations en cours ; il laisse clairement entendre que, si l’attentat a eu lieu, et ce quel que soit son auteur, c’est que Poutine l’a voulu.

« Tragédie à Saint-Pétersbourg. Une fois encore, des « terroristes inconnus » parfaitement synchronisés pour servir l’agenda politique de Poutine. Oubliez les protestations, retour à la peur. »

Cette première réflexion évoque celle qui a parfois été faite suite aux attentats du 11 septembre 2001, qui auraient permis de servir l’agenda politique et militaire des néoconservateurs du Project For The New American Century entourant George W. Bush. Par exemple, Paul Craig Roberts avait déclaré : « Les « attaques terroristes » du 11/9 ont été manipulées pour servir un agenda hégémonique au Moyen-Orient. »

« De telles sombres suspicions sont fondées sur 18 ans d’attaques tout aussi opportunes dans la Russie de Poutine, comme je l’ai documenté dans Winter is Coming. Mécanique. »

De la même manière, c’est sur l’observation de la « longue tradition de mensonges d’État [ayant servi à déclencher des guerres] qui jalonne l’histoire des États-Unis« , rappelée en juillet 2003 par Ignacio Ramonet dans Le Monde diplomatique, qu’ont pu fleurir sur le Net de sombres suspicions à l’endroit de l’État profond américain depuis une bonne décennie.

« La sécurité est un autel sur lequel beaucoup sacrifient volontairement leur liberté. Poutine utilise régulièrement la terreur comme prétexte pour réprimer une dissidence pacifique. »

Des critiques assez proches ont suivi la promulgation de l’USA PATRIOT Act, loi antiterroriste votée par le Congrès des États-Unis et signée par George W. Bush le 26 octobre 2001. Les organisations de défense des droits de l’homme et des juristes la considèrent liberticide, pointant notamment la diminution des droits de la défense, la violation de la vie privée, et la diminution du droit à la liberté d’expression.

« L’islam radical est une menace en Russie, spécialement dans le Caucase, où beaucoup sont tués chaque année. Mais les seigneurs de guerre sont les alliés de Poutine et sont sous ses ordres. »

« Oui, beaucoup ignorent que la Tchétchénie est la Russie et sous le contrôle de Poutine et son seigneur de guerre Kadyrov, et finance, entraîne, et exporte la terreur jihadiste. »

Ces deux dernières déclarations, selon lesquelles les jihadistes du Caucase seraient sous le contrôle de Poutine, peuvent trouver un prolongement dans un long article publié en 2015 par le journaliste Michael Weiss dans le Daily Beast, « Russia’s Double Game with Islamic Terror« . Mais surtout, elles en évoquent d’autres, du même tonneau, sur les liens très étroits qu’auraient entretenus les services secrets américains et Al Qaïda. Le géopolitologue Aymeric Chauprade avait ainsi estimé, en septembre 2011 :

« Al Qaïda, comme le disait [Webster] Tarpley, c’est la légion arabe de la CIA, c’est l’infiltration dans les milieux islamistes canalisée au profit des intérêts américains. Al Qaïda, c’est la liste des types qui travaillaient pour les services américains dans ce cadre-là, et en particulier au moment de la guerre d’Afghanistan, et ensuite ça a continué. Al Qaïda, c’est, j’insiste sur ce point, à la fois des gens qui peuvent être sincèrement des islamistes croyant se battre contre les États-Unis, contre cet « impérialisme américain » ou le sionisme, et en même temps ce sont des gens qui ne sont pas commandés par leurs propres idées, mais qui sont pilotés à distance par des gens qui se marrent bien d’ailleurs, je pense, parce qu’ils doivent se dire « quelle bande de crétins qu’on arrive à amener à se faire exploser avec des ceintures en pensant lutter contre nous, alors qu’ils servent directement nos intérêts« . »

L’ancienne traductrice au FBI Sibel Edmonds avait affirmé, dans la même veine, que les États-Unis avaient utilisé indirectement, jusqu’au 11-Septembre, les jihadistes dirigés par Oussama Ben Laden dans le cadre d’opérations de déstabilisation en Asie centrale.

« Poutine peut vous emprisonner pour un tweet, mais ne peut pas contrôler des flux de milliers de combattants armés ? Rien n’arrive en Russie sans son approbation. »

Avec cette réflexion, Garry Kasparov n’est pas très éloigné des thèses du philosophe marxiste radical Francis Cousin, qui généralise ce que l’ancien joueur d’échecs circonscrit à la seule Russie. Ainsi, lorsqu’il déclare : « Tout acte terroriste d’intensité stratégique est étatique« , ou encore : « Aujourd’hui, il n’y a pas un groupe jihadiste qui n’est pas sous contrôle et sous infiltration« , ou, dit de manière plus développée :

« De la mouvance terroriste anarchiste en France au début du [XXe] siècle, à l’époque d’un contrôle policier, administratif, artisanal et rudimentaire, le ministère de l’Intérieur et Clemenceau étaient dans les 48h renseignés sur tout projet ou agissement à venir. Aujourd’hui, à un niveau de contrôle électronique, systématique, universel, où les portables, où les messageries, où tout est sous contrôle, effectivement un acte terroriste d’envergure ne peut pas avoir lieu autrement que directement programmé ou directement soutenu par l’appareil étatique. »

Au sujet des attentats anarchistes, manipulés d’après lui par le pouvoir, Francis Cousin précise, rejoignant encore certains des propos de Kasparov : « On avait absolument besoin de faire passer les lois scélérates pour casser la radicalité ouvrière, donc on a fait péter plein de bombes, qui ont permis la mise en marche des lois scélérates. »

« Poutine a bombardé Grozny et l’a réduit en poussière. Ses opposants sont assassinés régulièrement avec son autorisation. Pourquoi serait-il allergique au fait de répandre d’autre sang russe ? »

L’inhumanité de Poutine, censée accréditer l’idée qu’il serait capable de sacrifier sa propre population, a également été reprochée à certains responsables américains, par exemple Madeleine Albright lorsque, en 1996, elle déclara (alors qu’elle était qu’ambassadrice américaine aux Nations unies) que la mort d’un demi-million d’enfants irakiens, à cause de l’embargo, avait été « un choix très dur« , mais que « le prix en valait la peine« . Ce type de déclaration glaçante nourrira, quelques années plus tard, à partir des attentats de 2001, des suspicions sur le pouvoir américain, analogues à celles qui visent Poutine.

« Dans les mots de l’ennemi juré de Bond, Goldfinger, « Une fois c’est le hasard, deux fois c’est une coïncidence, la troisième fois c’est une opération ennemie ». Bien au-delà de la troisième fois. »

Souvenons-nous que, dans le cas du 11-Septembre, c’est aussi l’amoncellement de coïncidences qui avait porté à suspecter une « opération ennemie » de l’intérieur : possibles délits d’initiés la veille des attentats, exercices de simulation de détournements d’avions, mais aussi d’un crash, durant les attentats, morts étranges de trois princes saoudiens et d’un maréchal pakistanais après qu’il a été révélé qu’ils étaient au courant de la préparation des attentats, présence au Capitole, au moment des attentats, du directeur de l’ISI accusé d’avoir financé Mohamed Atta, rencontre deux jours plus tard à la Maison-Blanche de Bush et Cheney avec le Prince Bandar, financeur d’un agent saoudien suspecté d’avoir apporté de l’assistance à deux des terroristes, etc. Le journaliste Eric Margolis publia même en 2010 un article intitulé : « Le 11-Septembre, mère de toutes les coïncidences« .

Le 8 mars 2017, dans l’émission « Meet The Press » sur MSNBC, Kasparov avait déjà déclaré : « Je crois aux coïncidences. Mais je crois aussi au KGB« . Il était alors interrogé sur la série de huit morts mystérieuses de hautes personnalités russes (dont cinq diplomates) survenues en cinq mois, après l’élection de Donald Trump. CNN avait noté à ce sujet, le 25 mars :

« Des détectives auto-proclamés sur le Net et des théoriciens du complot ont spéculé sur le fait que les morts seraient d’une manière ou d’une autre liées à l’ingérence de la Russie dans l’élection présidentielle de 2016. Aucune preuve n’a émergé pour opérer une telle connexion.« 

Le politologue Ian Bremmer a déploré la prise de position « conspirationniste » de Kasparov :

« Triste de voir Garry insinuer que ce pourrait être un complot intérieur. Comme si ces manifestations étaient une menace ou que l’élection de Poutine était en jeu. Ces arguments ne me convainquent pas. »

Ce à quoi Kasparov a répondu :

« Je parie que Poutine pense qu’il est un meilleur juge de ce qui est une menace pour lui que vous ne l’êtes. C’est pourquoi il est au pouvoir depuis 17 ans. »

Garry Kasparov a également retweeté (et donc approuvé) des messages du journaliste Mig Greengard, qui est l’un de ses proches, notamment au sein du mouvement L’Autre Russie ; eux aussi suggèrent une implication directe du Kremlin dans l’attentat de Saint-Pétersbourg :

« Poutine a tué un gars à Londres avec du poison radioactif et arrosa de bombes une ville russe de la taille de Minneapolis, mais un engin explosif improvisé dans un train, jamais ! »

« Comme si les plus grandes manifestations anti-régime depuis six ans n’étaient pas une menace suffisante pour pousser Poutine à tuer. Il a tué exagérément, pour beaucoup moins. »

Invité dès le 3 avril, jour de l’attentat, à s’exprimer sur CNN, Garry Kasparov a réitéré ses accusations envers Vladimir Poutine :

« Les Russes vivent sous une dictature et les 18 années du règne de Poutine ont été marquées par des attaques terroristes constantes, du tout début de l’arrivée du pouvoir de Poutine en 1999, avec ces mystérieux attentats contre des immeubles d’habitation. Beaucoup ont pointé le KGB, et, même s’il n’en est pas l’auteur, il a joué un rôle dans ces attaques. Vous savez, ce n’est pas de la paranoïa, c’est juste une tentative pour analyser, dans les archives du régime de Poutine, qu’à chaque fois que nous avons affronté une horrible attaque, d’une manière ou d’une autre, cela a servi politiquement à Poutine pour accaparer le pouvoir.« 

Nous reviendrons dans le second article sur les attentats de 1999 et la possible implication du FSB (successeur du KGB). Notons simplement ici que les propos de Kasparov pourraient être rapprochés de ceux du géopolitologue Aymeric Chauprade, qui avait une analyse très similaire, en septembre 2011, sur l’instrumentalisation du terrorisme par l’oligarchie, non pas russe, mais américaine, dans le but de conserver le pouvoir.

Alors que la journaliste de CNN lui demande s’il a la moindre idée sur l’identité du groupe terroriste qui a perpétré cet attentat, Kasparov répond :

« Même si c’était un groupe terroriste, (…) je parie que, comme auparavant, le KGB avait suffisamment d’informations sur les activités de ce groupe, parce que, pendant de nombreuses années, alors que Poutine était confiant sur sa mainmise sur le pouvoir, rien ne s’est produit en Russie, et soudainement maintenant, alors que sa confiance est ébranlée, nous avons cette terrible tragédie à Saint-Pétersbourg. (…)

J’ai peur qu’aussi longtemps que Poutine reste au pouvoir, nous verrons d’autres attaques terroristes, et n’oubliez pas qu’il est l’homme dont l’armée a commis des crimes génocidaires en Syrie, il ne s’arrête pas au coût humain s’il croit que cela l’aide à se maintenir au pouvoir.« 

Là encore, l’argument selon lequel les services de renseignement russes avaient suffisamment d’informations sur le groupe terroriste qui a commis l’attentat, et l’ont donc laissé faire sciemment dans une stratégie de conservation du pouvoir, fait écho à ce qui a pu être dit au sujet du 11-Septembre, dans la mesure où de nombreux renseignements avaient été reçus sur l’opération à venir par la CIA, le FBI et Able Danger… Ici, Garry Kasparov parle dans des termes assez proches de ceux de l’ancien parlementaire britannique Michael Meacher, qui envisageait un « laisser-faire » américain le 11-Septembre pour pouvoir mettre en œuvre le plan d’hégémonie mondiale du PNAC visant notamment à s’accaparer les ressources énergétiques du Moyen-Orient.

Un complotisme « socialement acceptable » et des médias complaisants

Il ne s’agit pas ici de décréter si Kasparov a raison ou tort dans ses accusations. Car nous n’en savons rien. Mais de relever que son argumentation est très similaire à celle de nombreuses personnalités, que d’aucuns peuvent bien percevoir comme des esprits libres, mais que les médias qualifient assurément de « conspirationnistes ». Or, Kasparov a-t-il été qualifié ainsi ? Non. La journaliste de CNN ne l’a pas repris, ni personne d’autre, depuis maintenant plus de deux semaines. Le Washington Post a certes évoqué très rapidement ses propos, le 4 avril, puis le 6 avril, mais sans réelle condamnation.

Newsweek a même intégré, le 3 avril, les propos suspicieux de Kasparov dans une vidéo à la musique angoissante, retraçant la chronologie des attentats en Russie sous le règne de Vladimir Poutine. Dans la vidéo, on peut lire ces mots, qui semblent donner crédit à la thèse du complot intérieur : « Vladimir Poutine dit que l’attaque à la bombe de Saint-Pétersbourg pourrait être un acte terroriste. (…) L’ancien champion du monde d’échecs Garry Kasparov a suggéré que le moment choisi n’était pas une coïncidence. » Le magazine américain note que les attaques terroristes qui ont frappé la Russie depuis 1999 ont toujours permis à Poutine de gagner en popularité, et qu’il y a souvent répondu « en étendant les pouvoirs de la présidence et les capacités des services de renseignement« .

Newsweek_Kasparov

On a également pu entendre, dans le même style, la correspondante de la BBC à Moscou relayer de rapides commentaires faits sur des « médias libéraux« , disant que l’attentat de Saint-Pétersbourg pourrait être « une tentative de détourner l’attention des appels à une enquête sur la corruption du régime et des appels à la démission de Poutine« .

En France, ni les Décodeurs du Monde, ni Conspiracy Watch et consorts n’ont daigné consacrer une brève à Kasparov, qui n’est pourtant pas une personnalité de seconde zone. On a connu nos médias plus réactifs face à Marion Cotillard, Jean-Marie Bigard ou Mathieu Kassovitz… Conspiracy Watch a pourtant bien vu les déclarations de Kasparov, comme en atteste ce tweet :

Ce tweet apparaissant comme ambigu, une discrète condamnation suivra…

… mais sans que l’information ne remonte sur le site, qui préfère se focaliser sur le complotisme russo-syrien dans l’affaire du bombardement chimique de la ville de Khan Cheikhoun, ou encore sur le lien qui aurait été tissé à tort par Jean-Luc Mélenchon entre le conflit en Syrie et les intérêts énergétiques.

On a ainsi la fâcheuse impression que la dénonciation du « complotisme » n’est pas générale, mais plutôt instrumentalisée à des fins politiques. Le « complotisme » sera dénoncé s’il vise les États-Unis, Israël, l’Union européenne, s’il provient de Russie, d’Iran ou du Venezuela, s’il émane encore de l’UPR, de Mélenchon ou du FN… mais sera passé sous silence s’il se produit dans l’autre sens, s’il vise par exemple Poutine et émane d’un opposant politique qui vit à New York, et qui se trouve être proche des milieux néoconservateurs.

Le journaliste Glenn Greenwald résume bien la situation :

« Forte suggestion ici que l’attaque terroriste à Saint-Péterbourg est une opération sous faux drapeau par Poutine. Les conspirations comme celle-là discréditent seulement quand elles concernent les États-Unis. »

Un individu répondant à Greenwald dira pour sa part : « Il est socialement acceptable de suggérer qu’une attaque terroriste est le contrecoup de la politique étrangère ou une opération sous faux drapeau si et seulement si l’attaque n’est pas à l’Ouest. »

C’est ainsi sans crainte de stigmatisation que, le 25 janvier 2011 sur Radio France, Hélène Blanc, politologue et spécialiste de la Russie au CNRS, commentant le récent attentat à l’aéroport Domodiedovo, put affirmer qu’était établie la responsabilité du FSB, et non des jihadistes tchétchènes, dans les attentats de 1999 :

« Je crois qu’il faut se garder d’interpréter rapidement les attentats, par exemple de 1999, qui ont servi d’alibi à déclencher la seconde guerre de Tchétchénie. Eh bien il est aujourd’hui clair, ça ne l’était pas à l’époque bien entendu, mais maintenant nous savons que ces attentats n’étaient pas du tout l’œuvre des Tchétchènes auxquels on les a attribués, mais l’œuvre du FSB. D’ailleurs, il y a eu trois attentats au total dans différentes villes, mais la quatrième ville, Riazan, là le FSB a été pris la main dans le sac. Par la suite, on a su que non seulement le modus operandi n’était pas du tout dans l’habitude tchétchène, mais qu’en plus les explosifs n’étaient pas des explosifs tchétchènes mais bien des explosifs russes. Le FSB est capable de beaucoup de choses, y compris contre son peuple. »

Si cette vision des choses est accréditée par Eric Margolis, mais aussi par le journaliste David Satter dans son livre Darkness at Dawn : The Rise of the Russian Criminal State, par l’historien Yuri Felshtinsky et l’ancien agent du FSB Alexander Litvinenko dans l’ouvrage Blowing up Russia : Terror from Within, par l’universitaire John B. Dunlop dans The Moscow Bombings of September 1999: Examinations of Russian Terrorist Attacks at the Onset of Vladimir Putin’s Rule, ou encore par l’historienne Amy Knight (voir son article dans The New York Review of Books, traduit sur Books et repris sur BiblioObs), le Washington Post du 4 avril 2017 la qualifie cependant de « théorie du complot bien connue« 

On le voit, il y a, pour les médias, des « théories du complot » acceptables et d’autres intolérables, alors que rien pourtant ne les différencie sur le plan formel. Ce qui les distingue, c’est uniquement l’identité de l’émetteur et celle de l’accusé. Ce n’est donc pas, pour nos « chiens de garde« , le mode de pensée « complotiste » qui pose problème en soi, mais un certain usage de ce mode de pensée, suspicieux envers un certain camp. C’est un peu comme avec le bon et le mauvais chasseur : la bonne « théorie du complot », c’est celle qui vise l’ennemi désigné par le pouvoir, la mauvaise, celle qui vise le pouvoir (sous l’influence duquel on se trouve). Garry Kasparov aurait du souci à se faire s’il tenait ses propos en Russie (où il est préférable d’échafauder des théories sur le camp d’en face) ; aux États-Unis, les médias « anti-conspirationnistes » n’y trouvent rien à redire.

Après avoir étudié le traitement médiatique des accusations de Kasparov, qui révèle une certaine hypocrisie de nos journalistes et autres fact-checkers, nous verrons dans le second article sur quoi elles se fondent ; nous nous plongerons dans l’histoire du « 11-Septembre russe », quelque peu oubliée, et rencontrerons des « chercheurs de vérité » dont les motifs d’interrogation nous renverront directement à ceux qui meuvent les « chercheurs de vérité » du 11-Septembre américain. Étonnamment, le détour par le travail de ces enquêteurs, certes controversé mais néanmoins admis dans nos contrées occidentales, peut permettre de légitimer le travail tout aussi nécessaire qu’il s’agit de mener sur les attentats de 2001.

Al Qaïda n’existe plus selon un ex-chef de la DGSE

Selon Alain Chouet, ancien chef du service de sécurité de la Direction Générale de la Sécurité extérieure, Al Qaïda n’existe plus depuis 2002. Ce qui n’empêche pas le renseignement américain de placer l’organisation de Ben Laden en tête des menaces auxquelles doit faire face l’Amérique, et d’annoncer même avec « certitude » une prochaine attaque sur le sol américain dans les six mois à venir. Le choc de deux points de vue.

Alain Chouet, chef du Service de renseignement de sécurité à la DGSE de 2000 à 2002, intervenait le 29 janvier 2010 au Sénat, dans le cadre d’un colloque sur « le Moyen-Orient à l’heure du nucléaire« . Il était invité, en compagnie de Jean-Pierre Filiu et François Heisbourg, à répondre à la question « Où en est Al Qaïda ? ». Ses propos viennent mettre en pièces bon nombre d’idées reçues :

« Comme bon nombre de mes collègues professionnels à travers le monde, j’estime, sur la base d’informations sérieuses, d’informations recoupées, que la Qaïda est morte sur le plan opérationnel dans les trous à rats de Tora Bora en 2002. Les services secrets pakistanais ensuite se sont contentés, de 2003 à 2008, à nous en revendre les restes par appartements, contre quelques générosités et quelques indulgences diverses. Sur les quelque 400 membres actifs de l’organisation qui existait en 2001 (…), il en reste moins d’une cinquantaine, essentiellement des seconds couteaux, à l’exception de Ben Laden lui-même et de Ayman al-Zawahiri, mais qui n’ont aucune aptitude sur le plan opérationnel. Donc moins d’une cinquantaine ont pu s’échapper dans des zones reculées, dans des conditions de vie précaires, et avec des moyens de communication rustiques ou incertains. Ce n’est pas avec un tel dispositif qu’on peut animer à l’échelle planétaire un réseau coordonné de violence politique. D’ailleurs il apparaît clairement qu’aucun des terroristes post 11/9, qui ont agi à Londres, Madrid, Casablanca, Djerba, Charm-el-Cheikh, Bali, Bombay, etc., ou ailleurs, n’a eu de contact avec l’organisation. Et quant aux revendications plus ou moins décalées qui sont formulées de temps en temps par Ben Laden ou Ayman al-Zawahiri, à supposer d’ailleurs qu’on puisse réellement les authentifier, elles n’impliquent aucune liaison opérationnelle, organisationnelle, fonctionnelle entre ces terroristes et les vestiges de l’organisation. »

Plus aucune action terroriste dans le monde ne serait donc imputable à Al Qaïda depuis huit ans ; l’organisation ne compterait plus que quelques dizaines d’individus ; et les revendications de Ben Laden au fil des ans ne seraient même pas sûres.

Le journal suisse Le Matin s’est justement ému de ce dernier point, le 25 janvier 2010, dans un article intitulé « Messages de Ben Laden : de l’info très intoxiquée » : « Depuis les attentats du 11 septembre 2001, une soixantaine de messages sont attribués à Oussama ben Laden et sa nébuleuse. Il peut y avoir des années sans aucun signe de vie (2005) et d’autres plus prolixes : sept en 2009, quatre en 2008, cinq en 2007 ou quatre en 2006. Pour la CIA, l’authenticité du premier message audio, justement publié par Al-Jazira le 12 novembre 2002, ne fait aucun doute. Une théorie mise à mal, deux semaines plus tard par les chercheurs de l’Idiap (Institut Dalle Molle d’intelligence artificielle perspective) de Martigny (VS). Avec les conditionnels de rigueur propres aux scientifiques, le message serait celui d’un imposteur. Leurs logiciels démasquent les imitateurs, tout aussi doués soient-ils. « Ils peuvent assez facilement berner l’être humain, mais c’est beaucoup plus difficile de tromper la machine », soulignait, en 2002, le Dr Samy Bengio. »

Quant à la quasi disparition d’Al Qaïda, Eric Denécé l’avait déjà soutenue sur AgoraVox il y a un an ; interviewé en janvier 2009, l’ancien officier de renseignement, aujourd’hui directeur du Centre Français de Recherche sur le Renseignement, m’avait indiqué : « Al-Qaïda a été quasiment réduite à néant. Il reste quelques centaines d’hommes. Quant à la structure centrale, qui est apparue à partir de 1989, elle a quasiment disparu. Hormis Ben Laden et Al-Zawahiri, tous les grands leaders ont été arrêtés« .

Menace numéro 1

Aux États-Unis, en revanche, Al Qaïda n’a pas disparu. C’est à peine quelques jours après la mise au point d’Alain Chouet que Hillary Clinton déclarait qu’Al Qaïda demeurait la « menace principale » pour les États-Unis, devant l’Iran. La secrétaire d’État américaine ne faisait que reprendre l’analyse faite le 2 février, devant la Commission du renseignement du Sénat, par l’ensemble des représentants du renseignement américain. Dans la liste des menaces qu’ils ont alors dressée, Al Qaïda devance les programmes nucléaires iranien et nord-coréen, les cartels criminels, et l’éventualité d’une faillite économique dans les pays développés durement touchés par la récession.

Le Directeur du Renseignement national, Dennis Blair, interrogé par la présidente de la Commission sur la probabilité d’une tentative d’attaque terroriste aux États-Unis dans les six mois à venir, a répondu qu’elle était « certaine ». Les quatre autres officiels interrogés de la même manière – Robert Mueller III, directeur du FBI, Leon Panetta, directeur de la CIA, et les officiers supérieurs du renseignement des Départements d’État et de la Défense – ont tous produit la même réponse (Washington Post du 3 février 2010, ou vidéo de l’audition). L’attaque pourrait survenir dans un délai de trois à six mois.

Un nouveau 11-Septembre improbable

Mais de quelle ampleur sera l’attaque ? Sur ce point, les avis divergent. « Al Qaïda maintient son intention d’attaquer le pays – de préférence avec une opération de grande envergure qui causerait de nombreuses victimes, nuirait à l’économie américaine, ou les deux », a déclaré Dennis Blair.

De son côté, Leon Panetta a considéré que l’attaque à venir d’Al Qaïda ne s’apparenterait probablement pas à « un nouveau 11-Septembre », mais serait bien plutôt une opération du style « lone wolf » (loup solitaire), nécessitant peu de moyens. A l’image de la tentative d’attentat du jeune Nigérian Omar Farouk Abdulmutallab, qui a voulu faire exploser un avion de ligne reliant Amsterdam et Detroit le 25 décembre dernier. Des agents « propres », ayant peu de contact avec le réseau terroriste, et de ce fait difficiles à pister, auraient déjà été envoyés sur le sol américain, selon le patron de la CIA, pour y porter des attaques de faible envergure. Al Qaïda tenterait aussi d’influencer des extrémistes isolés, natifs des États-Unis, pour les pousser à l’action.

Le vice-président Joe Biden a confirmé, jeudi 11 février, face à Larry King, l’appréciation de Panetta : une attaque majeure lui paraît improbable.

Le MI-5 britannique vient de fournir une indication sur le possible mode opératoire des futures attaques d’Al Qaïda ; l’organisation terroriste s’apprêterait à utiliser une arme révolutionnaire : des implants mammaires ! « Après les ceintures, vestes, slips, voire suppositoires piégés, les kamikazes d’Al-Qaida pourraient utiliser des implants mammaires truffés d’explosifs, s’inquiète le contre-espionnage britannique » (vidéo ici).

Six mois pour stopper Ben Laden

Selon Dennis Blair, Al Qaïda aura l’intention d’attaquer les États-Unis tant qu’Oussama Ben Laden et son lieutenant Ayman al-Zawahiri n’auront pas été « tués ou capturés« . Il s’agit là, notons-le, d’un revirement complet dans l’analyse des risques. Souvenons-nous en effet de la déclaration, le 9 janvier 2005, d’AB « Buzzy » Krongard, ancien directeur exécutif et numéro 3 de la CIA (2001-2004) dans le London Times ; selon lui, il était préférable que Ben Laden demeure vivant et libre : « Car si quelque chose arrive à Ben Laden, vous pourriez trouver beaucoup de gens rivalisant pour sa position et voulant démontrer à quel point ils sont virils en déclenchant une vague de terreur. » Le London Times notait d’ailleurs : « Plusieurs officiels américains ont reconnu en privé qu’il serait mieux de garder Ben Laden cloué à la frontière de l’Afghanistan et du Pakistan plutôt que d’en faire un martyr ou de le traduire en justice. Mais Krongard est la figure la plus haut placée qui reconnaît publiquement que sa capture pourrait s’avérer contre-productive.« 

Dans ce même article de 2005, Krongard déplorait l’existence de « centaines et centaines de cellules » d’Al Qaïda… à une époque donc où, selon l’ancien chef du service de renseignement de sécurité de la DGSE, Al Qaïda était déjà « morte sur le plan opérationnel« .

Déconstruction d’un mythe

Le Français est peut-être plus rigoureux, qui ne travestit pas le nom d’Al Qaïda, pour lui faire désigner des réalités qu’il ne recouvre pas. Revenons, en effet, à l’analyse d’Alain Chouet (que je retranscris ici largement, pour ceux qui préfèrent la lire, plutôt que l’écouter). Elle nous permet de comprendre les dérives auxquelles mène un mauvais usage du terme Al Qaïda, décliné à toutes les sauces. Les médias sont d’ailleurs pointés par l’ancien de la DGSE pour leur colossale responsabilité :

« A force de l’invoquer à tout propos, et souvent hors de propos, dès qu’un acte de violence est commis par un musulman, ou quand un musulman se trouve au mauvais endroit et au mauvais moment, comme dans l’histoire de l’usine AZF à Toulouse, ou même quand il n’y a pas de musulmans du tout, comme les attaques à l’anthrax aux États-Unis, à force de l’invoquer en permanence, un certain nombre de médias réducteurs et quelques soi-disant experts de part et d’autre de l’Atlantique ont fini, non pas par la ressusciter, mais par la transformer en une espèce d’Amédée d’Eugène Ionesco, ce mort dont le cadavre ne cesse de grandir et d’occulter la réalité et dont on ne sait pas comment se débarrasser.

 

L’obstination incantatoire des Occidentaux à invoquer l’organisation mythique qu’on a qualifié d’hyper-terroriste, non pas par ce qu’elle a fait, mais parce qu’elle s’est attaquée à l’hyper-puissance, cette obstination incantatoire a eu très rapidement deux effets tout à fait pervers.

 

Le premier effet : tout contestataire violent dans le monde musulman, qu’il soit politique ou de droit commun, quelles que soient ses motivations, a vite compris qu’il devait se réclamer de la Qaïda, s’il voulait être pris au sérieux, s’il voulait entourer son action d’une légitimité reconnue par les autres, et s’il voulait donner à son action un retentissement international.

 

Parallèlement à ça, tous les régimes du monde musulman, et ils ne sont pas tous vertueux, nous le savons, ont bien compris qu’ils avaient tout intérêt à faire passer leurs opposants et leurs contestataires, quels qu’ils soient, pour des membres de l’organisation de Ben Laden, s’ils voulaient pouvoir les réprimer tranquillement, et même, si possible, avec l’assistance des Occidentaux.

 

D’où une prolifération de Qaïda plus ou moins désignées ou auto-proclamées au Pakistan, en Irak, au Yémen, en Somalie, au Maghreb, ailleurs, Al Qaïda dans la péninsule arabique, etc.

 

Principal résultat de cette dialectique imbécile, ça a évidemment été de renforcer le mythe d’une Qaïda omniprésente, tapie derrière chaque musulman, prête à l’instrumentaliser pour frapper l’Occident en général, les États-Unis bien sûr en particulier, au nom d’on ne sait pas trop quelle perversité. »

Bourgeois frustrés

Derrière le mythe d’une Qaïda unifiée, qui fait office de « croque-mitaine« , il y a la violence réelle, qui répond à des problématiques hétéroclites selon les zones où elle se déroule, et dont les motifs ne sont pas tant religieux que politiques : « Si la Qaïda n’existe pas, la violence politique islamiste existe, elle, bel et bien. Et l’Occident n’en est qu’une victime indirecte et collatérale. Les idéologues de la violence islamique ne sont pas des fous de Dieu, ce sont des gens qui ont des objectifs précis. Et leur objectif n’est pas d’islamiser le monde, c’est de prendre le pouvoir et les richesses qui y sont liées dans le monde musulman, sans que l’Occident intervienne. »

Pour illustrer son propos, Alain Chouet braque son projecteur sur l’Arabie Saoudite, qu’il considère comme « l’épicentre de cette violence islamiste« . Selon lui, elle « se trouve dans une situation un peu comparable à celle de la France du premier semestre 1789« , avec sa bourgeoisie entrepreneuriale qui aspire au pouvoir, mais se trouve bloquée par une famille royale se réclamant d’un adoubement divin, et bénéficiant de la protection des États-Unis, en échange du monopole sur l’exploitation des hydrocarbures. Dans cette théocratie où le pluralisme est interdit, et où l’islam le plus fondamentaliste est imposé, les contestataires n’ont d’autre recours qu’un mélange de violence révolutionnaire et de surenchère fondamentaliste, exercé à l’encontre du pouvoir et de ses protecteurs extérieurs, sans lesquels celui-ci s’effondre. Ainsi retrouve-t-on parmi les activistes islamistes les plus violents un nombre significatifs d’enfants de cette bourgeoisie, privés de tout droit politique, mais pas de moyens financiers, ni même d’idées. Oussama Ben Laden fut l’un d’eux.

Abattre un moustique à la mitrailleuse

« On pourra toujours m’objecter, note Chouet, que puisque la violence jihadiste existe bien et qu’elle se développe à peu près partout suivant les mêmes schémas, peu importe qu’on l’appelle ou non Al Qaïda, qui serait alors l’appellation générique d’une certaine forme de violence intégriste mondialisée. » Les Américains ne commettraient qu’une imprécision de langage sans conséquence en parlant à tout bout de champ d’Al Qaïda ? « Le problème, poursuit Chouet, c’est qu’une telle confusion sémantique est à l’origine de toutes les mauvaises réponses et exclut de facto toute solution adaptée au problème. »

Citons longuement l’analyse de l’ancien membre de la DGSE, qui se suffit à elle-même :

« Il existe en effet deux façons de passer à la violence terroriste politique : ou bien on constitue un groupe politico-militaire organisé, hiérarchisé, avec un chef, une mission, des moyens, une tactique coordonnée, un agenda précis, des objectifs définis, ça revient à constituer une armée, avec des professionnels de la violence, et à s’engager dans un processus d’affrontement de type militaire. (…) Ou bien on a recours à la technique dite du « lone wolf », du loup solitaire, qui consiste, en gardant un pied dans la légalité, et en en posant un autre dans la transgression, à jouer idéologiquement sur une population sensible, pour inciter les éléments les plus fragiles, les plus motivés, à passer à l’acte de façon individuelle ou groupusculaire, en frappant où ils peuvent, quand ils peuvent, comme ils peuvent, peu importe, pourvu que l’acte porte la signature de la mouvance et s’inscrive dans sa stratégie générale. (…)

 

C’est à l’évidence suivant le second modèle que fonctionne la violence jihadiste exercée en direction de l’Occident et d’un certain nombre de régimes arabes. Et tous les services de sécurité et de renseignement savent pertinemment qu’on ne s’oppose pas à la technique du « lone wolf » par des moyens militaires, des divisions blindées ou par une inflation de mesures sécuritaires indifférenciées. On s’y oppose par des mesures ciblées, appuyées sur des initiatives politiques, sociales, économiques, éducatives et culturelles, qui visent à assécher le vivier des volontaires potentiels, en les coupant de leurs sponsors idéologiques et financiers. Non seulement rien de sérieux n’a été entrepris pour tenter d’enrayer le substrat financier, et encore moins le substrat idéologique de la violence djihadiste, mais en désignant la Qaïda comme l’ennemi permanent, contre lequel il faut mener une croisade par des voies militaires et sécuritaires totalement inadaptées à sa forme réelle, on a pris une mitrailleuse pour tuer un moustique.

 

Alors évidemment on a raté le moustique, mais les dégâts collatéraux sont patents, comme on peut le constater au quotidien en Irak, en Afghanistan, en Somalie, au Yémen. Et le premier effet de cette croisade ratée, ça a été d’alimenter le vivier des volontaires, de légitimer cette forme de violence, d’en faire le seul référentiel d’affirmation possible, dans un monde musulman dont l’imaginaire collectif est traumatisé maintenant par une loi universelle des suspects qui pèse sur lui, par des interventions et des occupations militaires massives, interminables et aveugles. Depuis neuf ans, l’Occident frappe sans grand discernement, en Irak, en Afghanistan, dans les zones tribales du Pakistan, en Somalie… en Palestine bien sûr, on se propose maintenant d’intervenir au Yémen, et pourquoi pas, pendant qu’on y est, en Iran. Mais aux yeux des musulmans, Ben Laden court toujours, au nez et à la barbe de la plus puissante armée du monde, et le régime islamiste d’Arabie Saoudite reste sous la protection absolue de l’Amérique.

 

Alors pour conclure : où en est Al Qaïda ? La Qaïda, elle est morte entre 2002 et 2004. Mais avant de mourir, elle a été engrossée par les erreurs stratégiques de l’Occident et les calculs peu avisés d’un certain nombre de régimes de pays musulmans. Et elle a fait des petits. »

Reste à savoir, pour Alain Chouet, si nous ferons avec ces rejetons les mêmes erreurs, en alimentant un cycle indéfini de violence, ou si nous saurons enfin, avec nos partenaires arabes et musulmans, l’enrayer. Reste aussi à savoir s’il sera possible de vaincre les intérêts puissants et multiples à voir perdurer le mythe de la Qaïda, exploité avantageusement depuis 2001 tant par l’administration américaine que par nombre de régimes musulmans et d’activistes révolutionnaires.

Où en est la « guerre au terrorisme » : interview d’un expert du renseignement

Entretien avec Eric Denécé. Du 11-Septembre aux promesses d’Obama, en passant par la situation en France et en Afghanistan, l’expert en renseignement nous fait partager son point de vue sur la lutte anti-terroriste… et ses zones d’ombre.

C’est donc l’heure du bilan pour George W. Bush. Après huit années passées à la Maison Blanche, le président américain a quitté la scène, mardi 20 janvier, dans un étrange silence. C’était jour de fête à Washington, jour d’investiture du messie Obama.

L’image du jour, ce fut peut-être celle de Dick Cheney dans son fauteuil roulant. Celui qui passe pour être le vice-président le plus puissant de l’histoire moderne des États-Unis se serait blessé… en rangeant ses cartons. Mentor de Bush, inspirateur des interrogatoires musclés de la CIA à Guantanamo, soupçonné d’avoir « manipulé les renseignements pour inventer la menace d’armes de destruction massive irakiennes  », et d’avoir «  trompé les citoyens sur la prétendue relation entre l’Irak et al-Qaida  », on aurait dit qu’il avait reçu en pleine poire, avec un léger contre-temps, les godasses de Mountazer al-Zaïdi. Dommage collatéral de sa guerre en Irak…

Une fin de règne décidément pleine de symboles, et des plus incroyables… Tandis que l’arrivée au pouvoir de Bush en 2001 était marquée par les frappes de deux Boeing dans les tours de Manhattan, celle d’Obama était, quant à elle, comme saluée par l’amerrissage presque serein d’un Airbus au pied de ces mêmes tours, sur les eaux de l’Hudson. Un miracle sur les lieux de la catastrophe. Il paraîtrait même que certains rêveurs éveillés virent l’avion marcher sur l’eau…

Mais revenons sur terre. Où en est donc, en 2009, la « guerre au terrorisme », initiée par l’administration Bush au lendemain des attentats du 11-Septembre ? Obama attrapera-t-il Ben Laden, comme il l’a promis ? La liberté de chacun pourra-t-elle être préservée dans cette guerre contre la terreur qui paraît sans fin ? La France est-elle menacée ? Autant de questions sur lesquelles Eric Denécé nous apporte son éclairage. Officier de renseignement dans l’armée entre 1986 et 1989, notamment au Cambodge et en Birmanie, ancien consultant pour le ministère de la Défense concernant l’avenir des forces spéciales, il dirige aujourd’hui le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R). Auteur de plusieurs ouvrages sur l’espionnage, le terrorisme islamique et l’intelligence économique, il a récemment collaboré à Secret Défense, un film d’action de bonne facture qui décrit la guerre de l’ombre que se livrent terroristes et agents secrets en France.

Le sujet du terrorisme international étant inépuisable, il n’était évidemment pas possible de l’aborder dans toute son ampleur et sa complexité. L’entretien qui suit se veut donc une simple contribution au débat, sur une thématique particulièrement prisée sur AgoraVox. Si je devais en tirer un enseignement, c’est qu’on ne peut définitivement pas se fier – les yeux fermés – à la moindre information circulant sur le terrorisme et le renseignement, même si elle émane de sources apparemment fiables. A chacun maintenant d’en tirer les siens…

***

Taïké Eilée : Alors que George Bush vient de passer les rênes du pouvoir américain à Barack Obama le 20 janvier, beaucoup considèrent que la guerre en Irak constitue l’essentiel de son bilan et que celui-ci est négatif. Partagez-vous ce point de vue ?

Eric Denécé : Oui, le bilan de la guerre en Irak est négatif, à la fois pour les Irakiens et pour ce que ça coûte aux Américains. C’est un bilan négatif pour la réputation des Américains et pour la paix mondiale, indéniablement. Il y a des aspects sur lesquels il est positif, mais ils sont mineurs.

Je vous avais pourtant entendu dire l’année dernière [1] que la guerre en Irak était plutôt une réussite dans la stratégie des néoconservateurs…

La stratégie des néoconservateurs, c’est la campagne de 2003. Elle a été une réussite militaire : avec 250.000 hommes, ils sont venus à bout d’une armée de plusieurs millions d’hommes, ont totalement envahi le pays. Et pour les néoconservateurs, cela a eu des intérêts sur un certain nombre de contrats pétroliers. Mais ce n’est pas le bilan de George Bush, ce sont deux choses différentes.

Qu’en est-il du bilan de Bush en matière de lutte contre le terrorisme ?

Il est positif : Al-Qaïda a été quasiment réduite à néant. Il reste quelques centaines d’hommes. Quant à la structure centrale, qui est apparue à partir de 1989, elle a quasiment disparu. Hormis Ben Laden et Al-Zawahiri, tous les grands leaders ont été arrêtés. En outre, le terrorisme n’a pas frappé dans un pays occidental depuis déjà plusieurs années. Donc, malgré tout, le bilan de la lutte anti-terroriste sous la houlette américaine est plutôt positif.

Ben Laden aurait envoyé un nouveau message, le 14 janvier, dans lequel il appellerait au djihad à Gaza. Le président Obama y a immédiatement réagi en rappelant que l’une de ses priorités était la capture de Ben Laden. Je voulais savoir si vous partagiez ce point de vue, car j’avais lu l’an passé une interview [2] dans laquelle vous disiez que les Américains savaient à peu près où se trouvait Ben Laden, mais n’avaient pas intérêt à le capturer ou le tuer…

C’est toujours mon point de vue, mais Obama a le droit de changer d’avis… Et puis en même temps, vous savez, ce sont aussi des discours politiques : on ne peut pas dire au monde, ni à la population américaine, qu’on ne veut pas capturer Ben Laden. De toutes façons, ça ne présente aucun intérêt sur le plan de la lutte anti-terroriste aujourd’hui, ça présente plus d’inconvénients que d’intérêts.

Quels seraient les inconvénients à le capturer et juger ?

Mais que voulez-vous en faire quand il sera devant un tribunal ? Ça va réaugmenter les campagnes d’attentats pour obtenir sa libération ou pour faire de son procès, disons, un événement planétaire.

Venons-en à une autre actualité récente. Barack Obama a nommé, le 9 janvier, Leon Panetta à la tête de la CIA et Dennis Blair directeur du renseignement national, avec la consigne de respecter désormais les Conventions de Genève lors des interrogatoires de terroristes présumés. Pensez-vous que l’on puisse vraiment lutter efficacement contre le terrorisme en n’ayant absolument pas recours à la torture ?

J’ai envie de vous dire oui, mais malheureusement on n’évite jamais les dérapages. Il est effectivement indispensable que la CIA soit reprise en main là-dessus, parce que, quand on observe de la torture dans les situations de guerre, elle vient généralement des services de renseignement militaires ou des services de renseignement policiers, mais normalement elle ne vient jamais des services de renseignement extérieurs, donc c’est particulièrement contre-nature pour la CIA.

L’un des principaux reproches adressés à la CIA sous la présidence Bush, outre son usage de la torture, c’est de ne pas avoir su prévenir les attentats du 11 septembre 2001. A ce sujet, j’ai été intrigué par une déclaration que vous avez faite dans un entretien [3] de septembre 2004, où vous suggériez que l’administration Bush aurait pu bénéficier des informations suffisantes pour stopper les attaques et les aurait laissées se produire pour pouvoir aller en Irak…

On ne peut pas parler d’échec du renseignement le 11 septembre 2001, car il s’agit surtout d’un échec des institutions américaines. Cette idée fausse est colportée depuis 8 ans par les médias, notamment par la presse américaine. Certes, il y avait des dysfonctionnements à la CIA, et l’Agence avait besoin d’être réformée. Mais ce n’est pas la cause du succès de l’opération terroriste, car des renseignement existaient, aussi bien à la CIA qu’au FBI. Mais pour des raisons juridiques, les deux services n’avaient pas le droit d’échanger des informations ! Que les institutions politiques, que ce soit la Maison Blanche ou le Conseil national de sécurité, n’aient pas su les mettre bout à bout, ce n’est pas la faute des hommes qui vont chercher l’information sur le terrain.

Mais d’après vous, c’est simplement de la maladresse, ou l’administration Bush aurait-elle pu vouloir sciemment laisser se produire les attaques ?

Bien sûr que non, comment voulez-vous qu’un régime démocratique comme les États-Unis décide d’organiser contre lui-même un attentat de cette nature ?

Non, ils ne l’auraient pas organisé, mais…

Non, ils ne l’ont pas laissé faire. Vous savez, ce n’est pas parce qu’on a les renseignements qu’on prend la bonne décision.

Je vous posais cette question car j’avais lu une interview de vous, qui avait peut-être été mal retranscrite, où vous disiez : « Le pouvoir veut faire porter aux services les échecs de son impréparation aux attentats du 11 septembre. Bush, dès le début, n’a pas pris conscience du danger. Soit parce qu’il est complètement passé à côté, soit, et je crois à cette théorie du complot, parce qu’ils voulaient absolument aller en Irak pour le pétrole. »

Oui, mais tout ça est vrai… Je ne sais pas ce que vient faire le mot « complot » là mais… Bush avait décidé avant les attentats du 11 septembre 2001 d’aller en Irak pour le pétrole, et quand les attentats ont eu lieu, il a voulu faire croire que Saddam Hussein était lié aux attentats du 11-Septembre, ce qui est une foutaise. On ne parle pas du même complot. Les Américains ont monté le complot de Saddam Hussein, mais ça n’en était pas un.

On sait par ailleurs que George Bush avait déclaré dès le lendemain des attentats qu’il souhaitait combattre aussi bien les terroristes que leurs éventuels soutiens étatiques. Or, des informations émanant de la grande presse mondiale et même du Congrès américain indiquent que les services secrets pakistanais et saoudiens auraient pu appuyer, financer notamment, les pirates de l’air [4]. Je voulais vous demander si ces informations vous paraissaient crédibles…

Non, la façon dont elles sont formulées n’est pas crédible. Qu’il y ait eu des liens très étroits, avant le 11-Septembre, entre les Pakistanais et Al-Qaïda, entre l’Arabie Saoudite et Al-Qaïda, par différents moyens, c’est une réalité. Maintenant, jamais ni les Saoudiens ni les Pakistanais, les membres du gouvernement, n’auraient donné leur feu vert à un attentat de cette ampleur aux États-Unis. Ce n’est pas parce que les grandes familles saoudiennes, voire des ministres saoudiens ont financé Ben Laden, et que des gens au sein des services pakistanais ont soutenu Ben Laden, que les États ont donné leur feu vert à une opération contre Washington et New York.

Je ne parlais pas forcément des gouvernements, mais des services, notamment l’ISI au Pakistan…

Oui, c’est ce que je viens de dire… Jamais une direction de service, jamais un gouvernement ne donnerait cet ordre. Après, qu’un individu taré de l’ISI, parce qu’il est islamiste radical, y participe, oui, mais ça n’engage que lui. Ça n’a rien à voir avec ce que font les services ou le gouvernement pakistanais.

Pourtant ce qu’on a lu dans la presse, c’est que c’est le chef de l’ISI lui-même qui avait financé Mohammed Atta…

Attendez… C’est comme si vous étiez aux États-Unis et que vous disiez « Tous les Français racontent que les attentats du 11-Septembre ont été organisés par la CIA », et que vous citiez Thierry Meyssan… en généralisant à toute la population. C’est pareil. On a aussi affaire à des déclarations de responsables américains qui font de l’amalgame, parce que ce sont des parlementaires et pas des gens du renseignement.

Venons-en à la situation française. A la fin du film Secret Défense, pour lequel vous avez joué un rôle de conseiller pour le scénario, on apprend que 15 attentats ont été déjoués en France depuis le 11 septembre 2001. Est-ce à dire que la France soit une cible prioritaire du terrorisme islamiste ?

La France n’est pas une cible prioritaire du terrorisme, elle est beaucoup moins prioritaire que ne le sont les États-Unis et la Grande-Bretagne, et elle est moins prioritaire que ne le sont les dirigeants pakistanais, ou les Américains en Irak. Nous sommes l’une des cibles importantes, mais nous ne sommes pas la cible prioritaire.

Comment s’articule la stratégie violente des terroristes avec une autre stratégie, que vous avez décrite [5], celle des musulmans radicaux qui veulent transformer la société française de l’intérieur, de manière douce et pacifique, en modifiant petit à petit les règles de conduite au sein des entreprises, ou encore en se faisant élire au niveau local ? Vous dites que les actions terroristes leur seraient même néfastes, car elles pourraient développer l’intolérance à leur égard et créer un rejet de la population. Pourrait-on dire, d’une certaine manière, que les radicaux nous protègent des terroristes ?

Je ne le pense pas, je ne pense pas que leurs stratégies s’articulent. Ils ont des stratégies différentes, qui, par certains aspects, vont dans le même sens, car elles visent à faire triompher un islam radical, exclusif et totalitaire, mais ils n’ont pas de stratégie commune. D’abord, parce que le terrorisme international est un terrorisme étranger, et qu’en France on a affaire à des musulmans radicaux qui veulent prendre le pouvoir, et non pas détruire.

Donc ce sont deux approches indépendantes, ces différents groupes n’agissent pas de concert…

Pas à ma connaissance.

C’est justement pour prévenir des actions terroristes en France que, selon le Premier ministre François Fillon, nos troupes sont en Afghanistan. Or, certaines personnalités, comme Jean-Luc Mélenchon, considèrent que le véritable objectif de cette guerre serait le contrôle des robinets d’hydrocarbures de la planète. D’après vous, quelle est la hiérarchie des priorités dans cette guerre, pour les Américains et pour les Français ?

Pour les Américains, je ne peux pas vous répondre. Pour nous Français, on a décidé d’être présent là-bas, et il n’y a pas d’enjeux économiques cachés : ce n’est pas nous qui pouvons contrôler les robinets du pétrole, avec à peine 1.500 hommes en Afghanistan. Il n’y a pas d’enjeux cachés… Quand Mr Mélenchon dit que pour les Américains il y a des enjeux cachés, ils ne sont pas cachés, puisqu’ils l’ont dit en Irak et ils l’ont dit en Afghanistan : ils sont là effectivement pour contrôler une partie de l’énergie mondiale. Il n’y a là rien de nouveau.

Mais la raison majeure de la guerre en Afghanistan, c’est tout de même la lutte contre le terrorisme ?

Évidemment. A la différence de l’Irak, où il y avait d’autres enjeux bien sûr.

Pour conclure, pensez-vous qu’il soit possible, car c’est une crainte que manifeste beaucoup de monde, de conserver le degré de liberté que nous connaissons aujourd’hui tout en luttant efficacement contre tous les terrorismes qui vont se développer dans le futur ?

Bien sûr. Je pense qu’on peut garder le même niveau de liberté, de libertés publiques, de libertés fondamentales. Ça ne veut pas dire qu’il ne va pas y avoir des contraintes, mais il n’y a pas de raison que la liberté diminue dans le cadre d’une lutte anti-terroriste. Plus de contrôles dans les aéroports, plus de caméras à différents endroits… ce sont des contraintes, ce ne sont pas des atteintes à notre liberté. Parce que notre liberté fondamentale, qui s’exerce d’abord par le droit de vote, par la presse, c’est aussi de vivre en sécurité.

Notes :

[1] Le Fait du jour, 19 mars 2008 : « Je pense que ce qui se passe en Irak est un véritable succès de la politique des néoconservateurs, c’est-à-dire Bush et son entourage, sous la houlette de Cheney et de Kagan et de quelques autres, font avancer point par point leur stratégie, et c’est pour eux une véritable victoire, dans la mesure où on se dirige lentement, mais très probablement, vers une partition du pays, vers un redécoupage de certaines frontières aux Moyen-Orient, et c’est ce qu’ils veulent. »

[2] Télérama, 30 juin 2008 : « Les Américains savent, à un ou deux kilomètres près, où se trouve Ben Laden, au nord de la zone tribale entre Pakistan et Afghanistan », mais « ils le préfèrent plutôt vivant que mort, en martyr ».

[3] Entretien de septembre 2004 accordé au journaliste Bruno Fay : « Le pouvoir veut faire porter aux services les échecs de son impréparation aux attentats du 11 septembre. Bush, dès le début, n’a pas pris conscience du danger. Soit parce qu’il est complètement passé à côté, soit, et je crois à cette théorie du complot, parce qu’ils voulaient absolument aller en Irak pour le pétrole. »

[4] Sur le Pakistan : Times of India, 9 octobre 2001 : « Des sources au plus haut niveau confirment que le général a perdu son poste en raison des preuves produites par l’Inde et montrant ses liens avec un des kamikazes qui ont détruit le World Trade Center. Les autorités américaines ont exigé son renvoi après la confirmation du fait que 100.000 dollars avaient été transférés du Pakistan au pirate de l’air, Mohamed Atta, par l’intermédiaire de Omar Sheikh, à la demande du général Mahmood Ahmed. Des sources gouvernementales importantes confirment que l’Inde a contribué de manière significative à établir le lien entre l’argent transféré et le rôle joué par le chef démissionnaire de l’ISI. Bien qu’ils ne fournissent pas de détails [ces sources] affirment que les données fournies par l’Inde, notamment le numéro de téléphone du mobile d’Omar Sheikh, ont aidé le FBI à remonter et à établir le lien  ». Voir aussi Dawn, Wall Street Journal, Daily Excelsior, London Times, Asia Times, Guardian

Sur l’Arabie Saoudite : New York Times, 2 août 2003 : « La partie classifiée du rapport du Congrès sur les attaques terroristes du 11 septembre 2001 affirme que deux citoyens saoudiens, qui avaient au moins des liens indirects avec deux pirates de l’air, étaient probablement des agents du renseignement saoudien, et auraient pu être sous les ordres de membres du gouvernement saoudien, selon les personnes qui ont vu le rapport. » Voir aussi Associated Press

Sur des gouvernements étrangers non spécifiés : Sénateur Bob Graham, président du Comité du renseignement du Sénat, PBS, 11 décembre 2002, lors de la sortie du rapport conjoint des comités du renseignement du Sénat et de la Chambre des Représentants sur le 11-Septembre : « J’ai été surpris des preuves qu’il y avait des gouvernements étrangers impliqués dans l’aide aux activités d’au moins quelques-uns des terroristes aux Etats-Unis. […] Pour moi, c’est une question extrêmement importante et la plus grande partie de cette information est classifiée, je pense sur-classifiée. Je crois que le peuple américain devrait connaître l’étendue du défi auquel nous sommes confrontés en termes d’implication de gouvernements étrangers. […] Je pense qu’il y a une preuve très convaincante qu’au moins quelques-uns des terroristes étaient assistés pas seulement dans le financement – bien que cela en ait fait partie – par un gouvernement étranger souverain et que nous avons failli à notre devoir de débusquer tout cela […]. Cela sera rendu public un jour ou l’autre lorsque le dossier sera déclassé, mais ce sera dans 20 ou 30 ans ».

[5] Riposte laïque, 22 avril 2008

Crédit image : Le dessin de Chappatte : 5 ans de guerre contre le terrorisme – Paru dans le journal Le Temps